VENERIE ET FAUCONNERIE
Le duc Eudes IV eut une influence trop prépondérante sur la direction de la conduite et de la jeunesse de Jean le Bon, son neveu, pour ne pas lui avoir inculqué de bonne heure la passion extrêmement vive qu'il éprouvait pour la chasse, la vénérie et la fauconnerie, passion que possédait également à un très haut degré Philippe, comte de Boulogne. Gasse de la Bigne eût pu appliquer à chacun d'eux les vers qui terminent son poème des Déduicts de la chasse :
Que Diou li pardoint ses deflauts Car moult ama chiens et oyseauts.
Les officiers de la vénerie ducale regardaient leur charge comme une création d'intérêt public, car le peuple « estoit si foulé qu'il ne leur demouroit nuls vivres aux chans pour la multitude des bestes saulvages ». Aussi de temps immémorial, leurs droits se-
tendaient sur les habitants des villages voisins de la chasse, qui étaient tenus à toute réquisition de faire le service de traqueurs et de transporter le gibier. Ces chasses étaient fréquentes, et, dans les circonstances particulières, on mobilisait une partie du personnel, lors d'une chasse au chevreuil pour la venue du roi, pour la gésine de madame, pour un mariage, etc. En 1350, après la mort d'Eudes IV, la reine tutrice de Ph. de Rouvre envoie son veneur Perrin de Chivres en Bourgogne ; la même année Jean le Bon fait venir ses veneurs Guillaume Poulain, chevalier, Huet de Ventes, Paignole et Robert de Mondetour pour chasser le cerf dans la forêt de Villiers, avec l'aide de Guillaume MaillartetdeJeanAbraham, anciensveneursd'EudesIV (Arch. Côte-d'Or, B. 6596).
Les chiens de la vénerie ducale étaient de nature différente, suivant l'usage auquel on les destinait ; chiens de Bourgogne et chiens d'Artois, chiens pour le cerf, matins pour sangliers, petits chiens pour le renard et le lapin, etc. L'ensemble de ces meutes, comprenant plusieurs centaines de chiens, n'était jamais au même endroit, mais disséminé dans les divers bailliages du duché, et se déplaçait suivant les circonstances ; on avait des meutes à Argilly, Aisey, Lantenay, Aignay, Sarry, Salmaise, etc.
Les veneurs, chargés du recrutement et de l'accroissement des meutes, renouvelaient les races que Ton faisait venir de loin. Nous constatons des achats en Artois de 13 chiens de pays, en 1332; un achat de 10 chiens courants à Avesne, un autre de 84 chiens de môme provenance, en 1336. On envoyait de tous côtés chercher des chiens « pour le porc », car à chaque
attaque de sangliers, on perdait les meilleurs et les plus vigoureux sujets, dont l'absence compromettait la résistance delà meute.
Le duc ne voyage jamais sans ses lévriers qu'il emmène ainsi que ses faucons, soit dans ses promenades, soit dans ses chevauchées. Et quand un de ses chiens favoris est égaré, il envoie à sa recherche. C'est l'usage au moyen âge pour les chevaliers de se faire accompagner par l'équipage de chasse. Mile de Noyers, se rendant, en 1338, au mandement du roi à Péronne, est suivi de ses fauconniers Hennequin et Henriet, et de ses veneurs. La dépense porte les frais des valets de chiens, l'achat de poules et de cœurs de porcs pour les faucons.
Les chiens sont nourris avec de la farine d'orge et des viandes diverses. Le plus souvent on achète des chevaux hors de service; on envoie de Montbard des vaches pour les chiens courants à Salmaise (4339). Les valets de service, ayant droit aux cous des cerfs pris les cèdent quelquefois pour la pâture des chiens ; en 1346, les valets de Sarry cèdent 19 cous de cerfs aux veneurs Géofroy et Abraham, « pour ce que les chiens n'ont plus de pain ». Certains seigneurs avaient des équipages bien montés. Il fallait plus de 500 bichets d'orge au château de Noyers pour nourrir la meute.
Au nombre des veneurs, citons Pierre et Hugues, auxquels le duc Hugues V lègue par testament, en 1315, une somme de 100 livres; Jean de Quarrées (1320- 1340), Jean Abraham (1335-1330), dont le sceau portait un limier passant devant un arbre ; Guillaume Maillait (1349), Perrenot Compagnot, Géofroi, dit Mottot, de Perrigny(l 335-1 343),auquel Eudes IV donna.
en considération de ses services, la chapelle, la maison et les dépendances de Villiers.
Les veneurs étaient aidés par les forestiers de la gruerie répartis dans les diverses régions boisées, dont le personnel se composait de 88 forestiers, en y comprenant 9 maîtres. Le duc avait encore à son service des iouvetiers, goupilleurs, ostriciers, oiseleurs, laceurs, tendeurs, loutriers, qui tous avaient des petits sceaux particuliers et distincts.
Dans une cour aussi nombreuse que la cour de Bourgogne, les plus gros animaux ont de la valeur. On tue une grande quantité de sangliers ; 6 cerfssontpris dans une seule chasse ; au relais de Sarry seulement une vingtaine de ces animaux sont le résultat de quelques chasses. En 1353, on envoie à Adam de Gocherel, chevalier, maître d'hôtel de la reine, alors à Pont- Sainte-Maxence, 25 sangliers et 6 cerfs provenant des loréts de Bourgogne (Arch. delà Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIII, p. 63). Les cerfs étaient salés comme les sangliers, et leur peau servait à faire les gants des ofliciers de la vénerie. Chaque semaine, le maître d'hôtel de service faisait l'inventaire des provisions et garnisons de l'hôtel. Lors des déplacements de longue durée, le duc emmenait le gibier salé pour la nourriture de la suite; dans une des chevauchées de Flandre on charge sur des chariots « XLIX bacons de sangliers, VI couharz de cer, VII aropes de cerf, VIII costez de cer », etc., on embarque 6 sangliers lors du voyage d'Avignon, en 1344. D'autres animaux étaient nourris dans des parcs où il était facile de les prendre ; à Aisey, le bois de la montagne voisine était entouré de murs,
et peuplé de daims, de cerfs et de toute espèce de
gibier. Nous n'avons que trois mentious d'ours dans la région de l'Ain ; la première est de 1327, la dernière est fournie en 1357, par le châtelain de Leaz qui signale la prise d'animaux sauvages et d'ours, dont le fisc prenait les quatre pieds et les boyaux (Arch. de la Côte-d'Or, B.6962).
Les dons et cadeaux de « venoison », toujours bien accueillis par les destinataires, figurent très souvent dans les comptes : daim offert à la comtesse Mahaut, 1328 ; 5 daims offerts au comte de Flandre, 1329; sangliers envoyés au duc à Arras, 1332 ; valet de M^d'Alençon apportant présent de venoison, 1330 ; 4 sangliers dounés au cardinal de Boulogne, envoi de venoison de cerf à M"* d'Athènes, etc.
Les tendeurs et laceurs faisaient des panneaux et des pièges pour prendre les lapins et renards « connins et goupilz ». Ge's panneaux de grandes dimensions avaient parfois 45 toises de long, et plusieurs mis bout à bout embrassaient une large étendue de terrain. Pour les lapins, on employait aussi les furets, <( pour ce que le bois estant couppé on ne pouvoit prendre les connins sansfuirès ». On prenait les lièvres de la même manière quand on n'employait pas les lévriers; le pelage de leurs cuisses servait à faire des couvertures et des fourrures « de blanches cuisses de lièvres blancs ».
Les loups fort nombreux à cette époque étaient les ennemis les plus redoutables des forêts. Ils s'attaquaient non seulement au gibier et au bétail, mais à l'homme qui n'était pas suffisamment armé pour se défendre. Longtemps plus tard, en 1378, on voit Philippe le Hardi donner vingt sous « ù un povre home qui avoit
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le bras mangié des loups ». On comprend donc quel intérêt les populations portaient à la destruction de ces malfaiteurs dont la tête était mise à prix ; on payait une prime de 12 sols pour une louve, dix sols pour un loup, et trois sols pour un louvard.
Les louiers ou louvetiers spéciaux, plus particulièrement chargés de ce soin, se servaient soit de ceps ou pièges, soit de poudres empoisonnées dont la composition nous est inconnue. En 1354, on commande à Saint-Florentin dix panneaux « à pranre loups », que l'on conduit à Montbard ; mais le plus sûr moyen de s'emparer de ces animaux consistait à creuser des trous très profonds recouverts par de légères baguettes et par du feuillage, sur lesquels on attachait des volailles, et principalement des oies; on tuait à Fépieu les animaux tombés dans la fosse. C'est ainsi que Ton prend 106 loups, louves et louvards, pendant six mois de l'année 1354 ; 4 à Villiers, 2 à Vanvey, 7 à Chàtel- Gérard, 11 dans les bois d'Autun, etc. Dans le petit parcd'Aisey, il y avait un piège à loups appelé t cognissière o, consistant en une enceinte de murs, munie d une seule porte qui se fermait exactement, en tirant une corde attachée à une bête morte. Les loups, attirés par un appât qu'ils traînaient, s'enfermaient eux-mêmes dans cette enceinte.
La fauconnerie n'était pas moins en honneur que la vénerie, et Eudes IV parait avoir mis autant d'ardeur à se procurer des « oyseaulx » qu'à se procurer de* chiens. La perte d'un faucon lui cause la même inquiétude que celle d'un lévrier- En 1326. alors qu'il a pour fauconnier Guiot de Villenaut, il donne 41 sols 6 deniers pour envoyer à la recherche d'un faucon
perdu. En 1340, c'est Alexandre de Blaisy qui lui retrouve un autre faucon dont il regrettait vivement la perte.
C'est que les oiseaux de haute volerie dressés pour la chasse avaient une grande valeur, on les payaitcher. En 1352, le gouverneur de Bourgogne achète six livres un « faulcon gentil » et quarante sols un tiercelet. Les rochers deBaume-les-Dames fournissaient depuis longtemps des oiseaux de chasse aux chevaliers bisontins; cette localité fut utilisée par Eudes IV, lorsqu'il prit possession du comté, et il y mit son fauconnier, qui devait surveiller les nids de Taire de Baume, et au besoin nourrir les petits.
Le duc Robert II avait établi une fauconnerie près de Beaune ; Eudes IV en avait également une à Maisey, « la mue de Maisey o ; les oiseaux qu'on y élevait étaient conduits à Villiers, où le dressage et l'éducation avaient lieu. En 1348, ColinetdeVerrey était chargé de « muer les faulcons et oyteurs de Maisey », depuis le 15 mai jusqu'au l,r septembre, sous l'inspection des fauconniers du duc. Près d'Aisey s'élevait un bâtiment appelé « les loges », habité par les oiseleurs et les gardes des bêtes du parc.
On faisait aussi venir des oiseaux bien dressés des pays éloignés. En 1343, Martin de Chartres, lieutenant du bailli d'Arras, reçoit 16 florins pour aller à Bruges acheter deux autours; Tannée suivante, on en fait venir du Languedoc. Ceux que Ton prenait en Bourgogne et qui étaient assez jeunes pour être dressés et c affaitiez » étaient également recherchés. En 1334, Hue Roussel reçoit une prime pour avoir apporté un faucon « qui estoit bien et sauvement » ; en 1336, un valet
porte de Salmaise à la duchesse, alors à Montcenis, deux éperviers et un émouchet pris dans les bois. Chaque compte mentionne diverses indemnités accordées pour des oiseaux de proie saisis dans les forêts.
On trouve, au nombre des fauconniers d'Eudes IV, Guiot de Villenaut, 1326; Baudoin, 1340; Guiot de Quarrées, 1348-1351 ; Baudey, 1337-1348. Deux de ses fauconniers sont cités en Artois, Thomas, 1338, et Bernard, 1342. Philippe, comte de Boulogne, dont la passion pour la fauconnerie n'était pas moindre que pour la vénerie, eut pour « bien amé ostricier » Jean de Manville, qui parait avoir eu une certaine célébrité, et était chargé de lui procurer à tout prix les faucons et autours qui lui étaient signalés. Nous ne citerons que ce billet de Philippe à Robert de Lugny, gouverneur d'Artois : « on nous a donné à entendre qu'il « ha un blanc hostier a Bruges, et mandons au rece- « veur qu'il délivre notre bien amé valet Manville, « afin qu'il le puisse aller querre » (Arch. du Pas-de- Calais, Artois, A. 639).
Pour s'attirer les bonnes grâces du suzerain, les seigneurs avaient soin d'offrir parfois des oiseaux de haute volerie. En 13-/7, le duc reçoit un faucon de Marie de Châteauvilain, dame d'Epoisses, veuve de Guillaume de Mello ; ailleurs on lui offre des faucons pris en Taire de Baume, des autours, des éperviers, des émouchets ; d'Auxerre on lui envoie un autour ; Thomas le fauconnier lui apporte un faucon. La veuve de Philippe, devenue reine de France, lors de sa venue à La Perrière, donne six florins à un oiseleur, « pour cause d'un faulcon gentil » qui lui est présenté.
Les tendeurs étaient chargés de détruire les oiseaux
de proie qui faisaient la guerre au petit gibier, et leur profession, qui n'était pas une sinécure, était assimilée à celle des officiers de la fauconnerie. On n'avait pas seulement à redouter les faucons, les autours, tiercelets et éperviers, les aigles étaient communs, et commettaient des ravages dans les plaines, les forêts et surtout les étangs. Chaque année on en prenait à Argilly, Montréal, La Toison, Estalante, etc., et une prime était due à ceux qui parvenaient à s'en emparer : « V « sols à Pourot Menu, pour une grosse aigle prise seur u l'estan d'Argilley; VI gros au forestier de Villiers « pour la prise de deux petits aigles de la maulvaise c aigle qui mangent et dégastent les poissons des es- « tans de la forêt de Villiers» (Arch. de la Côte d'Or, B. 10.421).
Si les loups étaient les animaux les plus dangereux pour les plaines et les forêts, les loutres étaient les plus redoutables braconniers des rivières et des étangs, et l'administration ducale avait un service organisé pour en faire la chasse. La prime de chaque animal détruit était de dix sols ; on les prenait, soit avec des chiens, soit avec des claies ou engins que l'on tendait sur les cours d'eau. Vienot d'Arceau et Jean le Bouquerat, de Fouchange, « lourriers mgr le duc », faisaient rarement des déplacements infructueux, et réussissaient parfois à prendre sept ou huit de ces amphibies dans une seule séance. (Voir aussi E. Picard, La Vénerie et la fauconnerie des ducs de B.).