COMTE DE CRUSSOL £>UC ET PAIR ÛE FRANCE
PREMIER DUC DUZES
Ici commence l'histoire proprement dite des ducs d'Uzès. Le premier fat Antoine de Crussol, né à Uzès le 21 juin 1528 et baptisé le 15 juillet suivant dans l'église cathédrale de cette ville (1). Il était fils de Charles de Oussol (2) et de Jeanne de Genouilhac dame d'Acier. On ne sait rien de sa jeunesse sinon qu'il fut élevé sous les yeux de sa mère par un ami de la famille, Raymond de- Viel Castel, seigneur d'Aigaliers.
Il épousa le 10 avril 1556 Louise de Clermont-Tallart, fille de Bernardin de Clermont, vicomte de Tallart, et d'Anne de Husson de Tonnere (3). Elle était veuve de François de Bellai, prince d'Yvetot, et h cause d'elle
(1) Arcliivcs ducales. — Inventaire, page 9.
("2) Ce Charles de Crussol, ainsi qu'on l'a vu plus haut, était fils de Jacques, baron de Crussol, grand pannetier de France, qui avait épousé en i486 Symone, unique héritière de la vicomte d'Uzès.
(3) Anne de Husson était la fille de Charles de Crussol, comte de Tonnei e, et d'Antoinette de La Trémoille (Voir Morcri et Charliev de Thouars, page 235).
comte de Tonnere. Ce mariage fut célébré au château d'Amboise en présence du roi Henri II, du connétable de Montmorency, des cardinaux de Lorraine, de Ven- •dôme et de Ohastillon, du prince de Ferrare, des ducs de Guise et de Nemours, du maréchal de Saint-André, du garde des sceaux de France de L'hôpital, de Marie Stuart, reine d'Ecosse, de Madame, sœur du roi, duchesse de Berry, de la duchesse de Valentinois, de la duchesse de Guise et de la maréchale de Saint-André (1).
A l'occasion de ce mariage, le roi, par lettres patentes du mois d'avril 1556, érigea la baron nie de Crussol en comté (2).
Louise de Clermont-Tallart, la nouvelle mariée, acquit par son esprit, son savoir et sa naissance, une haute considération à la cour de France et à l'étranger. Elle devint une des faverites de Catherine de Médicis et fut très liée avec la reine d'Angleterre, Elisabeth, avec qui elle échangeait une correspondance assidue.
Voici quelques-unes des lettres reçues par la comtesse de Crussol.
Lettre écrite à la comtesse de Crussol, le 1G avril 1561, par Charles IX, alors âgé de onze ans.
A ma cousine, comtesse de Crussol,
Ma vieille lanterne (3), j'eusse eu aujourd'hui bien besoin de votre secours pour recevoir mi ambassadeur qui m'e*t venu du pays étranger, dont personne n'entendait le lan-
(1) Extrait des Archives du château de Saint-Privat. Archives ducales. Layette 7. — Inventaire, page 25.
(2) Archives ducales. Layette 67. — Crussol.
(3) Dans le langage alambiqué de l'époque Charles IX ce sert cie cette épithète de vieille lanterne, pour désigner celle qui a répandu en lui les lumières de l'instruction, comme la qualification déjeune fallût, indique sa situation d'écolier vis-à-vis de la comtesse de Crussol.
Aussi elle ne contribua pas peu par son crédit à faire obtenir pour son mari, qui n'était pas du reste sans valeur, des emplois et des commandements qui lui firent jouer un grand rôle dans les événements de son époque. Elle même obtint un évèché (1), fait assez bizarre.
Un an après leur mariage, les nouveaux époux firent leur première entrée à Uzès, où ils furent reçus avec
gage ; et vous avez la langue si a commandement, que vous
en eussiez, à mon avis entendu quelque chose pour lui faire
réponse. Et je vous prie ma vieille lanterne de me venir
trouver à mon sacre (2) ou pour le moins à mon entrée à
Paris où vous serez bien enrouillée si vous n'êtes volontiers
vue par votre jeune fallût.
Charles.
Cette lettre, écrite de Fontainebleau, était accompagnée de la suivante, qui lui sert de commentaire.
A Madame la comtesse de Crussol et de Tonnére.
Madame, depuis les lettres que vous ai faites cejourd'hui le roi a eu volonté de vous en faire une de sa main et de son style ainsi que je puis assurer, sans en avoir rien emprunté d'autrui lesquelles il vous envoie .; et outre ce que Sa Majesté vous mande il m'a commandé de vous dire qu'il ne vous aymera jamais si pour le plus tard, vous ne vous trouvez à Paris lorsqu'il y fera son entrée pour l'envie qu'il a de vous voir, à quoi il me semble que vous ne devez faiblir: vous ;ivis;Tni au surplus que cette nuit Madame de Montpensier a bien reposé et se trouve à présent en meilleur appétit et disposition que de coutume ; laquelle nouvelle je ne doute point que vous ne receviez a aussi grand plaisir, que je prie Dieu la conserver en telle et bonne santé que je désire pour moi même et vous donne à vous, Madame, une très
(t) Lettre de Chatonay, du 1er août 1561. Arch. nat. à Paris, k. 1193. (?)-Lc sacre de Charles IX eut lieu le 15 mai 1561.
beaucoup d'allégresse et aux salves d'artillerie. Mais le jeune comte ne put pas jouir longtemps des douceurs de la vie de famille. Il fut appelé à combattre sous les ordres du duc de Guise et il ne cessa de guerroyer depuis
longue et contente vie; me recommandant toujours bien humblement aux bonnes grâces de M. de Crussol et des vôtres.
De Fontainebleau ce 16 avril 1561.
Votre humble et affectionné serviteur,
Lan sac.
Lettre de la reine d'Angleterre à Madame de Crussol, 8 juin 1575.
Madame, nous sommes fort aise de ce que notre cousin, le baron de Beusdau a eu si bonne souvenance de vous donner tel témoignage de notre affection envers vous, que vous ayez eu occasion de nous écrire si amplement comme vous avez fait par M. de la Maurissière. Certainement ayant entendu en quelle estime la reine notre bonne sieur vous a et principalement sachant combien le méritez à cause de votre singulier esprit et vertu, nous avons commande a notre cousin de Beusdau de vous faire nos spéciales recommandations et de vous asseurer que nous nous estimerions bien obligée en votre endroit si vous vous employez à maintenir et conserver la bonne et sincère amitié qui est entre nous et la reine votre maîtresse; à quoi nous nous apercevons non seulement par votre lettre, mais aussi par plusieurs autres témoignages combien vous y êtes affectionnée et encline. Et continuant toujours ainsy, nous croyons que vous même n'en aurez pas moindre fruit que votre vertu mérite, et ainsy avons prié M. de la Maurissière, \ < >n> asseurer.
A Westminster votre bonne amie.
Elisabeth R.
la prise de Calais sur les Anglais jusqu'à la paix de Cateau-Cambrésis (1), eu 1559. Aussi cette même année, et le 17 septembre, en récompense de ses faits d'armes, le roi lui donna une compagnie de 50 lances de ses ordonnances (2).
L'année suivante il présida les états du Languedoc tenus à Montpellier, et il fit part à la reine-mère, par une lettre du 13 mars 1560, de la première requête des réformés (3).
Après la paix de Cateau-Cambrésis les gouvernements de France et d'Espagne qui cessèrent de se craindre, songèrent à se rendre plus redoutables à leurs sujets que surexcitaient les idées religieuses de Calvin et de Luther. A Henri II, tué accidentellement dans un tournoi, avait succédé François II qui se laissa gouverner par les Guise. La sévérité que ceux-ci montrèrent contre les protestants produisit le seul fait saillant du règne de François II et qui est connu dans l'histoire sous le nom de conjuration d'Amboise.
On sait que cette conjuration fut dévoilée et qu'elle amena la mort de beaucoup de conjurés. On soupçonna le roi de Navarre et le prince de Coudé d'en avoir fait partie, mais on ne fit d'abord rien contre eux.
A quelque temps de là, le roi, pour sortir des difficultés que lui causaient les querelles religieuses entre les protestants et les catholiques, ordonna la convocation des
(i) Archives ducales. Inventaire, page 27.
Voir aussi les lettres écrites à M. de Crussol, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, par le duc de Guise, les 13 et 17 août 1558, et par le roi Henri, le 17 août de la même année. Ces lettres, ainsi que beaucoup d'autres, sont conservées dans la famille ducale d'Uzès. Elles ont 0 é reproduites dans un recueil de pièces fugitives, pour servir à Y Histoire de France, tome n, pages 86 et 5.
(2) Archives ducales . Inventaire, page 11, verso.
(3) Le cabinet historique, février 1882, page 45.
états à Orléans, mais comme on était informé à la cour des dispositions du roi de Navarre et de celles du prince de Condé et qu'on pensait qu'ils profiteraient des moindres occasions pour se dispenser de venir aux états, le roi envoya le comte de Crussol à Nérac, auprès du roi de Navarre pour lui ordonner de sa part de se rendre au plus tôt à la cour et d'y amener son frère. La lettre du roi se terminait ainsi : « Vous pouvez assurer que là où votre frère refusera de m'obéir., je sauray fort bien faire cognaistre que je suis Roy, ainsi que j'ai donné charge à Monsieur de Crussol vous faire entendre de ma part. Donné à Fontainebleau le 30 août 1560 (1) ».
Après bien des hésitations, le roi de Navarre et le prince de Condé arrivèrent aux états. Ils furent faits prisonniers et le prince de Condé ne tarda pas à être condamné à mort, pour avoir été le chef de la conjuration d'Amboise. Les Guise qui étaient alors maîtres de la situation pour arriver plus facilement au trône, rêvaient la perte non seulement du prince du Condé, mais du roi de Navarre. Heureusement la reine mère se réconcilia avec le roi de Navarre et la mort du roi François II qui survint peu après, le 15 décembre 1560, abattant de beaucoup l'autorité des Guise, sauva les Bourbons (2).
Pendant ce temps là les religionnaires faisaient tous les jours de nouveaux progrès dans la province. Un ministre de Genève se rendit à Uzès et y prêcha publiquement le 10 septembre 1560. Les gens de l'évèque et du comte de Crussol en étant avertis se présentèrent pour se saisir de sa personne, mais ils ne purent y parvenir à cause du grand nombre de ceux qui l'accompa-
(1) Hommes illustres de France, tome xv, pages 300 et 305 et tome xm, page 89.
(2) Mémoires de Condé, tome i, page 572.
gnaient et le prédicant s'enfuit. Il fut rendu compte de tout cela au cardinal de Lorraine et au duc de Guise (1 ). Le roi Charles IX qui avait succédé à François II songea, pour pacifier les troubles qui s'étaient élevés dans la province, au comte de Crussol. Et tout d'abord en souvenir des services qu'il avait déjà rendus, il le nomma chevalier de l'ordre de Saint-Michel (2) et membre du conseil privé. A cette occasion de grandes réjouissances eurent lieu à Uzès et les consuls chargèrent Jean de ltossel, saigneur de Sainte-Anastasie, député aux états généraux, de remercier le roi, la reine mère et le roi de Navarre, de cette double nomination. Mais la joie des habitants d'Uzès fut bien plus grande lorsqu'ils apprirent que par lettres patentes du 10 décembre 1561, datées de Saint-Germain, le comte de Crussol était nommé commandant pour le roi des provinces du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné. C'était une bonne fortune pour notre petite ville de voir son seigneur revêtu d'une si grande autorité et sur un territoire aussi étendu.
(1) Histoire générale du Languedoc, tome vin, pages 333 et 334.
(2) Les douze premiers chevaliers de cet ordre institué par le roi Louis XI, par lettres patentes du 1er août 1469, furent :
Le duc de Guienne.
Le duc de Bourbon .
Le connétable comte de Sancerre .
Louis de Beaumont.
Joan d'Estourville, sir© de Torci.
Louis de Laval, seigneur de Chastillon.
L'amiral de France, comte de Dammartin.
Jean, bâtard d'Armagnac, comte clo Comminges, gouverneur du Dauphiné.
Georges de La Trémoïlle, sire de Craon.
Gilbert de Chabannes, duc de Gurton, sénéchal de Guictme.
Charles de Crussol, sénéchal du Poitou.
Et Tannegui-Duchâtel, gouverneur du Roussillon.
Le roi, dans les instructions qu'il (il délivrer au comte de Oussol, pour la pacification du pays, lui ordonna de se ren ire d'abord à Lyon et eu Dauphiné et d'y veiller à la dernière ordonnance qui défendait le port d'armes.
Le comte de Oussol devait aller ensuite en Languedoc pour y rétablir la paix et veiller sur la frontière du Roussillon à la place du vicomte de Joyeuse, qui avait pour mission de se rendre à Toulouse, pour y maintenir le bon ordre. Ils devaient agir de concert pour punir ceux qui se trouveraient coupables des séditions précédentes, de quelque religion qu'ils fussent. Le roi nomma Fumée, grand rapporteur, et du Drac, conseiller au parlement de Paris, pour informer sur tous ces excès, en qualité de commissaires, à la suite du comte de Oussol. Le roi déclara qu'il ne souhaitait que le maintien de son autorité et qu'on laissât vivre chacun dans sa religion. Il donna au comte, en cas qu'il eût besoin de troupes pour se faire obéir, le commandement des cinq compagnies de gendarmes qui étaient alors dans la province, et la permission de lever 2 à 300 arquebusiers, avec ordre de se concerter avec le sieur de Montluc qui était en Guienne, et d'aller pacifier la Provence.
Le comte partit de la cour pour exécuter sa commission ets'arrèta quelques joursà Lyon, puis il se dirigea vers le Languedoc. Dès qu'ils en furent informés, les habitants d'Uzès et de Nimes lui envoyèrent des députés qui allèrent le trouver sur sa route à Donzère, pour lui rendre les hommages des habitants (1).
Ce seigneur les assura qu'ils n'avaient pas d'ami qui désirât plus que lui le repos de leurs villes, mais il les pria d'engager les habitants à se rendre de leur côté iidèles observateurs des ordres et des intentions du roi.
(t) Histoire de Ximes, tome îv, pages 327 el
Continuant sa route, le comte de Crussol arriva à Villeneuve-les-Avignon le 10 janvier 1562. où il séjourna quelque temps. Il y fût visité par le neveu du pape et vice légat (l). Il manda auprès de lui les principaux religionnaires de Nimes, d'Uzès, de Montpellier et des villes voisines, notamment le président de Calvières et le ministre Viret, qu'il reçut avec distinction. Il leur signifia que suivant la volonté du roi ils eussent à vivre en paix, sans exciter aucun trouble, ni de part ni d'autre (2).
C'est de Villeneuve qu'il rendit une ordonnance par laquelle il enjoignait aux réformés de rendre toutes les églises aux catholiques et aux consuls des villes, d'avoir à faire remettre toutes les armes de leurs habitants à l'hôtel de ville (3). Il voulut de plus qu'on rendit aux ecclésiastiques les biens qui leur avaient été confisqués. Cette ordonnance fut publiée à Nimes le 14 janvier 1562, dans toutes les rues, à son de trompe. L'ordre était précis : le comte de Crussol à des manières douces et agréables joignait un caractère ferme et résolu (4) ; il fallut obéir. Les religionnaires rendirent le jour même toutes les églises qu'ils avaient prises.
Les clefs de la cathédrale furent portées au président de Calvières pour les rendre aux chanoines et partout les religieux revinrent dans leur couvent (5).
Les mesures pacifiques du comte de Crussol furent heureusement secondées et confirmées par l'édit du 17 janvier 1562. Modifiant l'édit du 31 juillet, l'assemblée
(1) Histoire de Nimes, tome iv, preuves page 3.
(2) Histoire du Languedoc, tome vin, page 357.
Abrégé de l'Histoire de Nimes, par Baraguon, tome n, page 101.
(3) Histoire de Nimes, tome iv, pages 328-329 .
(4) Histoire de l'église réformée de Nimes, page 39.
(5) Histoire de Nimes, tome iv, page 331.
de Saint-Germain autorisait les protestants à exercer leur culte dans les faubourgs mais non dans l'enceinte des villes, en attendant la décision du concile général. €e fut le premier édit de tolérance (1).
Mais le comte de Crussol eut à réprimer des troubles suscités en Provence par les catholiques que l'on appelait les Flassannistes, du nom de leur chef Durand de Pontevès, seigneur de Flassan, lesquels combattaient les protestants et commettaient de grands excès. Le comte se rendit en Provence en février 156*2 et il ne tarda pas à apaiser ces troubles (2). Puis il se dirigea vers Uzès, où il n'avait pas encore paru en sa nouvelle qualité, et il y arriva le 13 mars. Il y fut accueilli avec une grain le joie et triomphalement. Les quatre consuls, les quatorze conseillers, tous à cheval et escortés par vingt jeunes gens bien montés et équipés, furent au devant de lui jusqu'à Jonquerolles, près du chemin de Montpellier, d'où il venait.
Les habitants en armes formaient la haie depuis la tour du roi jusqu'à la porte Saint-Etienne et ensuite depuis cette porte jusqu'à celle de son château. Il fui harangué sous le portail de Saint-Etienne par Jean de Janas, docteur ès-droits. Les dames et les demoiselles en grande toilette lui jetèrent de leurs fenêtres des lauriers et des fleurs, tandis que les cris mille fois répétés de : Vive Crussol ! se mêlaient aux salves d'artillerie. LJévèque d'Uzès, le premier consul et le sieur Roche, président du conseil presbytéral, dinèrent au château et eurent avec le comte une longue conférence qui fut tenue secrète.
(1) Histoire des princes de Condé, par M*nr le due d'Aumale, tome i, page 113.
(1) Histoire de Nimes, tome iv, page 336.
Peu à près le comte de Crussol se rendit à Ni mes.
Le lendemain de son arrivée, un curieux phénomène se produisit dans le ciel.
C'était le jour de Pâques, 29 mars, plus de 12,000 religionnaires étaient réunis à Nimes. Aucun édifice ne pouvant les contenir, ils se placèrent sous les tentes, dans un fossé, entre la porte des Carmes et la porte delà Couronne. Le ministre Jacques de Chambrun, nouvellement arrivé de Genève y prêcha. On allait procéder à la cène lorsque le comte de Crussol étant venu à passer s'arrêta à la vue de cette immense assemblée qu'on eût volontiers prise pour un camp. En ce moment l'image du soleil étant réfléchie dans un nuage, le plus étonnant parélie attira tous les regards stupéfaits. On vit deux soleils autour du véritable entouré d'un arc-en-ciel qui dura demi-heure. Ce phénomène enraya les protestants qui en présagèrent de grandes divisions et se retirèrent en désordre (1).
De Nimes, le comte de Crussol partit pour Montpellier, où il trouva le comte de Joyeuse, afin de faire vivre en bonne intelligence les catholiques avec les religionnaires (2).
La messe fut dite et achevée à Saint-Firmin malgré une sédition. Le comte de Crussol, pour empêcher un plus grand désordre, resta à la porte. Cette messe fut appelée la messe des comtes.
Le comte de Crussol fut bientôt obligé de retourner en Provence où il battit complètement les derniers partisans de Pontevès. Cette mission terminée il se rendit à la cour où, mécontent de toutes les intrigues auxquelles se
(1) Journal anonyme. Ménard, tome iv, page 4. Journal de Dalthasar. Fournier, tome îv, page 10.
(2) Histoire de Ximes, tome îv, pages 344 et 345.
livrait le duc de Guise, il ne fit qu'un court séjour et alla se reposer de ses fatigues à son château de Charmes en Vivarais(l). Mais voilà que les religionnaires de Nimes et des environs, surexcités par le massacre de Vassy, ayant appris que le comte de Crussol venait de quitter la cour mécontent l'élurent pour chef et lui envoyèrent au château de Charmes une députation pour le prier d'accepter. Il refusa tout d'ahord et partit bientôt pour son château d'Uzès. Les religionnaires insistèrent et le 2 novembre de la même année, dans une seconde assemblée tenue à Nimes, Antoine de Crussol fut élu une deuxième fois pour chef et ce jusqu'à la majorité du roi Charles IX.
Immédiatement les membres de cette assemblée allèrent en corps à Uzès le 1 1 novembre 1562, jour de la clôture des états, pour prier avec instance le comte de Crussol d'accepter le commandement qui lui avait été déféré à l'unanimité.
Les députés, arrivés à Uzès, se rendirent à l'Hôtel de Ville où, étant tous réunis, ils s'acheminèrent suivis d'une foule de peuple au château vicomtal. Ils furent introduits dans la grande salle du dit château où le seigneur les reçut très courtoisement. Le sieur Charles de Barges (2), président de l'assemblée, harangua le dit seigneur et le pria d'accepter ies fonctions auxquelles il avait été nommé.
Etaient présents : le seigneur prince de Salernes, Odet de Chastillon (3) qui se faisait appeler le comte
(1) Ce château avait été acheté à Aymard, fils du comte de Valentinois, en 1228, par Geraud Bastet seigneur de Crussol, le même, qui assista aux croisades (Arch. duc. Inv., 20).
(2) Il était juge et lieutenant de la ville et du gouvernement de Montpellier.
(3) Auparavant cardinal.
de Beauvais, Mgr Jean de Saint-Gelais (1) et plusieurs gentilshommes du pays (2).
Le comte de Crussol accepta la proposition qui lui était faite à la condition que son frère, Beaudiné (3), serait son lieutenant-général et que l'on ne s'écarterait point de l'obéissance due au roi (4).
Le serment fut prêté de part et d'autre et consigné dans un procès- verbal reçu par M. J. Ursy, notaire royal à Nimes, et Jacques Rossel. notaire royal à Uzès. Puis l'assemblée se retira aux cris de : Vive le roi ! vive Crussol, cris qui. furent répétés par la foule réunie dans la grande cour du château.
Le premier acte d'Antoine de Crussol, en sa qualité de commandant en chef, fut d'expédier des ordres pour réparer les fortifications de la ville et des environs, surtout les forts de Saint-Ferréol et de Saint-Firmin. Il nomma pour commandant du premier le capitaine de Gonclin et du second le capitaine Pujolas. Il envoya le capitaine Louis Merle, frère aîné du fameux Mathieu Merle, commander le fort de Sainte-Anastasie, poste regardé comme important. Il nomma d'autres commandants pour les forts de Saint-Siffret, Moritaren, Arpaillargues, Blausac, Serviers, Garrigues, etc.
D'un autre côté il réduisit de quatorze à huit le conseil politique d'Uzès, et ce conseil , chargé de toutes les affaires ordinaires et extraordinaires, eut une grande importance.
Uzès et ses environs ne furent pas seulement l'objet des préoccupations du comte. Il disposa des principaux
(1) Evêque d'Uzès, rallié aux nouvelles opinions.
(2) Histoire générale du Languedoc, tome vin, page 392. Histoire de Nimes, tome îv, page 360.
(3) Beaudiné était une baronnie qui dépendait du comté de Crussol, ( i) Histoire générale du Languedoc, tome vu], page 393. Histoire de l'Eglise réformée de Ni mes, page 45.
gouvernements du pays et dos villes dont les religion naires étaient les maîtres. C'est ainsi que le gouvernement deNimes fut donné à son frère Jacques de Crussol, djaron d'Acier.
Le comte de Crussol étant encore à Uzès, reçut Une lettre du prince de Condé, en novembre 1562, pour se recommander aux prières des églises réformées à la veille de marcher contre les ennemis. Il en lit part à toutes les villes de son commandement, et un jeune suivi de prières publiques eut lieu les lundi, mardi et mercredi, 23, 24 et 25 novembre. On sait que peu après fut livrée la bataille de Dreux, dans laquelle le prince de Condé fut fait prisonnier.
Enfin le mois suivant et le 23 décembre Antoine de Crussol partit d'Uzès pour se rendre à Nimes. Il emmena avec lui vingt-sept jeunes gens des meilleures familles, formant une compagnie d'arquebusiers à cheval pour lui servir de gardes et dont il donna le commandement à Jean de Barjac, chevalier. On lui fit une entrée solennelle et on le logea à l'évèché, où les consuls de la ville avaient eu soin de faire apporter tous les meubles nécessaires, ce palais étant dégarni depuis l'expulsion de l'évèque (1). Pendant son séjour à Nimes il reçut une lettre de la reine mère Catherine qui lui annonçait que le prince de Condé était prisonnier et l'engageait à se joindre au comte de Joyeuse pour pacifier le pays, l'avertissant du déplaisir qu'il causerail à la cour en restant à la tète des religionnaires , mais fidèle aux engagements qu'il avait pris il passa outre, sans vouloir abandonner ses nombreux adhérents (2).
Sur ces entrefaites le comte de Crussol se préoccupant
(1) Histoire de M mes, tome îv, pagi
(2) Voir Arch, duc. Inv., page 29. Pièces fugitives pour servit à l'Histoire de France, tome h, page 89.
des menées du baron des Adrets qui, naguère la terreur des catholiques, trahissait maintenant la cause protestante comme il l'avait embrassée par un caprice d'amour propre, parvint à le faire arrêter à Romans, le 9 janvier 1563, au moment où il se disposait à livrer toutes ses places au duc de Nemours. Le capitaine de Bouillargues conduisit le prisonnier à Nimes, puis à Montpellier, où il fut enfermé au fort Saint-Pierre, d'où il fut ensuite transféré de nouveau au château du roi, à Nimjs.
Le comte de Crussol convoqua dans cette ville une assemblée pour décider de son sort. François de Montcalm Saint- Véran était du nombre de ceux qui devaient y assister. Le comte de Crussol lui écrivit pour cela de Valence sur le Rhône, le 4 février 1563, en ces termes :
« M. de Saint-Véran. d'aultant qu'il est très important que la vérité des choses qui sont imposées au baron des Adrets vienne en évidence; et pour cette cause est. bien nécessaire de vuyder au plus tôt qu'il sera possible son affaire ; même que tout délai ne peult estre en ce que pernicieux : je vous prie bien affectueusement que en l'assemblée qui se fera pour cet efifait à Nimes vous veillez vous trouver y assister et entendre ce qu'il en esl pour en déterminer H décider avec ceux qui pour ce même t'aie t y se roui assembles en toute équité e1 rondeur rie conscience comme dev.i ni Dieu : la cause duquel se i mille el le salul général du pays pryanl sa bonté qu'elle vous ,-issisie et conserve. Votre meilleur amy ».
» Crussol. »
Durant le temps de la captivité du baron des Adrets qui dura jusqu'à la paix, le comte de Crussol fut reconnu par les Dauphinois pour leur général en chef. Aussi il se rendit dans ce pays pour résister au duc de Nemours. Conformément à une délibération prise dans une assemblée tenue à Bais en Vivarais, il ordonna au seigneur
de Tournon-Terrail, son lieutenant, de reprendre la ville d'Annonay que les catholiques avaient abandonnée. Cet officier s'étant mis à la tête de 400 hommes y entra 'sans résistance le 28 décembre.
Le duc de Nemours averti de la prise d'Annonay par les religionnaires y renvoya le sieur de Saint-Chamont qui ayant rassemblé 3 ou 4000 hommes dans le Forey, la reprit par capitulation le 11 janvier suivant (1563).
Peu après le comte de Grussol s'empara de quelques places dans le Comtat-Venaissin, mais il perdit Charles de CrussoL son frère, qui fut tué le 19 janvier 1563 par les catholiques et inhumé à Orange (1).
Vers cette époque se produisit un événement important qui changea les destinées de la France. Le duc de Guise tombait assassiné par Poltrot, le 23 février 1563, sous les murs d'Orléans, au moment où la victoire semblait prête à remettre entre ses mains la puissance des anciens Maires du Palais. Cette mort relevait le parti protestant et livrait à Catherine le pouvoir qu'elle ambitionnait depuis longtemps. Son premier soin, d'après les conseils du chancelier de l'Hôpital -qui reprit du crédit à la cour, fut d'établir la paix entre les catholiques et les protestants.
•Cette paix fut publiée par l'édit d'Amboise à la date du 19 mars 1563.
Il porta amnistie générale pour le passé et autorisa tous les gentilshommes de la religion réformée, hauts justiciers, à vivre dansleurs maisonsen liberté de conscience avec leurs vassaux ; il voulut que dans chaque baillage ou sénéchaussée, il fut assigné une ville dans les faubourgs de laquelle les calvinistes pussent avoir un temple et exercer leur religion; mais il défendit expressément d'employer aucune église à cet usage. Les églises
(I) Histoire du Languedoc, tome vin, page 399,
devaient être rendues aux catholiques et les biens des ecclésiastiques au roi.
Le comte de Crussol était à Montpellier lorsqu'il fut informé de cet édit. Il le fit publier à l'audience du présiclial et de là dans les carrefours de la ville, au bruit des canons des remparts.
Les gentilshommes voulurent solenniser cette fête et coururent la lance et la bague, ayant à leur tète le baron de Crussol d'Acier, qui s'était rendu à Montpellier avec le comte son frère (1). Celui ci fit immédiatement mettre en liberté le baron des Adrets et les autres prisonniers qu'il avait faits. Il envoya Beiudiné, son autre frère, dans le Comtat-Venaissin, pour défendre sous peine de la vie, à tous les officiers de ses troupes de commettre aucune hostilité sur les terres du roi parce que la paix était faite, mais les deux partis ne posèrent pas sitôt les armes. Eneffet, le baron Pyère, commandant des religion naires du Gévaudan, demanda bientôt après du secours au comte de Crussol contre les seigneurs d'Apchier et de la Fare qui avaient assiégé les villes d'Ispagnacet de Florac, le 5 avril. En conséquence le comte de Crussol ordonna à toute la noblesse religionnaire du Vivarais, du Gévaudan et des Cévennes de s'armer. Ils furent bientôt réunis sous les ordres de Beaudiné dans un village près de Florac, mais d'Apchier informé de leur marche leva le siège de ces deux villes.
D'un autre côté les religionnaires du haut Languedoc continuèrent les hostilités malgré l'édit de pacification.
Aussi le comte de Crussol, dont le pays continuait à reconnaître l'autorité, était toujours armé. Le roi et la reine mère le pressaient d'abandonner ses troupes et de remettre son pouvoir au vicomte de Joyeuse (2). Le
(1) Histoire de Montpellier, par d'Aigrefeuille, tome îv, page 453. .
(2) Guillaume, vicomte de Joyeuse, gentilhomme ordinaire du roi, avait été envoyé en Languedoc par Su Majesté, avec le titre de lieutenant général, le 4 mars 1561.
comte de Crussol faisait des difficultés à cause du vicomte de Joyeuse qui lui avait saccagé en 1562 ses châteaux de Florensac et Vias et qui était universellement haï. Ce ne fut qu'au mois d'août suivant et après le départ du vicomte de Joyeuse, qu'il remit à Antoine de Lévis, comtedu Cailar, chargé par le roi de pacifier le Languedoc, les places, villes et châteaux qui avaient étésous son commandement. Ce seigneur écrivit au roi- et à la reine mère pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer et reconnut dans sa lettre la droiture des intentions du comte de Crussol, puis il vint à Uzès, logea au château du roi (aujourd'hui les prisons de la ville), et entre autres choses, il rétablit les ecclésiastiques dans leurs biens.
Après avoir remis ses pouvoirs à Antoine de Lôvis, le comte de Crussol s'achemina avec sa femme vers la cour où il séjourna quelque temps.
Il était de retour dans son château d'Uzès à la lin de lb64, lorsque le roi Charles IX passa dans ces contrées. Sa Majesté parcourait les provinces. Ce voyage avait été proposé par le chancelier de l'Hôpital (1); il avait pour but de prévenir de nouveaux troubles et de rassurer tous les partis par la présence du monarque dont la majorité venait d'être proclamée.
Ce fut vers la fin de novembre que Charles IX et la reine Catherine de Médicis, accompagnés du duc d'Anjou Cdepuis Henri III), de Henri de Navarre (depuis Hem i I\ >. des cardinaux de Bourbon et de Guise, du duc de Longueville, du connétable Anne de Montmorency, du chancelier de l'Hospital et de plusieurs autres seigneurs. dames et demoiselles, après avoir parcouru la Prove séjournèrent quelque temps à Avignon et a Arles, à
(I) Sa statue décore aujourd'hui l'entré© du Palais de la chambre 'les députés. (Voir le Plutarque français, page 401).
cause de la crue du Rhône, passère it ce fleuve le 11 décembre, dînèrent à Beaucaire et furent coucher à Sernhac. Le lendemain 12, le roi avec toute sa cour fut dîner au château de Saint-Privat, où il fut hébergé par le comte de Crussol, seigneur suzerain de ce domaine (1).
Après dîner le roi et toute sa suite furent visiter le Pont du Gard. Le comte de Crussol avait fait préparer dans une des grottes qu'on voit encore près de ce pont, une magnifique collation qu'il fit offrir au roi, à la reine et aux dames, par de jeunes et jolies filles vêtues en nymphes, qui sortirent inopinément de cette grotte., portant des confitures et pâtisseries de toutes sortes, et des flacons remplis de liqueurs et d'excellents vins (2).
Le comte de Crussol accompagna la cour à Nimes le 12, où furent données des fêtes conformes au goût du siècle.
La porte de la couronne, vers laquelle le cortège royal se dirigea, était masquée par une montagne artificielle qui s'ouvrit à l'aspect du roi; deux demoiselles distinguées par leur beauté (3) le haranguèrent et lui remirent les clefs de la place. Le roi passa sous les voûtes de la montagne et trouva un crocodile monstrueux qui jetait des flammes et que six hommes placés clans son
(1) Antoine de Crussol avait cédé le 23 juin 1 5 ô 5 , à Jacques Faret , (depuis marquis de Fournès), pour le prix de mille escusd'or au soleil, c'est-à-dire 1 300 livres tournois, la moitié du château de Saint-Privat et de ses dépendances, y compris terroir, place, seigneurie et juridiction haute, moyenne et basse (Archives de Remoulins et de Saint-Privat)
A partir de cette époque ce domaine n'a pas cessé d'appartenir à la famille Faret des marquis de Fournès, jusqu'en 1 863, date de la vente à M. Caldéron, qui l'a restauré et considérablement embelli.
(2) Voir Abel Jonan, auteur d'une relation de voyage, imprimé en 1566 chez Boulon, à Paris.
Voir Histoire de Nimes, tome iv, page 400.
(3) L'une était la fille du seigneur de Saiit-Véran Montcalm, l'autre était la fille de l' avocat Ghabaud,
ventre faisaient mouvoir; des feux couvraient la colonne de la Salamandre et des fontaines d'eau et de vin jaillissaient devant la porte du collège. Le roi et la reine furent loger à l'évêché, qui était le logement habituel du comte de Crussol. Celui-ci ne cessa d'accompagner le roi dans son voyage en Languedoc. Il entra avec Sa Majesté à Montpellier, où Elle fit une entrée solennelle, le dimanche 17 décembre 1564. On donna à cette occasion une représentation de Las Tréïas, danse des treilles usitée encore de nos jours à Montpellier. Des danseurs garçons costumés en bergers, jeunes filles parées, exécutent des passes entr'eux, tiennent des cerceaux décorés de guirlandes dont les courbes imitent les treilles. On dansa aussi le Chivalet, où le principal personnage est un homme qui fait mouvoir un cheval de carton attaché à sa ceinture et dont le caparaçon cache les jambes du danseur. Un autre danseur voltige sans cesse autour de lui et présente de l'avoine au cheval, tandis que le cavalier oppose constamment sa croupe au donneur d'avoine et lui lance des ruades (1). Le 19 du même mois le roi tint conseil à Montpellier avec les cardinaux de Bourbon et de Guise, le duc de Longueville, le connétable de Montmorency, le chancelier de l'Hospital, le maréchal de Bourdillon, les évêques d'Orléans et de Valence, les comtes de Crussol et de Villars et le sieur de La Garde. On s'y occupa des affaires de religion.
Peu après Sa Majesté se rendit à Toulouse où elle tint un lit de justice. Cette cérémonie eut lieu le 3 février 1565. Michel de l'Hospital, chancelier de France, se rendit d'abord au Palais en robe de cérémonie, accompagné de plusieurs conseillers. Le roi arriva peu après avec la reine mère, le duc d'Anjou son frère, le prince de Navarre, le cardinal de Bourbon, le prince de la
(1) Mémoires du peuple Français, par A. Challemel, tome \ i, page 178.
Roche sur Yon, les cardinaux de Guise et d'Armagnac, le connétable, qui tenait l'épôe nue, le maréchal de Bourdillon, Damville, gouverneur du Languedoc,, les comtes de Crussol, de Lansac, de Villars, d'Escars, de La Garde, chevaliers de l'ordre et conseillers au conseil privé.
Le roi se mit sur son siège royal et, tout le monde étant placé, S. M. dit qu'Elle était venue pour visiter le parlement et lui faire entendre sa volonté qui était l'observation de ses édits et commandements. Peu après divers discours furent prononcés et la séance fut levée (1) .
C'est de Toulouse que le roi ayant égard aux supplications que les réformés de Nimes lui avaient faites, permit à ces derniers de bâtir deux temples, l'un près de la Maison Carrée, l'autre à la Calade et d'y faire l'exercice public de leur religion. Enfin le roi Charles IX quitta le Languedoc en avril et s'en fut à Bordeaux, puis à Mont-de-Marsan,, d'où il créa le duché d'Uzès en mai 1565 en faveur d'Antoine comte de Crussol (2) pour le récompenser de son dévouement à la royauté et en considération de sa grande situation et du rôle important qu'il avait joué dans les affaires publiques.
Les lettres patentes (3) d'érection enregistrées au Parlement de Toulouse le 26 mars 1566 et à la Chambre des comptes de Montpellier le 8mai suivant, portentqu'à défaut de descendants mâles d'Antoine de Crussol et de ses frères, les terres qui composent le duché d'Uzès feront reversion à la Couronne. C'est le seul duché de France qui soit sujet à cette condition, car dans l'érec tion de tous les autres, on a dérogé à l'Edit de 1566 et à
(1) Histoire générale du Languedoc, tome ix, page 1565.
\l) Histoire des princes de Condé, par le duc d'Aumale, tome i, page 519. — Histoire générale du Languedoc, tome îx, page 23. — Archives ducales.
(3) Voir les Lettres patentes, in fine.
l'ordonnance de Blois, qui veulent que ces grandes seigneuries soient réunies à la Couronne, au défaut de descendants mâles (1).
„ Les dépendances du duché d'Uzès étaient, outre Uzès: Airaargues(2), Broussan(3), Remoulins (4), Saint- Bonnet (5), Vers (6), Collias (1) , Congéniès (8) , Belle-
(1) Archives ducales. Livre recueil, page 82.
(2) Avant 1790 Aimargues avait le titre de baronnie et députait aux Etats. Cette petite ville dépend aujourd'hui du canton de Vauvert.
Elle porte pour armoiries : d'azur à une rivière d'argent ombrée d'azur, sur laquelle est une croix flottant à dextre de sable.
Voir sur le château d'Aimargues la notice concernant Raymond dit Rascas, quatrième seigneur d'Uzès.
(3) Ce domaine de Broussan avait été apporté en dot à la maison d'Uzès par Guiote de Posquières, épouse de Robert, vicomte d'Uzès, an xive siècle, Ce domaine est encore en la possession du duc d'Uzès. Il est situé près de Beaucaire.
(4) Remoulins est aujourd'hui un chef-iieu de canton de l'arrondissement d'Uzès. Il fut érigé en baronnie par les mêmes lettres patentes qui érigeaient U?ès en duché-pairie.
Les armoiries de Remoulins portent : de sable à un pal losange d'argent et d'azur.
(5) Aujourd'hui commune du canton d'Aramon. La terre de Saint- Bonnet appartenait anciennement au domaine royal. Bermond d't es l'acquit par échange en 1290, et c'est ainsi qu'elle passa aux Crussol d'Uzès.
Saint-Bonnet portait pour armoiries : d'argent à un chiffre di composé des lettres S et B.
(G) Le Pont du Gard se trouve sur le territoire de cette commune qui fait partie aujourd'hui du canton de Remoulins.
Les armoiries de Vers sont : d'azur à un pal losange d'or et de gueules .
(7) Collias, du canton de Remoulins, porte pour armoiries : d'hermines à un pal losange d'or et d'azur.
(8) Commune du canton de Sommiè
garde (1), Laval, Pousillac (2) et Florensac (3).
Un peu plus tard ce duché fut érigé en pairie en faveur du même Antoine de Crussol duc d'Uzès, par lettres patentes données à Amboise au mois de janvier 1572, enregistrées au Parlement le 3 mars 1572 et à la chambre des comptes le 2 janvier 1573. (Voir les lettres patentes in fine).
Dans l'intervalle de ces deux époques, le duc Antoine séjourna presque constamment à la cour, où il exerçait les fonctions de chevalier d'honneur de la reine. Il assista à la procession de Sainte-Geneviève faite le dimanche 2 septembre 1570, dans laquelle la noblesse précéda le Parlement. Le duc d'LTzès y figura immédiatement après le duc de Montpensier et le prince Dauphin (4).
La même année le duc acheta à l'évèque de Valence, Jean de Montluc, la principauté de Soyons située dans le baillage du Vivarais, dans le ressort du Parlement de Grenoble. Le duc vint très peu dans le Midi. Il eut toutefois la satisfaction de rétablir l'exercice de la religion catholique dans Nimes. Chargé en effet de veiller à l'exécution de l'édit de pacification, il écrivit au roi de Marignan en Provence, le 3 janvier 1566, qu'il avait rétabli l'évèque de Nimes dans son évêché et le clergé dans les églises de la ville et du diocèse pour y faire le service divin à l'ordinaire (5).
(1) Commune de Beaucaire. On y remarque encore aujourd'hui une tour en ruine, célèbre par les sièges qu'elle a soutenus au moyenâge et au xvi" siècle .
(2) Commune du canton de Remoulins. Les armoiries de Pousillac sont : de sable à une fasce losangée d'argent et de sinople.
(3) Chef-lieu de canton de l'Hérault, était dans la maison de Crussol depuis le mariage de Louis de Crussol avec Jeanne de Levy, dame de Florensac, le 22 juillet 1452.
(4) Mémoires, de Saint-Simon, tomexiv, pages 174 et 177.
(5) Histoire du Languedoc, tome 9, page 24.
Le duc ne résida pas longtemps dans son château ducal, mais il l'embellit considérablement en faisant construire cette belle façade que l'on admire au levant, d'après les plans de Philibert Delorme, architecte du Palais des Tuileries.
Pendant sou séjour à Uzès, la duchesse, sa femme, fut malade, et, à cette occasion, la reine-mère, Catherine, écrivit au duc la lettre suivante :
Mon cousin, j'ai été bien aise d'entendre, par votre lettre du 5 août, que ma cousine la duchesse d'Uzès, votre femme, se porte mieux et qu'elle suit hors de danger; et n'était point besoin de vous excuser pour la demeure que vous avez faite, parce que c'était pour chose si raisonnable, que je scaurais que trouver forl que vous lui ayez tenu compagnie, Et aussitôt que vous verrez que sa santé pourra permettre que vous puissiez venir en cette compagnie, vous y serez le bienvenu. Priant le créateur, mon cousin, qu'il vous ayt on sa très sainte et digne garde.
Ecrit à Villers-Cotterets le 8 août 1566.
Votre bonne amie,
Signé: Catherine.
Et à la suscriplion : A mon cousin le duc d'Uzès, chevalier de l'ordre du roi, monsieur mon tils. conseiller >'ii son conseil privé et mon chevalier d'honneur 1 1.
Revenu à Paris avec sa femme, le duc d'Uzès eut l'honneur, en 1572, de conduire la reine-mère au mariage du roi de Navarre avec Marguerite de France (2).
Entièrement rallié à la cour, il ne se mit plus à la tête des protestants contre les catholiques. Il n'en fut pas de même de ses deux frères. Jacques, baron d'Acier dont je parlerai plus bas, et de Galiot. Ce dernier
(1) Archives ducales. R de l'inventaire,
(2) Voir le Cabinet historique, janvier et mars 1873, page Ou.
périt lors de la St-Barthélemy. L'autre put être sauvé par son frère et aussi par les Guise, qui étaient bien aise de se faire des créatures et qui n'en voulaient d'ailleurs qu'à Coligny, ennemi particulier de leur maison.
Peu après la Saint-Barthélémy, le duc d'Uzès assista, en qualité de chevalier de l'ordre, à la fête de Tordre de Saint-Michel (1), qui fut célébrée le 28 septembre 1572, dans l'église de Notre-Dame de Paris.
On lit en effet dans les mémoires de cette époque que les préparatifs étant faits dans la cathédrale, Sa Majesté Charles IX arriva dans le chœur et s'assit à droite sous un dais de drap d'or, et un peu plus bas du même cùté, le duc d'Anjou son frère, les ducs de Montpensier, de Nevers, de Guise, le maréchal de Tavannes, le prince Dauphin, les seigneurs de La Chapelle, Hubempré et Villequier jeune.
De l'autre côté du choeur, à main gauche, était un autre dais de drap d'or sur lequel il n'y avait personne ; on y voyait les écussons et armoiries des rois d'Espagne, de Danemark et de Suède, chevaliers de l'ordre. Un peu plus bas étaient assis le roi de Navarre, le prince de Condé, les ducs d'Alençon et d'Uzès, les seigneurs de Lansac, de Losses, de Chavigny, le comte de Retz et Villequier l'aîné.
Tous ces seigneurs étaient habillés de blanc et couverts de leurs grands manteaux de drap d'argent avec la queue traînante jusqu'à terre, le chaperon de velours cramoisi enrichi de broderies d'or comme les manteaux et le grand collier de l'ordre par dessus.
(1) Cet ordre avait été institué par Louis XI le lor août 1469.
Charles de Crussol, un des ancêtres du duc Antoine fut de la première promotion des chevaliers de cet oidre (Choix d'anecdotes françaises, page 358. — Histoire des ducs de Bourgogne, tome îx, p, 108.
Pendant ce temps les protestants tout émus des massacres de la Saint-Barthélémy, s'excitaient à former une croisade contre leurs ennemis et s'armaient de tous "côtés.
Trois villes surtout leur offraient des refuges : Nimes, Montau ban et principalement La Rochelle. La cour commença de s'inquiéter en voyant se fortifier et s'enhardir la résistance sur divers points ; mais La Rochelle seule préoccupait Catherine bien plus que tout le reste. On décida d'en faire le siège. Ce fut la quatrième guerre civile. Biron et Strossi arrivèrent sous les murs de La Rochelle dès les premiers jours de décembre pour commencer les approches et les forces royales s'accrurent peu à peu.
Enfin le 11 février 1573 le duc d'Anjou vint prendre le commandement eu chef. 11 était accompagné de son frère le duc d'Alençon, de tous les princes, de la plupart des grands, notamment du duc d'Uzès et de la noblesse de la cour (1). Le roi presque seul n'alla point chercher les combats.
Jusqu'à l'arrivée des princes, les généraux assiégeants s'étaient contentés de fermer la mer autant que possible aux Rochellois. Le duc d'Anjou serra de plus près la ville et fit asseoir des batteries, mais il n'avait plus pour guide, comme à Jarnac et à Moncontour, le sire de Tavannesqui se mourait en Bourgogne. Les opérations furent mal conduites. Néanmoins les grands seigneurs faisaient assaut de témérité et semblaient chercher de préférence les périls inutiles. C'est ainsi que le duc d'Aumale fut tué dès les premiers jours par un boulet de canon; le duc de Guise, et son frère, le marquis de Mayenne, furent blessés peu de temps après.
Aussi le roi s empressa-t-il d'écrire la lettre suivante
'[) Histoire de la maison de Bourbon, tome îv.
au duc d'Uzès, son plus fidèle ami, ayant le plus d'expérience des faits de guerre.
8 Mars 1573.
Mon cousin, j'ay commandé au sieur de la Fraye, mon conseiller et maître d'hôtel ordinaire, vous dire le regrel que je porte de la mort de feu mon cousin le duc d'Aumale, connaissant que j'ai fait perte d'un très fidèle, affectionné et utile serviteur. Or faut-il louer Dieu de tout et recevoir ses visitations avec patience ; estimant qu'il fait tout pour le mieux et que ce malheur vous y serve à tous d'exemple, pour vous rendre plus soigneux de la conservation de vos vies, ayant été averti du bon marché que vous en faites tous les jours, avec trop peu de considération et mêmement mes frères ; lesquels sans aucun égard à ce qu'ils sont, s'exposent aussi librement que les autres dont je suis en merveilleuse peine ; ce que je vous prie leur remontrer sur tant que vous me voulez faire service agréable et faire en sorte qu'ils ne continuent en leur façon de faire ; et comme mieux pourvu d'expérience et de jugement, leur montrer le bon exemple et les dissuader de suivre et imiter un mauvais et téméraire; selon que j'ay donné charge au dit sieur de la Fraye vous dire ; lequel je vous prie croire comme si c'était moi-même. Priant Dieu, mon cousin, qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde. Ecrit à Saint-Léger ce 8 mars 1573. Signé Charles, et plus bas de Neuville. Et à la suscription : A mon cousin, le duc d'Uzès (1).
Sur ces entrefaites le duc d'Anjou fut nommé roi de Pologne et la cour jugea qu'il importait de terminer la guerre civile avant l'arrivée des ambassadeurs Polonais.
Les conventions de paix, ouvertes le 24 juin, furent acceptées par les Rochellois et le roi les ratifia et les fit
(1) archives ducales. Registre de l'inventaire . — Pièces fugitives pour servir à VHisloire de France, tome n, page 93.
publier sous forme d'éclit dans le courant du mois de juillet.
Le duc d'Uzès revint tout malade du siège de La Rochelle et mourut le il août 1573 des fatigues qu'il y avait endurées. Il fut enterré suivant son désir exprimé dans son testament, à l'église des Cordeliers d'Uzès. N'ayant point de postérité son nom et ses titres passèrent à son frère Jacques de Crussol, baron d'Acier, qui suit :