PREMIER DUC ET PAIR ÙE FRANCE
SIXIEME DUC D UZES
La vie de Louis de Crussol fut courte, mais elle fut couronnée d'une mort glorieuse, car il fut tué, à peine âgé de vingt-ans, à la bataille de Nerwinde en 1693(1). On sait à la suite de quels événements fut livrée cette bataille. Le prince d'Orange, contre l'aveu duquel s'était conclue la paix de Nimègue, était devenu l'àme d'une nouvelle ligue qui prit le nom de ligue d'Augsbourg, ville où l'union de la plupart des puissances fut arrêtée.
Louis XIV n'avait pour lui que Jacques II, prince catholique de la maison de Stuart. Une révolution imprévue renversa Jacques et mit la couronne sur la tète du prince d'Orange, son gendre, sous le nom de Guillaume III.
Louis XIV reçut le roi détrôné avec une magnificence royale, puis il n'attendit pas que la coalition envahit la France. Il prit Philisbourg, Mayence, Manheim, Spire,
(1 ) Voici ce qu'on lit dans Y Histoire d' Angleterre sous le règne de Guillaume III, par Lord Macaulay, lome vi, page L39.
<( Après la bataille le Nerwinde on comptait an nombre des morts de grands seigneurs et des guerriers renommés. Montchevreuil était resté sur le champ de bataille ainsi <pie le tronc mutilé du duc d'Uzês, le premier dans l'ordre des préséances de toute la noblesso française. »
Worms. Tout le palatinat fut ravagé, plus de quarante villes ou villages furent incendiés. Il donna ensuite le commandement delà grande armée du Nord au maré- 'chal de Luxembourg, élève du grand Condé. Ce maréchal ne tarda pas à battre le roi Guillaume à Steinkerque, à Fleurus et enfin à Nerwinde le 29 juillet 1693, à cette bataille où les princes et les gentilshommes combattirent comme de simples soldats 1).
Jusqu'à midi la fortune sembla devoir favoriser les ennemis. « Luxembourg ne se repent-il pas de m'avoir attaqué, demanda Guillaume au duc de Berwik (2), pris au commencement de l'action ? — C'est vous, répondit fièrement le bâtard de Jacques II, qui ne tarderez pas à vous repentir de l'avoir attendu ».
Le maréchal déploya dans cette journée une valeur plus qu'humaine ; il commanda en personne l'attaque du village de Nerwinde qui, deux fois, fut pris et repris avec un affreux carnage.
Les deux infanteries luttèrent d'obstination et de fureur, tandis que la cavalerie immobile essuyait le feu de quatre-vingt pièces de canon. On dit que Guillaume, étonné de l'immobilité de cette cavalerie, accourut à ses batteries, accusant ses pointeurs de maladresse. Mais quand il eut vu Y effet de ses canons et les escadrons ne remuer que pour resserrer les rangs à mesure que les files étaient emportées, il laissa échapper ce cri d'admiration et de colère « Oh ! l'insolente nation ! (3) »
Quand les gardes françaises eurent épuisé leurs munitions, ils mirent la baïonnette au bout de leur fusil et enfoncèrent l'ennemi à l'arme blanche. C'est la première charge à la baïonnette dont notre histoire ail
(1) Histoire de Mmc de Maintenon par M. d'Aussonno, t. u, p. 208.
(2) (le Berwik est un ancêtre du duc de Fitz-Jaines, membre du Conseil général du Gard.
(3) Saint-Simon, tome i, page 111.
conservé le souvenir. Xerwinde, jonché de morts, resta enfin au pouvoir des Français qui tuèrent environ 2,, 000 hommes sans compter ceux qui se noyèrent, firent 2,000 prisonniers et s'emparèrent de soixante-seize canons, huit mortiers et de plus de quatre-vingt drapeaux ou étendards.
Mais de notre côté que de pertes cruelles ! Nous avions perdu autant de monde que l'ennemi. Aussi disait-on qu'il fallait chanter plus de De profundis que de 75? Deum.
Le fils aîné du maréchal de Luxembourg, le duc de Montmorency, y fut blessé sous les yeux de son père d'un coup de mousquet en se jetant au-devant de lui pour le mettre à l'abri d'une horrible décharge. Plusieurs gentilshommes y périrent et notamment le duc d'Uzès qui combattit vaillamment à la tète de son régiment de Crussol-infanterie. Il eut les deux jambes emportées par un boulet de canon (2). Il mourut comme plus tard devait mourir aussi, sur le pont de Neuilly, pendant la guerre contre la Commune, en 1871, le jeune de Calvières, fils du marquis de Calvières, ami du duc d'Uzès, grand-père du jeune duc actuel.
Les biens, titres et dignités de Louis de Crussol duc d'Uzès passèrent à son frère, Jean-Charles de Crussol qui suit.
('2) Mém. de Saint-Simon, tome i, page 109.
Le général Rivaroles se trouvait à cette bataille. Il avait une jambe de bois qu'un coup de canon lui emporta. Il tomba. On le releva sans mal. Il se mit à rire : « Voilà de grands sots, dit-il, et un coup de canon perdu. Ils ne savent pas que j'ai deux autres jambes de bois dans ma valise. »