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PIÉTÉ ET CHARITÉ

Le duc et la duchesse sont les défenseurs des opprimés et des malheureux. Aucune misère, aucune infortune ne leur est signalée sans qu'ils ne s'empressent d'y apporter quelque soulagement. Cette pitié pour les souffrances et les déshérités de ce monde est le meil-

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leur côté du moyen âge, et la hiérarchie féodale, en donnant au suzerain tout pouvoir et toute autorité sur ses sujets, le constituait en môme temps leur prolecteur naturel.

La cour et l'hôtel ducal comptaient du reste beaucoup de clercs, prélats, chanoines et hauts dignitaires ecclésiastiques au nombre des administrateurs, chargés les uns et les autres de distribuer les secours d'une charité qui rachetait bien des fautes. Hugues de Corabeuf, chancelier de Bourgogne, Jean Aubriot, Hugues de Pommard, Robert de Lugny furent successivement chargés du gouvernement de l'Artois, et plusieurs obtinrent des sièges épiscopaux par l'influence du duc, qui payait avec les faveurs du Saint-Siège les services qu'on lui rendait.

La plupart des chapelles castrales étaient desservies par un chapelain dont le titulaire était distinct de celui de l'hôtel ducal. En voyage, le duc et la duchesse avaient un autel ou chapelle portative, sur lequel la messe était dite dans la localité où l'on prenait gite, et quelquefois sur des bateaux, quand on avait un trajet par eau à parcourir pendant plusieurs jours. En 1328, Jean d'Autun était chapelain, et eut plus tard comme successeur Renaud de Gerland, qui avait un valet et deux chevaux à son service. En 1330, le duc accorde une exemption d'impôts àGuide Rochefort, fils de maître Henri (Arch. du Doubs, B. 436). Mathieu de Laignes était chapelain du château d'Aiguay (1342, Arch. Gôte-d'Or, B. 2055). Barthélémy était chapelain de l'hôtel d'Artois à Paris (1338-1342, Arch. du Pas-de- Calais, A. 613 et 572). Robert Ghéluy, d'Arras, chanoine de Réthune, desservant le château d'Hesdin, fut

remplacé par Guillaume le Normand, et comme il était devenu vieux et infirme, Eudes IV le nomma maître de l'hôpital d'Hesdin, à la place de Martin de Noyelette (26 octobre 1346, Arch. du Pas-de-Calais, A. 83). Dans les dernières années de sa vie, la duchesse eut pour chapelain Jean de Cernon, Jean Joly, de Bourges, et Guillaume Bonotte (Arch. du Doubs, B. 72 et 407 ; Arch. de la Côte-d'Or, Protocole des not., B. 11.244). Hugues était chapelain de Philippe, comte de Boulogne, en 1344. Le duc Hugues V avait eu pour aumônier Hugues de Villiers, ancien précepteur delà maison du Temple d'Epailly, et, vers la môme époque, Nicolas, Frère-Mineur, était confesseur de la duchesse Agnès de France ; ces deux ecclésiastiques paraissent plusieurs fois dans le procès desTempliers (t. II, p. 69, 106, 129, 350, 363).

La piété de la duchesse Jeanne se manifeste surtout à l'occasion de la mort de ses parents et de ses enfants. Elle fait célébrer partout des services pour sa grand' mère Mahaut d'Artois, pour son père Philippe le Long, pour sa mère Jeanne de Bourgogne-Comté, pour ses enfants, pour ceux de la reine, à Saint-Denis, Longchamp. Citeaux, Brazey, Val-des-Choux, Fontenav, Gentilly, Conflans, Saint-Maur des Fossés, etc.

Eudes IV n'est pas moins respectueux pour le souvenir des défunts, qu'il s'agisse de ses parents, de ses officiers ou de ses serviteurs. A la mort de sa petite cousine Jeanne de Flandre, duchesse de Bretagne, il fait porter trois cents livres de cire pour célébrer des messes. Pour une autre cérémonie il olîre îles chandellesdecire à Saint-Martin d'Hesdin. En 1320, il n'hésite pas à faire un long déplacement pour assister aux

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funérailles de Guillaume de Meiio, seigneur d'Epoisses. C'est à ses frais qae se font îes services et les obsèques de tous les officiers et valets de l'hôtel. Au mandé de chaque fête de la Toussaint et au jeudi saint, suivant la pieuse coutume de ses prédécesseurs, il lave les pieds des pauvres, les nourrit et leur fait distribuer des aumônes. La pénurie des finances n'arrête pas l'élan de cette charité ; indépendamment d'une somme de quarante sous donnée toutes les semaines en aumône, chaque jour porte une dépense de dons aux pauvres, à des pauvres femmes, à des pauvres manchots, à des pauvres prêtres, à des pauvres gentilshommes, et il ne traverse pas une localité sans y laisser trace de sa libéralité. En 1330t il fou de la chartreuse de Fontenay-les-Beauue. En 1337, il établit une chapelle desservie par six chanoines à Talant, « pour escroitre especiaument le service de N.-S. ». En 1339, il assure une rente viagère à Nicolas de Billi, corde l ie r d'Ar ras, alors malade. En 1343, il reçoit une lettre de remerciements du pape pour le don de reliques et d'un reliquaire. En 1348, il lègue trois cents livres tournois pour l'achèvement de la Sainte-Chapelle de Dijon. Les donations faites à un nombre considérable d'hôpitaux, raaladreries, maison-Dieu et d'établissements charitables pesaient lourdement sur le budget ducal obéré par bien d'autres dépenses.

Même activité charitable de la duchesse et de sa bru la comtesse de Boulogne, qui ne négligent aucune occasion de servir les religieux ou religieuses o qui ont soutenu des pertes pour la guerre », et font faire des pèlerinages à l'occasion de la maladie de leurs enfants, ou pour toute autre cause.

A ces œuvres qui indiquent de sérieuses pratiques de piété, il faut joindre les fondations, constructions et entretien de monastères et de chapelles castrales à Beaune, Villiers, Argilly, Vernot, Jugny, Brazey, Rouvre, Aignay, Lantenay, Montbard, etc., dont le détail sera donné ailleurs.

L1VRKS ET ENLUMINEURS (I).

Le sentiment de curiosité qui s'attache à l'histoire des imprimeurs ne nous a rien laissé ignorer des faits principaux qui les concernent ; grâce à leurs livres répandus à un certain nombre d'exemplaires, leurs noms sont connus, et on en peut dresser la liste à peu près complète. La sagacité des chercheurs n'a pas été aussi habile à découvrir les artistes dont les merveilleux travaux manuscrits sont arrivésjusqu'à nous. C'est à peine si Ton en peut citer quelques-uns ; les autres sont absolument inconnus malgré l'incontestable mérite de leurs œuvres anonymes. Cependant ces calligraphies sont les ancêtres des imprimeurs, de même que les livres ont pour aïeux les manuscrits dont ils procèdent.

Il y eut au xive siècle, et dès l'origine de la guerre de cent ans, une décadence dans les institutions monastiques, qui se fit sentir dans les abbayes d'hommes comme dans les monastères de femmes. Les produc-

(1) Tout ce paragraphe est le chapitre 1 d'un travail inédit : Enlumineurs et Ecrivains de forme en Bourgogne (du xui* au xv siècle).

lions littéraires élaborées dans les cloîtres, et les transcriptions de manuscrits diminuèrent dans une notable proportion ; mais lorsque les moines travaillèrent moins, les laïcs y suppléèrent, comme s'il ne pouvait y avoir de lacune dans la culture de Pesprit. Des écrivains, des enlumineurs, îles relieurs, des parclieminiers, et entin des libraires s'établirent peu à peu, et mirent leur art au service du public lettré. La transformation ne se fit que successivement, car si dans les grandes abbayes chaque religieux se partageait le travail, et adoptait une spécialité, il est certain que les premiers copistes laïcs Curent à la fois enlumineurs, relieurs et colleurs.

Sous le duc Robert II, dès la fin du xme siècle et au commencement du xiv% il y avait à Dijon un écrivain du nom de Laurent, dont la veuve vivait encore en 1338, et qui se nomme Belette, « veuve de maistre Laurent, escripvain de Dijon. » 11 eut, comme nous le verrons, un fils du même nom, à la fois écrivain et enlumineur de livres, qui l'aidait dans ses travaux et qui lui succéda (1).

Nous constatons à Beaune, vers 1300, la présence d'un écrivain du nom de Hugues, qui y possédait une maison, et qui travaillait pour le public. Il avait fondé son anniversaire dans l'église de Notre-Dame de Beaune : « pro magistro Hugone scriptore, super domum que fuitdornini Stephani de Salinis, in qua moratur Jacobus de Kubcomonte (*2).» Pierre, de Dijon, écrivain, travaillait pour Robert de Decise, évéque de

(1) Arch. de la Côte -d'Or, Protocole du notaire Hugues Poissenet, B. H. 230, !i° 8.

(2) Ubituaire de Beaune, mss. de notre cabinet.

Chalon-sur-Saône, qui l'appelle « scriptor noster », et lui lègue par testament, en 1315, une rente de cent sols (1).

En 1347, « maistre Robert, escripvain à Dijon, y « demeurant, confesse que pour VI livres monnoye « courant maintenant, desquelx il ha ehu et recehu

i « de M. Briete LXX sols et L à la Nativité de S1 Jehan « Baptiste, ycelui Robert doit pourfaire enteurement « ung Antiffonay, ou quel il faut environ X queers et « plux, se plux il falloit, tant d'escripteure et enlu- « mineure et reloihure, comme de autres chouses « quelx quelles soient, liquelx doit estre enluminez « d'azur et de vermoillon. et les grosses lettres flureu tées, et li doit rendre parfait devers la Nativité S1 « Jehan Baptiste prouchainement venant (2). » Ce Robert, écrivain et enlumineur, originaire d'Artois, était l'un des fils d'un artiste du même nom et de la même profession plusieurs fois occupé par Mahaut, comtesse d'Artois. Elle avait fait remettre, en 1303, à Robert, l'enlumineur, une somme de quatre livres;

| en 1328, elle lui avait acheté trois Kadrans moyennant douze sols, « pour la chambre, pour les estuis et pour les escriptions (3). »

\ Jean était écrivain à Dijon en môme temps que Ro-

bert, et paraît avoir été plus particulièrement attaché au duc et à la duchesse, qui lui avaient donné dans la

(1) bibl. na t., Cartul. de I eveché de Chaloti, lat. 17.089, f. 36-of.

(2) Arch. de la Côte-d'Or, Protocole du notaire Guy Cossenet, de Dijon, B. 11,250, nu 49. Cette mention a été plusieurs fois publiée par fi. Peignot, Calai, des livres des ducs de p. 24: Siraonnet, Droit public en B ; l'abbé Marcel, Les livres liturgiques du diocèse de Langres, p. 34, etc.

(3) Arch. du Pas-de-Calais, comptes do l'Artois. A. iNO.

ville une maison qui fut mise en souffrance, en 1347 (1).

Dans nombre d'autres localités de moindre importance on rencontre des écrivains qui se déplacent et mettent leur talent au service de ceux qui les paient. En 1333, les administrateurs de l'hôpital de Tonnerre, voulant mettre en ordre les papiers et les titres de leur maison, font venir de Flavigny l'écrivain Jean, qui met une année à copier leurs chartes, et à composer le cartulaire curieux et peu connu qui se trouve encore dans les archives de cet hôpital : « à Jehan, de Fiaveny, escrivin, pour escrire toutes les lettres de l'oppital, et y mit un an ou plus. » On fit en môme temps relier tous les manuscrits et on mentionne les frais « pour III peaux de megiez et un dagorne pour « relier les livres du moutier, V sols III1 d. ; pour « coleurs et fueille à poindre, pour cloz pour lesdits « livres, XII d.; une peau de megiz el des cloz pour « les livres nostre maistre, II sols; pour neuf assises « de laiton pour mettre sur lesdits livres, VI d. (2). »

Poinçon-les-Grancey possédait aussi un écrivain, Jacques Pertuiset, qui s'engagea, en 1346, avec son fils, et promit de faire un missel en deux volumes, partie d'hiver et partie d'été, dans un délai déterminé, sous peine de cent sols d'amende. Ce missel était destiné au curé du lieu (3).

Les écrivains se succédaient de père en fils. Ils

(1) Arch. de la Côte-d'Or, Chambre des Comptes, B. 3436 : < mona. Jehan, roscripvain, mis en suflre de la maison qui tient de Mgr et dou commandement madame, cui Dieu pardoint. »

i2) Arch. de l'hôpital de Tonnerre, Comptes dudit hôpital depuis le 19e jour de septembre 4 333 au 20« jour de février 1334.

(3) Arch. de la Côte-d'Or, Protocole du notaire d ls-sur-Tille, 8. \ \ ,243, no 45.

avaient une généalogie, et peuvent servir d'exemple à la stabilité professionnelle, dont nos générations actuelles ont depuis longtemps perdu la tradition.

Le premier écrivain dijonnais, Laurent, dont on a parlé plus haut, était à la fois peintre et enlumineur. Il fut remplacé par Laurent II, son fils, qui s'intitule seulement peintre, dans un acte de 1354, par lequel Bertheiot Morise, monnoyeur, met son fils en apprentissage chez Laurent le peintre, qui s'engage à le nourrir, l'entretenir, le coucher, « et l'introduire bien et léaulment en fart de salure, de pointure, et en tous autres ars que monstrer li pourroit (1). » Ce même Laurent II est cité dans une pièce postérieure comme ayant été exécuté pour ses démérites, et ayant eu sa maison confisquée : « vente par Dimanche de Vitel, receveur général de Bourgogne, d'une maison sise à Dijon, confisquée sur Laurent le peintre exécuté pour ses démérites (2). » Le motif de cette exécution capitale ne nous est pas connu, et mérite de piquer la curiosité. Y avait-il déjà peine de mort contre ceux qui répandaient certains écrits sans autorisation? On en a des exemples.

Le fils de Laurent, nommé Belin, était à la fois enlumineur, comme cela ressort d'un titre de 1357 (3), et écrivain, ainsi que l'atteste un document de 1359, par lequel le même Belin met son fils Perreau en apprentissage chez Jean, dit « le pareur », peintre, pendant

(1) Arch. de ia Cote-d'Or, Protocole de Jean d'Acey, prêtre coadjuteor de Hugues Poissenet. notaire à Dijon, pour le duc, B. 41,254.

(î) Arch. de la Cote-d'Or, Protocole des notaires, B H ,255, registre de 4354-1360.

(3) Arch. de la Cote-d'Or. Protocole des notaires, B. 4 1,234.

huit ans, avec obligation par ce dernier de lui enseigner son art et de l'entretenir (1).

Pour compléter ce qui concerne cette famille d'enlumineurs dijonnais, ajoutons que Perreau a un frère aîné, nommé Belin, comme son père, et que ce dernier fut plus d'une fois chargé d'enluminer des livres pour Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne. En 1383, Belin est encore cité avec son frère Perreau comme exerçant leur art à Dijon : « maistre Belin, escrivain de forme, Perreau, le peintre, son frère (2). » C'est la première fois que nous trouvons le titre « d'écrivain de forme », c'est-à-dire d'écriture gothique, la seule alors usitée. Perreau entré en apprentissage d'enlumineur, en 1359, à l'âge d'environ quinze ans, en avait au moins quarante en 1383. On le rencontre encore dans des actes notariés en 1389, mais il disparait après cette date.

Voici donc une première lignée bien constatée d'enlumineurs dijonnais.

0 Laurent /, écrivain et peintre.

...1300 y avant 1338.

ép. : Belette, qui lui survit.

Î Laurent H, écrivain et enlumineur, t 4355.

Belin l Laurent, écrivain et enlumineur. ...1357-1359...

f| Belin II, écrivain ^ Perreau, peintre et enlumineur. 1 359 1 373- 1 383. .. 1 359-1 383-1 389...

(I) Arch. de la Côtc-d'Or, Protocole de Simon Geliot, de Blaisy. ooadjuteur de Jean Poisscnet, tabellion de Dijon, pour le duc, B. 1 1 ,256. Le texte latin de ce marché d'apprentissage a été donné par Peignot. Simonnet et l'abbé Marcel dans les brochures précitées.

(î) Arch. de la Côtc-d'Ur, Protocole de Pierre de l^ayer, prêtre notaire a Dijon, B. 11,288. n° 66.

Les documents qui se rapportent à Etienned'àunoire prouvent qu'en sa qualité de prêtre et de religieux de Saint-Bénigne, les manuscrits qu'il copiait avec tant de soin étaient par lui vendus à des religieux, et principalement à ceux de sa maison, comme au sous-prieur, en 1351, à frère Pierre Girarde, en 1354, au curé de Minot, en 1358 (1). Gui Raby, gardien des chartes de Talant, chargea Pâris, écrivain de Dijon, de relier et couvrir le livre des inventaires des fiefs du domaine, et la même année 1357, il confia à Jean de « Selongey » la reliure de quarante cahiers de papiers contenant les terriers de plusieurs châtellenies du duché, et dix cahiers de copies de fiefs (2).

Nos ducs avaient une existence beaucoup trop nomade et mouvementée pour consacrer beaucoup de temps à la lecture et à l'étude, et cependant leur éducation intellectuelle n'était point négligée. Même au xme siècle, on a pu constater leur goût pour les romans de chevalerie et les productions littéraires. Eudes de Bourgogne, fils d'Hugues IV, si malheureusement décédé à Acre, n'avait pas oublié d'emporter des livres en Terre-Sainte, et dans son curieux inventaire on trouve le Roman de Loherain, celui d'Outremer, et un chansonnier qu'Erard de Valéry ne voulut pas abandonner, et qu'il racheta pour 31 besants (3).

Marguerite de Bourgogne, reine de Jérusalem et de Sicile, dans le codicille de son testament, en 1308, laissait à sa nièce Mahaut un Psautier provenant de sa

(1) Il en sera parlé plus loin en citant le prix des livres.

(2) Arch. de la Côte-d Or, B. 1402, fol. 4».

(3) VoirChazaud, M cm. de la Soc. des Antu/. de f Y . t. XXXII. p. 64 et suiv.

mère ; à la princesse d'Antioche qui restait avec elle à Tonnerre ses Heures d'argent et son Livre blanc; à son chapelain et aumônier Robert de Luzarches un Bréviaire en deux parties « en quoy je lis » ; à Gillette, nièce de cet aumônier, un autre Bréviaire « en quoy ele m'ayde à lire mes heures » (1).

Le duc Robert II avait donné à ses fils comme précepteur l'un des plus habiles hommes de son temps, Gui de Prangey, seigneur de Beire, chargé de l'équitation et des exercices physiques; mais il avait confié leur éducation intellectuelle à son clerc le plus intime Raoul de Beaune, dit Froichard, et au chapelain de ce dernier que les familiers de la cour ducale avaient plaisamment surnommé « Quoniam ». La duchesse Agnès de France, devenue veuve, avait eu la main heureuse pour achever l'instruction de ses enfants fils ou filles, en choisissant le clerc Jean Aubriot, dont la direction contribua à leur inculquer des connaissances et des goûts qui n'étaient pas ordinaires à cette époque.

Le duc Hugues V, plein de reconnaissance pour celui qu'il appelle « notre cher maître Jehan Aubriot», lui avait donné cinquante livrées de terre, et remplaça celte donation dans son testament par l'abandon d'une maison sise en Champmol. Au nombre des autres clercs d'Hugnes V, citons Girard et Pierre de Jailly, ainsi que Pierre de Semur, qui devint son chancelier après avoir été clerc de son père.

Robert de Bourgogne, destiné par le duc Robert II à la cléricature comme son lrère Louis, avait été marié six ans après la mort de ce dernier, le 16 juin 1321,

(I) Orig. Arch. de l'Hôpital de Tonnerre.

avec Jeanne de Chalon, qui lui avait apporté le comté de Tonnerre. Ce grand amateur de livres avait eu le temps de se livrer à l'étude pendant sa longue détention en prison après la bataille de Varey ; il mourut en 1334, la veille de Saint-Luc. Comme gardien de l'abbaye de Pothières, il est un de ceux auxquels l'auteur du Roman de Girart de Rossillon recommande son livre :

Hé Robert de Bourgoigne, gentilz cuens de Tonnerre, Et Jehanne, ta femme, seur le conte d'Ausserre, Vous estes gardien de l'église qui garde Le corps du duc Girart, vostre est pour voir la garde.

Ce roman fut donc composé avant 1334 et après 1330, date à laquelle le duc Eudes IV est nommé dans le poème comte de Bourgogne et comte d'Artois. Jeanne survécut vingt-six ans à Robert, et le curieux inventaire de ses biens et de son mobilier relate plus de vingt volumes : « ung Messal qu'est nottez à l'usaige « de Paris; ung Entiffonnier et Gréai nottez; ung « Bréviaire nottez à l'usaige de Langres, ensamble le « Messal; ung Bréviaire notiez à l'usaige de Paris en « deux volumes ; ung autre Bréviaire de tout l'an, en « ung volume à l'usaige de Homme, en lettre d'our « dessus et fermais d'our ; ung autre Bréviaire à l'u- » saige de Rome ; deux grands volumes esquels fu ma- « dite dame la contesse disoit ses Heures du jour. « Item, une Bible en françois en deux volumes ; ung « livre en françois de Vices et Vertus ; item, ung Rôti mans de Godeffroy de Buillon ; ung autre Romans « dou Roy Phelippe le Vaillant ; item, un livre en « françois de plusieurs medicennes ; ung livre en fran- ■ çois des Loys de Bertaingne; ung viez Romans « d'Alexandre; ung autre Romans en papier; ung

« Romans de Loheran ; ung petit Roman du royAriu, « et un viez livre de Cyromancie; ilem, deux Ours à « fermaul d'argent de po de pris, et ung livre d'On- « sons... » (1).

Une des sœurs de nos ducs la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois, s'intéressait au culte des lettres, aimait les livres et se plaisait à en faire composer. Gille Mauléon, moine de Saint-Denis, avait écrit et enluminé pour elle un livre d'Heures, décoré de peintures, qui se trouve au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg (2). C'est à la requête de la reine Jeanne que Jean de Vignay traduisit en 1328 les Epilres et Evangiles à l'usage de Paris (3), la Légende dorée (4), le recueil de Fables (5), le Miroir historial de Vincent de Beauvais (6) ; on lui adresse le roman en vers de Girard de Rossillon, le livre royal (7). Par un testament du 11 mai 1329, cette princesse léguait ses livres à sa fille Marie, femme de Jean de Brabant (8), mais la légataire mourut avant sa mère, et les manuscrits passèrent en d'autres mains.

Isabelle de France, sœur de la duchesse de Bourgogne, légua, en 1345, son Bréviaire aux frères Mineurs de Besançon, mais en réserva la possession sa vre durant à Pierre de Bâtant, religieux de cet ordre, qui avait écrit ce volume, « quia scribit eum » (9).

0) Orig., Arch. de la Côte-d'Or, B. 309.

(2) Léopold Delisle, Cabinet desmss. de la Bibl. nat., t. I, p. 14-15.

(3) Bibl. nat. fr. 22890.

(4) /ci , fr. 6845.

(5) /</., fr. 1294.

(6) Bibl. nat., fr. 316.

(7) Von L. Delisle, Cabinet des mss.de la Bibl. nat. A. I, p. I*-'5

(8) Bibl. nat., fr. 20,367, fol. 57.

(9) Dom Plancher, t. 11, pr. cclxxvii.

On ne peut douter du degré d'instruction que possédait Eudes IV par les lettres missives que nous connaissons, mais peut-être eut-il pour principal et plus intime rédacteur son ancien maître Aubriot, qualifié du titre de secrétaire du duc, en 1331, puis son gouverneur d'Artois et mailre des comptes de B. (1). Pendant tout son règne Eudes sut utiliser les services de cet homme dévoué, qui fut son premier exécuteur testamentaire et qui lui survécut trois ans. Parmi les autres clercs attachés à sa personne, et qui ont pour principale mission de rédiger les Chartres, mandements et ordonnances, on peut citer Jean Chambellan, chanoine de Beaune, 1331 ; Thibaut de Semur, archidiacre d'Auxerre, 1332; Guillaume de Fouvent, qui fut envoyé à Avignon, en 1338 ; Guillaume de Chaumont, plus tard gouverneur d'Artois (2), et principalement Anseau Peaudoie, chanoine d'Autun, conseiller, maître des comptes, secrétaire du duc, et dont le nom parait sans interruption sous son règne. En 1346, Eudes IV mande de donner de grâce spéciale vingt livres aux fils de Pierre Blanot, son clerc, et envoie des draps et des fourrures à sa fille Jeanne lors de son mariage (3). En 1348, il donna à Jean, « nostre amé clerc et nostre escripvain », les revenus de la chapelle fondée dans l'église de Chaussin (4). On ne rencontre guère dans les comptes que des achats de livres d'église, missels, psautiers, étuis pour les missels de Mgr, fermaux pour son bréviaire. Robert Ghéluy, son

(1) Voir note t. VII, p. 406.

(2) Arch. du Pas-de-Calais, A. 518, 529, 572, 670. 670.

(3) ld. Comptes de l'Artois, A. 658 et 658.

(4) Arch. du Doubs. B. 72.

chapelain d'Hesdin, lui fait écrire et enluminer un bréviaire à Arras, en 1344, et paie dix livres pour le parchemin et l'écriture (1). Le chapelain de Saulx fait « rappareiller le messaul » de la chapelle (2).

Nous ne connaissons pas tous les manuscrits que pouvaient posséder Eudes IV et la duchesse, mais ils avaient hérité de tous les livres que Mahaut d'Artois perdit lors de l'invasion des confédérés flamands à Hesdin, et pour lesquels fut adressée une réclamation au Parlement. Ces livres, dont on a l'inventaire (3), furent heureusement réintégrés dans la librairie d'Hesdin, et comprenaient une douzaine de volumes: Tristan, en trois volumes, le Roman des Faits d'Outremer, les Enfances Ogier, Mestre Tancvé (Tancrède), le Roman du Renarl, le Roman de la Violette, une Bible en français, la Vie des Sainte, le Roman du Grant Kan (4).

Ces ouvrages passèrent en la possession du dernier duc Philippe de Rouvre, qui, malgré son jeune âge, aimait les livres et surtout les enluminures. En 1354, il paie pour la chambre des comptes de Dijou, au prix de soixante sols tournois, « ung Kalendrier à III évangiles tout reliez en deux aiselles, couverts de parchemin et à deux fermaux, ensemble un crucifiement d'or, d'azur et d'autres coleurs » (5). On voit que « son escripvain », Huguenin Le Froiguier, de Dijon, ne pouvant enluminer un livre intitulé Vices et Vertus, appartenant au duc, était obligé de s'adresser

(4) Arch. du Pas-de-Calais, comptes de d'Artois, A. 639. (t) Arch. de la Côte-d'Or. comptes de Saulx-le-Duc, B. 6078. 3) Le Roux de Lincy, Bibl. de l'Ecole des ch., 3' série, 111, p. 63.

(4) Voir Richard, Mahaut, comtesse d Artois, p. 102.

(5) Arch. de la Cole-d'Or, Compte de Dimanche de Vitel, 1357, B. U97, f. 38.

a Belin, fils de feu Laurent, qui lui prit 24 florins pour ce travail d'ornementation (1). La même année Raoul, chapelain de Philippe de Rouvre, était chargé de réparer ses Heures dontlareliureétaiten mauvais état (2). Enfin, par ordonnance du 17 décembre 1359, le duc faisait payer quinze florins à Fourques de Meaux, chapelain de la reine de Navarre, pour un Roman de la Rose et le testament de maître Jehan de Meun, « enluminés d'or et bienescripts », achetés pour le compte de Philippe (3).

Les protocoles des notaires nous indiquent encore d'autres écrivains dijonnais sous ce règne, comme Jean de Selongey, « scriptor », demeurant à Dijon (4); Jean Fabrice, de Paris, enlumineur, « illuminator librorum», et sa femme Jeannette, qui vinrent s'installer à Dijon, en 1361, et prirent à loyer de Guillemette, veuve de Goulat, une maison sise en la rue du Bourg (5). Il faut croire que les travaux étaient alors nombreux puisque les artistes de la localité ne pouvaient suffire aux besoins de la commande.

Eudes IV avait installé à l'hôtel d'Artois à Paris Guillaume Joly comme garde des lettres et archives, office qu'occupait en Bourgogne Gui Raby, clerc des comptes, garde du trésor de la tour carrée de Talant. Ce Gui Raby, personnage assez notable, fut chafgé de faire

(4) Arch. de la Côte-d'Or, Protocole des notaires, B. II, 234.

(2) Arch. delà Côte-dOr, Compte de Dimanche de Vitel, 1357. B. U05, loi. 68.

(3) /d., id.t 4359, B. U06.

(4) Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. de Jean d'Acey, prêtre notaire, B 41 .254, n°27.

(5) Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. de Henri-Etienne Fenay, B. 44.260, n' 37.

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l'inventaire des titres et privilèges du comté deB. déposé à Poligny, et d'en rapporter des copies à Talant(l); plus tard, en 1356, Jean le Bon lui fit relever tous les titres relatifs à la monnaie d'Auxonne et aux droits contentieux du "roi, de l'archevêque et duchapitre de Besançon (2). Les archives ducales étaient en si mauvais état, et « si petitement hébergiées » que Gui Raby fut obligé de commander à Collin, tonnelier de Dijon, en 1354, trente caisses en bois de hêtre pour les mettre, et comme ces caisses ne suffisaient pas à dégager l'encombrement de la tour de Talant, on en commanda douze autres l'année suivante que l'on fit solidement ferrer (3).

On n'a pas à rappeler les achats qui paraissent dans les comptes, cahiers de papier, rames de papier à la forme, parchemins de veau, froncine, cire, bouteilles d'encre, achetés à Dijon, Troyes, Paris, Arras, etc.

Divers documents mentionnent des prix de manuscrits, suivant leur importance et la valeur de l'ornementation. Hugues de Bretenières, drapier à Dijon, achète un missel recouvert en cuir rouge pour cent sols (4). Guillaume de Mâcon, de l'ordre des Frères- Prêcheurs, donne reçu de trois livres parisispour avoir écrit un livre d'église destiné aux religieuses d'Ar-

(1) Arch. de la Côte-d'Or, Comptes de Talant, B. 5.053.

(2) Arch. du Doubs, B.63». Cette famille Raby ou Rabby, de Dijon, faisait alors partie de la riche bourgeoisie de la ville; l'un de ses membres, Jean Raby, était assez riche pour acheter, en 1 35 1, moyennant cent florins de Florence, un troupeau de 350moulon?,que lui vendirent Jean de Rousemont et sa femme (Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. de> notaires. B. H. 255).

(3) Arch. delà Côte d'Or, B. 1397, fol. 37, et B. 1399, fol. 40.

(4) Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. des not., B. 11.2i0 (1342-6).

ras (1). Un chanoine de Ne vers, Laurent de Mœrs, vend un bréviaire moyennant vingt florins (2). Etienne, ûls de Jean Arnout, de Saint-Broin, prêtre, s'engage, pour l'église de Minot, à faire écrire, noter, illustrer, « illuminare », et relier un psaultiery comprenant toutes les litanies, toutes les hymnes de Tannée, avec le premier verset noté, et un bréviaire d'été à l'usage du diocèse de Langres, le tout en bon parchemin dit t frecine *, et par marché fait de 28 florins de Florence de bon or (3). En 1354, Etienne d'Aunoire, religieux de Saint-Bénigne, vend au sous-prieur de ce monastère un bréviaire en deux volumes pour quarante florins, et Pacheteur lui laisse la faculté de s'en servir pour dire ses heures (4). Vers la même époque, Laurent de Foutenelle s'engage envers Jean Le Lorrain, clerc et tabellion de la cour de Langres, à demeurer avec lui, à le servir, lui obéir, lui rapporter tout bénéfice pendant cinq ans, à condition que celui-ci le nourrira, le couchera, l'entretiendra, et lui apprendra l'écriture et la pratique (5). Pendant l'invasion anglaise en Auxois, l'an 1359, un particulier ayant volé le bréviaire de Téglise d'Annay-la-Côte, près Avallon, est taxéà30fr. (6). L'inventaire de Jean de Safïres, doyen deSaint-Mamraès de Langres, en 1349, indique un certain nombre de volumes, un Ordo à l'usage de Langres, relié en

(1) Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A. 443.

(2) Id. A. 495.

(3) Arch. do la Côte-d'Or, Protoc. B. 4 4.243; Simonnet, le Clergé m B.y Mem. de ÏAc de Dijon, 2* série, t. XIII. p. 105 ; L'abbé Marcel, le$ Lirres liturgiques du diochede Langres, p. 33.

(4) Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. B. M. 234. ^5) Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. B. H. 234.

(6) Arch. do la Côte-d'Or, chambre des Comptes, Auxois, B. 2769.

peau rouge, estimé deux gros; un beau bréviaire noté en deux volumes, ornés de fermoirs d'argent, estimé trente florins ; un très beau missel noté en deux volumes, fermé par des agrafes d'argent très bien travaillées, estimé quarante francs d'or (1).

Les meilleures librairies se trouvaient dans les monastères, et quelques catalogues nous en ont été conser vés, comme celui des Dominicains de Dijon, en 1307, qui possédaient 140 manuscrits, et dont la curieuse liste a été publiée (2).

C'est surtout parles testaments et les donations que l'on voit quel prix on atlachaitaux manuscrits qui sont presque toujours des livres d'église. Jean de Bourbon, archidiacre d'Avallon, lègue à Jean d'Autun, curé de Pouilly, plusieurs volumes de Décrétâtes, un livre de Sermons pour les dimanches, et des bréviaires en 2 volumes avec les psaumes (1299) (3). Etienne de Limoges, clerc de Jean de Rochefort, évèqtie de Langres, donne par testament son bréviaire à Jean de Proveuchère (1300) (4). Gaucher de Saint-André lègue son missel à Saint-Lazare d'Avallon (1301) (5). Jean, curé de Tazilly, laisse ses décrétâtes à un de ses neveux, et son bréviaire à un autre (1304) (6). Hugues de Pellerey lègue son psaultier à l'église de Pellerey (1349) (7). Hugues de Roussillon, moine de Saint-Martin d'Autun, choisissant sa sépulture dans l'église de ce monastère,

(1) Roussel, Hist. du diocèse de Langres, t. I, p. 44.

(2) Peignot, De Cane. bibl. desducs de B , p. 1 17-132.

(3) De Charmasse, Cartul. de i église d Autun,t. II, p. 325. (i) Roussel, Hist. du dioc.de Langres , t. 1, p. 217.

(5) M s. de notre cabinet.

(6) Do Charmasse, Carlul. de l'église d'Autun, t. II, p. 124.

(7) Arch. de la Côte - d'Or, Protocole des notaires, B. 1 1 . 253.

l'enrichit d'ornements, de vases précieux et de manuscrits (1333) (1). Gille de Paisy, clerc, atteste que son oncle Félix de Coudun, chanoine d'Auxerre et lecteur de l'église, ayant légué sa bibliothèque au chapitre, il a emprunté ses livres se composant de dix-sept ouvrages, dont il donne rénumération, avec distinction de ceux qui sont en froncine ou en simple parchemin de veau (1324) (2). Jean d'Arcis, évêque de Langres, concède par testament quatre ouvrages à son église, un Collectaire écrit en grandes lettres, un Pontificale, un livre contenant les Offices des morts, et un autre contenant les Heures de la Sainte-Croix et celles de la Vierge (1344) (3). L'obituaire de Saint-Vincent de Mâcon conserve le souvenir des bienfaiteurs qui ont laissé des livres à cette église, comme le chanoine Guillaume, auquel on est redevable de quatre ouvrages, le diacre Etienne de Vergisson, qui a donné un très beau bréviaire en deux volumes attachés au chœur de l'église par une chaîne de fer.

CUISINK KT TABI.R

Nous avons déjà donné (t. JV, p. 146), d'après le récit contemporain du moine Salimbene, le curieux menu d'un repas maigre offert à Sens au roi saint Louis, le 23 juin 1248 : d'abord des cerises, ensuite de* pois

M) Bulliot, Hist. de Sainl-Martind'Aulun. t. Il, p. Mi 176.

(2) Lcbeuf, Hist. d'Auxerre, une. éd., t. II, p. 297.

(3) Oriq., Arcb. de la Haute-Marne, G. 13.

nouveaux cuits au lait, des poissons et des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz au lait d'amandes et au poivre d'Ethiopie, des anguilles accommodées avec une excellente sauce, des tartelettes, des tourtes, et une grande abondance de fruits, le tout ordonné avec soin et rapidement servi. Un siècle s'est écoulé depuis cette date, et nous possédons bien d'autres éléments d'informations sur la variété des mets et sur le menu.

On fait et on fera longtemps encore deux repas par jour, le dîner et le souper, sans compter le boire du matin souvent cité dans les comptes, mais auquel on ne parait pas attacher d'importance. Le dîner avait lieu après la messe, entre dix heures et midi; le souper était presque toujours pris dans la localité où couchait le duc. A ces deux repas l'apparat était le même, et l'importance égale, au point de vue de l'honneur à faire aux invités.

La cour ducale trouvait dans chacune de ses résidences des approvisionnements, des « garnisons », dont le maître d'hôtel de service dressait un état toutes les semaines. Le porc y apparaît le plus souvent, et y figure sous toutes les formes, jambons, « eschines, oroilles, andoilles », puis le bœuf, le veau, le mouton ou chatron. Les veneurs ont soin d'entretenir à l'office des sangliers que Ton fait saler, et dont la viande est traitée comme celle du porc. On voit à l'article vénerie que les cerfs, chevreuils, « connins » entrent pour une large part dans l'alimentation. L'ours est moins commun, et nous ne le trouvons mentionné que trois fois, de 1327 à 1357, dans la région rapprochée du Jura.

Les vaches fournissent des ressources variées pour l'alimentation. Dans certaines résidences où la duchesse

entretient des troupeaux, des femmes sont spécialement chargées du laitage; à Jugny, Perrenette est appelée « fromaigère de Madame ». Partout ailleurs on fabrique beaucoup de fromages, et en temps de guerre, on en fait provision dans les places fortes pour les gens d'armes chargés de les défendre. Pendant la dernière campagne du duc contre les confédérés francscomtois, on expédie d'une seule fois 465 fromages qui arrivent à Poligny dans des tonneaux (Arch. du Doubs, B. 537). Le lait de brebis ne nous parait pas utilisé si abondamment qu'au xm* siècle, alors que remploi en ost plusieurs fois signalé. La duchesse Alix de Vergy en faisait un fréquent usage, et Béatrix, comtesse de Chalon, passant, en 1222, un acte de pariage avec les religieux de La-Ferté-sous-Grosne, leur livrait 90 brebis, à condition que les produits seraient communs, et qu'on lui servirait des fromages sur sa table une fois par semaine (notre n° 1730).

La basse-cour des châteaux pouvait procurer des volailles pour les séjours de peu de durée, mais dans les circonstances extraordinaires, et pour les nombreuses réunions, les maîtres d'hôtel se mettaient en mesure de faire venir les « garnisons » nécessaires. Poules ou gelines, poussins ou poulets, oies, pigeons fournis par les colombiers du château, sont les mets les plus ordinaires. Les perdrix grises sont assez communes, les perdrix rouges sont plus rares et constituent un présent de choix. Mathieu Bedey, châtelain de Salmaise, envoie à Vil laines, en janvier 1339, lors de l'arrivée de Jeanne de Boulogne, fiancée de Philippe de B., « vingt perdriz roiges. » (Arch. Côte-d'Or, B. 6036).

118 HJOES IV

Dans les festins d'apparat figurent des faisans et des grues de mer, des paons et des cygnes, des hérons etbutors. Jean de Thil offre deux cygnes à la comtesse d'Artois. En septembre 1330, le duc et la duchesse, lors de leur première entrée àSaint-Omer, reçoivent des bourgeois de la ville deux douzaines de butors et de hérons.

L'observation rigoureuse du carême, et l'abstinence de tout aliment gras pendant les jours maigres donne une grande importance à la poissonnerie. On achète des harengs par milliers, et les fournisseurs de Calais en envoient chaque année plusieurs centaines de mille à l'hôtel ducal. Pendant les dernières années du règne d'Eudes IV, on a divers marchés passés par le dépensier Jean Bourgeoise avec Jean Neus, de Calais, pour la fourniture de cent dix mille de harengs qui reviennent à 412 1. rendus à destination. Quand il prend fantaisie au duc d'envoyer un messager à Paris chercher des harengs frais, c'est un autre prix. Citons encore les morues, bars, merlans, maquereaux, soles, turbots, congres, pourpois, huîtres, et les plus estimés de tous, les esturgeons et les lamproies qu'on ne voit figurer qu'en cadeaux; à plusieurs fois la duchesse en reçoit des expéditions, soit de la reine, soit du duc. Du château d'Hesdin ce dernier lui envoie un esturgeon en B. ; d'Avignon il expédie à Gray un autre esturgeon contenu dans deux barils. Ces expéditions, soigneusement emballées dans la glnee, arrivaient en bon état à destination. La glace n'était pas à l'usage de tout le monde, mais on peut mentionner le présent d'une charretée de glace envoyée à Ornans par la dame de Chaussin à la comtesse Manant, en juin 1327 (Arch. du Pas-de- Calais, Artois, A. 461;.

Les nombreux cours d'eau et rivières du duché, les étangs d'Argilly, de Pontailler, Lantenay, Etalante, Montréal, La Thoison ou Montjeu, etc., les réservoirs ménagés dans chaque localité assurent les provisions de poissons d'eau douce, carpes, brochets, perches, tanches, anguilles, brème, truites, écrevisses. En 1349, la pêche de l'étang de Fondremand produit « roteille, lancirons, bremates, roces, plançons, toinches, perchâtes, boichoz » (Arch. du Doubs, B. 122).

Les légumes et les fruits sont ceux dont nous parlons à l'article jardins, avec quelques produits exotiques comme les citrons et les oranges. De temps en temps, les forestiers apportent au duc des truffes trouvées par eux dans les forêts du duché. Nous pouvons citer quatre mentions de truffes offertes, provenant de Lantenay en 1344, de Châtel-Gérard en 1346, d'un cadeau offert en 1358 par Robert de Flacey à la reine, et pour lequel il reçoit vingt sols (Arch. Côte-d'Or, B. 318), et d'une autre gratification de quarante sols faite également par la reine et pour même objet à Etienne Jehannot, de Villiers-le-Duc {Idem, B. 1405, fol. 67, année 1357-8). Vingt ans plus tard, Philippe le Hardi avait à Villiers deux truffiers spéciaux, Nicolas Drouot et Thiébault, de Dijon.

Les espices de garnisons et les espices de chambre sont les mêmes que celles énumérées sous la comtesse Mahaut, et dont il est fait une énorme consommation. Mais parmi ces ingrédients épicés, il faut faire une place spéciale à un produit essentiellement dijonnais, fabriqué pour la première fois à Dijon, et dont les ordonnances municipales maintiennent avec soin le monopole et la bonne fabrication : la moutarde. Pour le

moment, les officiers de la cuisine font eux-mêmes la provision de l'hôtel, et se chargent même de la provision de la reine de France, et la lui expédient à Paris dans des tonneaux (Arch. Côte-d'Or, B. 817). En 135'*, Jean le Bon et la reine en font fabriquer une grande quantité à Dijon ; on achète du sénevé que Ton fait moudre au moulin, du vinaigre, et quatre barils sont envoyés à Longchamp et à Paris (Arch. Côte-d'Or, B. 1397, toi. 37).

Les pâtissiers et oublieurs attachés à l'hôtel sont renommés pour la confection des tartes, tartelettes, pâtés, tourtes, oublies, galettes, « darioles, Qaons ».

Les vins sont pris dans les celliers des vignobles de Bourgogne. Les vignes sont visitées et les caves soignées par des inspecteurs spéciaux : « à Regnaut de Gillans qui hay esté à Saulmaise por veoir se les vignes sont bien faites, et por visiter les vins en venoinges d (Arch. de la Côte-d'Or, B. 6036). Dans les grandes réceptions on voit figurer le grenache, le « claré » fait à l'hôtel, et pour lequel on emploie une poudre et des épices.

On fabrique aussi dans les cuisines du duc les torches et les chandelles, les torches de cire, les chandelles de suif, les chandelles de bœuf, et même des bougies avec des mèches de coton.

On connaît la composition des festins, la variété et l'amas considérable de mets qui les composaient, en lisant le détail des provisions faites pour l'arrivée de Philippe de Valois à Hesdin, en 1335, provisions dout beaucoup furent perdues par suite du retard de l'arrivée du roi : 55 bœufs, 64 porcs, 117 cochets, 104 moutons, 800 lapins, des milliers de volailles et de

perdrix, 200 brochets, 422 brèmes, 500 carpes, 762 anguilles, 800 pipreniaus, 2500 écrevisses, 450 fromages de Brie, 210 pâtés de mulets, 35 pâtés de brèmes d'eau douce, 242 pâtés de brèmes de mer et de lapins, etc. (Arch. du Pas-de-Calais, A. 548 el 549). Six voitures de gelines » sont envoyées d'une seule localité, lorsque le roi vient à Dijon en 1336 (Arch. de la Côte- J'Or, B. 6034). On peut aussi voir les frais des festins donnés à Montréal, en 1348, lors des fiançailles de Jeanne, petite-fille du duc, avec le comte de Savoie.

Aux officiers de cuisine cités ailleurs on peut ajouter les noms de maître Jean, de Guillaume, sire du Breuil, queux du duc, 1326; de Perrenot le Guenelat, d'abord queux de la duchesse Agnès de France ; de Guédain, queux du duc en 1338 ; de Jean de Talant, maître queux du duc, puis de son fils Philippe, en 1340. Eudes IV, voulant récompenser les services de cet habile cuisinier, l'exempta de taille, lui et les siens. Citons encore Robert de Roone, maître de la cuisine, 1342; Jean de Bonestat, bouteiller, 1340-1360, qui reçut pour retraite la place de châtelain de Montbard; Jacques de Vaudrey, bouteiller, 1344; Girard du Meix, bouteiller et maître de la cuisine de la duchesse Jeanne, 1346- 1347 ; Oudot de Léry, cuisinier de la reine Jeanne de Boulogne, 1354-1356.

JKUX ET D1VBRTISSKMENTS

Les seuls jeux signalés dans nos comptes sont ceux de la paume, des échecs, des dés et des taubles,

qui correspondait à notre trictrac ; le plus souvent la nnture du jeu n'est pas indiquée.

Le 10 octobre 4326, le duc perd en jouant avec le roi Charles IV, à Château-Thierry (notre t. VII, p. 117). Le 31 du même mois, il perd 27 livres à Essommes avec le même (p. H8). Le 15 et le 25 mars 1327. il perd de nouveau deux fois, 20 florins de Florence et 30 I. t. (p. 123). Le 12 août 1344, Ph., comte de Boulogne, pour passer le temps à Toulouse avec Jean le Bon, perdit 14 écus d'or qui lui furent remis par Hugues de Vienne (p. 410). On n'indique pas les personnages avec lesquels Philippe jouait aux taubles à Aire, Desvres, etc. (p. 363-364).

Les achats et les réparations de jeux sont souvent mentionnés ; on achète un échiquier, un taublier, des bourses en cuir pour mettre les échecs, deux paires de taubles pour Jugny, un jeu d'échecs pour Hesdin, trois paires de jeux pour le château d'Aisey, des pois à peser florins, cent jetons, et comme ces jeux suivent le duc en voyage, on est forcé assez souvent de les faire « raccoustrer ».

Au château, les gentilshommes et les damoiselles se piquent tous de connaître les échecs. Pendant les longs sièges de forteresses, les chevaliers « s'ébattent à joer aux dés, et vont de tente en tente pour soy esbattre en leurs belles robes «>. La Chron. de Jean le Bel, chap. li, et Froissart. chap. ci.xvm, racontent une curieuse partie d'échecs entre Edouard, roi d'Angleterre, et la belle comtesse de Salisbury, qui avaient mis chacun leur anneau d'or en gage. Par galanterie, le roi s'arrangea pour perdre la partie, et l'on fil ensuite venir les épices et le vin que les deux partenaires prirent

KIJDKS IV 123

ensemble; mais la comtesse refusa de prendre l'anneau du roi qui fut donné à l'une des dames de compagnie.

Le duc et tous les seigneurs ont des musiciens attitrés qui font partie de la domesticité et sont chargés de charmer les loisirs de leur entourage. Il n'est pas de fête, de festin et de solennité quelconque sans la participation des ménestrels, trompeurs, harpeurs, taboureurs, corneurs, chanteresses, bateleurs, joueurs de vielle, d'orgues, de harpe, de fretel ou flûte de pan, balestiaus ou montreurs de bêtes sauvages, etc., suivant l'importance de la cérémonie, et le nombre de ceux qui y prennent part. Il y avait encore beaucoup d autres instruments de musique à cette époque, si l'on s'en rapporte à la pièce de Guillaume de Machault, intitulée le Temps pastour (V. Ann. de la Soc. de l'hist. de Fr., 1839, p. 186).

En 1315, le duc Hugues V léguait par testament 601. à son ménestrel Quarré, et 30 1. à Humbelot, ménétrier de Robert de B., son frère. Nous connaissons les noms de plusieurs ménétriers d'Eudes IV, Brisegan, en 1327; Morand, en 1338 ; Ghantereau d'Estalante, en 1344; Robin ou Robert de Gavron, d'abord ménétrier du roi, en 1320, et que Ton appelle ensuite le roi des ménestrels, en 1344. Le duc possédait dans son château d'Hesdin îles orgues à demeure, installées depuis longtemps sous la comtesse Mahaut, et dont on fait à diverses reprises réparer les soufflets. Le ms. 701, supp. lat. Bibl. nat. conserve un dessin de ces petites orgues portatives. Le duc traitant Jean le Bon à Toulouse le 16 août 1344, fait donner trois écusd'or au maître des orgues; en 1348, Laurent, maître des orgues de Dijon, achète une maison rue « ès Noirots »

Lorsqu'un seigneur entrait pour la première fois dans une ville, ou prenait possession d'un domaine, on venait au-devant de lui avec des ménétriers, trompeurs, corneurs ou nacaireurs pour lui donner une aubade. Une compagnie allant en chevauchée était toujours accompagnée de joueurs d'instruments. En 1344, un ménétrier et un corneur précèdent une compagnie de 68 hommes (notre t. VII, p. 143), et deux ans après, on retient un ménétrier pour desservir les gentilshommes de la garnison de Vesoul pendant tout le temps de la guerre (p. 202).

Nous avons donné le détail des fêtes et festins auxquels assistaient des musiciens ; les « chanteresses » agrémentaient le repas des hommes, tandis que les dames applaudissaient le roi des ménétriers et ses compagnons. Nous avons même l'exemple de poésie débitée au tournoi de Villeneuve-les-Béziersy et d'un motet, dont le duc avait récompensé Fauteur. Quand les seigneurs allaient en déplacement rendre visite dans les châteaux du voisinage, les ménétriers de leur maison faisaient partie de l'escorte et étaient les bienvenus dans la société de ces demeures hospitalières, où ils trouvaient bon gîte et bon accueil, et où ils étaient certains de trouver une honnête récompense.

C'est ainsi que les dépenses signalent des dons à Surbiat, ménétrier d'Hugues de Bourgogne-Comté; aux ménestrels du roi Charles le Bel, à Pontoise et à Juvisy-sur-Orge (1327), à Imber deBeauvais et Lucas, ménétriers venus du château d'Hesdin pour fêter l'arrivée du duc et de la duchesse de B. (1328 ; aux ménétriers du sire de Luzy, du sire de Montmartin, du

roi de Bohême de G. de Frise, du comle de Bar, du duc de Bourbon, etc.

Avec les joueurs d'arbalètes, d'épée et d'autres instruments qui procurent à la société des distractions après les repas, on trouvait encore dans certaines résidences bien montées des pièces articulées, « des engins d'ébattement », destinés à faire des surprises aux personues présentes et que Ton mettait en mouvement, au moyen de ressorts cachés. Il existe encore, à notre connaissance, un monument de ce genre au musée de Soleure ; c'est un chevalier de grandeur naturelle, armé de toutes pièces, qui arrose irrévérencieusement les personnes qui s'en approchent, lorsqu'on fait mouvoir un ressort dissimulé sous la cuirasse.

Les engins de ce genre qu'Eudes IV possédait à Hesdin lui venaient de la comtesse d'Artois ; un arbre, un éléphant, un bouc, des singes relégués dans un pavillon spécial. Le tout était peint, habillé et entretenu par le peintre Laurent de Boulogne, et les comptes relatent la sollicitude du duc pour la mise en état de ces pièces : « à Laurent de Boulogne, maître des engins et des pointures du castel d'Hesdin » (1332) ; au même « pour ouvrer à l'otifïant et au bouktantde pointure comme d'estoffes » (1335; (Arch. du Pas-de-Calais, Artois, A. 521 et A. 548), etc.

Doit-on compter au nombre des divertissements, lesjoûtes et tournois, puisque ces exercices étaient le complément de toute fête sérieuse? Mais on indique rarement s'il s'agit d'une joûte ou d'un tournoi, malgré la différence entre ces luttes chevaleresques. On ne peut que rappeler un tournoi à Compiègne, en

1316 (Artois, A. 342), des joùtes à Lambres, en 1339 (Artois, A. 581). En 1340, Jean de Fontaines et Renaud d'Aubigny accompagnent le duc au tournoi de Meaux (Artois, A. 613). Tournoi à Compiègne, février 1344; tournoi à Villeneuve-les-Avignon, juin 1344; joûtes à Villeneuve-les-Béziers, juillet 1344; projet de joùtes à Toulouse non mis à exécution, août 1344 ; tournoi de Compiègne, février 1345, et assurément beaucoup d'autres que l'absence des comptes ne permet pas de signaler.

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