‹ Histoire des ducs et des comtes de Champagne (volume 2)Chapitre 10 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Guerre.

L'organisation militaire de la Champagne fut, sous les successeurs d'Henri le Libéral, la même qu'au temps de ce prince (a). Nous ne savons pas quel nombre d'hommes nos comtes pouvaient mettre sous les armes, nous pouvons seulement dire que 2,030 chevaliers devaient le service de guerre à Henri Ier (6), et que sous Henri II le chiffre s'éleva à 2,200 (732 bis).

Ceux qui ayant été convoqués pour une expédition ne s'y rendaient pas, étaient condamnés à l'amende ; telle fut la peine infligée à Gui de Villiers •qui, sommé de se réunir au corps de troupes conduit par Thibaut IV au siège de Metz en 1221 (c), n'avait pas répondu à cet appel (d).

Nous avons donné dans notre tome III, pages 209- 210, une liste de vassaux nobles qui, au temps d'Henri le Libéral, devaient tous les ans, pendant un nombre de jours ou de mois déterminé, tenir

(a) Voir notre tome III, p. 209-214; cf. Boutade, Institutions militaires de la France.

(b) Voir notre tome II, p. xi.

(c) Voir plus haut, p. 195.

(d) Voir notre tome 11, p. xxxn, art. 409.

garnison dans certains châteaux de nos comtes Cette obligation resta une des bases de l'organisation militaire sous les successeurs de ce prince (a).

D'autre part, nos comtes avaient le droit d'envoyer, en cas de guerre, une garnison dans un grand nombre de forteresses, châteaux ou maisonsfortes appartenant à leurs vassaux.

Voici la liste de ces forteresses au xme siècle :

Ageville (1572).

Allibaudières (2300, 2525).

Bar-sur-Seine (F 173, 258) (6).

Bernay (F 475, 187).

Bernon (F 200).

Blaise-sous-Arzillières (968).

Bligny (F 196).

Bourlémont (Vosges) (F 180).

Champlost (F 168).

Ghapelaine (F 171).

Ghâteau-Porcien (F 172, 297, 347).

Clefmont (2697, 3016).

Courpalay (F 185, 245).

Coursan (F 412).

Crécy (1224, 1621, F 179, 283).

Oèvecœur (1224. 1621).

Dampierre (Aube) (1577, F 198).

Dampierre-le-Château (F 293).

(a) Voir notre tome II, p xv, xvm. xlviii, li ; art. 213, 238. 572, 600, et Catalogue n°s 657, 2157, 2462, 3225, 3808-

(b) Les numéros précédés de la lettre F renvoient aux articles des extraits du Feoda Campante, publiés dans notre tome II, p. i-lv.

Deuilly ( Vosges) (2150, 2540)

Ecot (F 202).

Givron (1257 bis).

Gondrecoart (1324).

Gueux (F 203, 204).

Herbigny (1093).

Isle-sur-le-Serein (F 422).

Isle-sur-Marne (968).

Joigny (1359, 1404, F 167, 257).

Ju!ly-sur-Saree (1336, F 197).

La Fère (647).

Lagesse (F 189, 291).

La Houssaye (F 188).

Lignon (2118).

Louvois (F 205).

Lucémont (F 192).

Mareuil (2605).

Marigny-Ie-Châtel (F 169, 276).

Montigny (F 206).

Mont-Otran près de Buzancy (2629).

Montreuil (Haute Marne) (706).

Mortcerf (1224, 1621).

Nesle (1718).

Nesle-la-Gilberde (F 186).

Neufchâteau (Vosges) (1283).

Nogent-l'Artaud (F 195).

Plessis-Féaussou (F 177).

Pont-Minard (2723).

Riel-les-Eaux (1937).

Rimaucourt (F 265).

Romilly sur-Seine (F 170).

Rumigny (Ardennes) (F 350).

Sablonnières (F 190).

Saint-Jean- sur-Tourbe (1233, 1270, F 182). Saint-Just (F 412).

Saint-Ouen (F 183).

Sexfontaines (1287, 1303, F 19/», 215).

Sompuis (1626).

Souain (F 193).

Thierny-les-PresIes (F 181).

Tour-en-Voëvre (1634).

ïouquin (F 174).

Vignory (3285, F 207).

Villemoiron (F 420).

Villeneuve-le-Comte (1224, 1621).

Villiers-sous-Praslin (F 199).

Cette liste est bien plus considérable que celle qu'a citée Brussel (a), et cependant on n'y voit pas le nom de beaucoup de forteresses importantes qui relevaient de nos comtes, telle que Braisne, Brienne, Grand-Pré, Ramerupt, Rethel, etc. Cette observation vient à l'appui de l'opinion de Brussel, qui croyait que les forteresses jurables et rendables étaient l'exception.

On comprend le sens de l'épithète de rendable. Quant à celle dejurable, elle vient de ce que le suzerain auquel un château était rendable avait le droit d'exiger le serment des habitants de la place dont il s'agissait et des vassaux nobles qui devaient hommage au propriétaire de cette place. On nous a conservé le procès-verbal de la prestation du serment qu'en 1222 Blanche de Navarre se fit faire par les

(a) Page 389. La iiste citée par Brussel est imprimée in extenso dans notre tome II, p. xii-xiv.

bourgeois du château el par les chevaliers de la châtellenie de Joigny. Douze chevaliers et Irente-sept bourgeois y comparaissent en présence de quatre commissaires envoyés , moitié par la comtesse de Champagne, moitié par le comte de Joigny, et ils jurent que, dans le cas où le comte ne livrerait pas le château à la comtesse à chaque réquisition de cette dernière, ils quitteront l'hommage du comte pour devenir vassaux immédiats de la comtesse (1359).

Si toutes les forteresses de Champagne n'étaient pas jurables el rendables au comte; si, par conséquent, une partie d'entre elles lui étaient inutiles en cas de guerre, il y avait du moins un principe de droit féodal qui interdisait d'employer jamais contre lui ces forteresses, quand même les fiefs dont elles faisaient partie n'auraient été tenus de lui que médiatement, et quand môme, en ce cas, le seigneur immédiat aurait été en guerre avec le comte. En effet, toutes les forteresses de Champagne devaient être tenues immédiatement du comte (1596).

C'était une garantie : cependant elle ne fut pas trouvée suffisante, et un autre axiome de droit portait qu'un vassal du comte de Champagne ne pouvait pas construire de forteresse sans le consentement du comte de Champagne, et que ce même consentement était nécessaire quand on voulait exécuter des travaux neufs assez importants pour changer le caractère d'une forteresse déjà établie.

Le droit qu'avaient nos comtes d'empêcher leurs vassaux d'élever aucune forteresse dans la mouvance de Champagne fut reconnu, en 121Ô, par le comte de Dreux , qui faisait alors construire une

maison à Lizy-sur-Ourcq (730); en 4232, par l'archevêque de Reiras, au sujet de la maison de Baudouin de Reims à Gueux (2473); en 1250, par le seigneur de Dampierre, à l'occasion de contestations auxquelles avait donné lieu la maison d'un seigneur de Dommartin-le-Coq, son vassal (2946). On nous a conservé un jugement rendu par la cour de Thibaut IV en vertu de ce principe, dans un procès entre ce comte et les propriétaires de deux maisons situées à Courcemain (2513).

Nous pouvons donner les noms de plusieurs forteresses construites avec l'autorisation de nos comtes par leurs vassaux pendant le cours du xiiic siècle :

La forteresse de Givry, prés de Mirvaux, bâtie par Henri de Mirvaux en 1223 (1594);

La maison-forte de l'Etang de Muceio, par Pierre de Bourmont, en 1228(4899);

Celle de Riel-les-Eaux, par Ponce de Mont-Saint- Jean, en 1229 (1937);

La forteresse de Bagneaux, par Erard de Brienne, en 1230 (13/15, 2068);

Celle de Lignon, par Guillaume de Dampierre, en 1231 (2118);

La maison-forte de Mareuil, par Eustache de Conflans, la même année (2135, cf. 2605);

La forteresse d'Allibaudières , par Jean III de Thourotte, en 1234 (2300, 2525);

La motte de Chàtillon, par Eudes de Broyés, en 1242 (2597);

La maison forte de Pont-Minard, par Simon VI, seigneur de Clefmont, en 1245 (2723).

Quelques actes déterminent la nature des fortifications autorisées; ainsi, Erard de Brienne pouvait

entourer sa forteresse de fossés et de murs, mais n'avait pas le droit de flanquer ces murs de tours (1365). Le mur de la forteresse de Givry devait être haut de quinze pieds et demi sur une épaisseur de deux, sans fossés, tourelles' ni allours (1596). Eustache de Conflans obtint une première fois la permission d'élever des murs autour de sa maison de Mareuil (2135), et plus tard Thibaut consentit à ce que des fossés, larges de 25 pieds, fussent creusés en avant de ces murs; mais Eustache ne reçut, pas pius qu'Erard, l'autorisation de construire des tours (2605). La motte de Ghâtillon devait être entourée d'un fossé large de cinquante pieds; mais au lieu de murs de clôture, elle ne pouvait, en arrière de ce fossé, être fermée que d'une palissade, pour la porte seule l'emploi de la pierre était facultatif (2597). Jean, comte de Roucy, fît, avec l'assentiment de Blanche, creuser autour de sa maison de Marcilly un fossé large de trente pieds; mais derrière ce fossé, il ne dut mettre qu'une haie (1081).

L'autorisation de créer ces forteresses ne fut, en général, donnée qu'à la condition qu'elles seraient jurables et rendables au comte de Champagne. Quand Erard de Brienne construisit sa forteresse de Bagneaux, Thibaut IV ne lui imposa pas cette condition; mais Erard prit l'engagement de détruire sa forteressse si, dans une guerre contre le comte de Champagne, le comte de Nevers y voulait mettre garnison (2068).

Tant de sûretés ayant été ainsi prises pour empêcher que jamais les forteresses des vassaux de Champagne ne vinssent à être employées contre nos

kk

comtes, et pour en garantir à ces derniers l'usage contre leurs ennemis, on ne s'étonnera pas si, à plusieurs reprises, on voit les princes champenois encourager par des subventions ceux de leurs vassaux qui font construire ou mieux fortifier des châteaux ou des maisons-fortes. Ainsi, Blanche donna 200 livres à Simon de Passavant pour fortifier Montreuil (706); autant à Jean du ïhoult pour fortifier Herbigny (1093), Thibaut IV accorda un secours de 100 livres à Renier de Nogent-le-Roi pour l'aider dans la construction d'une forteresse à Ageville (1572), et la même somme à Geofroi , seigneur de Bourlémont, qui voulait réparer ou augmenter les fortifications du château de ce nom (2915).

Ces propriétaires de forteresses et les autres membres de la noblesse ne constituaient pas à eux seuls l'armée de nos comtes. Le service de guerre était une charge imposée d'une manière générale aux vassaux roturiers (a). Il paraît même que de droit commun les étrangers résidant en Champagne

(a) Voir notre tome IH, p. 210; voir aussi dans notre Catalogue, les n03 1494, 1733, 1976, etc., par lesquels des sujets roturiers de Thibaut IV sont exemptés du service de guerre (les nos 500, 1321, 1565, 1658, 1754, 2276, 2414, 2518, concernent entre autres choses le service de guerre dû à nos comtes par les habitants de, diverses localités de Champagne); voir enfin les chartes de commune dont il sera question dans le chapitre suivant. Nous mentionnerons aussi \' Histoire des milices bourgeoises en France depuis le xne siècle jusqu'au milieu du xve, par Jean Yanoski, dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, 2e série, t. IV, 2e partie, p. 1-105.

y étaient assujettis, car plusieurs d'entre eux s'en firent accorder la dispense (a).

Nous ignorons à quel âge les vassaux roturiers pouvaient être appelés à l'armée ; il est fort probable qu'on était en droit de les contraindre à prendre les armes dès qu'ils avaient atteint leur majorité, c'està-dire leur quinzième année.

Plusieurs charles de commune fixent à soixante ans l'âge auquel le service de guerre cessait d'être obligatoire; une en dispense les maris des femmes nouvellement accouchées (1767). Elles admettent, en certains cas, le remplacement militaire. Ainsi, pendant le temps des foires, les marchands et les changeurs qui s'y trouvaient occupés pouvaient envoyer un suppléant, et quand les hommes de soixante ans et au-delà étaient assez riches pour en payer un, l'exemption du service ne leur était accordée qu'à la condition de le fournir. Chacun était obligé de se procurer ses armes à ses frais. Des règlements imposaient dans plusieurs villes à tout bourgeois propriétaire d'un capital de 20 livres ou plus l'obligation d'avoir toujours chez lui une arbalète et cinquante quarreaux (6). En 1236 , les hommes de Villeloup , convoqués pour faire la guerre à saint Louis, durent apporter avec eux, outre leurs armes, des vivres pour deux mois (2616); d'autres ne se nourrissaient qu'un jour à leurs frais

(a) Voir notre Catalogue, n03 1499, 1500, 1911, 2002, 2008, 2027,2111,2528.

(6) Ces dispositions se trouvent dans la charte de Troyes et. dans les semblables.

(670 bis). Aussi, en 4218, nous voyons le prévôt de Nogent -sur- Seine envoyer, au compte de Blanche de Navarre, des vivres à l'armée de Vassy (a). Dans tous les cas, les soldats cherchaient dans le pillage un dédommagement aux pertes que leur faisait subir cette onéreuse obligation du service de guerre. Le butin était considéré comme la propriété de celui entre les mains de qui il tombait, et si le chef de l'armée le faisait rendre, il devait une indemnité à l'homme qui s'en était emparé sur l'ennemi (b).

Le service était dû pendant toute la durée de l'expédition pour laquelle on était convoqué (2414), sauf les exceptions résultant de certains privilèges locaux : ainsi les habitants de quelques villages avaient le droit de rentrer chez eux le lendemain de leur départ (595, 2769), d'autres au bout de huit jours (2552).

Quelques-uns ne pouvaient être contraints à passer la Marne (523, 694).

Les habitants de Saint-Julien-sur-Rognon ne devaient prendre part qu'aux expéditions faites, soit pour la défense du pays, soit pour recouvrer du butin (2552),

Quand le comte de Champagne voulait mener les habitants de Blancheville (Haute-Marne) dans la direction de Bar-sur-Aube , Vassy ou Sainte-Menehould, il ne pouvait exiger d'eux qu'une journée de marche; mais dans la direction de Bourgogne, de

(a) Bourquelot, Fragments de comptes du XIIIe siècle, dans la Bibliothèque de l'école des chartes, 5e série, IV, 64.

(b) Bourquelot, ibid.

Lorraine ou d'Allemagne, il avait le droit de les conduire aussi loin qu'il jugeait à propos : seulement alors il devait les nourrir (a).

Le comte pouvait exiger que les habitants de la Neuville-aux-Larris l'accompagnassent non seulement à la guerre, mais même à un tournois, dans le cas où un des jouteurs aurait menacé de l'enfermer dans une forteresse ou de dévaster sa terre. (670 bis).

Les roturiers combattaient la plupart à pied, quelques-uns à cheval. Parmi ces derniers était Jean d'Aunoy, près de Coulommiers, contemporain du comte Thibaut V (6). Jean et les vassaux de sa classe étaient obligés de fournir leur cheval à leurs frais ; mais quand le comte frappait de réquisition les chevaux de ses autres vassaux roturiers, il leur devait une indemnité qu'une charte de l'année 1242 (2626) fixe à huit deniers par jour et par cheval (c), non compris la nourriture. En outre, quand on ne ramenait pas les chevaux, le prix était dû aux propriétaires. Ces chevaux, enlevés de force bien que loués, servaient habituellement à conduire des chariots, tels que celui où Gilles de Saint-Jean fui emmené prisonnier en 1218 (d), ou ceux qui furent employés plus tard à conduire des bagages dans

(a) Charte de Blanchevilledans Jolibois, La Haute-Marne, p. 64. (6) Voir notre tome H, p. xlvi, art. 558. (a) 66 centimes au pouvoir de 3 f. 30 c. (à) Voir plus haut, p. 163.

îa guerre de Luxeuil, 1258 (a), et dans celle d'Aragon (b).

Une autre charge imposée aux vassaux roturiers, était de travailler aux fortifications du château cheflieu de la châtellenie dont leur village faisait partie. En 1235, Thibaut IV déclara exempts des corvées de cette nature les hommes de l'abbaye de Montierla-Celle et de l'abbaye deNotre-Dame-aux-Nonnains qui habitaient la châtellenie de Méry -sur -Seine (2362-2366) (c). Une charte fixe la durée de ces corvées à une semaine par an (523). Souvent le comte remplaçait la prestation en nature par une imposition (2063, 2136, 2296); alors les travaux étaient confiés a un entrepreneur. Ce fut ainsi qu'Etienne de Villefranche se chargea de faire creuser, au prix de 30 sous la toise, les fossés du château de Lachy (2777).

Quand, pour faire exécuter des travaux neufs, le comte était obligé de s'emparer d'immeubles qui ne lui appartenaient pas, il indemnisait les propriétaires expropriés. Ainsi, en 1219, nous voyons figurer dans un compte une somme de 60 sous pour deux maisons détruites qui cédaient la place à des fortifications (d). En 1227, le curé de Montereau, à

(a) Voir plus haut, p. 390, et Bourquelot, Fragments de comptes du XIII- siècle , dans la Bibliothèque de l'école des chartes 58 série, IV, 70, 73.

(b) Voir plus haut, p. 549.

(c) Voir aussi dans notre Catalogue le n° 1040, concernant Isle- Aumont,

(d) Bourquelot, Fragments de comptes au X1IP siècle, dans la Bibliothèque de l'école des chartes, 5e série, tome IV, p. 65.

qui les nouvelles fortifications de celte ville avaient porté préjudice, reçut une rente de froment à tilre de dommages-intérêts (1818). Thibaut IV donna plus tard des dédommagements analogues au chapitre de Saint-Quiriace de Provins (2281) et au chapitre de la cathédrale de Meaux (2364), à qui avaient fait tort les travaux exécutés par son ordre pour améliorer le système de défense des places de Provins et de Meaux.

Page 1