CHAPITRE II
Hugues était fils de Thibaut, troisième du nom comme comte de Blois, premier du nom comme comte de Champagne, et d'Alix de Valois, seconde femme de ce haut baron ; il semble avoir été le second ou le troisième enfant né de cette union (!); il était le troisième ou le quatrième fils de Thibaut, qui avait eu d'un premier mariage Etienne-Henri, comte de Blois. Il ne paraît avoir joué sous son père aucun rôle important, il était alors probablement trop jeune. Nous n'avons rencontré qu'une fois son
(1) Nous croyons qu'Eudes était le fils aîné d'Alix. En effet, Eudes assista en 1081 au concile de Meaux (voir notre tome I, p. 497, et Ann. Bened.t\, 642); en 1082, il joint son consentement à celui de son père, de sa mère et de son frère Etienne-Henri dans une charte d'Ebles de Roucy et d'André de Ramerupt (Toussaints Duplessis, Hist. de l'église de Meaux, pr., p. 11-12). Vers la même époque, il est vrai, Hugues est témoin dans une charte avec son père, son frère Etienne-Henri et sa mère (1077-1081, voir notre tome 1, p. 495), mais son nom est suivi de cette mention qu'il était alors enfant; de plus, il n'y donne aucun consentement. Resterait une question a examiner, ce serait de savoir qui de Hugues et de Philippe, son frère, était l'aîné? Il y a lieu de penser que c'était Philippe, élu éveque de Châlons en 1093, sacré en 1095.
nom dans les documents contemporains de Thibaut, c'est dans une charte de Fulcoiïdus, abbé de Saint-Faron de Meaux. Cette charte, qui n'est point datée, a été rédigée de 1077 à 1081 ; au bas, le scribe a mis les noms des principaux personnages présents : « seing du comte Thibaut ; seing de son fils le comte » Etienne; seing de la comtesse, » et enfin, « seing » de son fils Hugues qui alors était enfant. »
Rien ne nous indique qu'après la mort de son pére il ait eu une part dans la succession; il y a tout lieu de penser qu'il était alors mineur (1) ; que, par conséquent, il était, d'après les régies du droit féodal, incapable de tenir un fief. Une petite partie de la succession paternelle fut assignée à son frère Eudes, et Etienne-Henri prit le reste, à charge de donner une portion convenable à Hugues, quand ce jeune homme aurait atteint sa majorité. Sur les entrefaites, Eudes mourut sans laisser d'enfant; l'héritage d'Eudes, c'est-à-dire le comté de Troyes, fut la part que Hugues, enfin majeur, reçut de son frère Etienne- Henri (2). Il y joignit plus tard les comtés de Bar-
il) Nous supposons que Hugues naquit vers l'année 1077; il aurait eu quatre ans en 1081, et ce serait alors que, dans la charte "de Fulcoùdus, déjà citée, publiée dans notre tome I, p. 494-495, on l'aurait qualifié d'enfant : tune puer erat; il aurait eu douze ou treize ans à la mort de son père, à la fin de l'année 1089, ou dans le courant de l'année 1090 ; il n'aurait atteint sa quatorzième année, c'est-à-dire sa majorité, qu'en 1091 , et il aurait eu quarante-huit ans au commencement de l'année 1125, où, comme nous le verrons plus loin, il pensait que sa femme le trouvait trop vieux.
(2) Hi$t. Francicœ fragm., ap. D. Bouquet, XII, 1, A; Hugo Floriacensis, De modernis Francorum regïbus, ibid., 797E-798A.
sur-Aube et de Vitry qui appartenaient à sa mére(l), et le douaire qu'elle avait eu de son défunt époux, le comte Thibaut, notamment Epernay(2). Sa mère n'avait pas d'autres héritiers que lui et que son frère Philippe; et Philippe étant mort en 1100, Hugues réunit sur une seule tête toute la succession maternelle. Cependant ces trois comtés ensemble ne lui donnaient qu'un rang secondaire dans le baronnage français, et sa puissance était bien peu de chose auprès de celle de son frère Etienne-Henri, comte de Blois, de Chartres, de Sancerre, de Meaux, et suzerain du reste de l'hérédité paternelle. Quelquefois même à cette époque, où par le fait de l'organisation féodale la terre exerçait sur l'homme une domination si
(1) Il est inutile d'énumérer ici les chartes dans lesquelles Hugues prend le titre de comte de Troyes ; nous rappellerons seulement une charte de l'abbaye de Molesme de l'année 1097, où, après avoir parlé du ■ comte Eudes, fils du comte Thibaut, • on parle de « son frère qui avait succédé à sa seigneurie, c'est-à-dire le comte ■ Hugues. • Quant au titre de comte de Bar, Hugues le prend dans une charte de l'année 1101 qui a été publiée par Chifflet (S. Bernardi g en us illustre assertum, p. 537-538) et par Blampignon {Histoire de sainte Germaine, p. 202) ; il se donne celui de comte de Vitry en 1116 dans une charte de l'abbaye deTioisfontaines (Bibl. Imp., Coll. de Champagtie, t. 136, p. 217-218; Gall. Ckritt., X, inslr., col. 161).
(2) Bibliothèque impériale, Collection de Champagne t. 135, p. 270, charte de l'année 1114, contenant une donation faite par Hugues,aptt<i Sparnacum castrum, quodjurequietopossidebat, quia Ade mairis $uœ dote fuerat. En droit coutumier, il était de règle que les enfants héritaient du douaire de leur mère. Cette maxime, qui se maintint jusqu'au code civil (Voir Guyot, Répertoire, éd. de 1784, t. VI, p. 336-343), avait de l'importance notamment quand il y avait des enfants de plusieurs lits comme dans l'espèce.
poissante, on voyait un chevalier d'une capacité hors ligne s* élever par les forces seules de son intelligence au-dessus du rang où le plaçait l'importance de son fief ; mais Hugues n'avait qu'une capacité médiocre; il n'était pas de ces hommes qui, devinant l'avenir et la direction que prendra l'opinion publique, savent précéder cette opinion et se mettre à la tête des mouvements populaires pour les diriger au lieu d'être entraînés par eux : la première croisade se fit sans lui.
Les occupations auxquelles il employa les premières années de son règne n'eurent rien de saillant. C'est en i093 que nous le voyons paraître pour la première fois et agir en qualité de comte; il fait, de concert avec sa mère et son frère Philippe, une donation à l'abbaye de Saint-Oyand. autrement dite Saint-Claude, dans le Jura. Cette abbaye est fort éloignée de Troyes, mais elle possédait déjà plusieurs prieurés dans les environs de Bar-sur- Aube. Les comtes de Bar-sur- Aube, prédécesseurs de Hugues, lui avaient fait de nombreuses libéralités; seize ans auparavant, saint Simon, l'un de ces comtes et proche parent de la comtesse Alix, y avait embrassé l'état monastique (i). Les moines de Saint- Oyand voulurent fonder en Champagne un nouveau prieuré, ils envoyèrent une colonie à Sermaize (2). Hugues, de concert avec sa mère et son frère, leur donna une grande étendue de terrain près de Ser-
(1) Voir notre Histoire de Bar-sur- Aube, p. xix, 68-69, 134- 135. Voir aussi Bolland, septembre, VIII, Commentaire sur la vie de saint Simon.
(2) Marne, arr. de Vitry-le-Français, cant. de Thiéblemont.
maize,et la justice de ce village. Sermaize dépendait du comté de Vilry (i).
Peu de temps après cette donation, Hugues se maria; il épousa Constance, fille du roi de France, Philippe l",et deBerte de Hollande, femme légitime de ce prince, qui vivait alors dans un concubinage adultérin avec Bertrade, femme de Foulques-Réchin, comte d'Anjou (2). Constance reçut de son père, en mariage, Attigny, cette ancienne résidence des rois Francs (3). Vers la môme époque, Philippe, frère de Hugues, déjà élu évôque de Chàlons-sur-Marne, fut
(1) Il existe aux Archives de l'Empire, J 201, n° 61, une copie informe de la donation de Hugues; cette copie date du xnr9 siècle. Des copies plus récentes se trouvent à la Bibliothèque Impériale, Cinq cents de Colberl, Registrum principum, I, 1l7r°-H8 v°, III, 243v-244r°, et Coll. de Cliamp, t. 136, p. 7. Elle a été imprimée dans Chifflet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 538-539, dans Brussel, p. 818, note, et dans notre Histoire des Comtes de Champagne, t. I, p. 509. Le meilleur texte se trouvait probablement dans le Liber principum de la Chambre des Comptes, !*• 81 et 4-70. Voir aussi sur cette donation Bolland, septembre, VIII, 734, et Gall. Christ., nov., IV, 248 A.
(2) Bcrnardus Guido, De Origine reg. Franc, ap. D. Bouquet, XII, 230 B; Abrégé de l'histoire des rois de France, ibid., 228 E ; Orderic Vital, édition Le Prévost, IV, 213, et D. Bouquet, XII, 697 B. — Ce mariage eut lieu en 1095 au plus tard, puisque, dans un acte du 28 octobre 1095, Constance figure comme femme de Hugues (D. Bouquet, XIV, 90 C). Il n'est pas probable que Hugues fût marié en 1093, puisqu'il n'est pas question de sa femme dans sa donation à l'abbaye de Saint-Oy and. Hugues, d'après nos calculs, devait avoir environ seize ans en 1093, et dix-huit en 1095 ; on sait qu'on se mariait souvent fort jeune à cette époque.
(3) Voir la charte de fondation du prieuré de Saint- Vauxbourg; il en sera question plus bas, p. 81.
sacré à Reims (1) par l'archevêque de cette ville, assisté des évôques de Térouane et d'Amiens.
Peu après cette cérémonie, il s'en fil, à l'abbaye d'Hautvilliers (2), une autre qui attira un grand concours. On conservait dans cette abbaye les reliques de sainte Hélène, ou du moins des reliques que la tradition attribuait à cette illustre impératrice. Pour donner plus d'importance au culte dont ces vénérables débris étaient l'objet, l'abbé avait résolu de les placer prés de l'abbaye sur une haute montagne appelée Montiscola, où sans doute une église devait être élevée sous l'invocation de la sainte. Un jour fut fixé pour cette cérémonie plusieurs mois à l'avance, ce devait être le 28 octobre, jour de la fête des saints Simon et Jude. Les moines désiraient qu'elle eût lieu au milieu du plus grand concours possible; ils recoururent aux moyens de publicité qui étaient à leur disposition. L'abbé se rendit d'abord au sacre de l'évêque Philippe, et y fit l'annonce de la belle fête religieuse qu'il allait donner; puis il alla renouveler cette annonce dans une grande assemblée qui se tint au mois de juin de cette année, dans un petit village du diocèse de Soissons, au Mont-Notre- Dame (3). A cette assemblée se trouvaient les archevêques de Reims, de Tours et de Sens, avec un
(1) Son élection avait eu lieu en 1093 (Albéric, ap. D. Bouquet, XIII, 687 B ; voir aussi notre tome I, p. 509). Son sacre eut lieu en 1095, avant le 28 octobre, Libellus Notcheri abbatis Altivillarensis, ap. D. Bouquet, XIV, 89-90.
(2) Marne, arr. de Reims, cant. d'Ay.
(3) Aisne, arr. de Soissons, cant. de Braine. — D. Bouquet, XII, 89 D et «.
grand nombre de leurs suffragants et des abbés de leurs provinces, fort occupés de la grande affaire du temps , de l'union du roi avec Bertrade, et de l'excommunication dont il était menacé par le pape; mais ce n'était pas le sujet des préoccupations de l'abbé d'Hautvilliers. Enfin le grand jour arriva, les moines avaient fait construire sur la montagne une immense salle en bois pour abriter les nombreux membres du clergé et de l'aristocratie féodale qu'ils attendaient; mais il n'y vint que deux évêques, cinq abbés, et en fait de « puissances séculières » Constance, femme de Hugues, accompagnée de son beau-frère et de sa belle-sœur, c'est-à-dire, d'Etienne-Henri, comte, et d'Adèle, comtesse de Blois ; les autres assistants n'appartenaient qu'aux rangs inférieurs de la société. La cérémonie finie, Etienne pria l'abbé de lui dire ce qu'il désirait pour son église. L'abbé demanda l'institution d'une foire. Etienne, après avoir, conformément aux règles de la politesse féodale, demandé l'avis de Constance, décida qu'il y aurait une foire dans ce lieu tous les vendredis (!).
Pendant qu'Etienne-Henri et Constance prenaient tranquillement part à cette fête, une vive agitation régnait dans le plus grand nombre des esprits, le pape Urbain II parcourait le raidi de la France (2); il y cherchait un point d'appui contre l'empereur
(1) Libellas Notcheri abbatis Altivillareruis , ap. D. Bouquet, XIV, 89-90.
(2) Urbain II séjourna en France un an, du commencement d'août 1095 au commencement d'août 1096. Sur son itinéraire, voir Jaffé, Regesta pontificum romanorum, 465-470.
— 70 — [uwft-ioae.] Henri IV, qui, malgré les énergiques efforts de Grégoire VU et des successeurs de ce grand pape, ne cessait de refuser à l'église des libertés toujours promises et toujours violées. Sourd aux prières de l'adultère Philippe, il renouvelait la sentence d'excommunication déjà portée contre ce prince, et ne craignait pas, en remplissant un devoir, de s'attirer encore la haine d'un nouveau souverain ; enfin, il donnait le signal de la première croisade (4). Etienne- Henri fut un des barons qui prirent les armes à la voix du pontife; son nom est mêlé aux événements de l'expédition mémorable à jamais qui fonda, au centre de la puissance musulmane, le petit royaume de Jérusalem. Si le comte de Blois eut un moment de faiblesse au milieu des péripéties de cette longue lutte, il lava sa honte dans son sang; il sut, comme son aïeul Eudes, mourir sur un champ de bataille, et ce ne fut pas à la satisfaction d'un mesquin égoïsme, ce fut à la cause immortelle du nom chrétien qu'il sacrifia sa vie.
Pendant ce temps, l'existence de Hugues était plus prosaïque. L'abbaye de Saint- Vannes de Verdun avait un prieuré dans le diocèse de Chàlons-sur- Marne. Les habitants chassèrent les moines, qui s'en plaignirent au pape. Le pape chargea l'évôque diocésain Philippe et le comte Hugues de remettre les moines en possession; sa lettre est adressée à Philippe : « Nous prions votre frère le comte Hugues, » dit-il, a priez-le aussi vous-même, de donner pour » le salut de son âme son appui et sa protection à
(1) Au concile de Clermont, mois de novembre 1095.
» ce monastère, et de contraindre, par le bras de sa » puissance, les spoliateurs à réparation (1). »
La môme année, Hugues se rendit à une assemblée d'évêques et de barons qui se tint à Reims; on y comptait cinq pontifes : Manassès, archevêque de Reims, et les évêques Philippe, de Chàlons-sur- Marne; Lambert, d'Arras; Hugues, de Soissons; Elinand, de Laon. Le plus important des barons qui s'y trouvaient était Robert II, comte de Flandre, qui avait été récemment invité, par une lettre personnelle de l'empereur Alexis, à venir combattre les Musulmans, et qui allait partir pour la première croisade d'où il devait rapporter le titre de Jérosolymitain; on remarquait ensuite Hugues, comte de Réthel ; Dudon, vicomte de Mareuil ; Erlaud, vidame de Reims. Nous connaissons une des affaires qui fut traitée dans cette réunion. Un certain Gui se disait avoué de l'abbaye de Saint-Basle, et ses prétentions avaient été reconnues par Hugues et par son frère Philippe. L'abbé réclamait. Des avoueries, qui avaient été dans l'origine des institutions protectrices, étaient devenues onéreuses aux établissements qui en étaient l'objet. L'avoué d'une abbaye devait prendre en mains les droits de cette abbaye, et les soutenir comme les siens propres par les armes dans la guerre, par la parole en justice; c'était même lui qui, le cas échéant, devait se battre en duel pour la défense de l'abbaye : en compensation de ces charges, il avait certains avantages pécuniaires. Pen-
(i) Cette lettre est datée d'Angers et du 10 février. Elle est de l'année 1096. GalL Christ., X, Instr., 158; D. Bonquet, XIV, 719 AB.
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dant les désordres du x* siècle, l'avoué rendait aux moines de trop grands services pour qu'ils fussent fondés à trouver trop lourdes les charges qui en étaient la compensation ; mais quand l'état des choses se régularisa, que la puissance croissante du roi et des grands barons commença à réduire l'influence des seigneurs de second ordre, une foule d'avoués, pris dans cette dernière classe de l'aristocratie, devinrent des protecteurs inutiles, et la rénumération qui leur avait été accordée n'eut plus de raison d'être. Ainsi, l'abbé deSaint-Basle donnait un des premiers le signal de cette protestation séculaire contre les privilèges féodaux, qui se termina en 1789, sur les bancs de l'assemblée constituante. Déjà, dans une réunion qui avait eu lieu à Ghàlons, Hugues et Philippe avaient accueilli sa plainte, et Gui renoncé volontairement à ses droits; on lut dans l'assemblée de Reims la charte rédigée en conséquence, et Hugues traça une croix au bas de cette pièce (1).
L'année suivante, Hugues alla célébrer la fête de Pâques à l'abbaye de Molesme, et il y tint sa cour. Dans le monde féodal, les fêtes de l'église n'avaient pas seulement un caractère religieux, elles étaient aussi politiques : le haut baron ne les célébrait pas seul, ses vassaux venaient se réunir à lui pour prier; et, après la prière, après les affaires de Dieu, venaient les affaires du monde, sérieuses d'abord, légères quelquefois ensuite. Les grandes abbayes bénédictines semblaient créées exprès pour tenir ces assem-
(1) Mabillon, De rc diplomatica, 589-590. Cette charte est datée de l'année 1096, sans indication de jour ni de mois.
blées ; on y pouvait prier sans trouble, on y trouvait une excellente hospitalité, et grâce au droit de gîte, celte hospitalité ne coûtait souvent rien. Le tumulte des chiens, des chevaux, des valets, des éperviers, ne s'accommodait guère avec l'austérité de la règle de saint Benoit, et troublait un peu trop parfois le silence d'un lieu consacré à la prière et à la méditation. Quelques moines zélés protestaient ; mais le plus grand nombre acceptait, sans trop se plaindre, une petite distraction. La tenue des cours féodales dans les abbayes bénédictines fut un des abus contre lesquels protestèrent les réformateurs cisterciens; ils firent défense d'en tenir jamais dans les abbayes qu'ils fondèrent; on était moins sévère à Molesme.
Nous n'avons pas la liste complète des personnes qui composaient la cour de Hugues à Molesme, lors de la fête de Pâques 1097 ; nous savons seulement que son sénéchal Gosbert-le-Roux, l'évôque de Chàlons-sur-Marne, Gui de Vignory, et Dudon, vidame de Châlons-sur- Marne, y étaient présents. Fort content de l'accueil des moines, Hugues voulut leur témoigner sa reconnaissance : il transféra leur prieuré de Saint-Thibaut (1) au château d'Isle (2), et leur donna l'église Saint-Pierre de ce lieu, sa propre maison d'habitation à Isle, composée d'une chambre à coucher et d'une grande salle qui servait de salon et de tribunal, deux moulins, le four banal,
(1) Saint-Thibaut, Aube, arr. de Troyes, cant. de Bouilly.
(2) Isle, aujourd'hui Isle-Aumont, Aube, arr. de Troyes, cant. de Bouilly.
la pécbc de la Mogne (1) avec un pêcheur par-dessus le marché, les étrangers ou aubains qui pourraient venir s'établir à Montabert (2), une grande étendue de terre sur les deux rives de la voie romaine (3) qui longe la Seine (6). Il confirma en même temps la donation d'un pré, faite par son frère Eudes à la môme abbaye, pour le prieuré de Saint-Quentin de Troyes ; a6n de rendre le présent plus complet, il donna en outre aux moines un jardinier, sa femme et sa postérité, chargés de garder à perpétuité le pré en question. De retour à Troyes, Hugues pria sa femme de rati6er et la confirmation de la donation faite par Eudes et la donation du jardinier. Constance se trouvait alors dans la chambre d'un certain Gautier de Beauvais, elle déclara devant témoins qu'elle accordait son consentement, et pour donner à ce consentement plus de solennité, elle envoya un chevalier déposer symboliquement un denier sur l'autel de Saint-Quentin (5).
On peut rapporter au môme temps à peu près une autre donation faite par Hugues à la môme abbaye. Il se trouvait avec sa « très-noble épouse » Constance, dans son château de Bar sur-Aube, quand il lui vint en idée de faire présent à cette abbaye des
(1) Affluent de la Seine, rive gauche.
(2) Montabert, Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny,com. de Monta ulin.
(3) Près du hameau de Chemin, Aube, arr. et cant. de Barsur-Seine, corn, de Vaudes.
(4) Archives la Côte-d'Or, deuxième Cartulaire de Molesroe, f 86 v, 87 i*.
(5) Voir notre tomel, p. 514-515.
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droits qu'il dvait à Bar, sur la vente du sel ; il fit venir trois dignitaires de ce monastère, le prieur, le chambrier (ou trésorier) et l'aumônier, et en présence d'un certain nombre de ses barons, il leur fit tradition (i).
Vers la môme époque, Hugues, de concert avec sa femme et son frère Philippe, renonça, en faveur de l'abbaye de Saint-Loup de Troyes, à tous les droils qu'il avait sur le village de Rouilly-Saint- Loup (2); il y mit deux conditions. D'abord tout laboureur domicilié dans la seigneurie de Rouillv- Saint-Loup, et cultivant avec un bœuf ou davantage, devait chaque année, le jour de la Saint-André, donner au comte un cochon de lait ou la valeur en argent, c'est-à-dire deux sous : ces deux sous équivalaient intrinsèquement environ deux francs de notre monnaie, et avaient un pouvoir égal à dix ou douze francs (3) ; les propriétaires domiciliés hors de la seigneurie, et ceux qui n'avaient point de bœufs, ne devaient donner qu'un cochon pour deux, ou ne payer qu'un sou chacun. Le second droit que le comte se réservait était une redevance d'une poule par ménage ; seulement, au lieu de cette poule, chaque
(1) Archives de la Côte-d'Or, premier Cartulaire de Molcsme, p. 18. Philippe, évoque de Chàlons-sur-Marne, était un des témoins de cette charte: il est donc évident qu 'elle date, au plus tard, de l'année 1100.
(2) Rouilly-Saint-Loup, Aube, arr. de Troyes, cant. de Lusigny.
(3) On appelait ce cochon de lait fresinga. On a déjà vu, dans notre tome l'r, p. 401, un exemple où cette redevance est évaluée deux sous. Quant au nom de cette redevance, il n'y a qu'une légère différence d'orthographe entre les deux textes.
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ménage pouvait payer un denier, soit 0,17 centimes au pouvoir de 0,85 centimes ou i fr. 02 cent. (1). En reconnaissance, les moines s'engagèrent à célébrer à perpétuité, tous les lundis et tous les vendredis, la messe pour le salut du comte et de ses enfants (2).
Quelque temps après, Hugues se trouvait à Troyes, dans la grande salle de son château. Ce château, le plus ancien que nos comtes aient eu à Troyes, existait encore en partie il y a quelques années ; c'était une forteresse située à l'angle nord-ouest de la cité ; en plan , elle figurait un polygone irrégulier de forme presque circulaire ; les hautes murailles nues qui lui servaient d'enceinte lui donnaient l'air d'une prison, c'était même la destination qu'elle devait avoir plus tard, et cette prison était à son tour tellement incommode qu'on l'a démolie il y a quelques années. Une porte seule subsiste, et nous ne dirons pas que ce soit pour l'ornement de la ville de Troyes; elle peut donner une idée de ce qu'était l'édifice tout entier. Elle consiste en une sorte de tour haute de 9m, sur une largeur de 5", et une profondeur de 3Œ 60. La baie qui servait de passage aux
(t) Notre point de départ est que la livre aurait valu 20 f. 26 c, valeur de la livre tournois sous Philippe Auguste, comme l'a prouvé M. de Vailly, dans ses recherches sur le système monétaire de saint Louis. Nous admettons en outre que le pouvoir de l'argent était alors quintuple ou sextuple de ce qu'il est aujourd'hui.
(2) Cette charte a été imprimée incomplètement par Camuzat, Promptuarium, 0» 501 r°-302 r°. L'original existe encore dans les archives de l'Aube. Elle n'est pas datée, mais elle remonte au plus tard à l'année 1100, qui est celle de la mort de l'évôque Philippe. (Albéric, édition Leibnitz, II, 188.)
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voitures, aux cavaliers et aux piétons, a 2n 30 de haut et i" 70 de large; bien des voitures n'y pourraient passer, et trois grenadiers auraient beaucoup de peine à y entrer de front (1); aussi le second successeur de Hugues devait-il abandonner ce triste séjour pour se construire un palais plus digne de sa puissance (2), mais Hugues s'en contentait; Otton, abbé de Montiéramey, vint Py trouver le 7 mars 4100, et se fit donner par lui le village de Saint- Martin ês- Vignes (3).
Le 2i octobre suivant, Hugues rendit à l'abbé
(1) Nous apprenons que le Conseil municipal deTroyes, cédant au vœu des voisins, vient d'en ordonner la démolition. Ce mesquin et lugubre monument ne pouvait donner aux étrangers une haute idée de nos fameux Comtes de Champagne. Après avoir jeté bas tant d'édifices remarquables, on avait fait un triste choix en conservant celui-là.
(2) La contenance de ce château était d'environ 150 ares, environ le dixième de la contenance qu'avait alors la ville de Troyes. Ce château, malgré son abandon, resta toujours en théorie le centre de la puissance des comtes de Champagne : c'était lui qui était, à proprement parler, le château, castrum, de Troyes; c'était dans le donjon que, môme après la réunion à la couronne de France, se faisaient les hommages des vassaux du comté. Ce donjon était une tour carrée, dont le côté avait 9 mètres de long; sa hauteur était sans doute considérable, mais, il y a quelques années, les ruines qui en subsistaient et qui ont été démolies n'avaient plus que 10 mètres de haut. Voir sur cet ancien château, Arnauld, Voyage archéologique dans le département de l'Aube, p. 8-14.
(3) Cette charte a été imprimée en partie par Camuzat, Promptuarium, f° 280 r°. Elle se trouve en entier au cartulaire de Montiéramey, P 111, et dans la Coll. de Champ., t. 136, p. 200. Voir aussi Desguerrois , Saincteté chrétienne, f» 266 v°, et Gall. Christ., XH, 497 B.
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sa visite ; il se transporta à Montiéramey, et laissa en souvenir aux moines de nouvelles libéralités (1).
L'année suivante, il alla de nouveau célébrer la fôte de Pâques à Molesme; Constance, sa femme, raccompagnait, ainsi qu'un certain nombre de barons, Hugues, comte de Reynel, Hugues, comte de Ramerupt, un autre Hugues, sénéchal du duc de Bourgogne.. Notre comte et Constance donnèrent à l'abbaye la seigneurie de Rumilly-les-Vaudes, se réservant seulement l'usufruit de la moitié. Non contente de cette générosité faite en commun par elle et son mari, la comtesse voulut y en ajouter personnellement une autre, elle donna à l'abbaye quatre bœufs avec la terre qu'ils cultivaient, et la quantité de pré nécessaire pour les nourrir. Les moines, reconnaissants, promirent à Hugues et à Constance de faire pour eux à leur mort autant que pour un moine de l'abbaye; de plus ils s'engagèrent à nourrir à perpétuité deux pauvres à leur intention (2).
De Molesme, Hugues se rendit à Bar-sur-Aube. Près de cette ville, sur la montagne qui domine et qui porte le nom de sainte Germaine, se trouvait le château qui servait de chef-1ieu au comté de Bar-sur- Aube, et sur la môme montagne, un peu au-dessus du château, s'élevaient l'église prieurale et le monastère de Saint-Etienne et Sainte-Germaine, dépendances de l'abbaye de Saint-Oyand, depuis Saint- Claude, dans le Jura. Hugues confirma les donations précédemment faites à ce prieuré; de plus, il donna
(1) Chiâlet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 515.
(2) Archives de la C0te»d:0r, premier Cartulaire de Molesme, p. 14-15. D Achery, Spicilège, in4", IV, 237-239. •