CHAPITRE IV
Lettres. — Instruction publique.
Les comtes de Champagne au xin° siècle, comme au xne, n'eurent sur l'instruction publique aucune autorité (a); l'enseignement était alors entre les mains de l'Eglise. Ce fut d'elle, par exemple, et non du pouvoir civil que le chapitre de Notre-Dame de Vitry reçut la direction des écoles de celle ville (b); mais il restait à nos comtes le droit d'encourager les études par des libéralités envers les établissements déjà créés ou par la fondation d'établissements nouveaux,
Thibaut IV avait trop le goût de la poésie légère pour se soucier beaucoup de l'enseignement clérical et classique; mais une des premières libéralités de son fils aîné fut faite en faveur d'un établissement d'instruction.
L'ordre de Cîleaux, créé pour prier et travailler des mains plutôt que pour développer chez les hommes les facultés littéraires et scientifiques, cherchait à se transformer, et un abbé de Clairvaux ve-
(a) Voir notre tome III, p. 184.
(b) Bulle de Tannée 1223, citée par E de Barthélémy, Diocèse ancien de Châlons, I, 123.
nait d'instituer à Paris, sous le vocable de saint Bernard , un collège pour l'instruction de ses moines. Thibaut V accorda à ce collège dispense de droit d'amortissement jusqu'à concurrence de UO livres de revenu (3120). Deux ans après, il s'occupait de fonder à Tudéla, en Navarre, ce qu'on nomma plus tard une Université, ou, comme on disait alors, une « étude générale (studium générale) et des chaires' » magistrales pour l'utilité et le profit commun de » ceux qui, afin d'étudier, viendraient à Tudéla et y » séjourneraient. » Le pape Alexandre IV accorda aux étudiants de Tudéla le môme privilège qu'à ceux de Paris, quant à la jouissance des bénéfices ecclésiastiques, et décida que, pendant leurs études, ils toucheraient leurs revenus comme les bénéficiers résidants (a). Jeanne de Navarre, reine de France, nièce de Thibaut V et son héritière médiate, suivit son exemple en fondant, à Paris, le collège de Navarre, qui, après avoir été si célèbre dans l'ancienne Université, a de nos jours trouvé dans une vie nouvelle une nouvelle illustration, puisque c'est dans ses bâtiments qu'est abritée l'Ecole Polytechnique.
Mais ce n'est pas de ce côté que nous devons chercher la principale influence de ia cour de Champagne : son action eut surtout pour effet de seconder le grand mouvement qui, se produisant à la fin du xne siècle et pendant le xme en dehors des écoles dans un public ordinairement étranger aux éludes latines et classiques, développa, à côté de la littérature scholastique, de celle littérature quelquefois si
(o) Bulle du 8 mai 1259, dans Raynaldi, an. 1259, nos 16 et!7.
élevée, mais habituellement si raide, si sèche et si peu attrayante, toute une littérature nouvelle, gaie, légère, vivant d'imagination comme l'autre de raisonnement, mais peu sérieuse et souvent peu morale, en un mot la littérature française primitive. Henri I" comme nous l'avons vu, était resté étranger à ce mouvement. C'était un latiniste élevé dans le goût de ces discussions subtiles qui alors faisaient la joie des pédants, et il ne voyait rien au delà. Aussi, Chrétien de Troyes dut-il aller hors de Champagne chercher des protecteurs (a). Cependant Jean le Nevelais, dans son roman de la Vengeance d'Alexandre, fait l'éloge d'Henri I". Voici dans quels termes il s'exprime : &
Encore sera il del conte Henri liez.
Cil est sor tout le mons de doner efforciez,
Sage est et cortois et preus et afetiez,
Et aime les églises et honore clergiez ;
Les povres genlilz homes n*a il pas abessiez,
Ançois les a très bien levez et essauciez (b)
Et douées les terres, les rentes et les fiez :
Ja de doner ne fu son pers apareillez (c).
Jean le Nevelais avait été probablement traité par Henri plus libéralement que l'auteur de Perceval le Gallois; et les souvenirs classiques qui s'attachent au nom d'Alexandre le Grand, qui s'attachaient surtout
(a) Voir notre tome III, p. 188.
(b) On peut supposer ici une allusion à l'anecdote du chambrier Artaud; voir notre tome III, p. 127.
D -C) ,P;UlinJ>ariS' Le$ Mamscrits fraw™ de la Bibliothèque du Roi, VI. 212; cf. Histoire littéraire, XV, 125, et Tarbé, Poètes de Champagne antérieurs au siècle de François /er, n xxxm-
alors au disciple d'Aristole, avaient sans doute provoqué en faveur de Jean, quoi qu'il écrivît en français, une exception que ne pouvait réclamer le chantre du roi Arlus et de tant d'autres héros inconnus à l'antiquité.
Mais après Henri Ier la langue latine, qui avait été la langue préférée de ce prince, paraît être tombée en discrédit à la cour de Champagne. Elle resta la langue des choses sérieuses, de l'administration, de la science et de l'Eglise; mais il ne semblait plus possible de s'amuser en latin.
Depuis Henri 1er, la seule composition latine qui ait été, que nous sachions, rédigée pour un comte de Champagne n'a jamais pu avoir la prétention de récréer personne; c'est le Songe de Pharaon, par Jean de Limoges, moine de Clairvaux. Il «st dédié « au » prince victorieux, le seigneur Thibaut, roi magni- » fique de Navarre, comte palatin de Champagne et » Brie, à qui Jean souhaite et le succès dans sa » guerre contre les puissances aériennes (c'est-à- » dire contre le démon), et l'heureuse consomma- » tion de sa course. » Nous ne savons pas d'une manière certaine si ce seigneur Thibaut est Thibaut IV ou Thibaut V; mais il est grandement probable que c'est le second. On connaît les habitudes de piété de Thibaut V, et on peut supposer qu'il ait eu le désir de chercher son instruction ou son édification dans le genre de littérature auquel appartient l'œuvre du moine de Clairvaux. En effet, le Songe de Pharaon est un traité de morale à l'usage des rois. Jean de Limoges, dans sa dédicace, parle des libéralités faites au clergé et probablement à son ordre par le prince auquel il s'adresse. « Vous avez mé-
» rité, » lui dit-il, « d'amasser dans les cieux un » trésor incorruptible, de laisser après vous sur la » terre un nom éternel, et d'allumer chez les clercs » et les élèves dévols le feu d'une gratitude sans » fin. » Or, nous avons déjà parlé des bienfaits de Thibaut V envers le collège Saint-Bernard (3120) et l'abbaye de Clairvaux (3646) (a). 11 paraît que Thibaut V, en faisant un des actes de générosité que nous connaissons ou quelqu'aulre dont nous avons perdu la trace, avait exprimé aux moines de Clairvaux le désir d'obtenir de leur reconnaissance un ouvrage de Jean de Limoges. Ce dernier, auteur de plusieurs livres inédits (6) et que personne ne songera sans doute jamais à publier, jouissait alors d'une célébrité relative. 11 était probablement un des membres les plus lettrés d'un ordre qui ne se piquait guère de littérature, et un des étudiants les plus distingués du collège peu savant de Saint-Bernard de Paris. Il se hâta de répondre à l'appel de Thibaut. « Moi le plus petit des clercs et des élèves, » dit-il, « j'ai considéré vos prières comme un ordre, et j'of
(a) Thibaut IV a fait aussi plusieurs donations à l'abbaye de Ctairvaux, mais elles sont antérieures à son avènement au trône de Navarre (1635 bis, 1822, 2127, 2197), tandis que l'ouvrage dont nous parlons est postérieur à cet avènement.
(h) Le Songe de Pharaon est connu depuis longtemps (voir un article de M. Daunou dans l'Histoire littéraire de la France, XV11I, 593-395), mais la liste des autres productions de Jean de Limoges ne l'est que depuis la publication du savant Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Troyes , par M. Harràand (Catalogue, des manuscrits des Bibliothèques des départements, tome 11, p. 241, 242, 569, 608, 646-648).
» fre à Votre Sérénité ce petit présent. Je n'ai pas la » témérité de me croire la prudence de Platon, La » brillante imagination de Zénon, la faconde de Ci- » céron; mais j'ai confiance en celui qui ouvre les » lèvres des muets et qui donne de l'éloquence aux » langues les plus malhabiles. »
Son livre, divisé en dix-neuf lettres non compris la dédicace, est une amplification de rhétorique sur le récit biblique du Songe de Pharaon et de ses explications. « J'ai fait, » dit-il, « la narration du fameux » Songe de Pharaon, en y intercalant un commeno taire moral sur la discipline des rois : Pharaon y » est le modèle de tout roi curieux, l'Egypte de tout » royaume zélé, Joseph de tout conseiller vertueux; » et en mêlant à la trame de mon livre de petites » fleurs de rhétorique et de théologie, j'ai espéré » plaire à Votre Altesse. » Cet ouvrage a été publié deux fois. Le manuscrit original, couvert de ratures nombreuses, a été conservé à la bibliothèque de Clairvaux jusqu'à la Révolution, et il se trouve aujourd'hui dans celle de Troyes, sous le n° 4534. En outre, la bibliothèque de Clairvaux en avait une copie exécutée au xine siècle avec beaucoup de soin, et ornée de ces lettres dorées et peintes qui, aux termes des règlements cisterciens, ne devaient jamais décorer les livres à l'usage de cet ordre. De Clairvaux, ce manuscrit est passé, comme le premier, à la bibliothèque de Troyes, où il porte le n° 556. A l'intention de qui a-t-il été écrit et peint? Serait-il l'exemplaire destiné à Thibaut V, et la mort prématurée de ce prince aurait -elle été l'obstacle qui aurait empêché les moines de Clairvaux d'offrir à leur protecteur ce petit chef-d'œuvre
de calligraphie? C'est une hypothèse que nous livrons à l'appréciation du lecteur.
Outre cet ouvrage latin, dédié à Thibaut V, nous avons une lettre aussi en latin adressée par Adam, abbé de Perseigne. à Blanche de Navarre. Elle accompagnait un volume de sermons composés égale- ■/^U^< ment en lalin par ce prélat. Mais, par cette lettre,
Zc Yc< % °n VOit qu il suPPosait que Blanche aurait besoin à "^^jd'une traduction (a).
Si Blanche ne connaissait' pas à fond la langue la-
& tine, il est probable que Marie de France, qui gou-
verna la Champagne de 1181 à 1186 et de 1190 à
1198, n'en savait pas beaucoup plus. On conserve
^M^iMf à la bibliothèque impériale (mss. fr. 42456, 12457),
M ^&<uCip*v«4 une traduction de la Genèse faite par son ordre en
UUp* eé^f vers lançais. L'auteur nous apprend qu'il com-*
0j*c**mJL menÇa SOn ouvraSe en 1192> et qu'il ne !e termina qu'après la mort de Marie. On remarque dans le préambule et dans l'épilogue plusieurs vers à l'éloge de celte princesse, de son mari et de son fils. En voici quelques-uns sur Henri Ier, fondateur de Saint- Etienne de Troyes :
C'est li bons cuens, ki tans biens fist, Ke l'onor saint Estiévene assist, Riche église et bien provendée Dont la terre est tole amendée.
De ce fist il à Deu prosent, Car ses cors i gist en présent.
En voici d'autres sur Henri II, qui, après la retraite de Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-
(o) Voir plus haut , p. 197.
Lion, resta en Orient pour garder la Terre-Sainte, et sur sa mère, qui gouverna la Champagne en son absence :
Li proux cuens Henri li gentilz, Ki en toz biens ert ententilz, Remest là, quant cil lo laissièrent Ki del tôt lo pris abaissièrent (a).
Mais li suens en est hait montez :
Grant honors i a la contez De la prouesce à tel segnor.
Ele ne puet avoir gregnor K'il remest tos solz en la terre Por maintenir la mortel guerre.
De ce mult le réconforta
La prouz mère ki le porta.
Sovent en fu dolente et lié,
Conforté et desconselhié :
Dolente qu'ele ne le véoit
(Ce qu'a son cuer plus li séoit),
Et lié sens duel, senz envie
Des grans biens c'on disoit de lui.
Bien séoit telz tîlz à tel mère.
A li (elle) doivent prendre exemplaire Totes les dames ki or vivent.
Bien garda la terre et maintint, Ne rien de quankes a mains tint.
Ne perdi, tant fu graciouse Et sage et prouz et coragouse !
À Meaz regist la gentils dame.
(a) Allusion au blâme qui fut alors généralement infligé à Philippe-Auguste et aux compagnons de sa retraite.
ki
Ele fu suer à II haus rois.
Des Maries n'i ot que trois, Mais ele pot estre la quarte Après la soror sainte Marthe.
On trouve encore, à la bibliothèque impériale, ia traduction d'un autre texte biblique faite sur l'invitation de Marie. Ce texte est le psaume Eructavit. L'auteur de la traduction, ou plutôt de la paraphrase, car on y compte plus de 3,000 vers, nous dit lui-même qu'il écrit pour la dame de Champagne, et que cette dame de Champagne est sœur du roi de France. On sait que Marie de France était sœur de Philippe-Auguste.
Une chançon que David fisl, Gui notre sires an cuer mist, Dira ma dame de Champaigne Celi cui dame Diex ansaigne.
La gentil suer le roi de France Racordez nos nostre créance. .
Panssez, dame, de bien amer, De servir et de reclamer Celui qui la foi nos espire Où vostre gentis cors se mire (a).
Ces deux ouvrages ne sfcnt pas les seuls qui aient été composés pour Marie de France. Elle ne demanda pas seulement à la poésie française naissante un enseignement pieux comme celui de la Genèse
(a) Bibl. Imp., ms. fr. 2094, ancien 7956 2 , fos 172-204 (notamment P 194), cf. ms. fr. 1747, ancien 7694, f°s 85-98, et Tarbé, Poètes de Champagne antérieurs au siècle de François Ier,
p. XXXVII-XXXVIII.
ou des psaumes, elle eut aussi recours à elle comme moyen de récréation et de passe-temps.
On croit qu'elle prit intérêt aux chansons du fameux Quènes ou Gonon de Béthune qui, dit-on, aurait écrit pour elle ces vers :
Chançon legière à entendra Ferai que bien m'est mestiers Que chascun le puist aprendre, Et qu'on le chant volentiers ; Ne par autre messagiers N'iert ja ma dolor mostrée A la millor qui soit née (a).
Dans tous les cas, un échec de Quènes à la cour de France fut surtout sensible à ce poète, parce que Marie était présente :
Por cou j'ai mis mon chanter en défois (défaut) Que mon langage ont blasmé li François, Et mes ehançons, oyant les Champenois Et la contesse encorr, dont plus me poise (b).
On doit sans doute reconnaître aussi Marie dans la comtesse de Brie qui commanda une chanson à Aubin ou Auboin de Sézanne. Cette pièce commence ainsi :
(a) Le Romancero françois, p. 81.
(6) Le Romancero françois, p. 83. Sur Quènes de Béthune, voir Le Romancero françois, p. 77-110, et l'Histoire littéraire, XVIII, 845-848. Ce personnage ayant vécu de 1150 à 1224, et n'étant qu'en 1202 parti pour la croisade, on pourrait se demander si la comtesse de Champagne chantée lui ne serait pas Blanche de Navarre qui régna à partir de l'année 1199, aussi bien que Marie
Bien Guidai toute ma vie Joie et chansons oublier;
Mais la comtesse de Brie Cui commans je nos véer. M'a commandé à chanter (o).
Enfin,, ce fut sur l'invitation de Marie que Chrétien de Troyes composa le Roman de la Charrette.
Puisque ma dame de Champaigne Vielt que romans à faire anpraigne, Je l'anprendrai moult volenliers Corne cil qui est suens antiers (b).
de France, H 64-1198; mais il y a plus de probabilité pour Marie de France.
(a) Ce que nous disons d'Auboin de Sézanne peut donner lieu à deux objections, la première est que Marie de France ne porta jamais le titre de comtesse de Brie, et se fit toujours qualifier de comtesse de Troyes. Blanche de Navarre suivit cet exemple. La première comtesse de Champagne qui se soit dite comtesse de Brie est probablement Gertrude de Dabo , 1220-1222 , et même nous n'avons pas de preuve formelle de l'emploi de cette qualification avant Agnès de Beaujeu, qui se donne le titre de comtesse palatine de Champagne et de Brie dans un acte de juin 1226 (1719). Thibaut IV, mari de Gertrude et d'Agnès, est le premier de nos comtes qui ait substitué au titre de comte palatin de Troyes celui de comte palatin de Champagne et de Brie. Cependant , il se peut qu'on ait donné à quelques-unes de nos comtesses un titre qu'elles ne prenaient pas encore elles-mêmes ; la chose est certaine pour Blanche de Navarre; elle est possible pour Marie de France. — Une autre difficulté a été soulevée par M. Tarbé, qui, dans son livre intitulé : Les Chansonniers de Champagne, p. xiv-xv, se prétend fondé à donner Gasse Brûlé pour l'auteur de cette chanson (voir aussi le même volume, p. 45-46, où la pièce est imprimée. — Nous suivons l'opinion de M. Paulin Paris : le Romancero françois, p. 125 et suivantes; Histoire littéraire, XXIII, 528-529; Les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, VI, 67.
(b) Histoire littéraire de la France, XV, 253. Ce roman a été publié par M. Tarbé.
Le Roman de la Charrette, comme la plupart des autres œuvres de Chrétien de Troyes, appartient au cycle de la Table Ronde.
On sait que ces romans, comme les chansons de geste, ont pour objet le récit d'événements qui, bien que fictifs, étaient alors considérés comme vrais par le public. Quoique ce genre de littérature ait été fort cultivé en France du xne au xiv" siècle, et que Chrétien de Troyes y ait acquis une grande célébrité, il fut rarement adopté par les écrivains champenois, et, à côté de Chrétien de Troyes, le seul romancier que la Champagne puisse revendiquer paraît être Bertrand de Bar-sur-Aube. Bertrand se nomme luimême dans ces vers :
Ce fu en mai qu'il fait chaut et seri, Ke Verbe est vers et rosier sont flori, A Bar-sor-Aube, un chastel signori, Lai cist Bertrans en un vergier flori Uns gentis clers qui ceste chanson fist.
Le poème de Bertrand de Bar-sur-Aube a pour objet l'histoire de Girard de Viane. Il appartient au cycle carlovingien. M. Paulin Paris en a donné l'analyse dans V Histoire littéraire de la France (a). Dès 1829, M. I. Bekker en a fait paraître A, 060 vers en tête du Férabras provençal (6). Il a été depuis édité par M. Tarbé, et il doit faire partie de la collection des chansons de geste du cycle carlovingien qui se publie aux frais de l'Etat, sous la savante direction de M. Guessard.
(a) Tome XXII, p. 448-460.
(b) Dans les Mémoires de l'Académie de Berlin.
Ces longues compositions poétiques qui, malgré de grandes beautés et l'incontestable talent de nombre de leurs auteurs, devaient bientôt passer de mode, et qui, tombées dans le domaine de la littérature populaire, furent tant de fois depuis imprimées et réimprimées par les presses de Troyes, ne semblent pas avoir été au moyen-âge dans le génie champenois. Après l'honneur qu'a eu la Champagne d'être la patrie du fameux romancier Chrétien de Troyes, les deux faits les plus saillants de l'histoire littéraire de cette province dans le dernier siècle de son autonomie sont ceux-ci : elle a donné naissance au premier des chroniqueurs français, Geofroi de Villehardouin, et à l'historien de saint Louis, Jean de Joinville, tous deux prosateurs. Elle a été gouvernée, dans la personne de Thibaut IV, par le premier des chansonniers du temps.
Nous avons fait avec détail l'histoire de Geofroi de Villehardouin (a) jusqu'à son départ pour la croisade. Quand il se mit en route pour cette expédition
(a) Voir plus haut, p. 513 et suivantes. Nous ajouterons ici une observation : Geofroi de Villehardouin, après s'être établi en Orient, conserva le titre de maréchal de Champagne , bien qu'il eût cessé d'en remplir les fonctions ; ce fait résulte d'une charte de l'année 1 207 , dont nous avons en ce moment l'original sous les yeux. Cependant, le cartulaire de Saint -Loup de Troyes, qui appartient à M. de la Porte, document du xme siècle, contient deux fois, fos 67 v° et 87 v°, la copie d'une charte datée d'avril 1202 et où Geofroi, sur le point de partir pour la croisade, se qualifie d'ancien maréchal de Champagne, marescallus quondam Campante. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer cette contradiction; toutefois, le maréchal Odard d'Aulnay nous donne l'exemple d'un fait analogue (voir plus plus haut, p. 512).
célèbre, i! vivait depuis dix-sept ans à la cour de Champagne. La langue dans laquelle il écrivit son immortel ouvrage est celle qu'il avait parlée avec Marie de France, Henri ÎI, Thibaut III et Blanche de Navarre.
Lorsque Joinville prit la plume, la période dont nous faisons l'histoire était depuis longtemps terminée. Mais survivant à ses contemporains et vivant dans une génération qui n'était pas la sienne, Joinville fixait sur le parchemin les souvenirs de sa jeunesse et de son âge mûr, du temps de Thibaut IV et de Thibaut V, au service desquels il avait été attaché comme sénéchal et avec lesquels il s'était tant de fois entretenu (a).
Le lecteur lira avec intérêt le parallèle de ces deux écrivains dû à la plume de M. Paulin Paris.
« Le sire de Joinville... est naïf et loyal; il sait bien tout ce qu'il raconte, et il raconte tout ce qu'il sait sans trop d'ordre et sans aucune espèce d'art. Passionné pour tout ce qu'il y a de bon, de grand, de religieux dans les personnages qu'il a connus, il ne remonte pas à la cause des entreprises, il n'en discute pas les moyens d'exécution... Il est facile de reconnaître que le bon sénéchal avait reçu de la nature les vertus du chevalier plutôt que les talents de
(a) Voir plus haut, pages 488 -489. On a de Joinville, outre la fameuse Histoire de saint Louis, une profession de foi sur laquelle ou peut consulter la Dissertation sur le Credo de Joinville, publiée par M. Didot dans son édition des Mémoires de Jean, sire de Joinville, p. CL-Ciyxvn. Voir aussi dans le même volume, p. clxviitclxxxix, le, travail de M. Paulin Paris, intitulé : Nouvelles recherches sur les manuscrits du sire de Joinville.
l'écrivain. Cependant tout nous charme aujourd'hui dans son style, les défauts aussi bien que les qualités : comment un digne serviteur de saint Louis, nous racontant la larme encore dans les yeux tout ce que son cœur avait gardé du saint roi, aurait-il pu ne pas nous intéresser!... Bien des critiques, en plaçant Joinville en regard de Vijlehardouin, ont cru devoir accorder sur tous les poinls l'avantage au premier. Nous sommes d'un avis entièrement opposé; car le reçit de Villehardouin nous semble une œuvre réellement digne des plus beaux morceaux historiques de l'antiquité grecque et romaine. Jamais homme de guerre et de conseil n'écrivit avec plus de précision, de clarté, d'intérêt et de sincérité la relation d'une grande conquête et de tous ses résultats. Chez lui, pas un mot, pas une pensée que le goût le plus délicat ou la raison la plus haute ne doive avouer (a). »
A la suite de ces beaux livres, nous pouvons placer un ouvrage du même genre qui, sans avoir atteint la même célébrité, fait certainement aussi grand honneur à la province qui l'a produit : c'est La Chronique de Rains. Elle n'a pas la valeur historique de La conquesle de Constanlinoble, et de La vie de saint Louis. Bien du faux s'y mêle au vrai : le goût des anecdotes populaires la rend quelquefois un peu frivole; mais à côté de ces taches, que de verve, et souvent que de grandeur! Les chroniques monastiques sont plus savantes, mais d'ordinaire manquent
(a) P. Paris, De la conquesle de Constanlinoble . introduction,