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sciences. 11 dût être jurisconsulte aussi bien que théologien, grammairien et médecin, notaire et philosophe, scribe et mathématicien. Ce que nous demandons aujourd'hui au clergé, c'est la satisfaction de nos besoins religieux; telle est la fonction sociale en raison de laquelle il est constitué ; tel est le rôle dans lequel son action se concentre aujourd'hui. Ce rôle est assez élevé pour lui suffire, et des occupations aussi diverses, aussi mondaines, que celles du clergé du Moyen-Age, au lieu d'augmenter l'influence du prêtre, feraient disparaître le prestige sacré qui est le fondement de son autorité sainte.
Au ni* siècle on demandait au clergé des jugements en toute matière civile, des actes de vente, de donation, d'arbitrage, des pièces de théâtre et des acteurs. Il avait le monopole incontesté de l'enseignement public, il tenait le premier rang dans les conseils politiques des rois. Mais bientôt on vit peu à peu se constituer, en dehors du clergé, une magistrature, une classe de fonctionnaires destinés spécialement à la rédaction des actes ; l'enseignement, la littérature furent en grande partie sécularisés; le clergé perdit, une à une, les prérogatives qui avaient fait de lui le premier corps politique de l'Etat. La religion y a* gagné l'exclusion des hommes que des ambitions, ou simplement des goûts, étrangers à elle, introduisaient dans les rangs de ses ministres. Maintenant l'homme qui revêt ses insignes lui appartient tout entier. Cependant lorsque la société a dépouillé les apparences sacrées dont elle couvrait tant d'actes profanes, des esprits superficiels ont cru devoir expliquer cette révolution par l'affaiblissement du sentiment religieux. La vraie cause, c'était le progrès
analytique de la société. L'autorité politique s'estelle affaiblie en se séparant, sous le nom de royauté, du droit de propriété foncière confondu avec elle par l'organisation féodale? Le souverain s' est-il amoindri en déléguant à une magistrature inamovible le droit de rendre la justice, et en multipliant au-dessous de lui les rouages administratifs, régis par des règlements qui réduisent de plus en plus la part de l'arbitraire?
Ne disons point cependant qu'en acceptant la lourde tâche que lui imposa la société de la fin du xie siècle et du xn% et dont le xme commence à le délivrer, le clergé ait commis une faute. Il fallait qu'il sauvât le monde temporellement, s'il voulait le sauver spirituellement. On l'a accusé d'ambition. Je me figure un voyageur égaré qui, ramené dans la droite voie par un guide bénévole, et n'ayant plus besoin de lui, le congédierait avec des insultes. Quand le gouvernail est abandonné, celui qui a la main assez sûre et la tête assez ferme pour le saisir et le diriger, use de son droit ; que dis-je ! il remplit un devoir, et les passagers qui, une fois ramenés au port, discutent son droit, sont des ingrats.
D'ailleurs, le clergé lui môme a eu l'initiative du progrès. C'est lui qui, en organisant les congrégations religieuses, a fondé les premiers corps spéciaux, et qui, sous le nom de chapitres généraux, a établi les premières administrations centrales. C'est lui qui, au début du xme siècle, a créé, sous le nom d'officiaux, les premiers fonctionnaires exclusivement magistrats. C'est lui qui a fondé les universités. Et, antérieurement, prévenant l'excès du mal qui allait confondre en une seule classe les deux
seules spécialités admises dans les rangs supérieurs du système social, il avait expulsé de ses rangs les prêtres concubinaires, et refusé, pour ses évêques et ses abbés, les fonctions militaires inhérentes à toutes les positions de la hiérarchie féodale.
Voilà surtout deux grandes et célèbres réformes dont l'importance, au point de vue où nous venons de nous placer, ne se comprend plus aujourd'hui. L'habitude moderne de multiplier les spécialités à i'inâni, et de donner toutes les fonctions, non à l'hérédité, mais au choix, fait que, depuis trois siècles, les ministres protestants peuvent, quoique mariés, former un corps d'hommes spéciaux, désignés par leur aptitude , au lieu d'être imposés par le droit de naissance. Reportons-nous au xi* siècle. L'hérédité s'était glissée partout, un clergé marié se fût transmis héréditairement ses bénéfices, et une fois soumis à toutes les charges des possesseurs des fiefs, en quoi se serait-il distingué d'eux? Comment aurait-il pu s'égaler, par exemple, militairement au baronage féodal, sans abandonner honteusement, pour les tournois et les batailles, ces goûts d'étude qui ont été, au xn# et au xin* siècle, le point de départ des progrès modernes de la science et de la littérature ? Tel était le danger. La querelle des investitures n'a été qu'un côté d'une lutte immense entre la synthèse barbare et cette analyse progressive, sans laquelle notre civilisation n'existerait pas. Les papes, à la tête de toute ta partie éclairée du clergé, représentaient le progrès : ils ont triomphé; je voudrais dire que ce fut aux applaudissements unanimes de la société : Mais non ; il y a partout, dans les révolutions les plus bienfai-
santés, des espérances trompées et des positions détruites; il se trouve toujours des hommes qui croient et veulent faire croire que leur petit intérêt personnel se confond avec les grands intérêts du genre humain; et plus' tard, quand la postérité juge ces événements, ignorant l'état où étaient alors les esprits et les choses, elle ne comprend pas de quoi il s'agissait. Des privilèges dont l'établissement était un progrès vers l'analyse, c'est-à-dire vers la distinction des deux ordres spirituel et temporel, seraient aujourd'hui des pas rétrogrades vers la synthèse, c'est-à-dire vers la confusion. On les apprécie comme si la situation d'autrefois eût été identique à celle d'aujourd'hui.
Le clergé, refoulé peu à peu dans l'enceinte du sanctuaire, perdit la haute direction politique de la société. C'était un progrès incontestable. Mais ce progrès, exécuté avec la violence irréfléchie, et avec cet esprit de réaction sans mesure qui est ordinaire aux révolutions, eut un contre-coup des plus désastreux. Les idées élevées d'intérêt public qui avaient, depuis la fin du xie siècle, dominé dans le monde chrétien la marche générale des affaires, cédèrent pour longtemps l'empire aux passions bassement égoïstes des nations ou des souverains. Nous nous expliquons.
La mission du prêtre a toujours été de chercher à éviter aux hommes les guerres inutiles. La constitution unitaire du clergé catholique, le mettant audessus des petites haines locales, lui rendait facile l'accomplissement de ce devoir. De là, au xi* siècle, ses efforts pour établir et faire respecter la trêve de Dieu. Mais ce zèle pacifique trouvait, dans le carac-
tére essentiellement guerrier de la société féodale, un obstacle dont il était bien difficile de triompher. Les besoins militaires de la France do ix* et du x# siècle, les invasions continuelles des Normands et des Hongrois, avaient fait créer la féodalité. Àu xi* siècle, ces dangers avaient disparu, et la grande institution qu'ils avaient produite était dans la vigueur native de toute création humaine qui n'a pas encore dévié de son principe. Guerrière avant tout, il lui fallait la guerre pour vivre, et les barons féodaux ne pouvaient plus diriger ailleurs que contre eux-mêmes les armes que le sentiment de la défense nationale avait mises entre leurs mains. De là ces luttes meurtrières sans nombre et sans fin, qui dévastèrent notre territoire au xie siècle.
Les Croisades furent l'emploi que le clergé, pendant la période de sa domination politique, sut donner à cette désastreuse surabondance de l'élément belliqueux. Entre ses mains, ce qui était une source de ruines devint la sauvegarde de la société chrétienne, alors menacée d'une invasion bien autrement redoutable que celle des Normands et des Hongrois. L'invasion mahométane recula étonnée. En même temps, en France, le développement de la population, favorisé par la paix intérieure, donna des résultats prodigieux. La richesse publique s'accrut dans des proportions énormes, dont une foule de monuments sont encore les témoins. Puis on se fatigua, comme on dit, du despotisme clérical. Les nations chrétiennes abandonnèrent leurs conquêtes orientales et Constantinople qui devint l'arsenal du mahométisrae et de la barbarie. Sourdes aux conseils de la papauté, elles tournèrent contre elles-mêmes,
c'est-à-dire contre la civilisation, l'épéequi, pendant deux siècles, s'était faite la protectrice et la messagère de la civilisation. La France, après avoir eu la honte de voir périr l'œuvre de ses victoires, fut pendant cent ans fustigée par le bras de l'impitoyable Angleterre ; elle perdit plus de moitié de ses habitants; la guerre lui enleva ses richesses, déshonora son aristocratie, flétrit même chez elle la couronne royale; elle avait pour consolation la gloire d'avoir, par la main de Philippe le Bel et de Golonna, insulté, dans la personne d'un vieux prêtre, le sacerdoce catholique, bienfaiteur immortel et sauveur de l'Europe chrétienne ! Mais arrêtons-nous, et ne rouvrons pas des plaies à peine cicatrisées, qui sont les nôtres. De Philippe de Valois à Jeanne-d'Àrc, la France a fait une pénitence assez cruelle et assez longue : Dieu est plein de miséricorde, et les temps modernes ont vu reparaître dans l'Europe chrétienne des symptômes nombreux de cette grande unité politique, dont au moyen-âge le centre était la papauté.
Aujourd'hui, le principe de cette unité est le bon sens public ramené enfin peu à peu, et à son insu, par la prédication victorieuse du clergé catholique, à l'intelligence vraie du droit et du but de la guerre et de la paix. L'équilibre européen, les médiations diplomatiques et les congrès n'ont pas d'autre raison d'être. Les esprits superficiels qui, arrêtés par l'enveloppe extérieure de l'homme, ne savent pas pénétrer jusqu'à l'àme, croient Grégoire VII et Innocent III vaincus : Visi sunt oculis insipientium mort (1). Disons que nous assistons enfin aux préludes de leur
(1) Sagesse, III, 2.
triomphe. Jamais il n'y a de conquête intellectuelle plus manifeste que lorsque le vaincu croit tirer de son propre fonds l'idée à laquelle vient de le gagner un éloquent adversaire. Et en fait de rapports internationaux , l'accord volontaire des parties vaut mieux que l'acceptation forcée de la sentence rendue par un tribunal supérieur. Cet accord, impossible au moyen-àge, rendait nécessaire l'intervention de la papauté, comme l'autorité du père est indispensable entre des fils mineurs pour le maintien de la paix troublée par les aveugles passions de l'enfance. Malheureusement le goût de l'indépendance vient aux jeunes gens plus tôt que la raison, et il est, sur la limite de l'enfance et de la jeunesse, un âge où souvent le fils le mieux élevé devient pour son père et sa mère une cause de douleur. Mais quand le temps a calmé ses passions, il comprend enfin quelle distance il y a entre un père et un ennemi.
Espérons que cette union des deux puissances est l'avenir réservé à la société moderne.
Mais, malgré l'évident triomphe des idées qui ont fait la grandeur du moyen âge, parmi les phénomènes produits par ces idées, il en est un certain nombre qu'on ne verra pas reparaître. Ainsi, le temps des Croisades est passé. Et qu'on n'attribue pas cette apparente impuissance à un affaiblissement du sentiment religieux, qui est hors de la question. L'impossibité du renouvellement des Croisades est le résultat du progrès qu'a fait, et que ne cesse de faire, dans toute l'Europe, depuis des siècles, la discipline analytique des forces de la société.
On a entrepris, dans les temps modernes, et on entreprendra encore, la guerre dans un but autre
qu'un aggrandissemenl de territoire, autre que la défense du sol national contre une aggression immédiate, autre que l'égoïste protection d'intérêts commerciaux. On fera encore la guerre pour des idées plus hautes, et avec une prévoyance plus étendue. Mais cette élévation d'idées, cette largeur de prévision, n'est pas le seul caractère des Croisades. II en est un autre, joint à celui-là, caractère essentiel, et qui manquera toujours aux guerres modernes quand elles exigeront, comme les Croisades, l'emploi de forces nombreuses dans des pays lointains. C'est cette action spontanée qui, indépendante de l'intervention de l'Etat, et se manifestant pendant un siècle et demi dans toutes les classes, dans tous les rangs de la société, lança comme un flot continu les innombrables légions des soldats de la Croix sur les rivages meurtriers de l'Asie et de l'Afrique.
Tous soldats et chefs, enrôlés de leur plein gré, choisissent la route qu'ils jugent à propos : la durée de leur service n'a d'autre règle que leur zèle, ou les libres suggestions de l'amour- propre, et quelquefois de la lâcheté. Souvent ils sont à peine armés, ils n'ont point de salaire, point d'approvisionnements assurés, et ils partent.
Mais dans les guerres féodales, on n'était ni mieux armé, ni mieux payé, ni mieux approvisionné. Nobles, roturiers, clercs même, tous les vassaux, sans distinction de rang, de classe, de profession, étaient soldats toutes les fois que le seigneur avait besoin d'eux pour ses guerres mesquines. Enfin, au xi% au xii* siècle, quelle était en général l'action de l'Etat sur les forces de la société ?
Aujourd'hui, les progrés de l'art militaire exigent,
à peine d'un évident insuccès, l'emploi d'engins multipliés, d'approvisionnements préparés de longue main, avec une science et des fonds que Ton ne peut se procurer hors des administrations publiques et du budget de l'Etat. Le métier des armes est une profession qui exclut toute autre, et qui exige un long et dispendieux apprentissage. Cet apprentissage est donné par l'Etat seul, et l'Etat ne le donne qu'en s* assurant la direction de la force créée par ses enseignements. Une armée moderne ne peut se croiser, puisqu'elle doit avant tout obéir à ses chefs. Hors de l'armée, la religion trouvera des missionnaires et des martyrs, elle ne trouvera pas de Croisés, puisque, hors de l'armée, il n'y a pas de soldats.
Ce que nous disons des Croisades, nous pourrons le répéter des hérétiques mis sur le bûcher.
11 y a des hommes qui expliquent les événements par des mots, au lieu d'en étudier les causes, et qui, par exemple, croient avoir rendu raison de la différence des institutions de deux peuples, quand ils ont parlé d'une dissemblance de caractère. Il y a des hommes qui jugent toujours les institutions d'autrefois d'après la concordance, plus ou moins grande, de ces institutions avec celles qui nous régissent aujourd'hui. Les uns et les autres s'accordent pour affirmer que les bûchers allumés jadis au nom de la foi catholique ont eu pour cause l'excès du sentiment religieux, le fanatisme, et quelques-uns môme paraissent croire que ces rigueurs sont la conséquence nécessaire d'un certain développement des idées religieuses.
Ceux qui énoncent un pareil système n'ont pas cherché à se rendre compte des raisons pour les-
quelles l'Eglise du moyen-àge n'a pas recouru, à l'égard des juifs, aux mesures violentes dont elle a fait usage contre les hérétiques; ils ne semblent pas comprendre la différence qui existe entre la situation du clergé catholique moderne à l'égard des protestants, et celle du clergé du moyen-àge en face des sectes séparées.
Attaquer la foi d'un clergé, c'est lui contester la raison même de son existence. Au moyen-àge, élever contre le dogme catholique un prosélytisme hostile, c'était menacer de confiscation le plus grand propriétaire de l'Europe, c'était vouloir supplanter tout ce qu'il y avait d'hommes instruits occupant les emplois civils des nations, c'était prétendre enlever aux états leur premier corps politique, celui qui représentait le droit contre la force brutale, la science contre l'ignorance barbare, l'avenir contre le passé. Or, dans tous les temps, le propriétaire a cru avoir le droit de se défendre, môme par la force, contre le spoliateur; l'administration et les personnes politiques contre ceux qui tentent de les renverser. On peut contester ce droit quand le privilège n'a d'autre raison d'être que l'intérêt du privilégié ; mais quand le privilège est fondé sur l'intérêt général, le privilégié n'a pas seulement le droit d'employer, pour se maintenir, toutes les voies légales : c'est un devoir pour lui.
L'Eglise respectait la conscience des Juifs avec lesquels elle n'avait qu'une lutte d'enseignement, elle se défendait par la force contre les hérétiques, dont les attaques l'entravaient dans son rôle de tutrice temporelle des nations, et qui prétendaient même le lui enlever; elle leur faisait infliger le chà-
riment applicable alors, dans l'échelle pénale de ces temps barbares, à toutes les infractions du môme degré.
Aujourd'hui, la mission du clergé est moins vaste, quoiqu'elle n'ait rien perdu de sa dignité. Le clergé a laissé à d'autres les avantages et les charges de la propriété, et de la puissance administrative et politique. Eux se défendent par la force, comme lui autrefois, et par l'emploi d'un système pénal perfectionné, qui n'était pas alors possible : pour lui il lutte avec les seules armes de l'intelligence contre des ennemis qui, semblables aux juifs du moyen-âge, ne lui contestent plus que des droits spirituels. Pût-il, comme autrefois, recourir au bras séculier, il ne saurait faire de faute plus grande que d'en accepter le concours. Car la force qui maintient les égards extérieurs, dus à une puissance temporelle, ne pourra jamais pénétrer au fond de la conscience; et des tentatives pour obtenir par la violence l'hommage intime de nos pensées, ou donneront par l'éclat de leur impuissance un lustre nouveau à la franchise de celui que ses aveux perdront, ou, par la clémence dans une apparente victoire, dépouillant tout respect de la dignité humaine, accorderont une sorte de prime honteuse à la lâcheté de l'hypocrisie.
Les rigueurs, exercées au nom de la religion, ont été un mal nécessaire à certaines époques, comme à d'autres l'esclavage, comme dans certains temps les horreurs de la guerre. Mieux vaut la perte de quelques têtes et de quelques libertés que l'universel naufrage du genre humain et de la civilisation ; et jamais le respect dû aux droits de l'individu ne doit aller jusqu'à lui permettre la ruine de la société.
La révocation de l'édit de Nantes a été un acte tyrannique et désastreux, mais on ne doit jamais conclure d'une époque à une autre. Il y a une maxime écrite dans nos codes, et que les historiens ne devraient jamais oublier, non plus que les législateurs et les tribunaux : les lois n'ont pas d'effet rétroactif. N'allons donc jamais, nous érigeant en juges et violant les vrais principes du droit, appliquer aux temps qui nous ont précédé, les lois, quelque bienfaisantes qu'elles puissent être, qui sont la conséquence de notre présent état social, et qu'une longue suite de révolutions a pu seule rendre possibles. Les progrés que l'avenir prépare rendront un jour nécessaire, pour nous aussi, l'équitable indulgence de la postérité. Si nous voulons que, malgré nos inévitables misères, nos neveux nous accordent la justice, soyons les premiers justes envers nos aïeux !