‹ Histoire des ducs et des comtes de ChampagneChapitre 16 sur 95 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Thihuiit* quatrième du nom comme comte de Bloli*. et deuxième

du nom comme comte de Champagne. — f r« partie, dopai» la

Etienne-Henri, comte de Blois, mort glorieusement en Terre-Sainte, sous les coups des Musulmans (4), eut de sa femme Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre, cinq fils et deux filles ; les fils étaient : Guillaume, dit, plus tard, de Sully ; Thibaut, dont nous allons raconter l'histoire ; Etienne, comte de Mortain par la libéralité de son oncle le roi Henri d'Angleterre, comte de Boulogne par mariage, et depuis successeur de son oncle au trône; Henri, d'abord moine de Cluny, puis évêque de Winchester et légat du pape; enfin, Eudes qui mou-

(1) A la bataille do Ramia, le 27 mai 1102. Voir, sur cet événement, Alberlus Aqueiisis, IX, 6, ap. Bongars, 329; Fui chéri us Carnolensis, CXXVII, ap. Bongars, I, 414, et 1. Il, c. 18, ap. Dnchesne, IV, 850 B; Willelmus Tyrensis. X, 20, ap. Bongars, l( 787; Gesta Ambasiensium dominorum, ap. D. Bouquet, XII, 508 E; Orderic, ibid.. 684-685, et édit. Le Prévost, IV, 132.137-, Robertus de Monte, ap. D. Bouquet, XIII, 283 E. Sa mort était connue en France en 1 10i : dans Guérard, Cart. de Saint Père de Chartres. II, 408-409, on trouve un diplôme de l'année 1104, où son anniversaire est fondé par sa veuve.

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rut jeune. Les deux filles étaient Mahaut, femme de Richard, comte de Chester; Lithuise, dite aussi Adèle, mariée à Milon II de Monlhéry, ou de Braysur-Seine, vicomte de Troyes (4).

Guillaume, en qualité d'aîné, devait être l'héritier principal des fiefs de son père; mais la loi féodale, en admettant l'hérédité, y apportait une exception entre autres. Le fief, réunissant au caractère de la propriété et celui de délégation du suzerain, ne pouvait pas être régi exclusivement par les principes qui dominent toute législation relative à la propriété. La propriété est établie dans l'intérêt exclusif du propriétaire, et par conséquent aucune cause d'incapacité ne peut empêcher sa transmission à l'héritier

(1) L'Art de vérifier les dates. II, 616, lui donne un sixième fils, qui serait Philippe I*r, évôque de Châions-sur-Marnc; mais Philippe 1er était frère consanguin d'Eticnno-Henri. Voir, sur les enfants d'Etienne -Henri, Orderic, édit. Le Prévost, II, 393, III, 194; IV, 111, 188, 189; Suger, De vita Ludovici grossi, ap. D. Bouquet, XII, 36 C », 41 B ; Willelmi Calculi continuatio. ibid., 582 A B; Chronique de Normandie, ap. D. Bouquet, XIII. 254 AB; Willelmi Neubrigensis de Rébus Anglicis. lib. 1, ibid., 95 BC; Chron. Willelmi Godelli.M., 672A; Gall. Christ., VIII, /fw/r.,309 ; Martene, Ampliss. collect.. I, 831; D'Achery, Spicilège. XII, 296-297; Guérard, Cart. de Saint-Père de Chartres. II, 455. M. Guérard ignorait quo l'existence d'Eudes eût été signalée avant lui par Lepelletier, Hist. des comtes de Champagne, 1, 117, 124, et qu'elle fût établie par trois diplômes, outre la charte de 1107 qu'il a publiée. Nous ignorons sur quelle autorité Y Art de vérifier les dates. II, 616, donne à Etienne-Henri une troisième fille, Alix, mariée à Renaud III, comte de Joigny : même tome, page 595, dans la notice de Renaud, les savants auteurs de cet ouvrage n'admettent pas l'existence de cette Alix. C'est aussi par erreur qu'ils ont donné à Etienne un fils nommé Humbert.

— 170 — [uos.j naturel; il en est autrement d'une délégation, puisque le but de la délégation n'est pas l'intérêt du mandataire, mais l'intérêt du mandant. Au moyenâge, on en tirait cette conséquence que, lorsque l'héritier du seigneur avait les facultés intellectuelles assez peu développées pour pouvoir être qualifié d'imbécile ou de fou, il était exclu de la succesion au fief (i) ; celte régie fut appliquée à Guillaume.

Dans le courant de Tannée 1103, il y avait une contestation pendante entre le fameux évêque de Chartres Yves et la comtesse Adèle qui avait l'administration des états de son mari ; le terme d'un délai, fixé par le pape, et après lequel l'affaire devait être jugée, n'était point arrivé encore; Guillaume, impatienté, voulait en finir : il réunit dans la cathédrale un certain nombre d'habitants de la ville, il les fit jurer et jura avec eux, au pied du grand autel, de tuer l'évêque et ses clercs. Nous connaissons ce fait par une lettre d'Yves de Chartres à Daimbert, archevêque de Sens, son métropolitain. Yves compare le serment de Guillaume à celui que fit l'impie Hérode, et qui eut pour honteuse conséquence la mort de saint Jean-Baptiste. « Depuis, » dit-il, « j'ai » cessé de célébrer le saint sacrifice en présence des » conjurés, et de leur donner, suivant l'usage, la bé-

(1) Beaumanoir, I. VI, 9. Ëdit. Beugnot, II, 328, s'exprime en ces termes :

Cil qui sunt fol de nature, si fol qu'il n'ont en eus nule discrétion par quoi il se puissent ne sacent maintenir, ne doivent pas tenir terre, puisqu'ils aient frère ou seror, tout fust ce qu'il soit ainsnés. Donques, se li ainsnés est fans naturex, l ainsnééce doit venir à l'ainsné après li.

» nédiction épiscopale. Cependant, je n'ai point en- » core lancé contre eux Panathèrae qu'ils méritent, » j'attends les conseils de votre paternité et de nos » collègues; soutenu par vos avis et votre appui, je » pourrai, par le légitime emploi des censures ecclé- » siastiques, leur faire abandonner cette conspira- » lion funeste ; je vous enverrai bientôt consulter » officiellement. Mais je veux que vous ayez le temps » de réfléchir, afin qu'alors vous soyez en position » de me donner aide et conseil d'une manière à la » fois honorable pour vous et utile pour nous. Hà- » tez-vous de tendre la main à, des naufragés qui » vont être submergés par les flots (1). »

Guillaume n'exécuta pas son projet, mais l'avoir formé était une première faute, il en fit une seconde en se mésalliant : la fille du seigneur de Sully, qu'il épousa, était au service de sa mère. De plus, il était bègue. De là, et d'autres circonstances sans doute, on conclut qu'il était « très-sot, » dit la chronique de Tours (2), « sans aucune valeur, » dit Albéric (3), « trop faible d'esprit et indigne du sang » dont il était issu, » dit Guillaume de Neubrige (4), et il fut considéré comme incapable de succéder à son père. Il devint la tige de la célèbre maison de Sully, que nous rencontrerons dans la suite de cette histoire. Sa femme, étant restée fille unique, lui apporta des flefs d'une certaine importance. Orderic,

(1) honis Camotemis epist. 1S4, ap. D. Bouquet, XV, 126-

(2) D. Bouquet, XII, 472A.

(3) Albéric, an. 1217, édition Leibnitz, 11, 494495.

(4) D. Bouquet, XIII, 95 B.

son contemporain, le représente comme un bon homme, d'humeur pacifique, qui vécut de longues années, qui avait beaucoup d'enfants, et qui ne manquait pas d'argent (1).

Ce fut ainsi que Thibaut devint l'aîné. La date exacte de sa naissance est inconnue, cependant il est certain qu'on ne peut la placer avant l'année 1090 (2); nous croyons probable qu'elle appartient à l'année 1093 (3).

En 1401, il fut témoin d'une charte de la comtesse Adèle, sa mère, pour l'abbaye de Conques (4). Cette abbaye était en contestation avec celle de Rebais, il s'agissait du prieuré de Sainte-Foi de Coulommiers. Thibaut 1er, comte de Champagne, avait donné ce prieuré à l'abbaye de Conques, et en témoignage de cette libéralité, avait envoyé aux moines un

(1) Orderic, liv. V et X, ap. D. Bouquet, XII, 605 et 691, et édition Le Prévost, 11, 394, IV. 188.

(2) Parmi les témoins d'une charte de Hugues, comte de Champagne, son oncle, on 1104 au plus tôt, et après le deux avril de cette année, nous trouvons, parmi les témoins, notre Thibaut, qualifié d'enfant : Theobaldus puer /Mus comitis Stephani fratris met (Chifflel, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 510-511). Donc, Thibaut n'avait pas quatorze ans à cette date, donc il est né après le 2 avril 1090.

(3) Nous allons voir, en effet, que Hugues fut armé chevalier en 1107. Dans les rangs inférieurs de l'aristocratie féodale, un homme ne devenait souvent chevalier que fort lard, quelquefois même il restait écuyer toute sa vie ; mais les membres du haut baronnage se faisaient armer chevalier aussitôt qu'ils avaient atteint leur majorité, surtout quand ils étaient possesseurs de fiefs, car, en ce cas, la qualité de chevalier était nécessaire à l'accomplissement de leurs devoirs féodaux.

(4) Conques, Aveyron, arr. de Rodez, chef-lieu de canton.

calice d'argent. Plus tard, s'étant rendu en pèlerinage dans cette abbaye, il avait, pour confirmer de nouveau cette donation, remis lui-même aux moines une coupe d'or; puis, de retour, il avait changé d'avis, et dans un mouvement de colère, oubliant ces deux actes solennels, il avait donné ou même dit- on vendu le même prieuré à l'abbaye de Rebais. De son vivant, les réclamations des moines de Conques furent inutiles : les conciles auxquels ils s'adressèrent, l'archevêque de Lyon, légat du pape en France, n'osèrent pas donner tort à un homme aussi puissant que Thibaut. Adèle, administrant les états de son mari croisé, répara l'injustice de son beau-père; au bas de la charte, au-dessous du nom d'Adèle, une croix est tracée avec ces mots : seing de son fils Thibaut, Thibaut avait alors huit ans.

C'est à cette date que, pour la première fois, un chroniqueur nous parle de lui, mais d'une manière tout à fait négative. Bouchard IV, de Montmorency (1), dévastait les terres de l'abbaye de Saint- Denis, qui avait excité sa colère en lui contestant certaines redevances féodales. Appelé devant la cour du roi Philippe, au château de Poissy, il fut condamné ; et, après avoir, séance tenante, déclaré au roi qu'il n'exécuterait pas la sentence, il se retira sans être arrêté. Les usages féodaux ne reconnaissaient pas au souverain le droit de recourir à ce moyen pour faire respecter sa justice, il fallut en venir aux armes. Bouchard réunit ses vassaux el trouva deux

(1) Bouchard IV, fils d Hervé de Montmorency, avait succédé à son père eu 1094, environ ; il vivait encore en 1124, Art de vérifier les dates, II, 645.

alliés : Mathieu I", comte de Beaumont (1), son beaufrère (2), et Dreux de Mouchy (3), gendre de ce dernier. Louis, qui depuis régna sous le nom de Louis VI, fit appel aux vassaux de la couronne pour venger l'insulte faite à son pére. Ses principaux auxiliaires furent : Robert II, comte de Flandre, son oncle maternel (4), Simon H, seigneur de Montfort (5), et Adèle, comtesse de Blois et de Chartres, qui administrait en l'absence de son mari. La tendre enfance de ses fils aînés, Guillaume et Thibault, les empêcha de prendre les armes, dit Orderic ; Adèle envoya à

(1) Mathieu I, comte de Beaumont, était par son père, Yves II, petit-fils d'Yves IOT, dont il a été question dans le premier volume de cet ouvrage. 11 fut chambrier de France en 1139; il mourut en 1151 ou 1152. Voir sur lui, Anselme. Histoire généalogique.

(2) Bouchard IV de Montmorency avait ripousé la fille d'Yves H, comte de Beaumont.

(3) Mouchy-le-Châtel, Oise, air. de Beauvais, cant. de Noailles. On disait autrefois Monchy-le-Châtel.

(4) Robert II, dit le Jérosolymitain, comte de Flandres, régna de 1093 à 1111. Il était fils de Gertrude de Saxe qui, après avoir épousé Florent Ier, comte de Frise et de Hollande, s'était remariée à Robert Ier dit le Frison, comte de Flandres. De Florent, Gertrude avait eu Berle, femme du roi Philippe Ier et mère du roi Louis VI. De Robert 1er, elle avait eu Robert II, qui était par conséquent frère utérin de Berte.

(5) Montfort-l'Amaury, Seine-et-Oise, arr. de Rambouillet, cheflieu de canton. — Simon II était fils de Simon Iwet frère d'Amaury III , de Richard et d'Àmaury IV, successivement seigneurs de Montfort, de Guillaume de Montfort, évèque de Paris (1095- 1102), et enfin, de la célèbre Bertrade de Montfort, sucessivement concubine de Foulques IV, dit Réchin, comte d'Anjou, et du roi Philippe I". Il régna de 1092 à 1103 ou 1104, Art de vérifier les dates. II, 676.

Louis cent chevaliers bien équipés (I). Avec cet aide, Louis força Bouchard à venir à composition et s'empara du château de Mouchy (2).

Trois ans plus tard, nous trouvons Thibaut à Molesme, en compagnie de son oncle Hugues ; il était encore enfant à cette époque (3), et, jusqu'à l'année 1107, tout ce qu'on nous raconte d'important sur sa vie est qu'il aurait étudié à Orléans avec Etienne, son frère, sous la direction d'un certain Geoffroy, depuis abbé de Groyland, en Angleterre (6). Mais ce fait n'est pas bien établi (5). Il y a plus : une charte

(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 706 À et édition Le Prévost, IV, 286. On peut remarquer qu'Orderic, se conformant à un usage diplomatique des siècles précédents, mais dont il y a peu de traces dans celui-ci, donne à Adèle le titre de comtesse des Francs. Nous ne pourrions dire d'une manière certaine l'origine de ce titre, mais son existence tient probablement à ce que les comtes de Blois étaient considérés comme les plus importants de la partie de la Gaule, connue spécialement alors sous le nom de France, et qui correspondait à peu près au duché carlovingien de ce nom.

(2) Outre le passage d'Orderic déjà cité, voir sur celte guerre, Suger, Vita Ludovici Grossi, II, ap. D. Bouquet, XII, 13; Grandes Chroniques de France, ibid. , 138-139; Chronica regum Francorum. ibid., 208 D. Suivant Orderic, édit. Le Prévost, IV, 287- 288, Louis VI aurait échoué dans cette guerre.

(3) Chifllet, S. Bernardi genus illustre assertum, p. 510-511; D'Achery, Spicilège, in-4\ IV, 241 : Theobaldus puer filius comitis Stephani fratris met. Ce n'est donc pas de notre Thibaut qu'il est question en 1103, dans l'énumération que fait Orderic des partisans d'Euslache de Breteuil. (Edit. Le Prévost, IV, 186; V, 471.)

(4) Continuation, par Pierre de Blois, du livre d'Ingulfe, abbé de Croyland, dans Fell, Rerum anglicarum seriplorum vpterum. 1. 1, Oxon. 1684, in-fol.

(5) Voir à la fin du chapitre la note A.

nous a conservé le nom d'un précepteur de Thibaut qui s'appelait Burdin (1). En 4107, il 6t son entrée dans le monde comme la faisaient alors tous les membres du haut baronnage, c'est-à-dire qu'il fut armé chevalier (2). La même année, dans une charte du 3 juillet 1407, il prend le titre de comte (3) : sa mère l'avait, sans doute, mis en possession de l'héritage paternel; il avait, probablement aussi, fait hommage au roi et reçu l'investiture des fiefs tenus de la couronne par son père.

Immédiatement, l'occasion se présenta à lui de donner un emploi aux armes qu'il venait de recevoir, et d'exercer, conformément au goût belliqueux de sa race, la puissance dont il était revêtu. Une guerre commençait entre Louis VI et un de ses vas-

(1) Dans une charte d'Etienne Henri, sans date, 1101 au plus tard, Gall. Christ.. VIII. Instr.. 308-310. les quatre tils de ce prince donnent leur approbation, entr'autres Thibaut, et on voit parmi les témoins de l'approbation donnée par ce dernier, c oncessionis Theobaldi pueri : Burdinus magister Theobaldi. En 1 107, Adèle, mère de Thibaut, donne au prieuré de Sainte-Foi de Coulommiers sept hôtes à Francheville près de Coulommiers, quos prius habuit WiUelmus Normannus, magister filii met (Champollion, Doc. inéd. extr. de la Bibl. royale, 1. 11, 2* partie, p. 6). Mais Thibaut, dans une charte de l'année 1132 (ibid., 14-17), nous dit que ce Guillaume était attaché à la personne d'un de ses frères: nous ignorons lequel.

(2) Mabillon, Act. ss. Bened. sœc. IV, pars, I, p. 718, a publié une charte notice qui constate que Thibaut, l'an 1107 où il fut armé chevalier, confirma une donation faite par son père, Henri-Etienne, à un prieuré dépendant de Marmoutier.

(3) Documents historiques extraits de la bibliothèque royale, des archives et des bibliothèques des départements, II, 2* partie, p. 5-7. Cf. Duplessis, Hist. de Véglise de M eaux. II, 20.

saux. Louis VI avait élé fiancé solennellement à Lu* tienne, fille de Gui le Rouge, comte de Rochefort (I), sénéchal de France (2). Le mariage n'était pas encore consommé quand il fut cassé par le pape (3). Cette sentence fut prononcée au concile de

(1) Rochefort, Seine -et- Oise, arr. de Rambouillet, cant. de Dourdan.

(2) C'est Suger, Vita Ludovici Grossi, VIII, ap. D. Bouquet, XII, 17 A, qui nous apprend que Gui le Rouge était sénéchal de France. Cf. Grandes Chroniques de France, ibid., 143 E. 11 résulte du texte de Suger que Gui, sénéchal avant la première Croisade, perdit ou abandonna cette charge et la reçut de nouveau après la première Croisade. Il est le mOme que Gui de Montlhéry, sénéchal en 1092, d'après M. de Wailly, Eléments de paléographie I, 236. En effet, Gui le Rouge, comte de Rochefort, était fils de Gui Ier de Montlhéry, vicomte de Troyes et de Montlhéry, père de Milon I" de Montlhéry, seigneur de Bray. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit désigné par le nom d'un fief de son père, mais M. de Wailly ne dit pas qu'il fut sénéchal une seconde fois, c'est-à-dire après Payen de Garlande.

(5) Suger, Vita Ludovici Grossi, VIII et X, ap. D. Bouquet, XII, 17 A et 22 C. On ne comprend pas comment, en face des paroles formelles de Suger, les continuateurs des D. Bouquet ont pu émettre l'hypothèse que Louis VI avait eu un enfant de ce mariage (Xll, 724 n et XV, 149 n). A l'autorité de Suger, se joint contre eux celle d'OnWic (D. Bouquet, XII, 706 A; éd. Le Prévost, IV, 285). Cette union a cela d'intéressant en droit qu'elle nous offre un des premiers exemples du mariage par paroles de futur, que certains canonistes présentent comme postérieur au Décret de Gratien. Il ne pouvait y avoir eu mariage par paroles de présent, puisque Lucienne n'était point encore nubile au moment de la célébration. La consommation devait seule donner à cette union un caractèro définitif. Voici le texte de Suger : Quorum mutua eo usque procèssit familiaritas, ut patris persuasione filius dominus Ludovkus filiam ejusdem Guidonis necdum ni; bile m matrimonio solemni rrciperet ; seé, quam sponsam accepil, uxorem non iiabuit, cum

— 178 — fii07.]

Troyes, qai se tint à l'Ascension, 23 mai 1107 (1); elle était motivée, comme tant d'analogues, sur la parenté des fiancés, mais on disait que la malveillance de certains barons, hostiles à Gui, n'y était pas étrangère (2); que, du reste, le pape avait bien fait d'empêcher le mariage de l'héritier de la couronne avec la fille d'un petit personnage comme Gui (3). Gui voulut se venger.

Au môme moment , Hugues de Pomponne (6), dit aussi de Crécy, fils de Gui le Rouge et d'Adélaïde de Crécy (5), châtelain de Gournay-sur-Mame (6),

ante thorum titulus consangutnîtatis oppositus matrimonium dissolvei-it.

(1) Jaffé, Regesta Pontificum Rotnanonnn, p. 494; Labbe, Conciles, X, 754-755, nous donnent la date exacte de ce concile, d'après Conrad d'Usperg et plusieurs diplômes. Mais rien, si ce n'est la concordance approximative des dates, n'établit rigoureusement que ce soit à Troyes que ce mariage ait été cassé.

(2) Suger ne dit pas quels étaient ces barons, mais il paraît évident que c'étaient les fils de Guillaume Ier de Garlande, frères de Payen, précédemment sénéchal, savoir : Anseau, Guillaume II, Etienne et Gilbert de Garlande (voir, sur ces quatre frères, une charte de Louis VI, H24, dans Alartiniana, p. 22-23), dont les trois premiers, profitant de la disgrâce de Gui de Rochefort, devinrent successivement sénéchaux de France. Ce qui semble justifier cette hypothèse, ce sont les efforts des frères de Garlande pour provoquer, entre Louis VI et Gui de Rochefort, la guerre dont il va être question.

(3) Suger, Vita Ludovici Grotw. X.ap. D. Bouquet, XII, 22 C et Chronicon S. Pétri Vivi, ibiri.. 281 B.

(4) Pomponne, Seine-et-Marne, arr. de Aleaux, cant. de Lagny.

(5) Hugues était alors sénéchal de France. Son père venait de lui abandonner celte charge. Voir la liste des sénéchaux, par M. de Wailly, Eléments de Paléographie, I, 236.

(6) Gournay-sur-Marnc, Seine-et-Oise, arr. de Ponloise, cant.

avait, comme un voleur de grand chemin, arrêté des marchands sur une route, et leur avait pris leurs chevaux qu'il avait conduits à Gournay (4). Cette route, probablement celle qui va de Paris à Lagny en suivant la Marne, était un chemin royal, c'est-àdire que la police en appartenait au roi. Louis réunit une armée et vint assiéger Gournay. Ce fut contre le donjon qu'il dirigea ses efforts; maître de ce point, il devait forcer immédiatement la place à se rendre. Il éleva, en face du donjon, une tour immmense et beaucoup plus élevée ; du haut de cette tour, ses archers et ses arbalétriers, balayant le sommet des remparts de Gournay, obligèrent les défenseurs de la place à se retirer sous les terrasses; on allait bientôt abattre sur le donjon le pont mobile attaché au sommet de la tour de bois; en môme temps, les vivres manquaient. Gui tenait la campagne el cherchait des secours à son fils; Thibaut se laissa gagner

de Gonesse. Nous avons vu, dans notre tome précèdent, p. 312, que Gournay fut pris au comte de Champagne Eudes I", par Henri I, roi de France. Le roi était donc probablement seigneur de Gournay. Le titre de châtelain se rapportait à un droit féodal d'ordre secondaire, mais qui comprenait la charge fort importante de gardien du château; il y a une grande analogie entre les fonctions de vicomte et celle de châtelain. Voir Du Can^e, au mot Caslellanus, 2, 3, 4, 5, 6, édition Henschel , Il , 922 -223. Dans tous les cas, une circonstance semble établir que Gui le Hougp, père de Hugues, avait à Gournay des droits importants : c'est qu'il y avait fondé un prieuré. Voir, à ce sujet, une charte de Louis VI, 1124, dans Afartiniana, p. 23. Voir encore Art de vérifier les dates, II, 640, des détails sur la manière dont ces droits auraient été acquis.

(t) Ce fait s'expliquerait peut-être par une question de péage. Ces marchands auraient refusé d'acquitter un droit de péage réclamé par Hugues.

et promit d'en apporter. On convint du jour où il attaquerait les troupes royales et les forcerait à lever le siège. Mais, quand ce jour fut venu, Louis n'attendit pas son jeune adversaire. Laissant un corps de troupes à la garde du camp, il marcha à l'ennemi ; un éclaireur le précédait. Arrivé à une position convenable, entre le village de Torcy (!) et celui de Gouvernes (2), sur le bord d'un ruisseau, le roi, entouré de ses barons, disposa ses troupes en ordre de bataille. Elles se composaient de cavalerie, c'està-dire de chevaliers, dont l'arme principale était la lance, et de fantassins roturiers, armés d'arcs. On aperçoit les troupes de Thibaut qui s'avancent : les trompettes sonnent, les chevaliers excitent leurs montures à coups d'éperon, la bataille commence. Les soldats de Louis avaient l'habitude de la guerre, tandis que les vassaux de Thibaut jouissaient, depuis cinquante ans environ, d'une paix qui n'avait subi que des interruptions locales et passagères. Louis l'emporta , ses adversaires prirent la fuite ; Thibaut lui-môme eut une telle peur d'être fait prisonnier que, dans son empressement d'échapper au vainqueur, il abandonna son armée. Les mieux montés de ses compagnons d'armes parvinrent jusqu'au château de Lagny, aux abords duquel les vainqueurs qui les poursuivaient s'arrêtèrent. Les autres se cachèrent où ils purent, ceux-ci dans les vignes, ceux-là dans les haies ; mais beaucoup ne purent échapper à l'œil clairvoyant de l'ennemi. Il

(1) Torcy, Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Lagny.

(2) Gouvernes, Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Lagny.

y eut peu de morts, il est vrai : on ne tuait pas beaucoup de monde dans les batailles de ce temps, on y considérait môme comme fort maladroit d'égorger ou d'assommer un vaincu; mais il y eut beaucoup de blessés et surtout considérablement de prisonniers : excellente affaire pour les vainqueurs, puisqu'alors, comme on le sait, les prisonniers n'obtenaient leur liberté qu'en la payant. Aussi, nous dit Suger, cette victoire devint-elle fameuse dans toute la terre.

Elle fut décisive : Louis s'empara de Gournay, dont il confia la garde aux frères de Garlande, rivaux de la maison de Rochefort (1). Vers la môme époque, il . ôta à Hugues de Pomponne la charge de Sénéchal de France, pour la donner à Anseau de Garlande, frère de Payen,qui avait exercé précédemment cette fonction.

On se rappelle que Thibaut était par sa mère neveu de Henri Ier, roi d'Angleterre depuis l'année 1100, et duc de Normandie depuis la bataille de Tinchebrai, livrée le 27 septembre de Tannée 1406, environ un an avant la bataille de Gournay. Henri, souverain indépendant d'un côté, vassal d'un autre, se trouvait vis-à-vis du roi de France dans cette position mixte où avait déjà été Guillaume le Conquérant, où, depuis Guillaume jusqu'à Henri VI, furent tous les rois d'Angleterre, à l'exception de Guillaume le Roux et d'Etienne de Boulogne, égal et inférieur à la fois, avec des relations forcées qui entraînaient de conti-

(1) Suger, V'tia Ludovici Grossi, X, ap. D. Bouquet, XII, 22- 23; Grandes Chroniques de France, ibid., 150-152; Ordcric, livre XI, ibid., 706D, et édition Le Prévost, IV, 289; Chronka regum Francorum, ibid., 209 D.

nuels froissements. De là se suivit et devait se suivre, entre les monarques anglais et français, une haine héréditaire qui, dés le principe, s'exprima par la guerre, et qui, par ce moyen, s'envenimant de plus en plus, devait plus tard dégénérer entre deux peuples en une lutte d'extermination. Mais la jalousie du roi d'Angleterre contre celui de France n'avait point encore, au xii* siècle, pris le caractère d'une hostilité nationale, c'était une simple rancune personnelle. Thibaut, en bon neveu qu'il était, devait l'embrasser; il fut donc l'ennemi naturel du roi de France depuis l'avènement d'Henri au duché de Normandie jusqu'à la mort de ce prince ; cette mort devait seule briser les liens qui attachaient Thibaut à une cause depuis si antipathique à tout cœur français. Ainsi un attachement de famille nous donne l'explication probable du rôle joué par Thibaut dans la guerre de Louis VI contre la maison de Rochefort.

Toutefois, Thibaut n'osa pas prendre immédiatement, d'une manière ostensible, parti pour son parent contre son suzerain. Les événements qui se passèrent en 4109 en sont la preuve. Philippe lw était mort le 30 juillet de l'année précédente. Sacré à Orléans le 3 août suivant, à l'âge de trente ans, par Daimbert, archevêque de Sens, Louis vit immédiatement les difficultés se multiplier autour de son trône. Une des principales fut celle à laquelle donna lieu, entre le roi d'Angleterre et lui, la possession de la forteresse de Gizors (1). Cette place était située sur la frontière de la France et de la Normandie:

(1) Gizors, Eure, arr. des Andelys, chef-lieu de canton.

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elle avait été mise en séquestre entre les mains d'un chevalier nommé Payen. Henri le gagna, et se la fît livrer : Louis réclama. Il fut décidé que les deux rois auraient une entrevue pour régler cette affaire ; on choisit le jour et le lieu, ce fut près de Gizors, à Néaufles (1). Mais si les projets étaient pacifiques, c'était seulement en apparence : chaque roi se fît accompagner d'une armée. Louis avait avec lui ses principaux vassaux, en premier lieu, Robert II, comte de Flandre, son oncle, voisin et par conséquent ennemi naturel de Henri (2) ; Robert avait amené quatre mille chevaliers. Venaient ensuite Hugues II, dit Rorel ou le Pacifique, duc de Bourgogne (3); Guillaume II, comte d'Auxerre, de Nevers, et troisième du nom comme comte de Tonnerre (4); enfin notre comte Thibaut, sans compter d'autres barons moins importants et une foule d'archevêques, d'évéques et d'abbés. Les pourparlers durèrent toute une journée, mais sans résultat. Louis finit par faire proposer à Henri de se battre en duel contre lui. Il y avait précisément entre les deux armées, sur l'Epte, un pont vermoulu qui tremblait sous les pas : quelques cheva-

(1) iNéauflcs-Saint-Martin. Eure, arr. des Andelys, cant. de Gizors.

(2) Sur les circonstances qui occasionnèrent une rupture ouverte entre le comte de Flandres et le roi d'Angleterre, voir une note de M. Le Prévost, dans son édition d'Orderic Vital, IV, 291.

(3) Il régna de 1102 à 1142, Art de vérifier les dates, II, 500-501.

(4) Il régna de 1089 à 1147, Art de vérifier les dates, II, 561-

OO s.

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liers criaient qu'il fallait que les deux rois allassent se battre sur ce pont. Louis, avec le courage un peu téméraire qui lui était naturel, ne demandait pas mieux; mais Henri, plus prudent et moins chevaleresque, se mit à rire, et 6t sur la proposition de son rival des plaisanteries qui furent rapportées aux barons français. Il avait dit, entre autres choses, qu'il était prêt à se battre avec le seigneur-roi, pourvu que le seigneur-roi vînt l'attaquer; or, il était dans une position formidable. Les barons français considérèrent cette parole comme un défi à leur adresse : « Si les positions sont quelque chose à la guerre, » disaient-ils, « montrons-lui qu'elles ne sont pas » tout. » Ils courent aux armes et s'élançent audevant des ennemis. Mais quand ils arrivèrent au bord de la rivière, de l'autre côté de laquelle les Anglo-Normands étaient rangés en armes, ils reconnurent que l'obstacle était infranchissable, surtout à l'heure où l'on était arrivé, c'est-à-dire, à la tombée de la nuit; ils se retirèrent au château le plus voisin, à Chaumont-en-Vexin (1). Ce n'était que par tie remise; le lendemain, ils vinrent de fort bonne heure attaquer leurs adversaires sous les murs de Gizors ; mais il ne purent s'emparer de cette ville, que les Anglo-Normands conservèrent (2).

(!) Cbaumont-cn-Vexin , Oise, arr. de Beauvais, chef-lieu de canton.

(2) Suger, Vita Ludovià Grossi, XV, ap. D. Bouquet, XII, 28- 29; Grandes Chroniques de France, ibid., 157-159. Suivant Y Art de vérifier les dates, 11, 617, cotte expédition aurait lieu en 1110. C'est une erreur, car, suivant Suger, la guerre dura près de deux ans et se termina lorsque Guillaume, fils du roi Henri, fit hommage

[tiio-iiii.] — 185 —

Les relations de Thibaut avec le roi continuèrent à être bonnes l'année suivante. Le 1er octobre H10, Thibaut se trouvait avec Louis VI, au palais d'Etampes; son frère Etienne et lui furent témoins d'une charte donnée par Louis VI à l'abbaye de Bonneval (1). Nous le revoyons encore au même palais, en compagnie du même monarque, dans les premiers mois de 1141 (2).

Bientôt, cependant, se produit un dissentiment sérieux entre le comte de Blois et son royal suzerain : un chevalier nommé Geoffroi, surnommé Borel, c'est-à-dire, le bourreau, s'était emparé de biens qui appartenaient à l'abbaye de Notre-Dame-de-Bonne- Nouvelle d'Orléans. De là, procès; Yves, évêquede Chartres, juge de la question, parce que sans doute ces biens étaient situés dans son diocèse, excommunia Geoffroi. Louis VI était très-mal disposé envers ce

à Louis VI. Or, comme nous l'apprend la Chronique de Tours (D. Bouquet, XII, 469 A), cet hommage eut lieu en 1110, l'an deuxième du roi Louis (30 juillet 1109-29 juillet 1110), Tan qualre de l'empereur Henri V (6 janvier 1109-5 janvier 1110). Donc le commencement de cette guerre est antérieur a l'année 1110, d'un an au moins. D'un autre côlé, il est peu vraisemblable que cette guerre ait commencé en l'année 1108, puisque, avant celte guerre, Louis attaqua pour la seconde fois Hugues de Crécy, iîls de Gui le Rouge, et que celte seconde attaque fut postérieure au couronnement de Louis, c'est-à-dire au 3 août 1 108. Nous supposons donc que Louis n'a pu se rendre à Gizors qu'au printemps de l'année 1109 (Suger, Vita Ludovici Grossi, XII, XIII et XIV, ap. D. Bouquel, XII, 24-27).

(1) Gall. Christ., VIII, Instr., 313.

(2) Archives d'Eure-et-Loir, Cart. de Saint-Jean-en -Vallée , cité par M. de Lépinois, Hisl. de Chartres, p. 83.

dernier : nous avons encore une lettre qu'il adressa à Yves pour lui recommander de traiter sévèrement Geoffroi-Borel, et de ne pas lever l'excommunication avant la réparation des torts causés à l'abbaye de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.

L'excommunication était motivée par Yves sur ce qu'au jour fixé pour entendre les parties, Geoffroi avait fait défaut ; mais ce dernier disait qu'il avait eu un empêchement ce jour-là, et qu'il était prêt à se présenter au jour qu'on lui assignerait. Thibaut intervint prés d'Yves en faveur de Geoffroi : suivant lui, sur cette déclaration de Geoffroi, l'évôque devait lever l'excommunication. Mais les efforts de Thibaut furent inutiles : Yves, agissant conformément à l'avis du roi, maintint l'excommunication ; il déclara seulement consentir à entendre le défaillant, si ce dernier voulait se présenter dans la première semaine du carême; Yves se réservait de lever alors l'excommunication, ou de la maintenir, s'il y avait lieu. Nous ignorons comment l'affaire se termina; mais peu à peu le dissentiment qu'elle avait manifesté entre Thibaut et le roi prit un caractère de la plus haute gravité (1). Voici dans quelles circonstances : quelques détails préalables sont nécessaires.

Hugues le jeune, seigneur du Puiset (2), fut l'occasion de la rupture. C'est un homme que Suger traite fort mal : « Hugues, o dit-il, « ne devait sa puissance qu'à sa tyrannie et à celle de ses

(1) Epistolœ Ivonis, Carnotensis episcopi, ap. D. Bouquet, XV, 152-154.

(2) Le Puiset, Eure-et-Loir, arr. de Chartres, cant. de Janville.

[un.] — 187 —

ancêtres; son pére était un homme d'un orgueil étonnant, et lui n'avait pas dégénéré; ceux que son père frappait de verges, il les battait à coups de scorpion. » Hugues du Puiset appartenait à une famille importante du comté de Chartres ; la vicomté de cette ville était dans sa maison. Son grand-pére ïlugues le Vieux, seigneur du Puiset, vicomte de Chartres depuis 4076 ou 1077, fils d'Ebrard Ier (1), était frère d'un autre Ebrard, comte de Breteuil, deuxième du nom comme vicomte de Chartres (2), devenu moine à Marmoutier en 4076 ou 4077 (3). Hugues le Vieux, en guerre avec le roi Philippe, Eudes Ier, duc de Bourgogne, Guillaume Ief, comte de Nevers, et Lancelin, seigneur de Beaugency, les vainquit dans une grande bataille donnée sous les murs du Puiset, et où Guillaume et Lancelin furent faits prisonniers (6). Réconcilié ensuite avec le roi Philippe, il prit parti pour ce prince lors de l'excommunication provoquée par la scandaleuse entrée de Bertrade de Monlfort dans la couche royale, et

(1) Guérard, Cart. de Saint Père de Chartres, II, 319, 452.

(2) Ebrard l«r, Ebrard II et Hugues le Vieux figurent au Cartulaire de Saint-Père de Chartres, dans la môme charte, I, 159.

(5) Guibert de Nogent, De Vita tua, ap. D. Bouquet, XII, 256; Notice dans D. Bouquet, XIV, 33-34. Ebrard II est sans doute le père d'Adélaïde, qui épousa Roger de Montgommery (Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 607 E, édition Le Prévost, III, 426). Voir dans noire t. I, p. 495-496, une charte où il est témoin.

(4) De Certain, Miracula S. Bened., p. 315. L'Art de vérifier les dates, II, 559, met cette guerre en 1078 ; mais elle eut lieu en 1080, comme le prouve une charte publiée par Martène, Anecd., I, 241. Cf. Suger, Vita, Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 32 D.

— 188 — [un j

retint prisonnier au château de Montlhéry Yves de Chartres, dont la conduite énergique dans cette affaire célèbre avait excité l'animosité du roi (I). Il épousa Alix, fille de Gui 1er, seigneur de Montlhéry, sœur de Gui 1" dit le Rouge, comte de Rochefort et sénéchal deFrance. Il eu eut quatre enfants : Ebrard, qui devint seigneur du Puiset; Hugues, qui eut la vicomté de Chartres ; Gui ; Umberge : il vivait encore en 1096 avec sa femme et ces quatre enfants (2). L'un, Ebrard, seigneur du Puiset, fit partie de la première croisade (3), et y mourut ; de sa femme

(t) Suger, Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 33 B, et Urbani II epist., ap. D. Bouquet, XIV, 702, et honis Carnotensis epist., XX, ap. D. Bouquet, XV, 77.

(2) Hugues le Vieux, seigneur du Puiset et vicomte de Chartres, ligure avec sa femme et ses quatre enfants dans une charte de l'année 1096, Cartulaire de Saint Père de Chartres, I, 240. Suivant Y Art de vérifier les dates, 11, 642, Alix, fille de Gui I, seigneur de Montlhéry, aurait épousé non pas Hugues le vieux, mais Hugues le jeune son petit-fils : c'est inadmissible; Alix était sœur de Milon le Grand, vicomte de Troyes, en même temps que de Gui le Rouge, il y a bien entre elle et Hugues le Jeune un intervalle de deux générations. Les savants auteurs de cet ouvrage se sont donné un démenti à eux-m^mes dans la notice de la maison de Boucy, où ils font épousera Hugues le Jeune, d'après Albéric, une fille d'Ebles II, comte de Boucy (II, 739). Hugues, vicomte de Chartres, fils de Hugues le Vieux, est celui qui partit pour l'Orient avec Bocmond en 1107 (Historiœ Francicœ fragmentum, ap. D. Bouquet, XII, 6D, et Orderic, ibid., 703 B, éd. Le Prévost, IV, 239). Il est qu&stion de lui dans les lettres d Yves de Chartres, D. Bouquet, XV, 137-139. Sur cette famille, voir plus haut, p. 37.

(3) Historia regum Francorum, ap. D. Bouquet, XII, 218 B; Chronicon Mauriniaceme, ibid., 68 L, 79 A; Abrégé de Y Histoire de France, ibid., 223A; Orderic, ibid., 664C.

[im.i — 189 —

Alix (i), 611e de Bouchard II, comte de Corbeil (2), il avait eu pour fils Hugues le Jeune, qui fut comme lui seigneur du Puiset. Hugues le Jeune était mineur à la mort de son père; et, jusqu'à sa majorité, Gui, son oncle, (ils de Hugues le Vieux, administra sa seigneurie (3). Devenu majeur, Hugues appartenait par ses alliances de famille au parti de Gui le Rouge. Alix de Crécy, veuve de Bouchard II, comte de Corbeil, sa grand-raére, avait épousé en secondes noces Gui le Rouge, qui était déjà grand-oncle de Hugues. Alix de Crécy avait donné à Gui le Rouge deux enfants, Lucienne de Rochefort et Hugues de Crécy (à); en sorte que Hugues du Puiset était neveu et en même temps cousin au cinquième degré de l'épouse répudiée du roi Louis VI, et du châtelain deGournay-

(1) 11 en est question dans trois lettres d'Yves de Chartres, ap. D. Bouquet, XV, 96 B et 104 A D.

(2) L'Art de vérifier les dates, II, 641, fait épouser à Hugues du Puiset, vicomte de]Chai très, Alix, fille de Bouchard II, comte de Corbeil. C'est inadmissible, puisque le comté de Corbeil, manquant d'héiitier direct, échut plus tard, par succession collatérale, au fils d'Ebrard, seigneur du Puiset, et non aux enfanls de Hugues du Puiset, vicomte de Chartres, frère d'Ebrard.

(3) Suger, Vita Ludovici Grossi, XVHI, ap. D. Bouquet, 32 B. Ce fait est aussi établi par un diplôme de l'année 1108 (Fleureau, Antiquités d'Etampes, p. 569; Cf. D. Bouquet, XV, 136). On y voit qu'en 1108 Gui détenait encore le château d'Etampes. Hugues le Jeune, seigueur du Puiset, était donc encore mineur à cette date. Il ne faut donc pas le confondre avec Hugues, vicomte de Chartres, qui partit pour la Terre-Sainte en 1107, et qui était, comme nous avons dit, son oncle.

(4) D. Bouquet, XII , 26 n, 711 n et 210 A. L'Art de vérifier les dates, H, 641, commet une erreur en disant que Hugues de Crécy serait né d'un précédent mariage de Gui. En effet, Suger,

— 190 — [un.] sur-Marne, dépouillé par ce prince au pro6t des frères de Garlande.

Une guerre entre Hugues du Puiset et Thibaut fut le point de départ de la grande lutte qui allait bientôt commencer entre Thibaut et le roi. Thibaut et sa mère n'étaient pas de force à soutenir avantageusement les hostilités contre Hugues ; « le fils d'Adèle était un beau jeune homme qui maniait les armes avec courage et vigueur, » nous dit Suger, mais il était trop peu avancé en âge pour avoir acquis l'expérience de la guerre. Du château du Puiset sortaient continuellement des partis qui s'avançaient jusqu'aux murs de Chartres, portant de tous côtés le ravage et l'incendie. Quand Thibaut se mettait à leur poursuite, le voisinage du Puiset lui inspirait une terreur si grande, qu'une fois arrivé à huit ou dix mille pas de cette forteresse, il n'osait pas avancer plus loin ; dans ces conditions, il n'y avait pas moyen de réduire Hugues.

Thibaut, accompagné de sa mère, se rendit auprès du roi, lui fit ses plaintes, lui rappela l'injure subie trente ans auparavant, parle roi Philippe, au pied du château du Puiset, et lui offrit son concours pour venger cette vieille insulte. Louis VI annonça qu'il tiendrait une assemblée solennelle à Melun,etfit sommer Thibaut et Hugues d'y comparaître pour exposer leurs griefs et entendre la sentence. Au jour con-

De Vita Ludovici Grossi, XIV, ap D. Bouquet, XII. 25 CD, dit formellement que Hugues de Crécy et Eudes, comte de Corbeil, étaient frères; cela doit s'entendre du côté maternel seulement; cependant, ce mariage ne fut pas le seul de Gui, qui épousa aussi Alix de Laferté-Baudouin, sans doute Laferté-Aleps, Suger, ibid.

venu, une foule d'archevêques, d'évêques, de clercs et de moines se trouvèrent dans la grande salle du palais de Melun : le roi y était assis, entouré d'un certain nombre de barons, pour écouter les plaidoiries et juger les procès qui devaient lui être soumis dans celte assemblée. Parmi les ecclésiastiques et les moines présents, il y en avait un grand nombre dont les possessions avaient été dévastées par Hugues ; ils venaient présenter au roi leurs réclamations : « Il dé- » vore nos terres comme un loup ravisseur, » criaient-ils; ils se jetaient aux pieds de Louis qui leur disait en vain de se relever, ils le suppliaient « de réprimer cet avide brigand, de tirer du gosier » de ce dragon les biens que la munificence des » rois avait donnés aux serviteurs de Dieu dans la » fertile Beauce. » Hugues, qui avait prévu cet orage, ne s'était pas présenté; il fut condamné par défaut, et la cour le déclara déchu des bénéfices qu'il tenait du roi : il était déjà excommunié.

Aussitôt deux armées marchèrent contre lui. La principale était celle du roi qui arriva la première devant le château du Puiset; elle se composait, outre la cavalerie féodale, de fantassins roturiers, armés d'arcs et d'arbalètes. Hugues voulut d'abord risquer une bataille en rase campagne, il fit sortir ses troupes, et un engagement commença. C'était un grand spectacle, dit un contemporain, que cette pluie de flèches, ces casques éclatants qui, à chaque coup reçu, semblaient lancer du feu, et ces projectiles qui, fendant l'air, allaient briser et percer les écus. Les troupes royales l'emportèrent, et forcèrent Hugues du Puiset à rentrer dans son château. Aussitôt on vit tomber des remparts et du donjon une sorte de grêle ca-

— 192 — [iiii.]

pable d'effrayer le plus brave : les assiégés lançaient sur les assaillants tous les objets qui leur tombaient sous la main, des pieux et jusqu'à des poutres. De leur côté, les assaillants réunissent devant la porte dn château un amas immense d'écus brisés, d'aissantes de toit, de portes de maison, de morceaux de bois de toute espèce, des charriots de bois tout entiers, et essaient d'y mettre le feu, tandis que les assiégés font tous leurs efforts, d'abord, pour les en empêcher, ensuite pour éteindre l'incendie.

Pendant ce temps, le comte Thibaut arrivait de Chartres avec ses chevaliers. Il était aussi accompagné des paysans des paroisses voisines que Hugues avait lait tant souffrir et qui, marchant sous la conduite de leurs curés, voulaient à la fois tirer de leurs injures personnelles une légitime vengeance, et concourir au châtiment mérité par l'ennemi commun de l'Eglise et de la société (1). Thibaut commença l'attaque, à la face du château opposée à celle où se trouvait le roi. De ce côté les travaux d'art étaient beaucoup moins importants, il n'y avait ni donjon, ni rempart : on avait considéré la position comme suffisamment défendue par la pente naturelle du sol; on s'était contenté d'établir au sommet de la colline une palissade en bois, percée de meurtrières, et de creuser au pied de la colline un fossé. Thibaut ordonna l'assaut, recommandant à ses hommes de monter en rampant, de manière à offrir, le moins

(1) Sur le rôle du clergé et des populations dans les guerres de ce genre, voir la notice de M. L. Delisle surOrderic Vital, p. lviîlx. Cette notice se trouve en tôte de l'édition dOrderic donnée par M. Aug. Le Prévost.

mu.) — 193 —

possible, de prise à l'ennemi. Son ordre fut exécuté; mais, à peine les hommes parvenaient-ils le front contre terre, à une certaine hauteur, qu'on les voyait se retourner convulsivement et redescendre en glissant sur le dos : ils avaient été frappés à mort, et arrivaient au pied de la colline pour y rendre le dernier soupir. Hugues avait établi prés du donjon un poste d'où partaient des chevaliers montés sur des chevaux très-rapides, et qui faisaient la ronde autour du château; dés qu'ils voyaient un des assaillants atteindre la palissade, survenant à ('improviste, ils l'égorgeaient et le précipitaient du haut en bas dans le fossé. Aussi, les soldats de Thibaut commençaient-ils à se démoraliser quand le succès d'un acte de courage imprévu et presqu'inouï changea la face des choses. Parmi les curés qui étaient venus au siège, il y en eut un qui se signala plus que tous les guerriers présents ; son nom n'a pas été conservé : les spectateurs remarquèrent seulement qu'il était chauve. Il n'avait point de casque, sa tête était nue ; pour arme défensive, il se contentait d'une mauvaise planche qu'il tenait à la main; il monta à l'assaut comme les autres, arriva jusqu'à la palissade, et, se baissant au-dessous des meurtrières, de manière à ne pouvoir être atteint par les coups qui en partaient, il travaillait à arracher les pieux. La palissade le protégeait, et les assiégés ne pouvaient lui opposer aucun obstacle. Il fit signe aux soldats qui étaient dans la plaine et qui, montant, arrivèrent en foule à ses côtés, avec des haches et toutes sortes d'instruments de fer : en un instant la palissade fut jetée bas. Les vainqueurs, dans leur transport et dans la surprise d'un résultat si rapide et si peu attendu, comparèrent ce succès à

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celui des Juifs, quand, au son des trompettes, les conquérants de la Palestine virent s'écrouler devant eux les murailles de Jéricho.

Au même instant les deux armées entrèrent dans le château : une partie de la garnison fut faite immédiatement prisonnière; une autre partie, à la tête de laquelle était Hugues, continua la résistance. Outre la première enceinte construite en bois qui venait d'être forcée, il y avait une seconde enceinte en pierre, et enfin le donjon, grande (our de bois construite sur une motte, c'est-à-dire, sur une éminence artificielle en terre. Hugues se réfugia dans le donjon, abandonnant le reste de son château au pouvoir de l'ennemi. Bientôt découragé, il se rendit. Le roi l'envoya prisonnier à Château-Landon, et fit mettre le feu au château du Puiset, dont il ne conserva que le donjon.

Conformément au jugement prononcé en l'assemblée de Melun, le Puiset et ses dépendances étaient réunis au domaine royal ; ainsi cette guerre, entreprise dans l'intérêt de Thibaut, avait profité au roi bien plus qu'à Thibaut. Thibaut, voulant avoir part aux avantages qui résultaient du succès commun, construisit un château dans le village d'AIlonnes (1), qui dépendait de la châtellenie du Puiset. Or, il était de règle en droit féodal qu'aucun château ne pouvait être construit dans un fief sans le consentement du suzerain de qui ce fief était tenu : ces autorisations étaient considérées comme chose très-grave et ne s'accordaient que très-rarement. Un suzerain per-

(1) Allonnes, Eure-et-Loir, arr. de Chartres, cant. deVoves.

mettait facilement l'établissement de l'une de ces forteresses d'ordre secondaire qu'on appelait mottons fartes, légers abris capables de résister seulement à un coup de main. Les maisons-fortes étaient trèsnombreuses, il n'y avait guère de chevalier et même d'écuyer qui n'en possédât. Mais les forteresses capables de soutenir un siège en règle, les châteaux, comme on les appelait, étaient en nombre relativement restreint. Chefs-lieux de ces circonscriptions féodales qu'on nommait châtellenies, elles étaient réservées à la classe supérieure de la chevalerie, aux barons, aux chevaliers bannerets. A partir de la constitution de la féodalité on en créa peu de nouvelles : de là une stabilité assez grande de la géographie féodale pendant plusieurs siècles, de là permanence de cette division de la France en châtellenies, qui en certaines provinces, au moins, remonte au x' et au xi6 siècle, et subsista jusqu'au xvm* (1).

La construction du château d'AUonnes était donc

(1) Le département de l'Aube correspond, à peu près, sauf erreur de notre part, à quarante-trois châtellenies, savoir : celles de Aix-en-Othe, Allibaudière, Arcis-sur-Aube, Balnot-sur-Laignes, Bar-sur-Aube, Bar-sur-Seine, Bligny, Borulles autrefois Séant-en- Othe, Bourdenay, Bouy et Onjon, Brienne-Napoléon, Chaource, Chappes, Chassenay, Coursan, Crancey ou la Grève, Dampierre, Ervy, Gyé-sur-Seine, Isle-Aumont, Jaucourt, Jully-sur-Sarce, Maraye-en-Othe, Marigny-le-Châtel, Méry-sur-Seine, Montmorency autrefois Beaufort, Mussy-sur-Seine, Nogent sur-Seine, Payns, Plancy, Pont-sur-Seine, Pougy, Ramerupt, Rosnay, Rumilly-les-Vaudes, Soulaines, Saint-Lyé, Saint-Mards, Saint-Pbal, Traînel, Troyes, Vendeuvre, Villemaur. Le môme département contient quatre cent quarante-six communes. Ainsi , chaque châtellenie correspondait à un peu plus de dix communes en moyenne, mais plusieurs étaient plus étendues, tandis que d'autres l'étaient beaucoup moins.

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une sorte de révolution locale, et en même temps une atteinte très-sérieuse à l'autorité; c'était un démembrement de la chàteilenie royale duPuiset. Thibaut disait que Louis y avait donné son consentement. La cour de ce prince, ayant repoussé celte prétention, Thibaut offrit d'en établir le fondement par un duel ; c'était ce que, dans la procédure féodale, on appelait fausser le jugement de la cour, ou appeler de défaute de droit. D'après les principes du droit féodal, cette provocation devait avoir pour conséquence un combat singulier entre Thibaut, d'une part, et successivement, d'autre part, les juges qui avaient prononcé (1); mais le jeune comte deBlois obtint qu'il n'y aurait qu'un seul combat, et que ce combat aurait lieu entre André de Baudement, sénéchal de Thibaut (2), et Anseau de Garlande, séné-

(1) Beaumanoir, LXI, 44, édition Beugnot, 11, 391-392.

(2) Suger, De VitaLudovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 35 B, l'appelle procurateur de la terre du comte, terrœ suœ procuratorem, ce que les Chroniques de Saint-Denis traduisent par maistre de sa terre (D. Bouquet, XII, 163D). Entre autres documents qui prouvent qu'André de Baudement était sénéchal de Thibaut, voir Guérard, Cart. de Saint Père de Chartres, II, 447;Quantin, Cart. de l'Yonne, I, 266; André Duchesne, Histoire de la maison de Dreux, preuv., p. 233; cf. même histoire, p. 18. et Histoire de la maison de Broyés, par le môme, p. 15. Au xir* siècle» il n'est pas de baron un peu haut placé qui n'ait un grand officier décoré du titre de sénéchal. Un nombre énorme de textes parlent de cette charge, mais ils ne la désignent pas toujours par le même mot. Tantôt nous voyons employer le titre de senescallus, tantôt celui de dapifer. Ici Suger qualifie André de procurateur de la terre de Thibaut. Ailleurs, le Cart. de Saint Père de Chartres (H, 447), lui donne le titre de maire de toute la maison de Thibaut : totius domus sue major, ce qui rappelle la qualité de major regiœ domus,

[mi.] — —

chai du roi. Toutefois, ce projet resta sans exécution, et « ces braves, » nous dit Suger, ne purent trouver de tribunal devant qui ce duel fût possible. En effet, les usages féodaux voulaient que l'appel de défaute de droit fût porté devant le suzerain de celui dont la sentence était attaquée (1); c'était donc devant le suzerain du roi de France que devait avoir lieu le duel d'André de Baudement et d'Anseau de Garlande : or, ce suzerain n'existait pas. La guerre était le seul moyen de trancher la question.

La guerre commença entre Louis et Thibaut : une première bataille se livra sous les murs de Meaux ; Louis s'y distingua par son courage, il était des premiers à l'attaque, et Suger compare son bras à celui d'Hector. L'armée de Thibaut, mise en fuite, se réfugia dans la ville, dont elle était séparée par la

donnée à Etienne de Garlande par la Chronique de Maurigny, qualité en vertu de laquelle militiœ simul post regem duceret principiatum (D. Bouquet, XII, 76 E); voir aussi le traité de Majoratu et Senescalcia Franciœ, composé, vers la môme époque , par un gentilhomme angevin. Enfin, un contemporain appelle le sénéchal de France. Guillaume de Garlande, prince de la chevalerie des Francs : Francorum princeps militiœ (Orderic, édit. Le Prévost. IV, 358). L'intervention d'André de Baudement s'explique par cette circonstance qu'en ce moment Thibaut aurait eu une excuse, ce qu'on nommait une essoine; cette excuse était probablement qu'il n'avait pas encore vingt ans, puisqu'il était né, suivant nous, en 1093 et que ces événements se passaient en 1111. Voir, sur cette excuse, Etablissements de saint Louis, I, 71, 140; Beaumanoir, Ixiii, 4, édition Beugnot, II, 420. Beaumanoir nous apprend aussi quelle ruse de procédure on employait pour n'avoir à se battre que contre un seul des juges.

(1) Beaumanoir, LX1, 27 et 28, édition Beugnot, II, 584-385. Etablissements de saint Louis, 1, 6 et 81.

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Marne; un pont de bois peu solide y conduisait, Louis la suivit jusque sur ce pont ; il y eut alors, suivant Suger, un combat de géants; plusieurs des vaincus tombèrent dans la rivière, mais le roi ne put pénétrer dans la ville. Quand il arriva devant la porte, il la trouva fermée; et, dans la mêlée, il avait fait une perte irréparable : son oncle, le comte de Flandre Robert II, cet allié si fidèle, avait été renversé de cheval et foulé aux pieds des chevaux ; il ne put se relever, on l'emporta vivant encore, mais il expira quelques jours après, laissant Louis sans appui et sans guide en face de difficultés plus grandes que jamais (1).

Le succès apparent de Louis cachait donc un véritable échec, il n'avait pu prendre Meaux; il ne fut pas plus heureux dans une expédition contre Lagny. Thibaut vint à sa rencontre, et une bataille se livra près de Pomponne. L'armée royale mit encore l'ennemi en fuite, Thibaut et une partie des siens se réfugièrent sur un pont qui s'élevait sur la Marne, à peu de distance de là. L'entrée de ce pont était défendue par un fossé, Louis ne put franchir cet obstacle; mais une partie des soldats de Thibaut, n'ayant pu trouver place dans cette forteresse improvisée, furent obligés de se jeter dans la rivière, qu'ils espéraient passer à la nage. La plupart des roturiers qui étaient armés à la légère purent gagner l'autre rive, mais les chevaliers furent arrêtés par le

(1) Ordcric Vital, ap. D. Bouquet, XII, 707A,édit. Le Prévost, IV, 290. Cf. D. Bouquet, XII, 56 n. La mort de Robert eut lieu en 1111 , le 4 octobre suivant les uns, le 5 décembre suivant les autres, Art de vérifier les dates, III, 8.

[lut.] — 199 —

poids de leur lourde cotte de maille. Les comtes qui commandaient en second ordre l'armée de Louis s'amusaient à leur laisser faire deux fois le plongeon, puis on les tirait de l'eau pour les faire prisonniers, en leur donnant le surnom moqueur de rebaptisés; mais le roi n'avait pu môme approcher des murs de Lagny.

Thibaut ne resta pas seul pour continuer cette guerre; un de ses principaux auxiliaires fut Raoul, seigneur de Beaugency, guerrier célèbre qui, vingt ans auparavant, avait battu et fait prisonnier Geoffroi-Jourdain, comte de Vendôme, et qui depuis avait pris une part glorieuse aux exploits de la première croisade. Raoul était vassal de Thibaut; cependant, comme il était devenu par son mariage cousin-germain du roi, ce dernier aurait pu compter sur lui (i). Lancelin de Bulles (2), comte de Dammartin (3), et Albéric, autrement dit Payen de Montgé (4), autres alliés du comte de Blois, menaçaient Paris au nord-est. Au midi de cette ville, Thibaut s'assura le concours de Milon II de Bray, vicomte de Troyes, seigneur de Montlhéry. Milon II, par sa famille, se rattachait naturellement au parti hostile à Louis : neveu de Gui le Rouge, il était cousin-

(1) Voir sur Raoul, Art de vérifier les dates, Jl, 811-812.

(2) Bulles. Oise. arr. et cant. de Clermont. Voir sur Lancelin, Art de vérifier les dates, II, 662.

(3) Dammartin, Seine-et-Marne, arr. de Meaux.

(4) Montgé ou Montjay, Seine-et-Marne, arr. de Meaux. cant. de Claye, corn, de Villevaudé. Sur les seigneurs de Monjay et notamment sur Payen, voir Orderic. édit. Le Prévost, IV, 24, 358-

— 200 — [in*.] germain de Hugues de Crécy, c'est-à-dire du châtelain dépossédé de Gournay, du sénéchal révoqué au profit d'Anseau de Garlande ; mais les circonstances l'avaient placé jusque-là dans le parti opposé. Lorsque, vers l'année 1406, le roi Philippe 1er avait fait céder à Philippe de Mantes, son fils naturel, le château de Montlhéry par Gui Troussel, frère de Milon II, Milon, prétendant que ce château devait lui appartenir de préférence (1), s'était jeté dans le parti des frères de Garlande, alors en disgrâce et rivaux de Gui le Rouge; et plus tard les frères de Garlande, revenus au pouvoir, avaient continué à Milon cette amitié. Grâce à leur protection, Louis, dépouillant de Montlhéry Hugues de Crécy, à qui Philippe de Mantes avait cédé ce château, en avait donné l'investiture à Milon. Louis n'avait donc pas dans son royaume de vassal sur qui il eût plus le droit de compter que Milon II (2); mais Thibaut donna une de ses sœurs en mariage à Milon ; ce dernier avait déjà été marié, sa première femme était vivante, son

(t) Milon voulait sans doute exercer un droit dès-lors consacré par la coutume, et que les jurisconsultes ont appelé Retrait lignager.

(2) De Milon Ier de Montlhéry, frère de Gui le Rouge, le château de Montlhéry était passé à Gui II, dit Troussel, tils aîné de Milon; puisa Elisabeth, fille, et à Philippe de Mantes, gendre de Gui Troussel. F'hilippe de Mantes était fils du roi Philippe et de Bertrade de Montfort (Suger, De Vita Ludovici Grossi, VIII, ap. D. Bouquet, XII, 16CD). Montlhéry étant assiégé par le roi Louis VI, Bertrade de Montfort et Philippe de Mantes avaient cédé ce château à Hugues de Crécy, après lui avoir fait épouser une fille d'Araaury de Montfort, nièce de Bertrade (Suger, De Vita Ludovici Grossi, XVII, ap. D. Bouquet, XII, 31 CD.

[liiî.] ~ — aui —

union avec la sœur de Thibaut était donc adultère, mais il espérait sans doute faire casser son premier mariage : du reste, il marchait sur les traces du roi Philippe Ier (1). Milon entra donc dans le parti de Thibaut. Inutile de nommer parmi ceux dont le concours était assuré au comte de Blois, ses oncles : le comte de Champagne Hugues, et le roi d'Angleterre Henri; ses amis : Gui II de Rochefort, et Hugues de Crécy, tous deux fils de Gui le Rouge.

Cependant la guerre se poursuivit quelques mois sans résultats sérieux, on pillait des deux côtés, mais il n'y avait eu ni bataille, ni siège important, quand vint à mourir Eudes, comte de Corbeil. Eudes ne laissait point d'enfants : Hugues II du Puiset, alors prisonnier à Château-Landon, était son neveu et son héritier (2). Louis voulut profiter de cette circonstance pour réunirCorbeil à son domaine, il marcha sur cette ville, comptant sans doute s'en emparer sans coup férir; mais André de Baudement, sénéchal de Thibaut et beau-pére du feu comte de Corbeil, se jeta dans la place et opposa une résistance qui contraignit Louis à traiter. Dans une assemblée tenue à Moissy (3),

(1) Suger, De Vita Ludovict Grossi, XVIII, ap. D. Bouquet, XII, 36 C, qualifie d'incestueux le mariage de Milon avec la sœur de Thibaut; niais Yves de Chartres nous fait connaître la véritable raison pour laquelle on attaqua ce mariage, Epistola 938, ap. D. Bouquet, XV, 161 B. Milon fut obligé plus tard de céder devant la crainte des censures ecclésiastiques, Suger, ap. D. Bouquet, XII, 41 B C.

(2) Voir plus haut, page 189 et 193.

(3) Moissy-Cramayel, Seine-et-Marne, arr. de Melun, cant. de Brie-Comte-Robert.

Hugues obtint du roi la liberté (1) et la restitution du château du Puiset, mais il prit rengagement de ne pas rétablir les fortifications de ce château, et il fit au roi l'abandon du comté de Corbeil ; puis il partit, la rage dans le cœur, semblable, dit Suger, à un chien qui a été longtemps enchaîné, et dont la fureur est d'autant plus grande qu'elle a été contenue plus longtemps; il fit aussitôt alliance avec Thibaut et avec le roi d'Angleterre. Il en voulait surtout à l'abbaye de Saint-Denis, parce qu'une des clauses secondaires du traité de Moissy l'avait contraint à renoncer au droit qu'il prétendait avoir sur certaines possessions de cette abbaye. Il se rend à Toury (2), prieuré dépendant de cette abbaye, et dont le fameux Suger était prieur ; il supplie Suger d'aller trouver le roi, que l'on croyait alors en Flandre, et d'intercéder pour lui prés de ce prince. Suger, moins expérimenté qu'il ne le devint plus tard, se laisse toucher et part. Le lendemain, Hugues arrive avec une armée sous les murs de Toury, dont il commence le siège. Pendant ce temps, Suger voyageait ; arrivé à Corbeil, il rencontra le roi qui, mieux au courant de la situation, avait renoncé à son voyage de Flandre, et surveillait les menées de Hugues. Suger lui fit la commission dont il s'était chargé, mais Louis se mit à rire et lui apprit la ruse de Hugues et le siège de Toury. L'ar-

(1) M. Guérard, Cart. de Saint Père de Chartres, 11, 452, a publié une charte où ce fait est rappelé. Elle est mal datée et appartient aux années 1112 ou 1113. Cf. Lepinois, Hist. de Chartrès, I, 85 n. Cette pièce établit que, par la mort de son oncle, Hugues était devenu vicomte de Chartres.

(2) Toury, Eure-et-Loir, arr. de Chartres, cant. de Janville.

mée royale força Hugues à lever le siège de Toury et à se retirer au Puiset, où elle vint l'attaquer; mais là elle trouva de la résistance : Thibaut s'y était rendu pour le défendre, et Hugues, malgré ses engagements, avait déjà relevé une partie des fortifications détruites par le roi. L'armée de Thibaut et de Hugues se rangea en bataille derrière un fossé de l'ancien château; pour y arriver, il fallait monter une côte assez élevée. Le roi, après avoir rangé son armée en bataille, fit mettre pied à terre aux chevaliers, et ordonna d'emmener les chevaux ; il mit pied à terre lui-môme, pour donner l'exemple. Le comte Thibaut avait dit, par forme de défi, qu'il se battrait avec lui en combat singulier : Louis voulait montrer qu'il ne le craignait pas. L'armée royale arriva au bord du fossé, le traversa . Mais pendant cette opération le désordre s'introduisit dans ses rangs; cependant elle continuait encore la lutte avec avantage, quand Raoul de Beaugency, qui s'était mis en embuscade derrière une église et quelques maisons, apparut tout-à-coup, et fit sur l'armée royale une charge de cavalerie. Les chevaliers royaux qui avaient laissé leurs chevaux dans la plaine ne surent comment résister, et la pesanteur de leurs armes les mettait dans l'impossibilité de fuir; un grand nombre furent faits prisonniers. Le roi monté d'abord sur un cheval qui se trouva là, ensuite sur son destrier, qu'on eut le temps de lui amener, fit des prodiges de valeur, et agissant plutôt en soldat qu'en roi, il s'élança plusieurs fois sur les bataillons ennemis, l'étendard de France à la main ; il délivra plusieurs des siens faits prisonniers, et fit môme à son tour plusieurs prisonniers parmi ses adversaires : il sem-

— 204 — [ll4t]

blait ramener de son côté la fortune, quand, par un désastre nouveau, on vit s'avancer des troupes fraîches qui venaient au secours de Hugues du Puiset, c'étaient des chevaliers Normands au nombre de cinq cents au moins, envoyés par le roi d'Angleterre. Louis abandonna le champ de bataille et se retira à Toury. Il n'avait plus avec lui qu'une partie de son armée, le reste était dispersé ; les uns avaient élé chercher asile à Orléans, d'autres à Etampes, d'autres à Pithiviers (1). L'armée ennemie le menaça d'un siège. Thibaut et Hugues du Puiset avaient avec eux Milon de Montlhéry, Hugues de Crécy, Gui II de Rochefort, les troupes normandes venues à leur aide, en tout treize cents chevaliers; en même temps, ils travaillaient avec activité à la reconstruction du château qu'ils remirent en état. Mais, au bout d'une semaine, un certain nombre de Normands s'en retournèrent dans leur pays. Louis, qui avait réorganisé son. armée, reprit l'offensive. Il existait encore à un jet de pierre du Puiset une éminence artificielle sur laquelle on avait construit, longtemps auparavant, un fort pour tenir en respect ce château; le fort n'existait plus, Louis le fit reconstruire, y mit garnison, et vint s'établir lui-même tout prés de là à Janville (2), qu'il fit entourer de pieux attachés ensemble avec de l'osier : ce travail n'était 0 pas encore achevé, quand apparurent Thibaut et ses alliés; l'armée royale sortit pour leur offrir la bataille,

(1) C'est à cette défaite que se rapporte un passage incomplet, mais exact, d'Orderic critiqué par M. Le Prévost, t. IV, p. 304.

(2) Janville, Eure-et-Loir, arr. de Chartres, chef-lieu de canton.

[mi] — 205 —

mais elle fut repoussée et obligée de rentrer à J anville. Le roi et quatre ou cinq chevaliers, entre autres Raoul de Vermandois (1), et Dreux de Monchy, restèrent seuls en dehors du retranchement, et soutinrent quelques instants les efforts de l'ennemi. Thibaut se croyait vainqueur, et se dirigeant vers les tentes de Raoul, il voulait les mettre en pièces. Raoul courut au-devant de lui : « Jamais, » cria-t-il, « les habitants de la Brie n'ont osé faire pareille insulte à ceux du Vermandois, » et il se jeta sur lui ; son courage en rendit à l'armée royale qui fit une sortie vigoureuse, mit les assaillants en fuite et les poursuivit jusqu'au Puiset. Thibaut était blessé ; le lendemain, il envoya une ambassade au roi, lui demandant un sauf-conduit pour retourner à Chartres et s'y faire soigner. Louis tint conseil, quelques-uns lui conseillèrent de répondre par un refus : les vivres manquaient au Puiset, et on pouvait compter que bientôt l'ennemi serait forcé de se rendre ; cependant, le roi consentit à accorder au comte de Mois ce qu'il demandait, il exigea seulement que Hugues du Puiset et le château du Puiset fussent abandonnés à sa discrétion. Ces conditions furent acceptées, et tandis que Thibaut se retirait à Chartres, le roi fit détruire de fond en comble le château du Puiset (2).

(1) Raoul Ier, comme comte de Vermandois, IVe comme comte de Valois, était fils de Hugues le Grand, fils lui-môme de Henri 1er, roi de France; il était, par conséquent, cousin germain de Louis VI. Suger lui donne, dès à présent, le litre ^ ^le Vermandois; mais ce comté ne lui appartint qu'à |<uttf m 1117, où sa mère le lui céda, Art de vérifier les dateW

(2) Suger, De VUa Ludovici Grossi reji^^vIIl-XX, ap. D.

Il ne parafe pas que Thibaut ait longtemps souffert de sa blessure, car peu de temps après, le 2 février 1113, il célébrait la fêle de la Purification à l'abbaye de Saint-Evroull (1). 11 y avait alors société nombreuse dans ce monastère : Henri, roi d'Angleterre ; Etienne de Blois, frère de Thibaut ; Conan 111, qui cette année même succéda à son pére Alain Fergent, duc de Bretagne; Robert III, comte de Meulan; l'évêque d'Exter, et un grand nombre de barons Anglais et Normands (2). L'année suivante, dans la dernière semaine de mars, un traité conclu dans une entrevue des deux rois de France et d'Angleterre, au champ de POrmeleau-Ferré, fut le complément de celui qui avait été fait au Puiset, entre Louis et Thibaut; la paix fut convenue entre les deux princes. Une des clauses du traité stipulait abandon par Louis à Henri de la seigneurie de Belléme (3), qui appartenait à Robert II, comte d'Alençon, alors allié du premier, et tenu en prison par le roi d'Angleterre. Mais la garnison refusa de reconnaître le nouveau maître. Henri vint l'assiéger le

Bouquet, XII, 35-41. Grandes Chroniques de France, ibid., 166- 172. Chroniea regum Francorum, ibid., 211 À B. Ckronicon S. Peiri vivi, ibid., 283 B n. Orderic, ibid., 706C et 709D, et édii. Le Prévost, IV, 288-304. Cf. D. Bouquet, XIV, 240-242; XV, 359. Cartulaire de Notre-Dame de Paris, I, 343. Ces événements se passaient en 1112.

(1) Saint -Evroult, Orne, arr. d'Argentan, cant. de Lafcrté- Fresnel.

(2) Orderic, aj^Bfruquet, XII, 709 C, et édit. Le Prévost,

(3) Bellôme, V de Mortagne-sur-Huine, chef-lieu de canton.

4ep mai 4414; Thibaut, Foulques V, comte d'Anjou, et Rotrou II, comte du Perche, l'accompagnaient. Le surlendemain, on célébrait l'Invention de la Sainte-Croix ; le roi décida que, par respect pour cette fête, on ne combattrait pas ce jour-là ; mais cet ordre ne parvint point aux chevaliers de Thibaut, ni de Rotrou, qui prirent les armes. Les assiégés firent une sortie contre eux, furent mis en fuite, et poursuivis avec une telle vivacité qu'ils ne purent fermer les portes, et qu'assiégeants et assiégés entrèrent pêle-mêle dans la place. La citadelle voulut résister, on y mit le feu, elle fut complètement brûlée (4).

La guerre du Puiset et le siège de Bellême donnèrent lieu à des incidents que constate une charte de l'abbaye de Marmoutier.

Quand la guerre du Puiset commença, Salomon le Pannetier, prévôt de Châteaudun, se rendit au prieuré de Saint-Martin-au-Val, dépendance de Marmoutier, et pria les moines d'envoyer à l'armée du comte leurs hommes de Ghamart (2). Les moines transmirent cet ordre à leurs hommes, en les sommant de s'y conformer. Une partie de ces hommes obéirent, d'autres restèrent chez eux. Quand le prévôt revint de la guerre, il signifia aux moines qu'ils eussent à conduire les réfractaires à la cour du comte, et que ce tribunal fixerait le montant de

(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 709, et édition Le Prévost, IV, 307-309. Il ne paraît pas rigoureuseme^établi que ce siège

de Bellême ait eu lieu en 11U, on pi

(2) Chamart (Eure-et-Loir).

ssi le dater de

l'amende ; mais les moines répondirent que la sommation avait été faite par eux, que c'était à eux à juger de l'exécution, à eux de percevoir l'amende qu'il y avait lieu de prononcer. Alors Salomon donna aux moines un jour pour venir soutenir eux-mêmes cette prétention devant lui. Avant que ce jour ne fût venu, les moines allèrent se plaindre au comte, qui soutint que son prévôt était dans le vrai, mais consentit à évoquer l'affaire à son propre tribunal, à Ghàteaudun, et leur donna un jour. Au jour indiqué, les moines se présentèrent, Thibaut était entouré de son conseil ; c'étaient d'abord ses employés : Albert Lenfant, dont nous ne connaissons pas la fonction; Salomon, prévôt de Ghàteaudun ; Fromond, cellérier,et d'autres encore; c'était ensuite un certain nombre de barons : Raoul I de Beaugency, qui s'était si distingué dans une des batailles livrées près du Puiset ; Geoffroi II, vicomte de Ghàteaudun, de la maison des comtes du Perche (1); Guillaume Gouet le jeune, de cette famille illustre qui possédait la petite province dite du nom de ses seigneurs Le Perche-Gouet (2); Nivelon de Fréte-

(1) Geoffroi II, par Hugues III, vicomte de Châteaudun, son père, et par Hotrou I, comte de Mortagne, son grand-père, élait arrièrepetit-fils de Geoffroi I, vicomte de Châteaudun, dont il a été question dans notre tome I, p. 275. Voir D. Bouquet XIV, 174 Bn; Anselme, Histoire Généalogique, t. III, p. 306, 307, 314; Art de vérifier les dates, II, 877-879. et notre tome I, p. 222.

(2) D. Brial, continuant D. Bouquet, XIV, 241 D, a écrit Gortum, c'est une fautedjkwH-ession, pour Goetum.— Guillaume Gouet le jeune figure pÉjjS^yis au Cartulaire de Saint Père de Chartres, II, p. 408.^^^75, 486, 495. On y rencontre encore son père, nommé aussi Guillaume Gouet, môme tome, p. 314, 408,

[mij - 209 -

val (1); Raimbaud Craton (2); Geoffroi dit le Jurisconsulte (3) ; Robert, frère de ce dernier (6), et plusieurs autres.

Le comte prit la parole; il rappela que la sommation adressée par les moines à leurs hommes avait été faite en son nom. « Un certain nombre de ces hommes ne se sont pas rendus à cette sommation, » dit-il, « donc ils me doivent réparation. » Les moines répondirent que cette prétention était contraire à l'acte par lequel les prédécesseurs du comte avaient donné Ghamart à leur abbaye. « Ce bien, » disaient-ils, « nous a été cédé exempt de toute charge, vos prédécesseurs ne se

409, 471, 472, 475, 479, 483, 484, 503, 597, et Eustachie. sa mère, ibid., 471, 472, 475, 479, 481 et 495. Le Perche-Gouet se composait de cinq baronies : Alluyes (Eure-et-Loir, arr. de Châtcaudun, cant. de Bonneval); Authon (Eure-et-Loir, arr. de Nogent-le-Rotrou, chef-lieu de canton); Bazoches (Eure-et-Loir, arr. de Châteaudun, cant. d'Anthon); Brou (Eure-et-Loir, arr. de Châtcaudun, chef-lieu de canton), et Montmirail (Sarthe, arr. de Mamers, chef-lieu de canton). *

(1) Fréteval, Loir-et-Cher, arr. de Vendôme, cant. de Morée ; c'était un château. Nivelon, dont il s'agit ici, était fds de Foucher, seigneur de Fréteval et père d'Urson, père lui-môme d'un autre Nivelon de Fréteval. Voir, sur le premier Nivelon, Cartulairede Saint-Père de Chartres, II, 364, 412, 428, 447, 476. Sa sœur, nommée Comtesse, avait épousé Hugues 111, vicomte de Châteaudun, père de Geoffroi II dont il vient d'être question.

(2) Témoin en 1105, Cartul. de Saint-Père de Chartres, II, 481.

(3) Ce Geoffroi fit une donation à Saint-Père de Chartres, en 1105, Carlulaire de Saint-Père, II, 481.

(4) Ce Robert, dit Lege dodus comme son frère, est témoin d une charte de l'année 1131, D. Bouqm^XlV, 242 D. Nous ignorons si ce surnom de Lege doctus doRpH considéré comme un nom de famille, ou s'il désigne une qualité personnelle de chacun des deux frères.

— 210| — [iiii-di44] sont réservés sur lui quoique ce soit, ni droit de justice, ni droit de sommation) ni droit de chevauchée. Quand vous venez à Chamart, nous vous donnons à manger ; quand vous avez besoin de nos hommes, nous les envoyons à vos chevauchées : mais c'est par simple courtoisie, ce n'est pas une dette. Ainsi, la sommation dont on n'a pas tenu compte ne constitue pour vous aucun droit. » Alors Thibaut consulta d'abord ses employés, ensuite ses barons, tous furent d'avis que les moines avaient raison, a Je neveux pas, » dit le comte, « qu'une bonne action de mes prédécesseurs devienne pour moi une occasion de péché, et j'accorde ce que les moines demandent. » Alors les moines se plaignirent à leur tour du cellérier Fromond, qui, ayant besoin de chevaux pour mener des claies au château du Puiset, en avait pris chez Ingelric, leur maire. Sur l'ordre du comte, Fromond fit immédiatement réparation aux moines.

Quand Thibaut dut partir pour le siège de Bellôme, il pria les moines de lui envoyer encore leurs hommes. Les moines les firent sommer; et, comme précédemment, quelques hommes ne tinrent pas compte de cette sommation ; mais appelés devant le tribunal des moines, ils furent condamnés à des amendes plus ou moins élevées : l'un dut payer six deniers, soit environ trois francs, un autre quatre deniers ou deux francs, un autre deux sous, ou douze francs de notre monnaie (1), et ainsi de suite (2).

(1) Le pouvoir jftffl%cnt est supposé sextuple alors de ce qu'il est aujourd'hui.

(2) Charte notice, ap. D. Bouquet, XIV, 240-242.

[nu.] — 211 —

Vers la môme époque, une brouille eut lieu entre Thibaut et son fidèle vassal, Raoul de Beaugency. Il s'agissait d'un contrat formé entre Raoul et Thibaut, et que Raoul refusait d'exécuter. Etait-ce une convention matrimoniale, ou ce contrat avait-il eu lieu sous la foi du serment? Nous n'en savons rien. Ce qui est certain, toutefois, c'est que le droit d'en connaître appartenait à la juridiction ecclésiastique. Raoul était diocésain de l'évôque d'Orléans : Thibaut le fît donc assigner devant le tribunal ecclésiastique de cet évêque. Le procès attira une grande aflluence, il s'y trouva notamment des clercs de l'église de Chartres. Un chevalier du comte Raoul offrit de renvoyer la cause au jugement de Dieu, et provoqua en duel un chevalier du comte Thibaut. Ce moyen, alors usité dans les tribunaux séculiers, épargnait au juge la peine de se former une opinion. Le tribunal de l'évôque d'Orléans accepta et fixa le jour où le duel aurait lieu.

Rien n'était plus contraire à la discipline ecclésiastique; on a dit souvent que l'Eglise au moyen-âge permettait et pratiquait le duel : il y a une distinction à faire; une foule de dignitaires et de corps ecclésiastiques, investis du droit de haute justice séculière, avaient en conséquence des tribunaux séculiers où le duel était ordonné comme dans les tribunaux qui appartenaient à des seigneurs laïcs (4).

(1 ) C'est dans ce sens qu'on doit interprêter les textes suivants cités par Du Gange au mot Duellum : Diploma Henrici II imperatoris 1052 (édition Henschel, II, p. 952, col. 3); Inquesia Parlamenti S. Martini 1954 (ibid., 954, col. 2 et 3); Arrestum Parlamenti Cand. 1260 (ibid., 955, col. 3).

— 212 — [iii4.] Le duel judiciaire était alors en un grand nombre de cas un mal inévitable. Aujourd'hui, quand la justice n'est pas suffisamment éclairée, elle rejette la demande, et les moyens d'information qu'elle a à sa disposition sont assez étendus et assez sûrs pour lui permettre d'imposer au demandeur, môme fondé dans ses réclamations, ce sacrifice à l'ordre public. Ce sacrifice, en effet, n'est qu'une exception. Dans les premiers siècles du moyen-âge, le défaut de police, l'absence d'officiers publics chargés de conserver le texte authentique des conventions privées, l'impossibilité de recourir à l'écriture des parties pour constater leur concours à tel ou tel contrat (I), l'ignorance des juges auxquels manquaient à la fois les études spéciales et cette science pratique qu'acquièrent peu à peu les hommes dont l'art de juger est la seule profession : tous ces obstacles mettaient à chaque instant les tribunaux dans l'impossibilité de se former, avec quelqu'apparence de certitude, une opinion sur les affaires criminelles ou civiles qui leur étaient soumises. On se trouvait donc entre deux alternatives, ou laisser presque tous les crimes impunis, toutes les usurpations de droits sans réparation, mettre môme, en régie générale, le crime et

(1) L'habitude que nous avons d'écrire souvent et vite donne aujourd'hui 5 l'écriture de chacun un cachet d'individualité qui permet de nous reconnaître à l'écriture comme aux traits du visage ou à la démarche. Ce moven de constater l'identité des contractans n'a été praticable que depuis la vulgarisation du papier en Europe, c'est-à-dire depuis le xive siècle; cest de ce siècle que datent les premières signatures des parties, et alors bien des gens les considéraient comme inutiles; peu à peu les idées se sont modifiées.

la mauvaise foi sous la protection de l'autorité publique, ou, dans la plupart des cas, reconnaître franchement l'impuissance de la justice humaine, et laisser à chacun l'exercice du droit qu'il a naturellement de se défendre lui-même par la force, quand la société n'a pas établi prés de lui une autorité supérieure qui le protège ; le duel, en effet, c'est le droit de défense personnelle, c'est ce droit de guerre qui existe encore aujourd'hui entre les états indépendants, parce que ces états n'ont en ce monde aucun juge placé assez haut pour juger impartialement entre eux, et assez puissant pour leur imposer ses arrêts. De même qu'aujourd'hui la guerre est entourée de eertaines formes déterminées par le droit international, et qui en tempèrent l'horreur et les désastres : de même aussi le duel judiciaire avait ses règlements établis par le droit civil, et qui évitaient aux sujets de deux seigneurs ennemis ou aux parents de deux adversaires le pillage, l'incendie, la mort quelquefois, accessoires obligés de ces guerres privées, si énergiquement décrites par Grégoire de Tours, et si fréquentes à l'époque mérovingienne. 11 y a des hommes qui reprochent à l'Eglise d'avoir permis le duel judiciaire dans les tribunaux séculiers qui appartenaient à des membres de son clergé. Qu'ils empêchent aujourd'hui la guerre entre les nations !

L'Eglise avait seulement défendu deux choses. D'abord elle défendait à ses clercs de se battre en duel; mais ce n'était pas pour les empêcher de se faire rendre justice, quand pour obtenir justice il n'y avait d'autres moyens que le duel; c'était seulement parce qu'il était interdit aux clercs de verser

— 214 — [um.] le sang humain (I) : les clercs provoqués en duel se faisaient représenter par un champion (2). En second lieu, le duel n'était pas un moyen de preuve admis dans les tribunaux ecclésiastiques : cette régie était la conséquence du principe qui avait fait interdire aux prêtres non-seulement de verser le sang, mais de prononcer des sentences de mort (3); en effet, l'arrêt qui prescrivait un duel contenait le plus souvent une sentence de mort indirecte contre l'une des deux parties (4).

Aussi la décision du tribunal épiscopal d'Orléans souleva-t-elle l'indignation du célèbre cano-

(1) Décrétalcdu pape Jean VIII, ap. Gralien, Décret, 24 partie, cause 23, question 8, canon 1 ; Canon du concile de Tribur, ibid., canon 4; Canon du roneile de Meaux, 845, ibid , canon 6; Bulle d'Alexandre II, 1165, ap. Décrétâtes Gregorii IX, livre 5, tit. 14, cbap. 1. Voir cependant la Constitution de Guillaume le Conquérant, citée par Du Cange v°. Duellum, édition Henschel, II, 952, col. 3. Mais quoique Guillaume fût roi d'Angleterre, nous croyons qu'on peut douter de sa compétence en droit canonique ; sa parole pouvait constater un abus, elle ne l'autorisait pas.

(2) Une décrétale du pape Célestin III, 1195, défendait aux clercs de se battre par champion (Décret. Greg. IX, liv. 5, t. 14, c. 2). Ce fut un droit nouveau que l'usage paraît avoir admis assez tard en France. Beauraanoir l'admet, chap. lxui, art. 1 . Mais le livre de Beauraanoir appartient à une époque dfi transition où le duel tend à disparaître; il est postérieur à l'ordonnance de saint Louis qui supprima dans ses domaines ce moyen de preuve judiciaire.

(3) Concile de Tolède, 633 et 675, ap. Gratien, Décret, 2e partie, cause 23, question 8, canon 29 et 50.

(4) Il n'y a pas de contradiction entre cette maxime et le fait que les tribunaux séculiers du clergé prescrivaient des duels; ces tribunaux séculiers étaient composés de laies et présidés par des vidâmes, des prévôts, des baillis laïcs.

niste Yves, qui écrivit aussitôt la lettre suivante :

« A Jean, par la grâce de Dieu, évôque d'Orléans, » Yves, par la même grâce, ministre de Chartres, » souhaite l'esprit de conseil et de force. Dernière- » ment, nos clercs, revenant d'Orléans, où ils avaient » assisté au procès du comte Thibaut, nous ont rap- » porté qu'un chevalier du seigneur Raoul a pro- » voqué en duel un chevalier du comte, que votre » Eglise a confirmé cette provocation par un juge- » ment, et a fixé le jour où ce duel aurait lieu. Cette » nouvelle nous a fort étonné, car presque jamais » un duel ne peut se terminer sans effusion de sang ; » or, la vénérable autorité des pères interdit aux » clercs de prendre part aux jugements qui pres- » crivent l'effusion du sang; d'ailleurs, l'Eglise ro- » mai ne n'admet pas le duel comme moyen de » preuve, le pape Nicolas nous l'apprend dans le » procès de Lothaire contre la reine Théotberge. » L'issue d'un duel, dit-il, ne servira jamais de base » à nos décisions, pas plus qu'elle n'en a servi à » celles de nos prédécesseurs. Comment, en effet, » l'Eglise pourrait-elle par un jugement prescrire » l'effusion du sang d'autrui, elle qui dès sa nais- » sance a reçu l'ordre de répandre le sien propre ? » Ce rôle convient aux juges féodaux qui portent un » glaive matériel pour la punition des méchants, il ne » sied pas à ceux qui combattent du glaive de l'es- » prit, les iniquités spirituelles. Qu'aucun membre » de l'Eglise n'usurpe les fonctions d'un autre; et » l'Eglise méritera les éloges que l'on chante en l'hon- » neur de l'épouse du Christ, dans le Cantique des » Cantiques, elle est belle comme la lune, choisie comme » le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille.

— 216 — [iiu.] » Autrement, si nous nous ingérons dans les attribu- » tions d'un autre ordre, nous n'aurons, le mérite » ni de l'accomplissement de nos devoirs que nous » aurons négligés, ni de l'accomplissement d'un de- » voir qui n'est pas le nôtre, nous imiterons la dé- » marche de ces histrions qui vont la tête en bas et

» les pieds en l'air (1) »

Au même moment, Raoul fit demander à Yves une entrevue ou des conseils écrits sur la question en litige ; nous avons encore la réponse d'Yves. Il renvoie Raoul à la lettre que nous venons de citer, et, faisant allusion aux expressions violentes dont Raoul s'était servi à l'égard de Thibaut, il ajoute une considération : Raoul de Reaugency était vassal de Thibaut, et par conséquent avait envers lui les obligations qu'on a toujours envers un supérieur : « Quel- » que convention qu'il y ait eu entre toi et le comte, » dit Yves à Raoul, « rends-lui toujours honneur, et ne » tente pas de lui infliger une note d'infamie; en » effet, l'apôtre l'a dit : A celui qui a droit à l'honneur, » rendez l'honneur; et celui çu'tï faut craindre, crai- » gnez le; et ailleurs : Que tout homme soit soumis aux o puissances supérieures; aussi David, quoique choisi o pour roi, rendit honneur au perfide roi Saûl. » Ayant un jour trouvé une occasion favorable pour » le tuer, il se borna à couper le bord du vêtement » de ce monarque, et cependant il se repentit d'une » insulte si légère et se frappa la poitrine. Persécuté d par Saùl, il honora toujours ce prince vivant, » et il le pleura mort. Suis ce grand exemple, » imite, envers ton seigneur, ce modèle de paix et

(1) D. Bouquet, XV, 163-164.

[iti4.] — 217 —

» de fidélité. Si ton seigneur a commis une injus- » tice envers toi, donne des raisons, laisse de côté » les termes injurieux ; car les paroles superbes en- » gendrent des haines sans fin, et celui qui s'abaisse- » rail par l'orgueil s'élèvera par l'humilité (!). »

Nous ignorons quelle a été l'issue de cette affaire (2).

Les esprits étaient alors tournés d'un autre côté. Thomas de Marie, fils d'Enguerrand I", dit de Bove ou de la Fére, tige de l'illustre maison de Coucy, avait, par ses entreprises belliqueuses et la férocité de son caractère, ligué contre lui et l'autorité royale, et, ce qui était plus redoutable, le clergé presque tout entier. Il avait notamment donné asile aux assassins de Gaudry, évêque de Laon; et il faisait la , guerre aux habitants d'Amiens, soutenus par leur évéque et par le roi qui leur avaient accordé une commune (3) : Louis VI convoqua ses vassaux pour marcher contre le rebelle. Thibaut ne répondit pas à cet appel, et fil même prisonnier Guillaume, deuxième du nom comme comte d'Àuxerre et de Nevers, troisième du nom comme comte de Tonnerre, qui revenait de cette expédition. L'auteur de celte capture fut Hugues le Manceau, seigneur de

(t) D. Bouquet, XV, 164 BC.

(2) Raoul de Beaugency paraît avoir été réconcilié avec Thibaut en 1118, année où il est avec lui nommé comme témoin dans la charte de fondation de l'abbaye de Preuilly, Gall. Christ., XII, Instr., 21 C.

(5) Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettre XIX; Monographie de la constitution communale d'Amiens, dans les Emis sur l'histoire du\i\er&-ètat.

Cosne (4). Thibaut fit conduire Guillaume prisonnier au château de Bloi9.

Peu de jours après, le 6 décembre 4446 (2), Conon, évéque de Préneste, légat du pape, tenait un concile à Beau vais; les archevêques de Reims, de Bourges et de Sens, et un grand nombre de leurs suffragants y étaient réunis (3). Le concile ne se contenta pas de séparer Thomas du corps des fidèles, il le déclara indigne de porter le ceinturon et Tépée, et le dégrada, quoi qufabsent,du rang de chevalier (U), En môme temps, sur la demande du Toi, une sentence d'excommunication fut prononcée contre ceux

(1) Le Chronicon Vizelxaceme, ap. D. Bouquet, XII, 344 C; le Chronicon S. Taurini Ebroicensis, ibid., 777 B, et le Chronicon Fiscannense, ibid., 778 A, datent de l'année 11 16 le commencement de la captivité de Guillaume; mais une lettre d'Yves de Chartres, que nous allons citer, établit que celte captivité commença avant le 6 décembre 1114. Le rôle de Hugues le Manceau nous est indiqué par YHistoria episcoporum Autissiodorensium, ap. D. Bouquet, XII, 312 C. Lebeuf, Mémoires sur l'histoire d'Auxerre, 11,70-71, confond cette captivité de Guillaume avec une autre qui eut lieu vers 1130. (Voir Joannis Majoris Monasterii historia Gaufredi ducis, ap. D. Bouquet, XII, 522-523. Cf. D. Bouquet, XII, 302n.) L'erreur de Lebeuf se trouve reproduite dans Y Art de vérifier les dates, II, 561. Suivant le Chronicon Vizeliacense, Guillaume aurait été fait prisonnier à Avallon; Lebeuf suppose que ce serait à Annay, D. Bouquet, XII, 344 n: Hugues le Mançeau avait bâti un château dans cette localité, Gesta abbalum S. Germant, ibid., 306 E.

(2) Codex ms. Montis Dei, cité par Labbe. Concil., X,

(3) Gesta Bellovacensis Concilii, ap. Labbe, Concil., X,

(4) Suger, De Vita Ludovici Grossi, ap. Labbe, Concil., X, 798 D, et D. Bouquet, XII.

qui avaient fait prisonnier le comte de Nevers, qui avaient été présents à son arrestation, qui avaient reçu une partie de ses dépouilles, ou qui avaient coopéré, d'une manière quelconque, à l'acte de violence dont ce baron avait été victime. Cette excommunication était motivée sur la violation de la Trève-de-Dieu (1) qui, ayant été instituée par les conciles, était placée sous la sauvegarde de la juridiction ecclésiastique ; elle devait produire immédiatement son effet sur toutes les personnes contre lesquelles elle était lancée, à la réserve du comte Thibaut, auquel on accordait un délai de près d'un an, c'est-à-dire jusqu'au 8 novembre, octave de la Toussaint 1115. L'excommunication devait commencer pour lui à cette date, dans le cas où il n'aurait pas, avant ce jour, rendu la liberté à son prisonnier (2). Gonon envoya la sentence à Yves, évôque de Chartres, avec invitation

(1) La Trève-de-Dieu remonte à l'année 1032. A l'époque où nous sommes parvenus, cette matière était réglée notamment par les canons du concile de Clermont de l'année 1095. Ces canons défendaient d'attaquer, de blesser, de tuer ou de dépouiller un homme aux époques suivantes : 1° du dimanche de la Quinquagésime au lundi après l'octave de la Pentecôte ; 2° depuis le mercredi précédant l'Avent, au coucher du soleil, jusqu'à l'octave de l'Epiphanie ; 3° pendant le reste de l'année, depuis le mercredi, au coucher du soleil, jusqu'au lundi à son lever; 4° les jours et veilles des fêles de la sainte Vierge et des apôtres. (Orderic, lib. IX, édition Le Prévost, IV, 381). Les violateurs de la Trève-de-Dieu étaient punis de lexcomunication, Concilium Juliobonense (Lillebonne); Orderic, lib. V, édition Le Prévost, 11, 316; Labbe.Co*ci/., X, 392 A.

(2) Le délai accordé à Thibaut peut tenir à ce que l'excomunication dont on le menaçait était nominative et devait par conséquent produire pour lui des effets beaucoup plus graves que pour les autres auteurs de la captivité du comte de Nevers.

— 220 — [au,

d'en donner communication à Thibaut. Yves remplit la mission qui lui avait été confiée, et il écrivit à Gonon pour lui en rendre compte :

« J'ai fait lire et expliquer votre lettre au comte » Thibaut » dit-il « afin qu'instruit du jugement sé- » vère prononcé contre lui par l'Eglise, il se décide » par ses réflexions personnelles, ou par l'inspiration » de Dieu, à remettre en liberté le comte de Nevers, » et à rendre la paix à un pays agité déjà par la » guerre, et menacé de plus grands désordres. Après » avoir écouté et bien compris votre sentence, il a » témoigné son vif étonnement de ce que le roi » avait porté plainte contre lui devant des juges ec- » clésiastiques ; le roi n'avait aucun besoin de re- » courir à ce moyen, puisqu'il a comme seigneur » droit de justice sur Thibaut, et que Thibaut n'a » pas refusé de se soumettre au jugement de sa » cour; cependant Thibaut offre de se présenter de- » vant le tribunal ecclésiastique chargé déjuger cette » violation prétendue de la Trève-de-Dieu (1), se » soumettant à toutes les régies de la procédure » canonique, sous la réserve qu'on choisira un lieu » où il pourra en sûreté se rendre, exercer ses ac- » tions et produire ses preuves. Il prétend en outre »> au préalable se plaindre de l'injustice qui lui a été » faite en excommuniant avec tant de précipitation, » et irrégulièrement, ses chevaliers qui n'ont pas » violé la Trève-de-Dieu, et qui n'ont pas refusé de » répondre aux accusations dirigées contre leur » conduite.

(1) On peut dire, en termes de procédure, que Thibaut condamné par défaut fait opposition au jugement.

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