J). XL-XLI
à la fois de vie et de forme. Dans La Chronique de Bains, a dit un maître, « nous retrouvons enfin après » un long silence la narration épique des historiens » de l'antiquité (a). » Nous applaudissons à cette parole, sauf une réserve : c'est qu'un demi-siècle plus tôt, celte narration épique se trouve déjà, ce nous semble, dans Villehardouin (6).
Si c'est une plume champenoise qui la première a écrit en français de la prose historique, et si elle l'a fait avec un si admirable talent, nous serons obligé de parler avec moins d'orgueil des débuts de la chanson française, qui cependant, au xme siècle, a été, dans notre province, cultivée avec tant de succès. Au xne siècle, la France possédait déjà de nombreux chansonniers qui composaient en langue vulgaire, mais la plupart ne se servaient pas de noire langue du Nord : ils chantaient dans cette langue mélodieuse du Midi, qui a conservé du latin tant de voyelles sonores que nous avons assourdies et rendues muettes. C'étaient les troubadours.
On n'a pas conservé les œuvres ni même le nom de tous ces poètes ; mais parmi les troubadours du xiie siècle, ceux dont nous possédons des poésies légères, tensons, sirventes, descorts, chansons proprement dites sont fort nombreux, comme on peut le voir notamment par les notices réunies dans le livre de M. Diez, intitulé : Leben und werke der Troubadours , et dans V Histoire littéraire de la France.
{a) M. V. Leclerc, dans YHist. lia., XXI, 715.
(b) La chronique de Bains, signalée à l'attention du monde savant par M. Paulin Paris, dans Le Romancero françois, en 1833, a été publiée par M. Louis Paris en 1857.
lis trouvaient accueil et encouragement aux cours d'Henri II, roi d'Angleterre (a), des comtes de Provence, de Forcalq trier (6), de Toulouse, de Barcelone (c). Dans leurs rangs on remarque, à côté de roturiers comme Bernard de Ventadour, fils d'un fournier(d), comme Pierre Vidal, qui avait pour père un pelletier (e), comme Arnaud de Marveil, qui était pauvre et qui avait d'abord voulu être notaire (/*), un grand nombre de gentilshommes, les uns grands seigneurs, tels que : Guillaume IX, comte de Poitiers (g), Raimbaud III, comte d'Orange (/*), la comtesse de Die (?'), les autres occupant dans la société féodale une position moins élevée. Les chansonniers du nord de la France donnent lieu à une remarque analogue. Il est difficile de concilier cette observation avec les préjugés vulgaires contre l'instruction de la noblesse française au moyen âge.
La France du Nord, la langue d'oil, comme on disait par opposition à la langue d'oc, eut dès le xue siècle ses chansonniers comme le Midi, et s'ils sont en moindre nombre, deux d'entre eux au moins rachètent cette infériorité par la célébrité qui s'est
(a) Histoire littéraire, XV, 474.
(b) Notice d'Elie Barjols, clans Y Histoire littéraire, XIV, 58-40.
(c) Histoire littéraire, XV, 474.
(d) Voir sa notice dans Y Histoire littéraire, XV, 466-469.
(e) Voir sa notice dans Y Histoire littéraire, XV, 470-476.
(f) Histoire littéraire, XV, 441-442.
(g) Art de vérifier les dates, II, 557-359.
(h) Art de vérifier les dates, II, 148-149; Histoire littéraire, XIII, 471-472.
(i) Histoire littéraire, XV, 446-447.
— 651 ~~ //eus pêrl**.*** justement attachée à leur nom. -Ce-sont d'abord le roi Richard Cœur-de-Lion (a), dont le père Henri II était déjà plus lettré que le reste des rois (b). Chose remarquable, c'est à notre comtesse Marie que Richard paraît avoir adressé la chanson célèbre, par laquelle, du fond de sa prison en Autriche, il reprocha aux barons de France l'abandon où ils lé laissaient :
Comlesse-suer, vostre pris souverain Vous saut et gart cil à qui je m'enclain
Et por qui je suis pris; Je ne dis pas de cele de Chartrain,
La mère Loéis (c).
« Ma sœur la comtesse, puisse le Dieu devant qui » je m'incline, et pour lequel je suis prisonnier, » vous conserver vos honneurs et votre terre! Je » ne forme pas ces-vœux pour ma sœur Alix, mère » de Louis, comte de Chartres et de Blois. »
Après Richard, nous citerons le fameux châtelain de Coucy, amant, dit-on, de cette dame de Fayel, sur laquelle un récit romanesque a fait tant verser de larmes.
Il nous reste de lui vingt-huit chansons. C'est lui qui a écrit ces vers gracieux :
Quant li rossignols jolis • Chante seur la flor d'esté, Que naist la rose et le lis
(a) Histoire littéraire de la France, XXIII, 735.
(b) Histoire littéraire, XIV, 542.
(c) Paulin Paris : De la Conqueste de Constantinoble, par Joffroi de Villehardouin, p. 243-245.
Et la rousée et vert pré, Plains de bonne volenté Chanterai com fins amis.
Ce châtelain de Coucy n'était, comme on l'a cru, ni Raoul, seigneur de Coucy, mort au siège d'Acre en 1191, ni Raoul, son neveu. On a, sur la foi d'un roman, admis à tort qu'il s'appelait Renaut (a). Son nom était Gui. Neveu de Mathieu Ier de Montmorency, seigneur de Marly, lequel était fils de Mathieu Ier, seigneur de Montmorency, connétable de France, il accompagna son oncle à la quatrième croisade, et il y mourut (b).
Coucy, bien que voisin de la Champagne, n'appartient pas à cette province; mais parmi les contemporains du fameux châtelain, nous trouvons déjà des chansonniers champenois.
Nous placerons à leur tête Hue d'Oisy. Oisy, dont il tire son nom, est un village de l'ancienne province d'Artois (c). Mais la maison d'Oisy, à laquelle il appartenait sans doute, était champenoise aussi bien qu'artésienne, et c'est à Reuil, en Champagne, que fut enterré, en 1189, Hugues III d'Oisy, vicomte de Meaux, alors chef de cette maison (d).
On ne peut confondre Hugues III d'Oisy avec le
(a) Histoire littéraire, XIV, 579-587 ; XVII, 644-648.
(b) Nous devons cette observation à M. Paulin Paris. Voir son édition De la Conquesle de Constantinoble, § v, lviii, et lx, p. 3, 35, 38, et D. Bouquet, XVIII, 433 C, 446 B, 447 B.
(c) Oisy, Pas-de-Calais, arrondissement d'Arras, canton de Marquion.
{d) Reuil, Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux, canton de la Ferté-sous-Jouarre. Le fait et la date de l'inhumation de Hu-
chansonnier Hue, car ce dernier survécut à Hugues III. La plus célèbre des poésies de Hue est postérieure à la mort d'Hugues III. C'est une invective contre Quènes de Béthune et contre le roi Philippe- Auguste, qui avaient soulevé contre eux l'indignation publique par leur retour précipité en France après la prise d'Acre (a). Elle date au plus tôt de la fin de l'année 1191, car le roi Philippe-Auguste ne partit de Terre-Sainte que le 3 août de cette année (b). On attribue deux autres chansons à Hue d'Oisy; mais l'auteur de l'une d'elle est contesté : c'est un jeu-parti où se trouve agitée la question de savoir s'il est permis de battre une femme dont on ne peut autrement se faire aimer. L'autre, plus curieuse, a pour objet le récit d'un tournois qui aurait eu lieu près de Lagny, sous les murs du château de Torcy . Ce que ce tournois avait de remarquable, c'est que les hommes y étaient remplacés par des femmes. En effet, dit l'auteur, cette année les chevaliers les plus braves ne s'occupent plus d'armes, il faut bien que les dames combattent pour eux. Hue donne la présidence de cette
gues III d'Oisy à Reuil résulte d'un procès-verbal d'exhumation rédigé le 50 juin 1230 et publié par Du Plessis, Histoire de l'Eglise de Meaux, II, 126; cf. même ouvrage, I, 151, 725, et Annales Aquicinctensis monaslerii, ap. D Bouauet XVIII 541 B.
(a) Elle commence par les mots : Maugré tous sains. Elle se trouve sous le nom de Hue d'Oisy dans les mss. français de la Bibl. imp., 12615, f« 53 r° et 844, f» 50 r ; cf. Romancero françois, p. 103; Histoire littéraire, XXIII, 625; Les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, VI, 83,
(b) Roger de Hoveden, ap. D. Bouquet, XVII, 36 n. et 526 ».
joûte imaginaire à la comtesse de Crespy et à la dame de Coucy. Cette idée parut sans doute piquante, car un poète du xine siècle chanta encore un prétendu tournois de dames qui aurait eu lieu à Meaux, sous la présidence de la duchesse de Brabant (a).
Un des principaux titres de gloire de Hue d'Oisy est d'avoir enseigné à Quènes de Béthuhe l'art de faire les vers. On le conclut des derniers mots d'une chanson où Quènes, pensant qu'il mécontentera plusieurs barons par ses traits satiriques, leur dit d'aller s'en plaindre à son maître :
Si s'en preignent à mon maistre d'Oisi Qui m'a appris à chanter dès enfance (6).
Hue d'Oisy est le seul chansonnier champenois du xne siècle qui paraisse avoir tenu un rang élevé dans la société féodale. Gasse Brûlé, que nous plaçons après lui, était chevalier; mais nous ne voyons nulle part quel fief il aurait possédé. Il était probablement sans fortune, peut-être même vivait-il de ses vers. Il paraît avoir été un des plus féconds chansonniers de son temps. Nous avons encore soixante-dix morceaux de sa composition, et au xiv8 siècle ses chansons passaient pour être, avec celles de notre comte Thibaut, les plus jolies qu'on eût encore écrites. Il nous apprend lui-même de quelle province il était originaire :
(es) M. Victor Leclerc, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 477-
(b) M. Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 623-627; cf. Romancero français , p. 98.
Les oisillons de mon pais
Ai oïs en Bretaigne ; A lor chant m'est il bien avis Qu'en la douce Champaigne
Les oi jadis,
Se n'i ai mespris.
Il m'ont en si doux penser mis Qu'a chançon fere me suis pris, Tant que je parataigne Ce qu'amours m'a lonc tans promis.
Mais nous no trouvons pas dans les vers de Gasse Brûlé d'autre allusion à la Champagne. Il paraît avoir passé une grande partie de sa vie en Bretagne, sous la protection du comte Geofroi II, frère utérin de notre comtesse Marie de France, et qui mourut en 1186. Il parle de lui plusieurs fois dans ses vers; il nomme fréquemment aussi le comte de Blois, mort au siège d'Acre en 1191. Quelque part il interpelle le seigneur de Vallery (a). Il vante l'ancienne beauté de la comtesse de Meulan :
Por belle fu ja tenue La contesse de Meullent Qui ore est vielle et chanue.
Il ne parle nulle part des comtes, des comtesses ni des barons de Champagne (b).
Après les deux nobles poètes dont nous venons
(a) M. Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, xxxvn, met à tort Vallery dans la mouvance de Champagne. Vallery relevait du roi. à cause de la grosse tour de Sens : Quantin , Dictionnaire topographique du département de l'Yonne, p. 133.
(6) Cependant, M. Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux
de parler, il nous reste, pour compléter la liste des chansonniers champenois du xne siècle, quatre auteurs à mentionner : l'un était moine, c'est Guyot de Provins; quant aux trois autres, dont l'état social nous est mal connu, ils étaient probablement laïcs et roturiers; ce sont : Aubin ou Auboin de Sézanne, dont nous avons déjà mentionné la chanson composée par ordre de la comtesse Marie (a) ; Chrétien de Troyes, beaucoup plus connu par ses romans, et Cardon des Croisiiles.
Guyot de Provins avait, dit-on, commencé par être ménestrel. On appelait ménestrels les artistes qui, en s'accompagnant d'un instrument, chantaient par métier les vers composés par autrui. Ils égayaient de leurs chants la plupart des réunions de barons. On suppose que c'est à titre de ménestrel qu'en 1181 Guyot de Provins assista au couronnement d'Henri, fils de Frédéric Barberousse, et qu'il reçut, comme il le raconte lui-même, de magnifiques présents des princes réunis à cette cérémonie. Ce couronnement eut lieu à Mayence. Guyot paraît avoir poussé ses voyages jusqu'à Jérusalem; puis il se convertit et entra à l'abbaye de Clairvaux. Mais il en trouva le régime trop sévère, et au bout de quatre
XIIe et XIIIe siècles, p. xiv, 45, lui attribue une chanson faite par ordre de la comtesse de Brie. Nous avons plus haut, p. 643, donné cette chanson à Auboin de Sézanne. Sur Gasse Brûlé, voir une notice de M. Paulin Paris dans l'Histoire littéraire, XXIII , 564-569, et M. Tarbé, les Chansonniers de Champagne, p. xxxmxxxvin, 43-51.
(a) Voir plus haut, p. 643; sur Auboin, voir l'Histoire littéraire, XXIII, 528-529. 11 paraît être auteur de trois chansons.
mois il quitta l'ordre de Cîteaux pour un monastère de l'ordre de Saint-Bénoît (a). Il nous reste de lui quatre ou cinq chansons d'amour, composées sans doute avant son entrée dans l'état monastique. L'une d'elles est adressée au comte de Mâcon, probablement Guillaume V, qui régna de 1184 à 1224, et qui avait épousé Scholastique , fille d'Henri Ier, comte de Champagne (6).
Chançons va t'en tôt droit à Masconois, A mon seignor lo conte; je H mant, Si cora il est frans et prous et cortois, Qu'il gart son pris et si le traie avant. Mais nule rien lo conte ne demant; Fors por s'amor et por ma dame chant (c).
Nous parlerons plus loin de son principal ouvrage, qui est connu sous le nom de Bible Guyot.
Cinq chansons sont attribuées à Chrétien de Troyes; mais deux seulement semblent être certainement de lui, encore une des deux lui est-elle disputée par Guyot de Dijon et par Gasse Brûlé. C'est de leur ancienneté que ces chansons tirent leur principal mérite, et ce n'est point là qu'il faut chercher les titres de Chrétien à la renommée (d).
On nous trouvera peut-être bien hardi d'avoir placé Cardon des Croisilles dans la liste des chan-
(a) Histoire littéraire, XVIII, pages 806 et suivantes.
(b) Art de vérifier les dates, II, 490; voir notre îome III, p. 112.
(c) M. Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire de la France, XXIII, 610-612, Tarbé, Poètes de Champagne antérieurs au siècle de François Iav, xvm-xx.
(d) M. Paulin Paris, dans YHistoire littéraire, XXIII, 554-555.
sonniers de Champagne. En effet, parmi les nombreux villages de ce nom qui existent en France, aucun n'est situé dans notre province. Mais Cardon des Croisilles paraît être le même que Cardon de Reims; dans tous les cas, si Cardon des Croisilles n'était pas à proprement parier Champenois, deux de ses quatre chansons ayant été composées pour des seigneurs de Champagne ne peuvent être passées sous silence dans un travail consacré à l'histoire littéraire de celte province. L'une est adressée à Erard de Brienne :
Chançon va t'en à monseigneur Erart, Celui de Brane, et li di que bien gart Loial amor, ne en désespérance Ne doit estre qui loiaument avance.
M. Paulin Paris suppose que cet Erard de Brienne serait le comte Erard II (a), une des victimes de la troisième croisade (b). Suivant M. Tarbé, il s'agirait ici d'Erard de Brienne, seigneur de Ramerupt, concurrent de Thibaut IV au comté de Champagne (c). Une autre chanson de Cardon est dédiée à Renaud de Choiseul :
A Choisil va, chanson, grant aléure ; Et di Renaît que tous jours sans mesure, Aim loiaulment et de fin cuer entier, Car los et pris l'en rendront grant louier {d).
(a) Histoire littéraire, XXIII, 536.
(b) Voir plus haut, p. 54.
(c) Les Chansonniers de Champagne aux XII" et XIIIe siècles, p. XXV.
(d) Les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. 31.
D'après M. Tarbé on devrait, dans ce Renaud de Choiseul, reconnaître Rainard III (a), qui fut sire de Choiseul de 1228 à 4239; mais on peut croire tout aussi bien que c'est Rainard II, qui régna de 4'185 environ à 1228 (6), et qui fut, par conséquent, contemporain d'Erard II, comte de Brienne. Cette hypothèse rentre dans le système de M. Paulin Paris sur la désignation du personnage auquel aurait été adressée la première des deux chansons dont nous venons de parler. Elie nous permet de «maintenir, avec M. Paulin Paris et contre M. Tarbé, Cardon des Croisilles parmi les chansonniers du xne siècle.
Une autre circonstance rend grandement probable l'exactitude de l'opinion de M. Paulin Paris. Gautier d'Epinal, dans ses chansons, parle du comte de Brienne. Il ne dit pas le nom de ce comte, mais comme il a fait des vers pour Philippe d'Alsace, comte de Flandre, qui régna de 1168 à 1191, on est en droit de supposer que le comte de Brienne dont il s'est occupé était un contemporain de Philippe, par conséquent Erard II (c). Gautier d'Epinal envoyant une chanson à ce prince, comptait qu'il la chanterait :
Chansons, alés isnelement,
Al conte de Brene direz
Soie merci que il vos chant (d).
(a) Les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. xxv, XXVI.
(fo) Jolibois, la Haute-Marne, p. 144.
(c) M. Paulin Paris, dans Y Histoire littéraire, XXIII, 574-575.
(rf) Tarbé , les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe tiècles, p. xxxii.
Erard II, comte de Brienne, était donc amateur de chansons. Ce fait concorde avec l'hypothèse qui le met en relation avec le chansonnier Cardon des Croisilles.
Erard II, comte de Brienne, et Rainard II , seigneur de Choiseul, paraissent être les seuls barons champenois qui, au xu' siècle, aient, à l'exemple de la comtesse Marie, encouragé l'art des chansonniers ; et dans ce siècle, Hue d'Oisy est, à notre connaissance, le seul membre d'une de nos grandes familles qui l'ait pratiqué.
Mais au xiiie siècle, Thibaut IV, le prince des chansonniers de son temps, nous apparaît entouré d'une sorte de pléiade de chansonniers barons, ses vassaux ; tels sont : Jean, comte de Brienne ; Thibaut II, comte de Bar-le-Duc (a) ; Jean le Sage, comte de Châlon (6); Jean II, comte de Roucy; Philippe II de Nanteuil (c) ; Raoul de Soissons (d) ; Bouchard de Montmorency-Marly (e); Guillaume Ier de Cham-
(a) Les comtes de Bar étaient vassaux des comtes de Champagne, voir notre tome II, p. iv, art. 24; p. ix, art. 92: p. xvi art. 227.
(6) En 1229, Jean, comte de Châlon, fit hommage à Thibaut IV pour une rente de 140 livres, Catalogue, n° 1972; voir aussi plus haut, p. 231, 391.
(c) Sur l'hommage fait à Thibaut IV par Philippe I, seigneur de Nanteuil, père de Philippe II, voir plus haut, p. 125. Philippe II fit lui-même hommage à Thibaut en 1227 (1793).
{d) Raoul de Soissons fit hommage à Thibant IV en 1245 (2720). (e) Bouchard et Pierre, son frère, tinrent quelque temps de Thibaut IV une rente de 40 livres sur les foires de Champagne (2486).
plitte, prince de Morée (a) ; la duchesse de Lorraine (6); Geofroi II de Châlillon. A la suite de ces hauts personnages, nous voyons marcher d'autres chansonniers qui, sans occuper un rang aussi élevé, appartenaient à la noblesse de Champagne : comme Jean de Louvois, Gilles de Vieux-Maisons. D'autres vassaux de Champagne, trop peu hardis pour faire eux-mêmes des vers, prennent sous leur patronnage ceux qui en composent et donnent leur appui à des chansonniers de profession ; tels sont : Jean de Dampierre, seigneur de Saint-Dizier, connétable de Champagne, protecteur de Carasaus; Gautier, seigneur de Vignory, et Hugues, comte de Vaudémont, dont nous trouvons le nom dans les vers de Colin Muset; Erard de Chassenay, à qui Guyot de Dijon adressa des vers; le seigneur de Châteauvillain, qu'un poète anonyme remercie de ses dons.
Parlons d'abord des grands vassaux de Champagne qui comptent parmi les chansonniers du xme siècle.
Jean de Brienne, second fils du comte Erard II, porta le titre de comte de Brienne pendant la minorité de Gautier IV, son neveu, de 1205 à 1221. Mais il est surtout célèbre comme roi de Jérusalem et comme empereur de Constantinople. Il passait pour
(a) Guillaume I de Champlitte tenait des comtes de Champagne une rente sur les foires de cette province (610) ; il transmit à sa postérité cette rente qui était de 100 livres en 1245 (2722), et de 40 livres au moins en 1285 ; voir notre tome II, p. lxxix, art. 238. Sur Guillaume I, voir le même volume, p. 148-149.
(&) Les ducs de Lorraine étaient vassaux des comtes de Champagne dès le xiie siècle ; voir notre tome II, p. iv, art. 23.
avoir plu à Blanche de Navarre (a), qu'il aurait désiré sans doute épouser, et qui, après la mort de Thibaut ÏII en 1201, aurait été pour lui un parti plus avantageux que l'héritière de Jérusalem. Mais Philippe-Auguste ne se souciant pas de le voir devenir mari de la comtesse de Champagne, lui persuada de contracter une alliance par laquelle Jean obtint une couronne. Nous Rivons trois chansons de Jean de Brienne; on peut supposer qu'il les fît pour plaire à la jeune veuve dont il désirait la main. Voici un couplet d'une de ces chansons :
Pensis d'amour, dolens et corouciés, M'estuet chanter, quant ma dame m'en prie. N'onques nus hon ne fu si esmaiés, Grant paour ai que ne soit m'anemie.
Si est bien drois que por li chant et rie. Helas! dolens, jamais ne serai liés, Se sa pitiés ne vainc sa seignorie.
Voici quelques vers d'une autre chanson, qui fut à tort attribuée à Thibaut IV. Jean y dit en parlant de l'objet de sa flamme :
Trop me seut bien esprendre et alumer Au bel semblant et au simplement rire; Nus ne l'orroit si doucement parler, Qui de s'amor ne cuidast estre sire.
Par Dieu, amors, ce vos puis je bien dire, On vous doit bien servir et honourer, Mais un petit s'i puet on trop fier (b).
On se rappelle que Blanche de Navarre fît traduire en justice un amoureux qui lui avait exprimé
(a) Voir plus haut, p. 196, note a,
(b) M. Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 638-640.
sa passion en termes trop vifs (a). Ainsi les rigueurs dont se plaint Jean de Brienne s'accordent avec ce que nous savons de la vertu de cette fîère et chaste beauté.
Outre les deux chansons dont nous venons de citer quelques vers, nous avons de Jean de Brienne une pastourelle dont la grâce décente fait un agréable contraste avec l'inconvenance ordinaire de ce genre de composition. Peut-être a-t-elle été, comme les deux chansons, chantée pour distraire la veuve de Thibaut III. C'est un dialogue où une bergère repousse les avances d'un chevalier qui lui offre son amour. En voici les deux derniers couplets :
— Pastourele, en rooie foi, Por çou que bele te voi, Cointe dame, noble et fiere, Se tu vels, ferai de toi.
Laisse l'amour garçonnière, Si te tien del tout à moi.
Aé!
— Sire, or pais, je vos em pri :
N'ai pas le cuer si faili.
Que j'aim miex povre déserte Sous la foille od mon ami, Que dame en chambre coverte.
Si n'ait-on cure de mi.
Aé (6) !
Thibaut II, comte de Bar-le-Due, 1240-1297, est celui que nous avons vu en guerre avec Thibaut V, comte de Champagne, son suzerain, au sujet de
(a) Voir plus haut, page 196.
(b) M. Paulin Paris, dans YHistoire littéraire, XXIII, 641-642.
l'abbaye de Luxeuil et de la châtellenie de Ligny (a). Il était neveu d'Henri Ier, comte de Bar, qui avait, en même temps qu'Erard II, comte de Brienne, protégé le chansonnier Gautier d'Epinal (6). Henri II, son père, comptait parmi les vassaux de Champagne qui, en 1229 et en 1230, étaient entrés dans la ligue des barons contre notre comte. Fait prisonnier comme un grand nombre d'autres barons à la bataille de Walcheren, le U juillet 1253 (c), Thibaut II demeura longtemps captif, et plusieurs négociations tentées pour obtenir sa liberté et celle de ses compagnons d'infortune restèrent sans résultat. Ce fut alors qu'il composa une chanson qui est un véritable monument historique. Il s'y adresse d'abord à Erard de Vallery, plus tard connétable de Champagne, et alors captif comme lui (d) , puis à des amis et à sa belle-mère Marguerite, comtesse de Flandre, qu'il supplie tous de lui venir en aide (e).
Jean le Sage, comte de Châlon, fut un des alliés de Thibaut IV dans sa guerre conlre les barons de France (f). Plus tard il fît la guerre à Thibaut V; mais il revint bientôt à son hommage (g). Nous avons de lui un salut d'amour, où il donne un dé-
fa) Voir plus haut, p. 589-408.
(b) Histoire littéraire, XXIII, 574-575.
(c) Voir plus haut, p. 493, 495-496.
(d) Voir plus haut, p. 494-498.
(e) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 760-763.
(f) Voir plus haut, p. 231.
(g) Voir plus haut, p. 390-391.
menti aux envieux qui ont parié des bontés de sa maîtresse pour lui (a).
Jean, comte de Roucy, fut du nombre des grands vassaux de Champagne qui restèrent fidèles à Thibaut IV pendant la terrible coalition de l'année 1230 (b). Deux manuscrits lui attribuent une chanson d'amour (c). Disons toutefois que des manuscrits plus nombreux la donnent à Moniot d'Arras (d).
Nous avons déjà parlé de la part prise par Philippe de Nanteuil à la croisade entreprise en 1239 sous le commandement de Thibaut IV, son suzerain («). Le lecteur n'a pas oublié les vers par lesquels, prisonnier, il s'efforçait d'intéresser à sa délivrance des compagnons d'armes plus heureux (f), ni les vers que Thibaut lui adressa plus tard (g).
On se rappelle aussi les' relations de Thibaut IV avec Raoul de Soissons (/i), qui l'accompagna en Terre -Sainte en 1239, et qui devint plus tard son vassal (2720). Raoul paraît être auteur de treize chansons (i).
(a) Paulin Paris, àausY Histoire littéraire, XXII I, 554.
(b) Voir plus haut, p. 235, et p. 236, note b.
(c) Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XII' et XIII' siècles, p. l-lii, 108-109.
(d) Paulin Paris, les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, VI, 89. •
(e) Voir plus haut, p. 313, 320.
if) Voir plus haut, p. 322.
(g) Voir plus haut, p. 336.
(h) Voir plus haut, p. 334-335, 340.
(i) Paulin Paris, flans l'Histoire littéraire, XX1I1, 698-705.
Bouchard de Montmorency-Marly, vassal de Thibaut V jusqu'en 1238(2486), a laissé une chanson contre la froideur de sa maîtresse; Guillaume de Champlitte, deux couplets amoureux (a).
La duchesse de Lorraine à laquelle on attribue deux chansons est , suivant les uns , Gertrude de Dabo, première femme de Thibaut IV; suivant d'autrès, Marguerite de Navarre, sa fille (b). Une duchesse, probablement de Lorraine, figure parmi les protecteurs du chansonnier Colin Muset ; mais on suppose que ce serait Agnès de Bar, femme de Ferri II et belle-mère de Gertrude de Dabo , qui avait, en premières noces, épousé le duc Thiébaut Ier (c). Quelles que fussent la duchesse ou les duchesses de Lorraine dont il est question ici, qu'elles tinssent à Thibaut IV de plus ou moins près, nous ne pouvons le savoir d'une manière certaine; mais, dans tous les cas, elles étaient ses vassales.
Geofroi II de Châtillon appartenait à la branche cadette de la maison de Châtillon-sur-Marne, qui tenait la seigneurie de Château-Porcien en fief du comte de Grandpré. Déjà, dans ce volume, il a été question de Geofroi Ier de Balham, son bisaïeul, contemporain d'Henri II (d). Raoul de Balham, son aïeul, tenait Château-Porcien de Blanche de Na-
(a) Paulin Paris, dans Y Histoire littéraire, XXIII, 534, 696.
(b) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 558-559; Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. xxm-xxiv, 25-28.
(c) Paulin Paris, dans YHistoire littéraire, XXIII, 547-548.
(d) Voir plus haut, p. 18.
varre (a). Raoul mourut en 4248, laissant deux fils mineurs; et Agnès, sa femme, épousa en secondes noces Erard d'Aulnay, qui jouit de Château-Porcien jusqu'à la majorité de ses beaux-fils (1692, 1593). Nicolas, l'un d'eux, fut père de Geofroi II (6). On a de Geofroi II un salut d'amour agréablement versifié (c).
Après ces grands seigneurs, nous placerons deux chevaliers champenois qui marchèrent sur leurs traces. Jean de Louvois paraît avoir été originaire de Louvois (Marne), chef-lieu d'une prévôté qui appartenait à nos comtes (d). Il est probablement le même que messire Jean de Louvois qui tenait ligement de Thibaut V la maison de Duigni et ses dépendances (e). On a de lui une chanson élégante et bien rimée ; il y vante le blanc visage et les cheveux blonds de sa dame. Ce n'est pas, dit-il, le printemps qui l'inspire, l'hiver ne lui impose pas silence, le froid ne l'empêche pas de chanter (f).
La localité dont Gilles de Vieux-Maisons porte le nom paraît être un village situé dans le département
(a) Voir notre tome II, p. xxvi, art. 347.
(b) Duchesne, Histoire de la maison de Chastillon, p. 652.
(c) Paulin Paris , dans 1" Histoire littéraire, XXIII, 577-578 ; Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XII' et XIII' siècles, p. xxv-xxvi, 33-34.
(d) Voir notre tome II, p. l, art. 587; p. liv, art. 642, et p. lv, art. 689.
(e) Voir notre tome II, p. l, art. 589.
(f) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 643; Tarbé, les Chansoîiniers de Champagne aux XII' et XIII' siècles, p. xlii-xliii, 72-73.
de Seine-et-Marne, à peu de distance de Provins. Il est l'auteur de six ou sept jolies chansons; mais la mieux réussie de celles qu'on lui attribue lui est contestée par Quènes de Béthune et par Robert de Memberolles (a).
A la suite de ces nobles poètes, nous placerons les barons champenois qui, à la même époque, sans être poètes eux-mêmes, ont encouragé et probablement soutenu par leurs libéralités des chansonniers moins favorisés de la fortune.
Jean de Dampierre, connétable de Champagne et seigneur de Saint-Dizier, a déjà eu sa notice dans ce volume (b). Gui de Dampierre, son frère aîné, était comte de Flandre et figure parmi les principaux protecteurs du chansonnier champenois Perrin d'Angecourt.
Perrin, dont nous avons encore vingt-neuf chansons, a fait des vers pour Charles d'Anjou, roi de Sicile, pour Henri III, duc de Brabant; mais il a dédié une de ses chansons à Gui :
Cançon à Gui le conte de Flandres di
K'amours netie et escure
Le cuer, k'ele a bien saisi :
Vaillant le fait et hardi
Et de courtoisie apresure.
Biens, sans li n'est fors painture (c).
Ainsi Jean de Dampierre, en protégeant les chan-
ta) Paulin Paris, dans Y Histoire littéraire, XXIII , 587-589; Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles,
p. LII-LIV, 111-115.
(b) Voir plus haut, p. 493-494.
(c) Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIII9
sonniers, suivait l'exemple de son frère aîné. L'Artésien Carasaus lui adressa la dédicace suivante :
Chançon va-t-en maintenant, Di à Jehan de Dampierre Conques n'oi fors en sonjant.
Joie de ma dame chière (a).
Ailleurs, il lui donne un conseil auquel tout le monde ne peut qu'applaudir :
Jehan de Dampierre di
Qu'il ait de bien fère envie (b).
Colin Muset, auteur de onze pièces : deux lais, un descort, trois saluts d'amour et cinq chansonnettes, paraît avoir compté sur la protection du seigneur de Vignory et du comte de Vaudémont; il les cite tous deux dans ses vers :
Mon bon segnor prieroie De Waignonrut le vaillant Que por Deu ne se recroie.
De Waignonrut la menroie A Widemont maintenant, Le boen conte prieroie, (c).
siècles, p. vm-xiv; Paulin Paris, Histoire littéraire, XXIII, 664- 669. Les vers que nous reproduisons ici se trouvent dans te ms. de la Bibliothèque de l'Arsenal, 62 B L. Fr., où ils ont été copiés d'après le ms. du Vatican, 1490, f° 94.
(a) Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. xxx ; Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII.
{b) Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. 40.
(c) Tarbé , les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIII*
Le seigneur de Vignory dont il s'agit dans ces vers paraît être Gautier Ier, contemporain de Thibaut III et de Thibaut IV (a). Le comte de Vaudémont serait Hugues II , qui vivait à la même époque (6), et qui était vassal de Champagne.
Erard de Chassenay, probablement celui qui prit une part si importante à la guerre de la succession de Champagne sous Blanche de Navarre (c), se fit ou se laissa dédier une chanson par Guyot de Dijon, trouvère de Bourgogne :
A Chassenay va, chanson sans doutance, Et di Erart que toute sa poissance Mete en moi, qu'ele i est bien assise (d).
Une chanson anonyme nous permet de mettre un seigneur de Châteauvillain au nombre* des barons champenois près de qui, au xme siècle, les chansonniers trouvaient bon accueil et largesse. Il avait donné une robe à un trouvère, qui le remercia en ces termes :
Devers Chastelvilain Me vient la robe au main ; Bon jour doint Dex demain Le seignor que tant aim.
Suivant lui , de Champagne en Navarre , il n'y a
siècles, p. 78; cf. Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 547-555.
(a) Jolibois, la Haute-Marne, p. 548-549.
(b) Art de vérifier les dates, III, 40-41.
(c) Voir plus haut, p, 130, 162, 176-177.
(d) Tarbé, Poètes de Champagne antérieurs au règne de François 1er, p. xvin ; cf. Paulin Paris, dans Y Histoire littéraire, XXIII, 610.
pas si bon châtelain (a). Ce baron si généreux est sans doute Simon Ier, qui régna de 4199 à 1258, et qui fut un des principaux alliés d'Erard de Brienne contre Blanche de Navarre (6). Mais le poète anonyme n'avait pas le même succès partout. Il frappait en vain à la porte des châteaux de Choiseul, de Vignory et de Reynel.
Or vous dis que Choisuel Ne me vaut pas deus oes.
Perdu ai deux chastelx Dont je suis mout engrés, Et bien m'en doit chaloir, C'est Vignori, Rignez; Deux seignors i a belx Qui ne daignent valoir (c).
Rainard II de Choiseul avait été le protecteur de Cardon des Croisilles au xne siècle (d). Il ne vivait sans doute plus alors, et nous reconnaîtrons ou son fils Rainard III, ou son petit-fils Jean Ier (Y), dans le châtelain inhospitalier dont se plaint le poète anonyme. Le seigneur de Vignory, dont le même poète
(a) On pourrait conclure de ces termes que la Navarre appartenait alors au comte de Champagne, et il s'en suivrait que cette pièce daterait au plus tôt de 1234.
(b) Voir plus haut, p. 128, 1G0, 161.
(c) Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, p. 54-35; cf. Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire XXIII, 822-823.
(d) Voir plus haut, pages 658-660.
(e) Jolibois, la Haute-Marne, p. 144.
fait si peu de cas, est peut-être Gautier II, fils du protecteur de Colin de Muset (a).
Mais ces barons, ennemis des vers comme le seigneur de Reyneî, leur contemporain, ne paraissent avoir été que des exceptions à cette époque. Le goût de la poésie légère était alors général parmi les grands seigneurs, môme hors de Champagne. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, dont il a tant de fois été question dans ce volume, a laissé six chansons et deux recueils de proverbes (6). Nous avons deux saluts d'amour de Hugues II de Lusignan, comte de la Marche, qui joua comme lui un si grand rôle dans les guerres dont la France fut troublée pendant les premières années du règne de saint Louis (c). Les trois serventois écrits contre Thibaut IV par Hue de la Ferté sont un des monuments de l'histoire du xme siècle (rf).
Ainsi , autour de Thibaut IV, tout le monde chantait. Les roturiers chantaient comme les nobles. Nous avons déjà nommé Colin Muset (<?), Perrin d'Angecourt (f).
De Troie la belle Doete
1 chantoit cette chansonnette :
(a) Voir plus haut, p. 670; cf. Jolibois, la Haute-Marne, 549.
(b) Paulin Paris, dans YHistoire littéraire, XXIII, 684-689.
(c) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 628-629.
(d) Voir plus haut, p. 103, 226, 227, 236, 237, 241 , 242 , 245, 249.
(e) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 547-553.
(f) Paulin Paris, dans YHistoire littéraire, XXIII, 664-669.
« Quant revient la seson « Que i'erbe reverdoie (a). »
Toujours en Champagne, mais hors des Etats de Thibaut, Reims au xm° siècle nous donne trois poètes : Robert La Chièvre, dont nous avons six chansons (6) ; Gobin de Reims, qui a laissé deux chansons (c), et Eustache Le Peintre, sept (d).
Thibaut IV fut le prince de tous ces chansonniers. La primauté politique qui, par respect envers la couronne de Navarre, lui fut déférée dans la croisade de 1239 sera pour lui aux yeux de la postérité un bien moindre titre de gloire que la supériorité de ses œuvres littéraires. On peut lui contester, non sans motif, un esprit de suite indispensable à l'utile maniement des affaires publiques; mais quand il s'agit de ces poésies légères, alors si goûtées et que tant gens haut placés s'amusaient à composer, ou qui étaient écrites par tant de littérateurs de profession, on ne peut lui disputer le sceptre. Nous avons déjà cité un grand nombre de ses chansons. On en connaît aujourd'hui environ soixante-dix (e), le plus grand nombre amoureuses, quelques-unes exclusivement consacrées à des sujets pieux; enfin, une
(a) Roman de Guillaume de Dole, cité par Tarbé, les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, page xxx ; Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 557.
(6) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 752-753. (c) Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire, XXIII, 598-599. {d) Paulin Paris, dans X Histoire littéraire, XXIII, 562-565. (e) Paulin Paris, les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, VI, 95-98; tint. M., XXIII, 796-799.
contient un éloquent cri de guerre, deux autres sont des pamphlets politiques.
Si l'on admettait comme fondée une ingénieuse hypothèse émise récemment par un des hommes qui connaissent le mieux notre vieille littérature française, il faudrait ajoutera la nomenclature des œuvres de Thibaut IV un roman d'aventure, le Roman de la Poire (a). Ce serait à la fois un nouveau titre littéraire pour notre comte, et une preuve de plus dans le sens de la thèse qui lui donne Blanche de Castille pour maîtresse. Mais M. Paulin Paris a démontré d'une manière concluante que l'auteur de ce roman et le chansonnier-roi n'ont de commun que le nom (6).
Pour en finir avec la littérature française de Cham pagne au xme siècle, il nous reste à citer quelques fabliaux et deux compositions d'une plus longue étendue : Le tournoiement de V Antéchrist, de Huon de Méry, la Bible, de Guyot de Provins.
Nous avons plus haut reproché à Thibaut IV de ne point garder toujours dans ses vers la réserve que nous souhaiterions. Les fabliaux doivent, pour la plupart, inspirer un regret analogue, et quelque vraie que soit l'idée qui a inspiré l'auteur, sans doute champenois, du Pêcheur de Pont-sur-Seine, nous croyons agir sagement en imitant la concision d'un savant plus autorisé que nous, et en nous bornant à indiquer ce petit poème qui par sa verve piquante a
(a) Voir l'analyse de ce roman par M. Littré, dans YHist. litt., XXII, 870-879.
(b) Le Cabinet historique, 4e année, 5e livraison (mai 1858).
mérité les honneurs d'une contrefaçon italienne (a).
Un autre fabliau, probablement champenois et dont le sujet ne mérite en aucune façon la même critique que la pièce précédente, est le Tournoiement ans dames, récit d'une joute qui aurait eu lieu à Meaux entre des femmes de chevaliers (6). L'idée en était sans doute, comme nous l'avons dit, empruntée à une chanson de Hue d'Oisy (c).
On peut ranger, parmi les compositions les plus morales de ce genre, La bourse pleine de sens, qui met le dévouement d'une femme mariée en parallèle avec l'égoïsme d'une maîtresse, sa rivale. Ce fabliau se rattache à notre province par le sujet; car c'est aux foires de Troyes que l'auteur nous conduit. De plus, cet auteur, Jean Le Gallois d'Aubepierre, était Champenois, si l'on admet que le village dont il porte le nom fût Aubepierre, près d'Arc-en-Barrois (Haute-Marne) (d).
Courtois d'Arras, auteur de Boivin de Provins, est étranger à la Champagne; mais comme il donne Provins pour théâtre aux cyniques exploits de son héros, nous mentionnons ici ce fabliau en nous félicitant de ce qu'on n'a point à reprocher à une plume
(a) M. V. Leclerc, dans YHist. litt., XXIII, 203. (6) M. V. Leclerc, dans YHist. litt., XXIII, 478.
(c) Voir plus haut, p. 653-554.
(d) M. V. Leclerc, dans YHist. litt., XXIII, 187. Ce fabliau, publié par M. Assier dans le volume intitulé : Ce qu'on apprenait aux foires de Troyes, a été, comme le Pêcheur de Pont-sur- Seine, imité en Italie.
champenoise cette peinture des mauvaises mœurs de nos aïeux (a).
Le tournoiement de V Antéchrist, de Huon de Méry, ne mérite aucune critique analogue; c'est, sous une forme allégorique, la peinture du combat que se livrent depuis si longtemps, et que se livreront longtemps encore, le vice et la vertu. Huon met d'un côté Dieu, ses anges et ses saints ; de l'autre l'Antéchrist et ses suppôts. Une bataille commence, et, après une vigoureuse résistance, la victoire reste à Dieu. Huon se présente comme témoin oculaire. Blessé d'un trait amoureux pendant la lutte, il a été chercher la guérison et le repos à l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, et c'est là qu'il écrit son livre. L'ouvrage est daté, car l'auteur aurait, dit-il, assisté à ce tournoiement en Bretagne à l'issue de l'expédition que Louis IX fît dans cette province, après l'envahissement de la Champagne par les barons en 1230, et après la mort du comte de Boulogne, 18 janvier 1234 (6). Cette expédition en Bretagne est évidemment celle qui commença à Kl Saint-Jean 1234 (c). Huon en dit quelques mots qui peuvent compter parmi les sources de notre histoire (d). Ailleurs, faisant allusion à la persécution qui , dans le même temps, eut lieu en France contre les Albigeois, sous
(«) M. V. Leclerc, dans YHist. litt., XXIII , 186-187; cf. Bourquelot, Hist. de Provins, I, 275-274.
(b) ïillemont, Vie de Saint-Louis, II, 222 ; cf. Art de vérifier les dates, II, 767 ; et plus haut, p. 260-261.
(c) Tilleraont, Vie de Saint-Louis, II, 2 M.
(d) Edition Tarbé, p. 2.
la direction du dominicain Robert (a), il range parmi les compagnons de l'Antéchrist :
Hérésie
Qui ert cousine Ypocrisie.
Celle avait molt grant compaigne
De ceaux de Cahours par la plaigne :
D'Aubijois et de Toulousan,
Et de Pavie et de Melan.
I ot milliers, mès ne sai quans,
De Bogres et de Popelicans.
Sainte Foi lor vint devant
Et frères Robers li bougiers {b)
Qui n'iert pereceus ni laniers (c).
Le tournoiement de V Antéchrist est l'œuvre d'un converti qui veut donner aux gens du monde l'explication de son changement de vie et leur inspirer le désir d'aller comme lui demander à la vie religieuse une sauvegarde contre les séductions du siècle.
La Bible Guyot a aussi un moine pour auteur. Guyot de Provins, après avoir couru le monde et chanté l'amour (d), avait revêtu l'habit de saint Benoît. Mais était-ce avec une vocation réelle? Donna-t-il des preuves d'une conversion sincère ? Dans tous les cas la vie monastique, au lieu de lui procu-
(a) Voir plus haut, p. 296 et suivantes.
(b) Robert avait été bougier, c'est-à-dire manichéen (voir plus haut, p. 296).
(c) Edition Tarbé. p. 82-83. — Sur Huon de Méry, voir une notice de M. A. Duval dans VHist. ««.', XVIII, 800-806.
(d) Voir plus haut, p. 656.
mm
rer la paix de l'âme, paraît avoir fait germer ou entretenu chez lui un sentiment de misanthropie et de haine universelle qui n'a rien de chrétien. La Bible Guyol est une satire violente de toute la société du temps : grands, haut clergé, religieux, religieuses, gens de loi, médecins, il ne respecte rien ; le pape lui-même n'est pas épargné (a).
Nous terminons ici le tableau de la littérature française en Champagne au xme siècle. Nous n'avons pas la prétention d'être complet. Peut-être avons-nous eu tort, par exemple, de ne rien dire de ce fameux IJutebeuf, si célèbre par ses satires, ses fabliaux et ses complaintes, et que plusieurs savants supposent avoir été Champenois (b). Quoi qu'il en soit, nous serons satisfait si nous avons fait comprendre au lecteur l'importance du mouvement littéraire qui eut alors pour foyer la cour de nos comtes.
Malgré la préférence marquée de cette cour et de la société laïque pour la langue française, et quoique des moines même, comme Huon de Méry et Guyot de Provins, écrivissent en français, la culture des lettres latines n'était point encore en Champagne bannie de la Société. Loin de là ! car, en règle générale, le latin était resté la langue du clergé, c'est-àdire de la classe savante et lettrée par excellence.
(a) Hist. litt., t. XVIII, p. 808 et suivantes.
(b) Voir la notice de cet auteur par M. Paulin Paris, dans Y Hist. litt., XX, 719-783, et notamment p. 721. Nous avons déjà parlé j de la complainte de Rutebeuf sur la mort de Thibaut V (voyez plus j haut, page 421). Cette complainte vient d'être réimprimée par M. Tarbé, Romancero, III, 149.
En regard des ouvrages historiques écrits en français par Villehardouin, par Joinville et par l'auteur anonyme de la Chronique de Rains, le clergé champenois du xine siècle pouvait montrer avec un légitime orgueil deux livres importants qui sont encore une des sources les plus précieuses de notre histoire: la Chronique de Gui de Bazoches, chantre de la cathédrale de Châlons-sur-Marne, qui, de 676 à 1197, a fourni d'importants extraits au moine Albéric (a); les Gestes de Louis VIII, en 1870 vers hexamètres, par Nicolas, doyen du chapitre de Bray-sur- Seine (6). Et, quelques maigres et arides que soient alors nos chroniques monastiques, il serait injuste de passer sous silence celle des abbayes de Braisne (c), de Saint - Nicaise de Reims (d), de Saint- Pierre de Chàlons-sur-Marne (c), puis, dans un des ordres nouveaux où l'esprit religieux des premiers âges revivait alors avec sa sève et sa vigueur native, la chronique aujourd'hui perdue qu'avait rédigée le dominicain Jean de Mailly, originaire de Mailly-le- Chàteau (/"). Tous ces ouvrages ont été composés en latin.
(a) Hist. litt., XVI, 447451 , XVIII, 283 ; Wilmans dans Pertz, Archiv., X, 206-208. Gui de Bazoches était frère de Nicolas Ier, seigneur de Bazoches et fils de Gervais , également seigneur de Bazoches. C'est lui qu'A. Duchesne, Hist. de la maison de Châtillon, p. 684, qualifie de chanoine de Soissons.
(b) Hist. lilt., XVIII, 80-86.
(c) ma. litt , XXI, 704-705.
(d) Hisi. lilt., XV, 600; XXI, 769.
(e) ma. litt., XXI, 675.
(f) Hist Int., XVIII, 532.
Ce fut en latin que Gui, abbé de Clairvaux, écrivit l'histoire des hommes iiiustres de ce monastère (a); Thomas de Reuil, moine d'Igny, la vie de Pierre Monocule, autre abbé de Clairvaux (6). Ce fut en latin que le dominicain Pierre de Sézanne rendit compte de la mission envoyée en Orient par le pape en 1233 pour négocier Ja réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise romaine (c). Godefroid, moine de Clairvaux, rédigea en latin la relation des recherches que, pendant un voyage en Italie comme visiteur de son ordre, il avait exécutées pour s'assurer de la provenance de quatre corps saints conservés dans son abbaye (d). Pierre, chanoine de Saint-Mai tin-ès- Aires de Troyes, chapelain de Garnier de Traînel , évêque de cette ville, écrivit en latin une notice sur un fragment du chef de Saint-Victor, venu de Constantinople, et dont il avait été quelque temps possesseur (e).
Tandis que notre comtesse Marie de France faisait entreprendre une traduction de l'Ancien Testament en vers français qui n'a pas été terminée, le chanoine rémois, Pierre Riga, écrivait en 15,000 vers latins une paraphrase complète des deux Testaments qui , revue et corrigée par Gilles de Paris, eut un
(a) Hist. litt., XVII, 177.
(b) Bibliothèque de Troyes, ms. 1133. - Nous ne pouvons nous trop féliciter d'avoir eu à notre disposition l'excellent Catalogue dressé par le savant bibliothécaire M. Harmand.
(c) Hist. litt., XVIII, 299-305.
(d) Bibliothèque de Troyes, ras. 401.
(e) Hist. litt., XXI, 788.
immense succès, car peu de livres ont été copiés plus souvent (a).
Nous ne pouvons pas faire une énumération complète de tous les écrits théologiques composés en latin par des ecclésiastiques champenois du xin° siècle; mais nous citerons les sermons des deux Gérard de Reims (6); ceux de Garnier, abbé de Clairvaux, puis évêque de Langres, qui se démit de ses fonctions vers 1198, et qui vivait encore en 1222 (1488) (c); ceux de Pierre de Bar-sur- Aube (d); ceux du dominicain Pierre de Reims (e); les commentaires faits sur la Bible ou sur certaines parties de la Bible, par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens (/"), par Gui, abbé de Clairvaux (</), par Jean de Limoges, moine de ce monastère (h) ; le dictionnaire mystique de la Bible, auquel Garnier, évêque de Langres, déjà cité, donna le nom d' Angélus (i); la Somme de Théologie, de l'archevêque Pierre de Corbeil (/).
L'étude des anciens auteurs, même profanes, de l'antiquité, était pratiquée jusque dans les monas-
(a) Hist. lUt., XVII, 26-34.
(6) Hist. litt., XXI, 311-513.
(c) Tissier, Bibl. patr. cist., III, 75.
{d) Hist. litt., XXI, 510.
(e) Bibliothèque de Troyes, mss. 249, 303, 973.
{f) Hist. litt., XVII, 223-228.
{g) Hist. litt., XVII, 178.
(h) Bibliothèque de Twves , mss. 556, 1534, 1624, 1714,
(i) Bibliothèque de Troyes, mss. 32, 392, 1697, 1704 (/) Voir plus haut, la note f.
tères qui, par le but exclusivement ascétique de leur institution, semblaient répugner le plus à ce genre d'occupation : la preuve nous en est conservée dans les recueils d'extraits composés par les moines de Clairvaux Guillaume de Montaigu et Jean, où l'on voit Cicéron, Virgile, Lucain, Sénèque, coudoyer saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme (a). Guillaume de Montaigu devint plus tard abbé de Cîteaux.
Vers la fin du siècle, un autre abbé du même ordre, Humbert de Prully, auteur d'un Ars Prœdicandi (6) et d'un commentaire sur les sentences de Pierre Lombard, devait laisser aussi un commentaire sur deux ouvrages d'Aristole, la Métaphysique et le Traité de l'âme (c). En effet, la philosophie n'était pas bannie des cloîtres cisterciens : vers la même époque, un moine de Cteirvaux, dont nous avons déjà parlé, Jean de Limoges, écrivait un traité du syllogisme (d). Tous ces ouvrages, bons ou mauvais, la plupart médiocres, composés en un latin barbare, témoignent cependant de la vie énergique conservée dans la société ecclésiastique et savante par une forme littéraire qui, en dehors de ce monde spécial, avait perdu toute popularité, mais qui avait pour elle une tradition séculaire et qui n'était point encore ce qu'elle devint souvent plus tard, une œuvre d'artifice et une langue de convention.
(a) Bibliothèque de Troyes, mss. 186, 1916.
(b) Bibliothèque de Troyes, ms. 1922.
(c) Hist. litt., XXI, 86-90.
(d) Bibliothèque de Troyes, ms. 893.