VOYAGES
Les itinéraires publiés pour le règne d'Eudes IV fournissent des renseignements assez nombreux sans qu'il soit nécessaire d'insister beaucoup sur ce chapitre. Ils nous promènent, non seulement dans les châteaux de Bourgogne, mais dans les résidences ducales de l'Artois et de rile-de-France, à Sainte-Geneviève, Conflans, Gentilly, Chunteloup, Saint-Germain, Becoisel, Fontenay- sous-Bois. Ils nous permettent de rejoindre le roi, et de fixer certaines étapes de ses déplacements, à Château-Thierry, Essommes, Pontoise, Juvisy-sur- Orge, Poissy, Tournan, Fontainebleau, Vincennes, Saint-Ouen, Mantes, Breval, etc.
Ce qui ne cesse de causer un profond étonnement, c'est la rapidité et la multiplicité de ces voyages ; c'est de voir nos ducs toujours à cheval, faisant chaque jour avec leur suite des trajets considérables, restant des mois entiers sans prendre de repos, franchissant de grandes distances à marches forcées, ne paraissant jamais fatigués, occupant les courts loisirs de séjours par des chasses, joutes et tournois, ou bien jouant à la
(I) Pour autres détails, voir E. Picard, Les Jardins de'llouvre, eu. des Mèm. de la Soc. Eduenne.
EUDLS IV SU
paume, et ne se délassant de ces exercices violents que par quelques parties d'échecs ou de dés. L'homme le plus robuste pourrait-il s'accommoder d'un tel genre de vie, avec la facilité de locomotion que la civilisation moderne met à notre disposition ?
Malgré des grossesses souvent renouvelées, des couches malheureuses et des pertes d'enfants, la duchesse Jeanne de France n'hésite pas à entreprendre de longs et pénibles voyages dans les provinces éloignées de son duché. Elle n'a que vingt-deux ans à la mort de sa mère, et, à la nouvelle de ce malheur, elle est obligée, sur l'ordre du duc, de (aire trêve à sa douleur; elle part sans relard, en janvier 1330, par un (roid rigoureux, pour prendre possession du comté de B., où les seigneurs lui réservaient un désagréable accueil. Eudes et la duchesse furent beaucoup mieux reçus la même année dans leurs villes d'Arlois, où l'on arrivait à leur rencontre avec des « taboureurs » et des ménestrels. C'était alors l'usage, et nous trouvons, en13b8,la même cérémonie observée lorsque Marguerite de France et son fils Louis de Mâle arrivèrent à Donzy, en Nivernais, avec une suite de 84 chevaux.
La rapidité de ces voyages pourrait faire supposer que les chemins, qui n'étaient autres que d'anciennes voies romaines, ne se trouvaient pas trop détériorés. Ceci est inexact, les chemins étaient généralement mauvais, quand ils n'étaient pas impraticables. Lorsque le roi, le duc de Normandie ou un grand personnage devait arriver, on envoyait les habitants du voisinage réparer les plus mauvais pas, à Rouvre, à Argilly, à Volnay, à Lantenay, et c'était tout. Les ponts n'étaient pas mieux entretenus ; à Montréal-en-Auxois les char-
'J!i LUI>ES IV
rotiers faisaient leur prière avant de se risquer sur les ponts et marécages qui entouraient celte localité. Divers testaments assignent des sommes pour la réfection des ponts. Nous avons vu le déplorable état des chemins dans le Querci, lorsque les voitures et les bagages du duc furent obligés à de grands détours pour se rendre à destination. La profondeur des ornières n'empêchait pas les cavaliers de marcher à une bonne allure, mais nous savons qu'on ne perdait pas l'occasion de se faire transporter par eau lorsque la chose était possible. Les chariots et les bagages s'en tiraient comme ils pouvaient. Ce qui doit surtout surprendre, c'est la rapidité des messagers chargés de porter une pressante nouvelle, des envois de marée ou autres. Comprend-on comment, en 1342, Robert de Lugny, gouverneur d'Artois, peut faire conduire à la duchesse en Bourgogne deux « escalletes » sur une brouette ? (Arch. Pas-de- Calais, A. 621).
Quand les dames n'allaient pas à cheval, on les conduisait en litière. La litière de la duchesse était portée par des mulets, dont le trot, plus calme que celui des chevaux, causait moins de secousses à l'équipage mobile. Pendant le voyage en Languedoc, le duc achète pour celte destination un mulet rouge et un mulet brun, qui furent expédiés de Montpellier en Bourgogne. Parfois il fallait refaire « un huys de coslé en la litière madame »; on achetait de la toile pour faire « deux mantellez au char des damoiselles », et on « raccoustrait o les petites échelles donnant accès dans ces véhicules.
Les itinéraires suivis par le duc pour aller d'une province dans une autre n'avaient rien de fixe et va-
riaient souvent. Il semble qu'en évitant le passage de certaines grandes villes, on ôtait toute occasion de débauche aux gens de la suite. Ou choisissait des étapes de moindre importance, dont les gites offraient la meilleure table et le meilleur coucher, l'hôtel de la Feslue à Moret ; de l'Hôpital, à Cerisiers; de Massenois, à Cannes-sur-Yonne ; de l'Echiquier, a Melun; de Jean le Flamand, à Savigny ; du Lévrier, à Villeneuve Saint-Georges ; de l'Epée, à la chapelle Saint- Nicolas ; de Jacques Tirelieu, à Pont Sainte-Maxence ; de Chepoy, à Compiègne. Citons, à Arras, l'hôtel de l'écu de France, du Croissant, du Mouton d'or, de la Fleur de Lys, du Blanc-Rosier, de Saint-Georges ; à Paris, les hôtels du Heaume et de Pierre Dagone. Le pourboire laissé dans chaque localité « ès pucelles de l'hostel » était en raison du bon accueil fait aux voyageurs. Dans ces diverses maisons, on ne faisait pas mauvaise chère, et les hôtes de moindre importance étaient également bien traités. Dans les comptes de dépenses de Mile de Noyers, bouteiller de France, mandé par le roi à Péronne, en 1338, on trouve les frais de lits, nappes et « touailles d, chandelles de suil, chandelles de bœuf, mouton, faisan, volailles, venaison de biche, perdrix, anguilles, carpes, brochets, quarreau, barbillon, poires, noix, amandes, verjus, riz, sucre, gingembre, saugie, oblies, tartes et «flaonnes », tartelettes, « gastel » pour mgr, etc.
ElDKS IV
IIKLATIONS
Lu variété des comptes déjà publiés nous montre dans l'intimité le duc, la duchesse, leur entourage, et nous permet pour ainsi dire de vivre avec eux. Toutes leurs relations de famille, d'amitié, de politique ou de convenance sont indiquées par les réceptions, les visites, les messages ou les présents. On assiste à la réception de Philippe le Long à Lantenay, en 1316; a la réception de sa veuve la reine Jeanne de Bourgogne-Comté (1327) ; à la réception de Jean le Bon et de Philippe de Valois à Hesdin (1334-1335) ; à l'arrivée du roi en Bourgogne, à Beaune, Rouvre, Argilly, Talant (1336); aux fêtes lors de la venue de Jeanne de Boulogne, femme de Philippe-Monsieur (1339); au passage du duc de Normandie allant avec Eudes IV au couronnement du pape Clément VI (134*2;; au voyage du même Jean le Bon se rendant avec le duc en ambassade à Avignon (1344); au mariage d'Amcdée, comte de Savoie avec la tille de Philippe de B. (juin 1348), etc.
Pour ce qui regarde la cour de France, les documents nouveaux et inédits abondent. On peut accompagner le duc, le 17 juillet 1317, lors de la discussion des droits à la couronne avec Philippe le Long ; le suivre avec Charles le Bel, en 1326, à Château-Thierry, Essommes, etc. ; prendre part aux chasses de Philippe de Valois à Breval, Magny, Meulan, et aux divertissements de la cour à Paris et dans les diverses résiden-
F.tTDKS IV 0:i
ces des environs. On assiste aux festins chez la reine, chez Mahaut d'Artois, chez le comte de Flandre, chez le sire d'Anglure, à Le Thoult, près Montmirail, chez le prieur de Coincy-l' Abbaye, chez Hue de Pencheviller à Behencourt. En Bourgogne, le duc et la duchesse, partout accueillis par leurs vassaux, reçoivent la plus cordiale hospitalité chez les Mello, àEpoisses; chez Robert de Bourgogne, comte de Tonnerre, Alexandre de Blaisy, Jean de Bellenod, dans les diverses abbayes, et même chez de simples receveurs de chàtellenies.
Entre les dames, les relations ne sont pas moins agréables et courtoises. On signale les visites réciproques que se font la duchesse, les dames d'Alençon, d'Aumale, d'Athènes, de Thil, de La Roche, de Fley, de Rigny, de Ferrette, de Beaujeu, de Grancey, de Noyers, de Saint-Phalle, de Dinteville, etc. La reine, pleine d'attention pour sa belle-sœur, lui envoie des pâtés, des esturgeons, des friandises, en échange de cette bonne moutarde qu'on ne fait qu'à Dijon, et qui lui est expédiée dans des poinçons.
Chaque jour, les suzerains reçoivent des dons, un bœuf du maître d'Epailly, des poissons de l'évéque de Màcon, des brochets du prieur de Saint-Léger, des pourceaux de lait de l'abbé de Saint-Bénigne, des ombres du sire de Genlis, trois chevreuils du châtelain d'Aisey, quatre anguilles de l'abbé de Fontenay, vingt perdrix rouges du châtelain de Villaines, douze fromages de l'abbé de Citeaux, etc., sans compter des cadeaux plus rares, paons, grues, faisans, hérons, qui leur sont offerts par les municipalités des villes. Les donateurs étaient grandement indemnisés par les largesses du duc et de la duchesse, qui envoyaient des
présents en toute circonstance, soit pour les étrcnnes, soit à l'occasion d'un mariage. Aux seigneurs ils donnaient des hanaps, gobelets, joyaux, étoffes, marbrés de Bruxelles, chapeaux, fourrures, et aux demoiselles des ceintures et des bourses. La duchesse envoie un petit « chienet » à l'évêque de Chalon (1336); le duc donne à son clerc Pierre Blanot, d'Arras, des draps et deux pièces de « gros vair » pour faire une robe à sa fille Jeanne, c que il entend à marier briefment» (1347). Agnès de France fait un legs aux nourrices, à Jeannette d'Etaules, nourrice de sa filleule Blanche ; à Simone de Rouvre qui avait allaité le duc Hugues V pendant un an et demi, et pendant deux ans sa fille Marguerite, la trop fameuse Marguerite, femme de Louis le Hutin. En janvier 1348, l'aumônier Renaud de Gerland est chargé de porter des étrennes au pape.
Une longue énumération de faits et de noms n'est pas moins fastidieuse que la lecture des documents qui les fournissent. Des messagers attachés à l'hôtel sont chargés de transmettre des dépêches, et établissent de fréquents rapports entre les personnes alliées ou amies, avec la reine, avec le pape, le duc et la duchesse de Normandie, les reines de Navarre, d'Aragon, les comtesses de Savoie, de Boulogne, de Flandre, etc.
L'objet de ces messages est parfois indiqué, et la mention fournit une rectification à la chronologie souvent fautive du xiv" siècle. C'est par des messages que nous savons la naissance de la duchesse Jeanne de France, le 1 ou le 2 mai 1308 ; que nous connaissons ses premières couches à l'âge de quatorze ans, en juiu 1322 ; la naissance d'un fils Jean, en juillet 1324. Deux courriers du duc, partis le 23 août 1328, annoncent la
EUDES IV î>r>
victoire de Cassel à la comtesse d'Artois, ce qui avance d'un jour la date donnée pour cette bataille par les historiens. C'est par un double message que Ton peut rectifier la date de la bataille de Saint-Omer qui eut lieu le 20 juillet 13iO. Les fêtes de relevailles de la duchesse de Normandie à Chàteauneuf-sur-Loire, après la naissance de sa fille Jeanne, eurent lieu dans la quinzaine d'août 1342, puisque le duc revenait la semaine suivante à Aignay avec tout son « linez », après avoir assisté à la cérémonie (Arch. Côle-dOr, B. 2055). Le 27 décembre 1326, on donne 12 1. à un valet qui apporte nouvelle de la naissance d'une fille de Marie de Hainaut, femme de Louis, comte de Clermont. Un courrier vient annoncer, en 1334, la naissance de Hugues de Chalon, fils de Jean de Chalon-Arlay. Marguerite de France et son fils Louis de Maie, arrivant à Donzy, y reçoivent un message du comte d'Auxerre, leur apprenant la naissance de son fils Louis de Chalon, Une note de dépenses, du G février 1339, nous donne les frais des obsèques de Jean de Chàteauvillain, seigneur de Luzy (Arch. du Pas-de-Calais, A. 584».