ORFÈVRERIE
Dans la première moitié du xive siècle, l'art de l'orfèvrerie avait atteint un développement que la guerre de cent ans n'a pas dû favoriser, et qui n'a guère été dépassé à la fin de ce siècle. Cette époque agitée et désastreuse de notre histoire a entraîné la destruction des objets d'art dont l'or et l'argent faisaient la base. Les comptes de l'Artois, si riches en documents relevés par M. Richard dans son livre sur Mahaut d'Artois, sont une source d'indications précieuses pour la période qui précède celle dont nous nous occupons.
En 1307, Mahaut donne à la princesse de Tripoli, Marguerite de Beaumont, fille de Louis de Brienne, retirée à Tonnerre, un anneau d'or ; aux chapelains et aux demoiselles de compagnie de Marguerite de Bourgogne, reine de Sicile, des ceintures et des bourses; à un chevalier de leur suite, un hanap doré. Par le testament de cette même reine de Jérusalem et de Sicile, en 1308, dont l'original est aux Archives de l'hôpital de Tonnerre, elle laisse à la reine Marie de Brabant son beau saphir qui pend à une petite croix d'or; à Louis, comte de Nevers, une croix de cristal avec son pied; à Robert, frère de Louis, une image de Notre-Dame d'argent doré; à Robert, comte de Flandre, sa petite croix provenant de son mari, Charles d'Anjou; à Jeanne, dame de Goucy, sa nièce, un rubis ; à Mahaut, sa nièce, ses bassins d'argent doré pour laver les mains; à Yolande, dame de Saint-Aignan, un vaisseau d'argent.
Trois marchands de Florence reconnaissent, en 1309, être obligés de rendre à Hugues V, duc de B., les joyaux qu'Emonot, orfèvre de Dijon, leur a remis en son nom comme gage de 348 1. p. : « c'est assavoir « un pot qui tient environ une quarte, un pot qui tient « environ une pinte de euvre plaine, et une chopine « quarrée tout d'or, et poise tout ensemble X mars et « VII onces d'or. » Aucun des comptes d'Hugues V ne nous reste, et ses dépenses de bijoux et joyaux ne nous sont connues que par quelques quittances, comme celle de 1313, lors de sa promotion à la chevalerie, lorsqu'il ordonne le paiement d'une fleur de lys et d'un chapeau, au prix énorme de 440 1.
En 1323, l'abbé de Saint-Bénigne remet à Jean
d'Auxonne, précepteur de l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem à Dijon, cinq anneaux d'or, deux pierres précieuses, un fermail d'or et deux calices d'argent doré, que le précepteur d'Uncey avait mis en gage pour 50 francs (Arch. de la Côte-d'Or, Protoc. des notaires, B. 11,227). Deux ans après, Richard de Montbéliard, sire d'Antigny, et sa femme, Isabelle de Pontailler, mettent également en gage une coupe d'argent doré, deux bassins à main, deux plateaux d'argent, pesant 27 marcs 7 onces (Protoc. des notaires, B. 11,224).
La comtesse Mahaut, qui avait gratifié d'un équipement de guerre le fils aîné d'Eudes IV, en 1327, donne en môme temps à la nourrice de son frère Jean un hanap de vermeil à couvercle, et un autre sans couvercle à la berceuse.
Le duc achète àTroyes, en 1326, une coupe d'argent doré pesant trois marcs pour le prix de 17 1. 10 s., et fit quelque temps après confectionner des étuis de cuir pour loger sa vaisselle et ses pots d'argent. Une autre fois, il achète six coupes d'argent pesant seize marcs; huit coupes pesant treize marcs chez Jean de Sailly, et commande à Simon de (îhrese deux écuelles d'argent du prix de 25 1. Etienne de Salins, orfèvre, lui livre, en 1330, « une ymaige de S1 Loys et 11 angeloz assis sur un entablement d'argent ». On ne peut énumérer toutes les acquisitions de bassins d'argent, hanaps en argent ou en madré, chasubles, tableaux et images, étuis de cuir pour écrins, bourses à mettre argent, rubis d'orient, ceintures, coffres et mallettes, souvent indiqués dans nos comptes, ni les bijoux et joyaux donnés en présent, comme cet agneau d'or envoyé
par le duc à son fils le jour de Pâques. Dans son testament Eudes IV donne à la Sainte-Chapelle de Dijon sa petite croix d'or et la meilleure de ses chapelles portatives ; mais dans son codicille, il remplace la croix d'or par la donation « du grant ymaige de Notre-Dame d'argent».
La vaisselle et les bassins dorés de la duchesse étaient également renfermés dans des étuis en cuir, dont plusieurs avaient été faits à Paris, par Jacques Huré et Jean de Bourd. Cette princesse, désireuse d'augmenter ses joyaux, ne négligeait pas de s'attribuer certaines confiscations ; le juif Héliet, d'Auxonne, ayant été saisi et ses biens confisqués, elle fit déposer dans ses coffres six plats d'argent provenant de la confiscation. En 1347, on trouva entre Duesme etQuemignerot, dans le bois de Foisselot, 360 pièces d'argent, un anneau et une verge d'or; les monnaies furent données au duc, et les deux objets en or furent remis à la duchesse à Vernot. Après la mort de celle-ci, on fit l'inventaire des bijoux trouvés dans ses domaines d'Artois; on a relevé des trésors de la chapelle de Lens, dont Laurent de Boulogne reçut en dépôt les joyaux, parmi lesquels on remarque « un ymaige de S* Loys », avec des cheveux et des os de ce pieux monarque, le tout sur un piédestal en argent doré aux armes de Bourgogne et d'Artois. Cet objet précieux nous parait le même que celui dont il est plus haut question, et qui avait été livré par Etienne de Salins, en 1330. Jean de Gerland, chanoine de Langres, dès 1347, donna au grand autel de Saint-Mammès de celte ville plusieurs ornements d'or et d'argent, deux aiguières d'argent et plusieurs autres objets précieux (Roussel, Hist. dudioc. de Langres, t. IV, p. 84).
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Un certain nombre de pièces d'orfèvrerie étaient couvertes d'émaux ; les vases et même les épées en étaient souvent revêtus; l'épée de Philippe Monsieur, fournie en 1327, par Etienne Chevalier, en était ornée; Témail et la dorure avaient coûté quatre livres dix sols. Jeanne de B., reine de France, après la maladie de Jean le Bon, son fils, en 4335, avait donné à l'église dAuxerre une statue d'argent qui représentait la figure du duc de Normandie, avec un piédestal également en argent.
Si Ton veut se rendre compte des joyaux que possédait un château féodal à cette époque, on lira le curieux inventaire des trésors renfermés dans la grosse tour du château de Noyers, possédé par le bouteiller de France (Voir Les Sires de Noyers, p. 279-282). Jeanne de Chalon, veuve de Robert de B., a laissé aussi un intéressant inventaire de joyaux que sa longueur ne permet pas de reproduire (Voir Arch. de la Côte-d'Or, B. 309). Pierre l'orfèvre, chanoine de Paris, devint maître de la Chambre aux deniers de la reine Jeanne de Boulogne, veuve de Philippe de Bourgogne, remariée à Jean le Bon. Lorsque Jeanne, reine de Navarre et Marie, filles de ce dernier, furent reçues à Dijon, en janvier 1358, le duc fit acheter à leur intention chez Perrenette, « orfaveresse à Dijon, VI gobelés et l'aguier touz d'argent, dou pois de V mars et VII esteriins d'argent ». L'une de ces pièces d'argenterie fut offerte vers le même moment à Guillaume d'Estrade, chevalier du comte de Flandre, à son retour de Terre-Sainte 1405, fol. 67).
Voici quelques prix de joyaux, d'après les protocoles des notaires : Guyonnet Roussot vend, pour 60 florins,
trois hanaps d'argent, dont un doré pesant trois marcs, deux couronnes d'argent pesant deux marcs, trois autres couronnes d'argent du môme poids, une boucle d'or, trois fermaux en or garnis de pierres et de perles, pesant quatre onces, une courroie d'argent du poids de trois marcs, valant 18 florins (Arch. de la Côted'Or, B. 11,251). Jean de La Rue, de Beaune, reçoit, en nantissement d'une somme de cent florins, un « ferraail d'or orné de pierres » (idem, B. 11, 256). Jean Amé, bourgeois de Dijon, ayant fondé une chapelle, ordonne que deux sautoirs dorés et sa robe d'écarîate fourrée de gris, soient convertis en calice pour celte fondation (idem, B. 11,251).
Les guerres malheureuses sous le règne de Philippe de Rouvre, la défaite de Poitiers, où tant de chevaliers furent rachetés par une lourde rançon, où Mile de Noyers, prisonnier, retira pour 2501. sa ceinture pesant 12 marcs, les invasions anglaises qui suivirent, furent une cause de destruction des joyaux de l'époque antérieure. Jean de Rougemont, damoiseau, sire de Tilchâtel, mis à rançon de 400 fr. d'or, donne en gage sa vaisselle d'argent fin pesant 37 marcs, trois courroies ferrées d'argent pesant 18 marcs, trois coursiers estimés 300 florins et trois draps de soie (Protoc. des notaires, B. 11,257). L'abbaye de Saint-Germain d' Auxerre, taxée à 500 florins, donne un certain nombre de joyaux en garantie, « un frontal enlevé à la chasse « de S' Germain, garny de saphirs, de perles et d'es- « carboucles, un taublet d'or pesant X mars et demi « en forme de croix, orné de saphirs, d'émeraudes et « de perles » (Protoc. des notaires, B. 11,2G5). Lors de sa première entrée à Chalon-sur-Saône, en juil-
let 1358, Philippe de Rouvre reçut en cadeau des habitants des hanaps et écuelles d'argent pesant 29 marcs (B. 1407, fol. 26). Au moment de ses noces, la reine lui avait fait présent d'une « couppe d'argent cerclée et dorée pesant III mars etdemy » (B. 1402, fol. 64).