TEMPUS
(1) Nous avons établi plus haut qu'il était encore à Troyes au commencement d'août. Suivant les auteurs de Y Art de vérifier les dates, H, 615, col. 1, ce voyage aurait eu lieu en 1113. Dans ce système, on se fonde sur une différence qui existe entre les termes de la charte de Hugues pour Montiéramey, 1113, et les termes de la charte qu'il donna à l'abbaye de Saint-Remi le deux août 11 M ; dans la première, il dit : Ad sepulcrum dominicum pia devotione profecturus (Chifflet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 516) : donc, il n'était pas encore parti; dans la seconde il s'exprime autrement : Cum Hierusalem vellem expelere (Marlot. 1M édition, II, 231), il parle de son projet au passé, donc ce
de Grand-Pré, évéque élu mais non consacré de Verdun. Tandis que Hugues était conduit aux lieux saints par la piété, Richard était au nombre de ces gens à bout de ressources qui se croisaient pour échapper aux embarras temporels dont ils étaient entourés. Richard appartenait à ce clergé mondain, humble envers les puissances séculières, hautain envers la papauté, à ce clergé, souvent peu régulier, qui refusait de s'associer aux réformes entreprises par le grand pape Grégoire VII. Sept ans auparavant, Richard n'étant que sous-diacre avait été élu évéque par le clergé de Verdun, et il était allé à Metz recevoir de l'empereur Henri V l'investiture par la crosse, contrairement aux prescriptions pontificales Pendant que cela se passait, le pape Pascal II tenait le concile de Troyes. « Richard de Verdun,» dit-il, « s'est livré à la cour du roi des Allemands, et nous, » nous le livrerons à Satan. » En effet, il l'excommunia ; depuis lors, sept ans étaient passés, Richard
projet était exécuté, donc il était de retour. Ce raisonnement est vicieux. Si l'on prend la peine de lire la seconde de ces pièces toute entière, on verra que du commencement à la fin Hugues s'y exprime au passé, il le fait m<*me dans la date: on n'est donc en rien fondé à distinguer deux temps dans cette pièce; celte pièce est, comme la précédente, antérieure au départ de Hugues. Une autre circonstance établit l'exactitude de la date que nous donnons à ce départi Hugues se trouvait;! Troyes le 3 mai 1114 (premier Cartulaire de Montiéremler, f» 101 r°-103r°); nous allons voir, dans la suite du récit, que lorsqu'il se rendait à Jéiusalem il passa au mont Cassin en -1114 : pour être de retour à Troyes le 3 mai, il aurait fallu qu'il achevât son voyage en quatre mois ; encore, pour lui donner ces quatre mois, nous commencerions l'année au premier janvier. C'est peu vraisemblable.
était allé inutilement chercher son absolution à Rome, et il n'avait po obtenir d'être sacré évôque. Dans Verdun même, les moines de l'abbaye de Saint- Vanne refusaient d'avoir avec lui aucune relation ; à l'extérieur, il était en guerre avec Renaud Ier, comte de Bar-le-Duc (i). Pour soutenir la lutte contre ce haut baron, il avait été obligé d'engager deux des principales places de son évêché; et après lui avoir donné aide un instant, l'empereur venait de l'abandonner. Richard perdit courage, et ayant réuni une grande somme d'argent, fit vœu de visiter Jérusalem. Tel était le principal compagnon de route du pieux Hugues. Richard voyageait en grande pompe; nous ignorons quel cortège notre comte avait emmené. La caravane ne prit pas la route par l'Allemagne, qui avait été suivie par la plus grande partie des croisés, elle se dirigea vers le midi, gagna Autun, où elle se trouvait le jour de la fête des saints Simon et Jude, 28 octobre HiA (2); de là elle se rendit en Italie. Le pape était alors à Tibur, aujourd'hui Tivoli, près de Rome; les pèlerins s'y rendirent, demandèrent à être présentés à Pascal, et furent admis prés de lui. Richard n'osa entrer. Tandis que ses compagnons de route étaient réunis dans
(1) Sur Renaud lw, comte de Bar-le-Duc, voir Art de vérifier les dates. III, 41. Les savants auteurs de cet ouvrage ont commis toutefois, dans la notice de ce comte, une erreur grave : ils ne font qu'un seul homme de Richard, évêque de Verdun, et de son prédécesseur Richer, qu'ils font vivre notamment jusqu'en 1111.
(2) Ce fait est établi par une charte de l'année 1122, où est rappelée une donation faite par Hugues dans la ville d'Autun, le jour de la fête des saints Simon et Jude, dum secunda vice Jeru-
la salle où le pape se trouvait, il se tenait seul debout hors de la maison; tout-à-coup il aperçoit le pontife à une fenêtre, il se prosterne dans la boue en versant des larmes : « Ayez pitié de moi, » s'écriet-il; « ayez pitié de moi, bon père. » Pascal en fut touché ; « A cause de toi, » lui dit-il, « je retournerai à Rome, viens avec moi, et, les cardinaux assemblés, de leur avis je te ferai rentrer dans la miséricorde du Seigneur. » — « Je t'abandonne, » répondit Richard, « ma crosse d'évôque, je ne te demande que l'absolution ; ne me contrains pas à faire le voyage de Rome, je ne puis abandonner les compagnons de route que j'ai pris pour aller à Jérusalem. » Le pape répondit qu'il ne pouvait l'absoudre ailleurs qu'à Rome. Richard partit avec les autres pèlerins. Le chagrin développa une maladie grave dont il portait le germe, le cheval lui devint insupportable, il fallut le porter en litière. Tandis que la caravane s'avançait ainsi lentement, le cardinal évêque d'Albano vint à passer. C'était un ancien chanoine de Metz qui avait été chassé de cette ville avec son évêque, par l'empereur et les partisans de l'anti-pape Guibert; nous l'avons vu, avec le titre de légat, présider le concile deTroyes en 1104 ;
salem pergeret, c'est-à-dire lors de son second voyage à Jérusalem. Ce voyage est évidemment celui dont il s'agit ici, et non point un pélérinage fait par Hugues en 1121, comme on l'a supposé jusqu'ici. En effet, si l'hypothèse de nos devanciers était exacte, le scribe aurait du écrire terlia au lieu de secunda vice. L'original de cette charte est conservé aux archives de l'Aube, fonds de Montiéramey : elle a été publiée par Camuzat, Promptuarium, P 286 ir; par Chifflet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 571- 572, et dans le GalL Christ.. XII. lnstr.t 257 E.
— 118 — [1114-ms.j il connaissait Richard au moins de nom. Voyant ce personnage qu'on portait en litière, il fut étonné. « Qui es-tu? » lui dit-il. Le malade se mit à soupirer. « Je suis, » répondit-il, « un malheureux exilé, Richard de Verdun. » L'évôque d'Albano fut tout surpris de celte rencontre. « Eh bien, » lui dit-il, « qu'as-tu fait avec le pape? raconte-le moi. » — « Hélas! rien, »> répondit l'excommunié, «je n'ai pas trouvé de miséricorde, et voilà que je meurs dans mes péchés, si tu ne me viens en aide. » Et il lui raconta son histoire. « Attends-moi, » lui dit l'évôque d'Albano, « je vais intercéder pour toi auprès du pape et des cardinaux, j'obtiendrai ton absolution et je te la rapporterai. » L'évôque de Verdun continua, avec les autres pèlerins, sa route jusqu'au Mont-Cassin. Pendant ce temps, l'évôque d'Albano faisait ce qu'il avait promis; mais quand il arriva, apportant l'absolution, les pèlerins, venant au-devant de lui, lui annoncèrent que Richard de Verdun était mort, et déjà môme enseveli (4). Nous n'avons pas d'autres détails sur le voyage de Hugues ; tout ce que nous savons, c'est que notre comte fut de retour après une absence d'environ un an, car nous le voyons, au plus tôt le 2 août il!5, au plus tard le 1er avril suivant, témoin d'une charte de Raoul, archevêque de Reims, pour l'abbaye de Cluny (2).
(1) Hisloria Virdunensium episcoporum, a p. D'Achery, Spicilèyet iii-4°, XII, 295-307. Ce texte a été imprimé avec des coupures nombreuses et souvent regrettables, dans D. Bouquet, XIII, 632-634. Cf. GalL Christ.. XIII, 1196.
(2) Marlot, t. Il, p. 272. Cette charte est datée de 1115 et de l'an 8* de Raoul, archevêque d»* Reims.
Vers la môme époque, il concourut à la fondation de l'abbaye de Clairvaux; remplacement même où cette abbaye fut fondée lui appartenait (1).
L'année suivante, saint Bernard voulut créer une autre abbaye en Champagne. Dans le comté de Vi-
(1) Quelques auteurs disent que l'abbaye de Clairvaux fut fondée en 1114, mais la date de 1115 paraît certaine. (Voir Journal de Trévoux (Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts), 1759, p. 1819-1825, où il est prouvé que la profession de saint Bernard, laquelle dut précéder d'au moins un an sa nomination comme abbé, n'eut lieu qu'en juin 1114.) Cette date était admise par la tradition constante des moines de Clairvaux ; elle est celle que fournissent le plus grand nombre des chroniqueurs. (Voir nos Etudes sur les abbayes cisterciennes, p. 35.) Les auteurs du Gall. Christ, nov., IV, 796, croient cependant la date de 1114 plus probable, mais leurs raisons ne nous semblent pas concluantes. La charte de Hugues pour la fondation de Clairvaux est bien connue; mais l'original prétendu, qui existe à la bibliothèque de Troyes, est évidemment supposé. (Voir notre Essai sur les sceaux des Comtes de Champagne, p. 9-10, et le Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de la ville de Troyes. par M. Harmand, dans le Catalogue des manuscrits des départements. II, p. 1005.) Il a été publié plusieurs fois, notamment par Chifflet, S. Bcmardi genus illustre assertum, p. 513, dans le Gall. Christ, nov., IV, Instr., 155; par notre confrère M. Guignard, dans Migne. Patrologie. t. CLXXXV, p. 1 749. Quoique ce document ne soit pas authentique, il est évident que Hugues fit à l'abbaye de Clairvaux une ou plusieurs donations. En effet, le Cartulaire de Clairvaux nous a conservé une charte d'Henri Ier, neveu de Hugues, dans laquelle Henri déclare donner 5 Clairvaux, dit-il, « tout ce que mon oncle Hugues, comte de Troyes, a accordé à ce monastère, en fait de terres à lui appartenant. > Cette dernière pièce est cotée Comitum campante prima. Il ne serait pas déraisonnable de supposer qu'il a existé une ou plusieurs chartes constatant la donation ou les donations de Hugues , et que l'acte faux dont nous venons de parler est une copie de celte charte ou de l'une de ces chartes.
try, à quelque distance à l'est de cette ville, se trouvait une vaste forêt où déjà l'abbaye de Cheminon s'était établie par la libéralité de Hugues. Hugues avait abandonné à ce premier monastère une partie de la forêt, il en accorda une autre partie à saint Bernard, pour concourir à l'installation du nouvel établissement cistercien, qui prit le nom du lieu où il fut bâti, et s'appela Troi$-Fontaine$(L). Les habitants des villages voisins avaient des droits d'usage dans la forêt cédée par le comte; ils y renoncèrent au profit des moines : ce fut Guillaume de Champeaux, évéque de Chàlons-sur-Marne, qui remit en leur nom, à saint Bernard, l'objet quelconque choisi pour symboliser le droit incorporel ainsi aliéné. Bientôt les moines arrivèrent et jetèrent les fondements de la nouvelle abbaye; Hugues ajouta une certaine étendue de terres à celles qu'il avait déjà données, et il en fit lui-même la tradition entre les mains de Roger, premier abbé de Trois-Fontaines (2).
(1) Bibliothèque impériale, Coll. de Champagne, 1. 136, p. 217- 218, et Gall. Christ.. X, Instr., col. 161. La première donation de Hugues date do 1116; la seconde et l'arrivée des moines, de 1118,6a//. Christ.. IX, col. 957 A. L'abbaye de Cheminon, depuis cistercienne, n'était pas de l'ordre de Cîteaux à cette époque. Voilà pourquoi ces deux abbayes ne sont pas à la distance déterminée par les règlements cisterciens.
(2) Le lieu môme de Trois-Fonlaincs fut donné aux Cistersicns par les chanoines de Compiègnc, sur la demande collective de Louis VI, de la reine Adélaïde, de Thibaut, comte de Champagne, deuxième du nom ; des évèqucs de Soissons, de Chartres et d'Amiens, et de saint Bernard. La charte a été publiée par Mabillon, S. Bernardi opp.. note sur la lettre lxix, éd. Gaume, 1839, I, 853. Cf. Ann. Bened., VI, 30A. Mais elle ne remonte qu'à l'année
ma.] — 121 —
Vers la même époque, Hugues confirma toutes les acquisitions faites dans ses fiefs par l'abbaye de Marmoutier, qui en effet possédait dans ses petits états plusieurs prieurés : ceux d'Arcis-sur-Àube (1), de Dampierre (2), d'Ortillon (3) et de Ramerupt (4); il donna à cette abbaye le privilège d'acquérir à l'avenir dans ses fiefs ou dans ceux de ses successeurs, sans avoir besoin d'autorisation. Ainsi, Hugues supprimait au profit de Marmoutier le droit d'amortissement, une des principales sources du revenu féodal. Rien n'était plus légitime cependant que l'établissement de ce droit; les concessions féodales étaient faites à charge de services dont les moines pouvaient difficilement s'acquitter ; théoriquement parlant, elles devaient toujours se terminer avec la vie du concessionnaire, et en fait, dans certains cas, elles faisaient retour au suzerain au décès du concessionnaire, ou, lors de cet événement, la nouvelle concession exigée par l'usage n'avait lieu qu'à charge de payer au suzerain une somme relativement considérable ; c'était là un produit sur lequel ne pouvait compter le suzerain d'un vassal qui ne mourait jamais, d'une personne morale, comme étaient tous les établissements ecclésiastiques. Les acquisitions faites par ces établissements étaient donc un préjudice causé au suzerain, qui avait droit de s'opposer à cette acquisition, ou d'exiger une indemnité. On appelait
(1) Arcis-sur-Aubc, Aube.
(2) Dampierre, Aube, arr. d'Arcis-sur-Aube, cant. de Ramerupt.
(3) Ortillon, Aube, arr. d'Arcis-sur-Aube, cant. de Ramerupt.
(4) Ramerupt, Aube, arr. d'Arcis-sur-Aube.
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cette indemnité droit d'amortissement, parce que le paiement de cette indemnité rendait, au point de vue de l'intérêt du suzerain, le fief mort, pour ainsi dire, entre les mains du vassal. Quand, au xiir* siècle, la piété se fût relâchée, et que la libéralité envers les établissements religieux eût diminué en proportion de l'accroissement de leurs richesses, les Comtes de Champagne exigèrent avec rigueur, et même en dépit des privilèges accordés précédemment, l'acquittement de ce droit qui devint une des principales sources de leur revenu. Mais il ne faut point anticiper sur les événements (1).
Tandis que Hugues s'occupait obscurément de ses petites affaires personnelles, se mariait, faisait des pèlerinages, d'autres hommes et d'autres affaires attiraient l'attention de ses contemporains. On voyait se continuer entre la papauté et les empereurs germains cette lutte dont nous avons vu les débuts sous Grégoire VII et sous Henri IV, et qui produisit dans l'Europe occidentale une agitation si puissante. Pour éviter de répondre aux réclamations pontificales, les Empereurs refusaient de reconnaître la validité de l'élection des pontifes romains. Ils élevaient autel contre autel, et l'Allemagne, créant des anti-papes par la main de ses souverains, préludait à ce grand schisme du xvi* siècle, qui est encore en Europe une source de divisions si redoutables. La lutte du sacerdoce et de l'empire est avec les croisades la grande préoccupation du xir siècle, et, chose remarquable, les croisades et la lutte du
(1) La charte de Hugues, pour l'abbaye de Marmoutier, existe en original aux archives de l'Aube; elle est datée de H18.
fins.] — Î23 —
sacerdoce et de l'empire ne sont que des phases de deux questions dont la solution n'est point encore donnée, des deux questions les plus difficiles peutêtre de la politique moderne.
En 1119, le pape était Caliixte II (1). Il avait pour concurrent Grégoire VIII, élu par l'influence de l'empereur Henri V (2). La papauté était alors exilée : Gélase II, prédécesseur de Caliixte, venait de mourir à Cluny ; c'était à Cluny que Caliixte avait été élu ; la France était la seule contrée de la catholicité où la papauté trouvât un terrain sûr, et un point d'appui sur lequel on pût compter.
Caliixte, accompagné des cardinaux, se rendit à Reims à la mi-octobre (3). Un concile devait s'y tenir, et on espérait que de cette assemblée sortirait la réconciliation de l'Empire et de la papauté, de Caliixte et d'Henri. Un projet de concordat avait déjà été rédigé dans une espèce de congrès tenu dans le camp de l'Empereur, entre Verdun et Metz, et où se trouvaient, d'une part, deux cardinaux, l'évêque de Chàlons-sur-Marne et l'abbé de Cluny, délégués par le pape; d'autre part, l'empereur et un certain nombre
(1) Il succédait à Gélase II. Il fut élu le 1* février 1119. et mourut le 12 ou 13 décembre 1124.
(2) Le 9 mars 1118. C'était un ancien archevêque de Promues.
(5) C'est Orderic Vital qui nous donne cette indication, ap. D. Bouquet, XII, 725 C. Nous n'avons pas de document diplomatique qui établisse rigoureusement l'exactitude de cette indication. Nous savons seulement d'une manière certaine que le pape était à Sentis, le 13 octobre, et qu'il se trouvait à Reims le 19 (Jaflë, Iiegesta Pontificum Romanorum, p. 530). Son arrivée à Reims se place entre ces deux dates.
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de hauts barons et d'évêques allemands. Ce concordat était rédigé en deux exemplaires, émanant, l'un de l'empereur, l'autre du pape; le premier était ainsi conçu :
<t Moi Henri, par la grâce de Dieu empereur au- » guste des Romains, je renonce pour l'amour de »> Dieu, de saint Pierre et du seigneur pape Cal- » lixte à toute investiture de toutes les églises, et je » donne vraie paix à tous ceux qui depuis le corn- » mencement de cette discorde ont été ou sont en » guerre à cause de l'Eglise. Quant aux biens saisis » sur des églises ou sur des particuliers qui ont pris- » parti pour l'Eglise, je les rends s'ils sont encore » en ma possession ; quant à ceux qui ne sont pas » en ma possession, je ferai loyalement ce qui sera » en mon pouvoir, pour qu'ils soient rendus. Si à » l'occasion de cette restitution des difficultés sur- » gissent, elles seront jugées par le juge ecclésias- » tique s'il s'agit de biens ecclésiastiques, par le » juge séculier s'il s'agit de biens séculiers. »
Le double, intitulé au nom du pape, était semblable, si ce n'est que le membre de phrase relatif aux investitures y était retranché.
Il était convenu, sous la foi du serment, que le pape et l'empereur auraient une entrevue à Mouzon, le vendredi 26 octobre suivant, et qu'ils y prendraient solennellement tous deux l'engagement d'exécuter le concordat. L'objet du concile semble avoir été de donner à ce grand événement, si longtemps attendu, la plus vaste publicité possible. Le pape avait envoyé des lettres de convocation dans toutes les parties du monde catholique, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre. Quinze ar-
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chevêques et plus de deux cents évôques se trouvaient au rendez-vous. On remarqua surtout l'archevêque de Mayence, accompagné de sept évôques allemands ; ils étaient comme les prémices de l'union qu'on espérait. Le roi de France, Louis VI, grand partisan de Callixte, apprit leur venue avec beaucoup de joie, et, pour leur faire honneur, envoya audevant d'eux notre comte Hugues avec un corps d'armée. En effet, Louis VI et un certain nombre de barons s'étaient rendus à Reims pour assister au concile.
Le dimanche 19 octobre, le pape chanta la grand'messe dans la cathédrale de Reims, et v sacra un évêque. 11 y ouvrit le concile le lendemain. Son trône s'élevait sur une estrade dans la grande nef, auprès de la porte. Les cardinaux étaient assis prés de lui; venaient ensuite les archevêques, rangés dans l'ordre que la coutume et les décisions des souverains pontifes avaient établi; enfin, les évôques, dont les derniers avaient leurs sièges près du crucifix, placé, suivant l'usage, au-dessus de l'entrée du chœur. Auprès du pape se tenait le diacre Chrysogone, vêtu de la dalmatique, tenant à la main le livre des canons, prêt à y chercher les textes dont on pourrait avoir besoin. Tout autour on voyait, debout, six clercs, vêtus de la tunique, qui avaient pour mission d'imposer silence quand des discussions particulières se faisaient à voix trop haute.
Le pape prit le premier la parole et annonça brièvement le projet de concordat. Puis, par son ordre, le cardinal évêque d'Ostie, l'un des membres du congrès où avait été rédigé le concordat, exposa l'affaire en détail dans un discours latin. Ensuite,
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l'évôque de Chàlons-sur-Marne prit la parole en français, et donna, à peu prés, la traduction du discours du cardinal. Il y eut encore une séance le mardi, puis, le mercredi 22, le pape se mit en route pour Mouzon, avec un cortège nombreux dont Hugues faisait encore partie. Il arriva à Mouzon le lendemain, jeudi, et envoya à l'empereur, qui campait tout prés de là, une ambassade : à la tôle, se trouvaient les quatre délégués qui avaient précédemment pris part à la rédaction du concordat. Les ambassadeurs, arrivés au camp, présentèrent à l'empereur le texte qui avait été arrêté ; mais l'empereur déclara qu'il n'avait rien promis de pareil. L'évôque de Chàlons s'indigna : « Seigneur roi, » s'écria-t-il, « si tu refuses » de reconnaître l'écrit que nous tenons entre nos » mains, je suis prêt à jurer sur les reliques des saints » ou sur l'évangile du Christ que tu as prêté entre » mes mains serment d'en observer le contenu. » Le témoignage des assistants contraignit l'empereur à reconnaître que l'évêque disait la vérité. Mais alors Henri soutint que cet engagement était nul, parce qu'il avait été pris, disait-il, sans le conseil des hauts barons de l'empire, et qu'aucun acte susceptible de diminuer la puissance impériale ne pouvait être fait valablement sans le consentement de ces hauts barons. « Il ne s'agit pas ici de diminuer votre puis- » sance, » répondit son interlocuteur, « puisque les » évêques vous rendront les services féodaux comme a à vos prédécesseurs. Il est vrai que vous ne pour- » rez plus vendre les évêchés, mais en renonçant à » des prétentions contraires à la loi de Dieu vous » augmenterez votre puissance au lieu de l'affaiblir.» Alors, l'empereur embarrassé demanda un délai jus-
qu'au matin pour conférer avec le princes de l'empire. Puis les barons qui l'entouraient, s' adressant à leur tour aux ambassadeurs, parlèrent de l'absolution promise par le pape à leur maître, et qui devait être la conséquence immédiate du concordat. Régulièrement, le pénitent qui voulait être absous devait s'approcher pieds nus du dignitaire ecclésiastique qui allait lui donner l'absolution. « 11 est inad- » missible, » disaient-ils, «qu'un empereur aille, » comme un autre homme, demander l'absolution » pieds nus. »> Tout en parlant, ils brandissaient d'un air menaçant leurs lances et leurs épées. Les ambassadeurs s'effrayèrent et rentrèrent à Mouzon tout tremblants. Le pape, sur leur récit, comprit que le roi était décidé à ne rien céder, et qu'il fallait renoncer à toute espérance de conciliation. Il voulait repartir pour Reims de très-bonne heure, le lendemain matin, qui était le samedi 25. L'empereur avait avec lui toute une armée, prés de 30,000 soldats, disait-on ; on pouvait craindre qu'il ne vint assiéger Mouzon et qu'il n'essayât de faire Callixte prisonnier, comme précédemment Pascal II. On sait que Pascal II n'avait pu obtenir sa liberté qu'en se soumettant aux impérieuses volontés d'Henri. Cependant, plusieurs personnes, entre autres notre comte Hugues, insistèrent pour que le pape attendît encore quelques heures. Callixte y consentit et, de très-bon matin, envoya au camp de l'empereur l'évêque de Châlons-sur-Marne et l'abbé de Cluny. « Seigneur » roi, » dit à l'empereur l'évêque de Chàlons, « nous » étions en droit de nous retirer, car nous avions » été, le jour fixé, prêts à remplir nos engagements; .» vous avez demandé un délai qui vient d'expirer,
» nous ne voulons pas que l'intervalle d'une nuit » soit un motif pour empêcher un si grand bien. Si » vou9 voulez exécuter votre promesse, le pape est » encore prêt à remplir celle qu'il vous a faite par » notre bouche. » Alors, l'empereur irrité demanda un nouveau délai pour convoquer en assemblée générale les barons du royaume, et les consulter sur la question des investitures. « Ces demandes réitérées » de délai, » répondit l'évôque , « sont un prétexte » pour ne pas tenir votre promesse : les négociations i) sont rompues ; je retourne près du seigneur pape.» Et il partit sans que l'empereur lui rendit son salut. Cette nouvelle reçue, le pape ne voulut pas attendre le lendemain. Il se mit en route à midi, accompagné du comte Hugues. 11 alla passer la nuit du samedi au dimanche dans un château peu éloigné de là, qui dépendait du comté de Champagne. Nous supposons que c'était Grand pré (1), qui se trouve à une dizaine de lieue9 de Mouzon. L'empereur l'apprit immédiatement et envoya, pendant la nuit, un exprès
(1) Le texte des actes du concile de Reims, tiré du Commenta' riolus d'Hcsson, D. Bouquet, XIV, 203 B, porte que le pape se rendit ad aliud castrum comitis Trecensis. 11 ue peut pas être question d'un château faisant partie du domaine de Hugues, car aucun château du domaine de Hugues ne se trouvait dans le voisinage de Mouzon ; le plus rapproché, Vitry, se trouvait à une trentaine de lieues; or, il est évident que le château dont il s'agit ici n'était pas loin de Mouzon, puisque le pape, parti de Mouzon à midi, y arriva dans la journée. En fait de châteaux, mouvant dn comté de Champagne, Grandpré est le plus rapproché de Mouzon. Grandpré a en outre l'avantage de se rapporter a une autre indication de notre auteur. En effet, Hesson nous dit que le lendemain le pape fit vingt lieues pour gagner Reims ; c'est à peu près la distance de Grandpré à Reims.
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à Hugues pour le prier de retenir le pape dans ce château le lendemain, qui était le dimanche; il promettait d'accorder le lundi tout ce qu'on demandait de lui. Hugues en fit immédiatement informer Callixte ; mais ce dernier refusa. La bonne foi de l'empereur devenait de plus en plus douteuse et, d'un autre côté, le pape était attendu impatiemment à Reims par les évêques et les abbés venus au concile, qui, depuis le mardi, perdaient un temps précieux pour leurs affaires et dépensaient, sans utilité aucune, l'argent de leurs églises. « Frères, » dit le pape aux ecclésiastiques qui l'entouraient, « j'ai fait, par amour » pour la paix, ce que n'a fait, à notre connaissance, » aucun de nos prédécesseurs : j'ai interrompu un » concile, j'ai laissé dans la désolation cette nom- » breuse assemblée d' évêques, j'ai fait un voyage » très-pénible pour arriver jusqu'à cet homme, et je » ne trouve en lui aucune intention pacifique ; je » ne l'attendrai plus, je retournerai vers nos frères et » au concile, aussitôt que je pourrai ; mais si, au con- » cile, ou après le concile, Dieu me donne la vraie » paix, je suis prêt à la recevoir et à l'embrasser. »
Il partit donc dès le dimanche matin avant le jour, fit vingt lieues à jeun, et, aussitôt arrivé, dit sa messe, qui dut être longue, car il y sacra l'évêque de Liège. Dans son empressement, il n'avait pas assez consulté ses forces : il fut deux jours sans pouvoir siéger au concile ; mais il assista aux deux dernières séances qui eurent lieu les mercredi et jeudi suivants, 29 et 30 octobre. Le dernier jour, Callixte prononça un discours éloquent, qui fut beaucoup admiré, puis il fit lire le second et le plus important des décrets du concile : « Nous défendons que
» l'investiture des évêchés et des abbayes se fasse » par une main laïque de quelque manière que ce » soit. » Cette décision parut légitime à tout le monde. Alors on apporta autant de cierges qu'il y avait d'évêques et d'abbés présents à la séance : il en fallut 627 : on les alluma et on en donna un à chaque évéque et à chaque abbé ; puis, sur un signal , ces évéques et ces abbés se levèrent et on lut les noms de ceux que le pape voulait excommunier nominativement : les premiers étaient l'empereur et l'anti-pape Grégoire VIII; à un signal, tous les cierges s'éteignirent. Ensuite le pape déclara les vassaux de Henri déliés du serment de fidélité, et, bénissant les personnes présentes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il prononça la clôture du concile (1).
Un peu plus d'un an après, nous trouvons Hugues à Troyes, en compagnie de Renaud, vicomte de cette ville, de Gautier, abbé de Montiéramey, et de plusieurs barons et ecclésiastiques. Du consentement de Hugues, Renaud donne à l'abbaye de Montiéramey ses droits sur la justice du village de Saint-Martinès-Vignes (2).
(1) Gesta in concilio Remensi an. 1119 ex commentariolo Hessonis sclwlastici, ap. Labbe, Concilia, X, 871-878 et 865-864; D. Bouquet, XIV, 200-204. Orderic Vital, ap. Labbe, X, 865-872 ; D. Bouquet, XII, 725-729, et édition Le Prévost, IV, 372-393.
(2) Bibliothèque impériale, Cartulaire de Montiéramey, (Mil v°. Coll. de Champ., t. 136, p. 200-201. Cette charte est datée de l'année 1120 1 vieux style, laquelle se terminait le 9 avril 1121, nouveau style : elle est, par conséquent, au plus tard, de ce jour; elle est, au plus tôt, du l,r février 1121, nouveau style, puisqu'elle est datée de la troisième année du pontificat du pape
[im-iiîi.] — 131 —
Cette donation fut suivie à peu de distance d'une autre charte accordée par Hugues à l'abbaye de Saint- Nicaise de Reims. Le prêtre Pierre, à qui Hugues avait donné, en 1116, la terre de Mons Reguli, en avait fait présent à l'abbaye de Saint-Nicaise ; les moines y firent bâtir une église sous l'invocation de la sainte Vierge. Hugues ratifia la donation de Pierre, et y ajouta une nouvelle libéralité (1).
L'année suivante il se trouva, le 9 octobre, dans Je cloître du prieuré de Saint-Jean-en-Chàtel. Cet établissement monastique appartenait à l'abbaye de Montiéramey, et était situé à Troyes dans le château
Callixte H, laquelle commençait le l,r février 1121, nouveau style. Ces notes chronologiques s'accordent avec l'indiction indiquée, savoir la quatorzième qui commence le 24 septembre 1120 et finit le 23 septembre 1121, avec l'épacte qui est nulle, c'est-à-dire colle de l'année 1121; mais le concurrent et l'indication que l'année était bissextile se rapportent à l'année 1120 et non à l'année 1121. Renaud, vicomte de Troyes, avait pour pt>re Milon 1er de Montlhéry, dit aussi de Bray, vicomte de Troyes par son mariage avec Lithuisc. Renaud était frère de Gui Troussel et de Milon II, vicomte de Troyes ; il avait pour oncle Gui de Rochefort, dont il sera amplement parlé dans la suite de celte histoire. 11 succéda, comme vicomte de Troyes, à Milon 11 ; il était doyen de la cathédrale de Troyes, et il mourut évôque de cette ville. Voir Art de vérifier les dates. II, 658 ; Gall. Christ.. XII, 498 C; Recherches sur la vîcomté et les vicomtes de Troyes, par Lévesque de la Ravallière, dans Y Annuaire de CAube de 1838, 2* partie, p. 59-70; Grosley, Mém. hist. et crit., I, 434-435. Renaud est témoin d une charte de 1102, T. du Plessis, Hist. de l'église de M eaux, II, 17-18.
(1) Marlot, Sédition, t. II, p. 280 ; 2# édition, t. III, p. 754-735; cf. Gall. Christ.. IX, 211 E. Cette charte est de Tannée 1121 et antérieure au 24 septembre, car elle est datée de l'indiction quatorze, qui se termine le 23. Nous la croyons également postérieure au 10 avril, qui est le jour de Pâques.
— 132 — [tus.)
même de nos comtes. Hugues y ratifia une donation qu'il avait faite à l'abbaye de Montiéramey, dans la ville d'Autun, sept ans auparavant, lors de son second voyage en Terre Sainte. Les moines de Saint- Jean-en-Châtei avaient l'habitude, tous les ans, le 28 octobre, jour de la fête des saints Simon et Jude, de donner un septier de froment, un septier de vin et une épaule de cochon aux mendiants qui se présentaient à la porte de la ville située du côté de Montiéramey (i). Hugues s'était engagé à fournir chaque année aux moines ce froment, ce vin et cette épaule de cochon ; mais les témoins devant lesquels le contrat avait été formé pouvaient être, en cas de contestation, difficiles à retrouver : c'étaient des pèlerins étrangers, des habitants d'Autun : l'abbé exprima le désir que la donation fût renouvelée devant les hommes du pays; Hugues fit ce que l'abbé demandait (2).
De Troyes il se rendit à Chàlons-sur-Marne; dans
(1) La porte dont il s'agit ici n'est pas la porte Saint-Jacques, qui n'était point encore construite ; c'est la porte dite plus tard Porte-de-l'Evêque, qui se trouvait près du chevet de la cathédrale et de l'entrée du Petit-Saint-Nicolas.
(2) L'original de cette charte existe aux archives de l'Aube; elle a été publiée incomplètement par Gamuzat, Promptuarium, f» 286 i- ; par Chifflet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 571-572, et dans \ëGall. Christ., XII, Instr., 257 E. Cf. Desguerrois, Saine teté chrétienté. 276 v<>, et Gall. Christ., XII, 498D. On remarquera que le rédacteur de celte charte a calculé l'épacte d'après le système des Egyptiens, c'est-à-dire en commençant au mois de septembre, et qu'il s'est trompé sur l'année du pontificat du pape Callixtell; l'indiction dont il s'est servi est, suivant l'usage, l'indiction constantinienne.
ce voyage il passa à Pringy (i), où il approuva une donation faite à l'abbaye de Toussaints-en-l'Isle, et accorda à ce monastère l'affranchissement de tout droit de péage dans ses états. Arrivé à Chàlons, il renouvela ces dispositions le 1er janvier (2). De retour à Troyes, Hugues donna à l'hôpital des lépreux de cette ville (3), deux rentes, l'une de cent sous, et l'autre d'un muid de froment. Les cent sous étaient payables en trois termes, le samedi avant Noël , le samedi qui précède les Rameaux, et le samedi avant la saint Remi, chaque fois une somme égale, c'està-dire trente-trois sous quatre deniers. De cette somme on devait faire trois parts : les deux premières de onze sous un denier, la troisième de onze sous deux deniers; les deux premières parts étaient destinées par Hugues, l'une au chapelain, l'autre à la recluse (A); la dernière à la cuisine des malades. La
(1) Pringy, Marne, arr. et cant. de Vitry-le-François.
(2) Archives de la Marne , Cartulaire de Toussaints-en-l'lsle, p. 4*7-50. Cette charte est datée des calendes de janvier 1123. Nous croyons qu'on doit entendre par là le 1er janvier 1123, nouveau style, et que le rédacteur de la charte a commencé l'année au premier janvier; c'est ce qui nous semble résulter des autres notes chronologiques. L'indiction est un, on a écrit seize par un lapsus qui s'explique de lui-même : l'indiction un commence le 24 septembre 1122 et se termine le 23 septembre 1123; le concurrent six et l'épactc onze sont ceux de l'année 1122, que le scribe a reproduit par habitude, comme les personnes qui, en janvier 1860, datent encore leurs lettres de 1859.
(3) On l'appelait Maladerie des Deux-Eaux ; elle était située entre Troyes et Bré viande.
(4) On appelait recluse une religieuse enfermée dans une cellule dont elle ne pouvait sortir : séparée complètement du reste du monde, elle pouvait se livrer sans distraction à la contemplation des
— 134 — [ui3wit4].
rente de froment devait être consacrée aux frais du culte et à l'entretien de l'église Saint-Lazarre, construite dans cet établissement (1).
Cependant une grande guerre semblait se préparer. L'empereur Henri V s'était enfin accordé avec le pape; et, délivré des embarras que lui causaient les excomunications pontificales, il voulait se venger du roi de France. La pieuse soumission de Louis VI au Saint-Siège avait été en effet la cause principale qui avait contraint Henri à céder ; c'était contre Louis qu'Henri humilié et vaincu voulait tourner sa colère ; d'ailleurs, Henri était gendre du roi d'Angleterre, qui n'avait cessé d'être l'adversaire du prince français. Henri réunit une armée et se prépara à envahir la France, mais Louis VI ne perdit point de temps, il convoqua ses vassaux et rassembla des forces assez considérables pour faire craindre à l'empereur un échec. Ce dernier crut prudent de renoncer à son entreprise. Hugues avait répondu à l'appel du roi et faisait parlie de l'armée qui épargna à la France une invasion et qui eut ainsi , sans coup férir, la gloire de vaincre le premier monarque du monde chrétien (2).
choses divines. Voir Du Cange, au mot inclusi, édition Henschd, t. III, 797-798.
(1) Cette charte a été publiée incomplètement par Camuzat, Prompluarium. f° 402 v°, et en entier par M. Harmand, dans les Mémoires de la Société d'Agriculture de l'Aube, 2* série, t. I, p. 519-520. Elle est datée de Tannée 1123 et de lindiction deuxième; elle est par conséquent du 24 septembre 1123 au plus tôt, et du 5 avril 1124 au plus tard ; le 5 avril est la veille de Pâques, dernier jour de l'année 1123, vieux style.
(2) Ces événements se passaient en 1124. Suger, Vita Ludovici
fil».] — 135 —
A quelque temps de là, il était revenu à Troyes, et venait de tenir sa cour féodale ; il se trouvait avec quelques chevaliers et sa jeune femme Elisabeth, dans une chambre de son château, devant le foyer allumé : on lui amena le fils qu'Elisabeth avait mis au monde un an ou deux auparavant. Hugues appela cet enfant, qui se nommait Eudes; la mère l'appela en même temps, l'enfant qui eut peur du vieux guerrier, courut aussitôt à sa mère : « O mon fils ! » dit-elle, « tu as bien raison de venir avec moi, qu'as- » tu à faire avec ce vieux-là ? » et elle lui donna la mamelle. Hugues, qui n'avait jamais été très-tendre pour Elisabeth, se mit en colère et donna à cette petite scène et aux paroles de sa femme un sens étranger aux intentions de la comtesse. Il s'imagina qu'Elisabeth lui contestait publiquement sa paternité et que le fils d'Elisabeth refusait de le reconnaître pour père. Dans l'excès de sa fureur, il saisit l'enfant: il voulait le jeter au feu. Heureusement, les chevaliers qui se trouvaient là accoururent et l'arrêtèrent ; mais tout ce qu'ils purent, et à grand peine, ce fut de sauver la vie du pauvre enfant. Hugues resta convaincu que sa femme l'avait trompé et que le jeune Eudes était issu d'un commerce adultérin. Des médecins, par lesquels il se fit examiner, le confirmèrent dans cette manière de voir, en lui assurant qu'il était dans l'impossibilité d'avoir des enfants : il chassa Elisabeth et Eudes (i). Pour être
Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 51 B ; Grandes Chroniques de France, ibid., 182 D.
(1) Ce récit est en contradiction avec celui de Guillaume Godel. (D. Bouquet, XIII, 673 D.) Suivant cet auteur, Eudes n'était pas
sûr que ce dernier n'aurait jamais aucune part à sa succession, il céda immédiatement ses états à son neveu Thibaut, comte de Blois (1), et se considérant comme dégagé des obligations conjugales par l'adultère vrai ou supposé de sa femme, il réalisa le projet qu'il avait formé dix ans auparavant de se consacrer par un vœu à la défense des pèlerins et de la Terre-Sainte : il entra dans l'ordre du Temple (2).
Cette association , qui devait devenir un jour si puissante, en était alors à ses débuts ; sa création remontait à six ans.
« Alors, » nous disent les anciens historiens des Croisades, «on voyait, de toutes les parties du » monde, les riches et les pauvres, les garçons et les » filles, les vieillards et les jeunes gens, venir à Jé- » rusalem pour visiter les lieux saints; et des bri-
encore né ; Elisabeth était seulement enceinte de cet enfant, quand Hugues entreprit, pour la dernière fois, le voyage de Jérusalem.
(1) Les auteurs de Y Art de vérifier les dates. 11, 216. paraissent se préoccuper de la question de savoir si la cession faite par Hugues, de ses élats, à son neveu Thibaut, se fit à titre onéreux ou à titre gratuit. Ils nous disent que, suivant Pithou, cette cession fut une vente. En cette affaire, l'autorité de Pithou serait assez mince si elle ne s'appuyait sur celle du continuateur de Guillaume de Jumièges, D. Bouquet, XII, 582 B. Suivant cet auteur, Thibaut acheta le comté de Troyes ; mais, des termes employés par le chanoine anonyme de Laon, D. Bouquet, XUI, 678», il semble résulter, au contraire, que Hugues aurait fait une donation à son neveu. Nous n'essaierons pas de résoudre la question. On pourrait cependant supposer que l'acte fut une donation quant au fond, et une vente dans la forme seulement.
(2) Albéric, an. 1125, ap. Leibnitz, II. 250-251; D. Bouquet, XIII, 696 A. Chronicon anonymi canonici Laudunensis, ap. D. Bouquet, XIII, 678 n. Cf. Willelmus Gcmeticm, ap. D. Bouquet,
[un.) — 137 —
» gands, des pillards, des voleurs de grands chemins » tendaient des pièges aux pèlerins sans défiance, en » dépouillaient beaucoup, en massacraient plusieurs. » Mais quelques chevaliers dévots et aimables aux » yeux de Dieu, brûlant du feu de la charité, renon- » cèrent au monde, se consacrèrent au service du o Christ et, par un vœu solennel formé en présence » du patriarche de Jérusalem, s'engagèrent à défen- » dre les pèlerins contre ces brigands et ces hommes » de sang, et à garder les chemins publics, promet* » tant, à l'exemple des chanoines réguliers, de com- » battre pour la gloire du Roi des Rois dans l' obéis - » sance, la chasteté et la pauvreté. Les principaux » étaient deux hommes vénérables et amis de Dieu, » Hugues de Payns(i) et Geoffroi de Saint-Omer; » dans cette résolution sainte, ils n'eurent d'abord o que sept compagnons. Ils portaient l'habit sécu- » lier et se contentaient des vêtements que les fidèles » leurs donnaient en aumône. Le roi de Jérusalem » et ses barons les nourrissaient par charité. Ils n'a- » vaient alors aucune propriété commune , ni mai- » son, ni église, et demeuraient dans une dépendance » du palais, où le roi avait consenti à les loger pro- » visoirement. C'était auprès du temple de Salo- »> mon. » Ils finirent par s'établir dans un emplacement attenant, que leur abandonna par charité
XII, 582 B. Tout le monde connaît le texte de J'Evangile qui permet de quitter la femme coupable d'adultère ; en conséquence, on permettait au mari de la femme adultère de faire vœu de chasteté. Voir, à ce sujet, une décision d'Innocent III, dans les Décrétâtes de Grégoire IX, livre 3, titre 32, ebap. 15.
(1) Payns, Aube, arr. et cant. de Troycs.
l'abbaye érigée sur les ruines de ce temple. De là leur nom de Templiers (1). Nous sommes sans renseignements positifs sur le genre de mortification qu'ils s'infligaient; mais, si nous nous en rapportons à leur règle, qui fut rédigée trois à quatre ans après l'entrée de Hugues dans Tordre, nous pourrons observer qu'on ne trouvait pas chez eux la sévérité excessive qui signala les débuts de l'ordre de Cîteaux : ils ne jeûnaient qu'une fois par semaine pendant toute l'année, excepté le carême et les jeûnes d'obligation pour tous les chrétiens ; ils faisaient gras trois jours par semaine (2).
Un comte de Champagne, qui abandonnait sa puissance et ses richesses pour s'agréger au corps des pauvres chevaliers de la sainte cité, donnait au monde un grand exemple; mais la piété avait-elle été le seul mobile de Hugues ? A cette incontestable piété, ne s'était-il pas mêlé un peu de ces sentiments humains qu'on ne s'avoue pas à soi-même, mais qui n'échapperont pas un jour au jugement de Dieu ; et le mari blessé ne survivait-il pas toujours chez cet homme qui avait voulu mourir au monde?
Cette pensée préoccupait saint Bernard, dans la joie inspirée par cette vocation illustre, à laquelle il s'intéressait non-seulement à cause du bien de l'Eglise et de la gloire de Dieu, mais encore à cause de ses précédentes relations avec Hugues. Hugues n'a-
(1) La fondation de l'ordre du Temple eut lieu en 1118. Guillaume de Tyr, lib. XII, c. 7, ap. Bongars, I, 819, et Jacques de Vilry, ibid.,li, 1083.
(2) Régula pauperum commilitonum sanctœ civitatis. ap. Labbc, Concil., t. X, p. 923-936.
pi».] — 139 —
vait-il pas fondé avec lui les abbayes de Glairvaux et de Trois-Fontaines? Hugues n'était-il pas à la fois son bienfaiteur et son suzerain ? Et cependant, en lui écrivant pour le féliciter, il hésile dés les premiers mots, et ne s'exprime qu'en des termes dubitatifs.
« Si c'est à cause de Dieu, que tu es devenu de » comte chevalier, et de riche pauvre, certainement » nous t'en félicitons, comme il est juste, et nous » glorifions Dieu en toi, sachant que ce changement » est dû à la droite du Très-Haut. Mais penser que » ton agréable présence nous a été enlevée par je » ne sais quel jugement de Dieu ; que nous ne pour- » rons plus te voir même par intervalle, toi dont, » s'il était possible, nous voudrions n'être jamais sé- » paré, c'est, je l'avoue, bien douloureux pour nous. » Comment, en effet, pourrions-nous oublier ta » vieille amitié et les bienfaits abondants que tu as » accordés à notre maison? Puisse celui, pour l'a- » mour de qui lu l'as fait, puisse Dieu en garder » éternellement le souvenir! Quant à nous, nous se- » rons reconnaissants autant qu'il est en notre pou- » voir, nous conserverons la mémoire de ta bonté » douce et inépuisable, et, s'il était permis, nos actes » en donneraient la preuve. Avec quel plaisir nous » aurions pourvu à la fois aux besoins de ton corps » et de ton âme, s'il nous eût été donné de vivre » ensemble! Puisque cela n'est pas, et que nous » sommes obligés de renoncer à ta présence, ton » absence ne nous empêchera pas de prier sans » cesse pour toi (1). »
(1) S. Bernardi epistola XXXI, a|>. Mabillon, S. Bernardi opéra, 1690, vol. I, col. 45 ; D. Bouquet, XV, 543 C.
— 140 — [ni».]
On voit percer dans ces dernières lignes un regret de l'abbé de Clairvaux, il aurait désiré que Hugues, une fois décidé à entrer en religion, choisît son abbaye pour retraite. Digne descendant de ses aïeux, Hugues sentait un sang trop guerrier bouillonner dans ses veines : il n'abandonna pas cette glorieuse épée de chevalier, que, dans l'ordre de Cîteaux, il aurait fallu sacrifier : entrant dans Tordre du Temple, il la consacrait à Dieu. Ces événements se passaient dans les premiers mois de l'année ii25 (i).
Hugues partit pour la Terre-Sainte, et y mou-
(1) Albéric est le seul chroniqueur qui nous donne la date de l'abdication de Hugues; il attribue cet événement à l'année 1125. (D. Bouquet, XJII, 696 A.) D'ailleurs, il est évident que Hugues était encore comte de Champagne en 1124, puisque Suger nous fait connaître son concours à la prise d'armes qui eut lieu cette année contre l'empereur (D. Bouquet, XII, 51 B). Mais aucun document autre que la chronique d'Albéric n'établit que Hugues fût encore comte de Champagne en 1125; Marlot, il est vrai, dit qu'en 1125 Hugues souscrivit la charte d'érection du prieuré de Tours-sur- Marne, 1™ édition, t. Il, p. 75; 2« édition, t. III, p. 14. Mais il est évident que c'est un lapsus, Marlot lui-même se corrige plus loin et nous apprend que cette érection eut lieu en 1115, 1N édition, t. II, 272-273; 2' édition, t. III, p. 245. Du reste, nous ne connaissons aucun document authentique qui contredise en ce point la chronologie d'Albéric. Il existe bien aux archives de la Côte-d'Or, dans le deuxième Cartulaire de Molesme, f*68 r% une charte de l'année 1124, où Thibaut, successeur de Hugues, prend le titre de comte de Troycs, et agit en cette qualité ; mais le rédacteur de cette charte a pu compter les années de Jésus-Christ en commençant à Pâques et terminer son année 1124 le samedi saint, 28 mars 1125 ; on peut supposer que l'abdication de Hugues aura eu lieu en janvier ou février, ou dans les premiers jours de mars 1125, nouveau style, et par conséquent il n'y aura pas de contradiction entre cette charte et Albéric. Cf. Carnandet, Géographie de la Haute-Marne, p. 303; Jolibois, la Haute-Marne, p. 376. — Voir aussi plus bas,
MM.) — Ml —
rut (I). La date exacte de sa mort n'est pai connue (2).
Si de Hugues nous nous reportons à un siècle en arriére, au comte Eudes, son aïeul et son prédécesseur médiat, nous trouvons un caractère bien différent. Assurément Eudes laissa après lui plus de souvenirs que son petit-fils : son activité guerrière, sinon sa capacité, avait produit plus d'oeuvres éclatantes ; mais si, laissant de côté ces résultats extérieurs, nous cherchons à pénétrer dans la conscience de l'aïeul et du petit-fils, si nous nous demandons lequel des deux posséda le plus cette droiture et cette loyauté qui font la base du caractère de l' honnête homme, et sans lesquels il n'y a pas d'honneur vrai, toute la supériorité d'Eudes disparaît. Eudes épuisa dans des guerres sans fin, égoïstes, souvent même injustes, tout ce qu'il avait de force personnelle, et cette puissance si vaste que Dieu et la naissance lui avaient donnée; sa mort fut l'expiation méritée des égarements de son ambition. Son petit-fils, moins puissant et moins connu, passa aussi une partie de sa vie
dans l'histoire du règne de Thibaut II, de nouveaux détails sur cette question.
(1) Chronicon Willelmi Godelli, ap. D. Bouquet, XIII, 673D, et Chronicon anonymi canonici Laudunensis. ibid., 678 n.
(2) Le nécrologe de l'abbaye de Saint-Claude, ap. Chifflet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 539, fait mourir Hugues te 21 juin (XI Kalendas Ju/n). Suivant lobituaire de la cathédrale de Chartres, il serait mort le 10 du môme mois (IV idus /unit), Bourquelot, Histoire de Provins, 1. 1, p. 100 n. On peut conclure de là que le décès de Hugues aurait eu lieu en juin. Lobituaire de la cathédrale de Chartres ajoute une indication d'année, 1126, Bourquelot, ibid. Mais nous ne savons pas si nous devons y ajouter grande foi.
— 142 — [lias.]
dans les combats ; il y acquit peu de renommée, mais à la différence d'Eudes, ce fut la voix du devoir qui le conduisit dans toutes les expéditions guerrières où l'histoire nous le montre, soit qu'il aille en Terre-Sainte, combattre, au nom de la civilisation chrétienne, les ennemis de la croix, soit que, vassal de son neveu Thibaut, pour obéir aux injonctions de la loi féodale, il prenne avec lui les armes contre le roi, soit que, à la menace de l'invasion germanique, il s'associe, sous la conduite de Louis VI, à ce grand mouvement national qu'on peut regarder comme un des premiers battements du cœur de la France. Enfin, vieux et dégoûté du monde, c'est à Dieu, c'est à la défense des serviteurs de Dieu qu'il consacre son dernier coup d'épée et son dernier soupir.
On sent qu'entre Eudes et Hugues il y a toute une révolution. En effet, c'est après la mort d'Eudes et avant la naissance de Hugues que l'Eglise chrétienne, rendue longtemps impuissante par d'indignes abus, s'est ranimée par le génie et la piété du moine Hildebrand : les prêtres concubinaires se sont vu fermer l'entrée du temple, il s'est élevé comme un sacerdoce nouveau, et dans sa bouche la morale chrétienne a repris son antique empire. Fondateur de deux abbayes cisterciennes, Hugues avait sous les yeux les saints exemples des habitants de ces retraites admirables ; saint Bernard, le patriarche du nouveau monachisme, était son ami : tel est le secret de la réelle grandeur de Hugues, malgré sa médiocrité intellectuelle peut-être, et dans tous les cas sa modeste obscurité.
[xii* siècle !