CHAPITRE VIII
trlème du nom comme comte de Illol*. — Troisième partie i depuis la mort d'Henri i", roi d'Angleterre, JuMqun la fCitcrrc de Thibaut avec Loultf VII.
Henri Iw, roi d'Angleterre, mourut le i* décembre 1185. Il ne laissait pas de fils légitimes. Grâce à l'influence toujours croissante du droit ecclésiastique, la coutume, plus sévère qu'au temps de Charles le Simple et de Guillaume le Conquérant, excluait les bâtards de la succession aux fiefs et aux couronnes (i). L'héritage d'Henri devait donc être déféré, soit à Mathilde, son seul enfant légitime, soit à des collatéraux. Il n'y avait pas encore là-dessus d'usage bien établi ; cependant l'assimilation des fiefs et des couronnes aux biens patrimoniaux n'était point encore assez complète pour que le droit héréditaire eût fait disparaître à peu près complètement, comme plus tard, les antiques privilèges de la masculinité. Le droit romain avait exclu les femmes des magistratures ; sous les lois barbares, leur incapacité raili-
(1) On peut voir ce que dit Suger {Vxta Ludovici Grossi, I, ap. D. Bouquet, XII, 12 D) des fils bâtards de Philippe I». L'opinion publique les aurait, suivant lui, exclus du trône, au cas du décès de Louis VI, alors sans enfant.
taire leur interdisait tout accès à la royauté, qui était une fonction militaire, et la jouissance des bénéfices qui n'était concédée qu'à charge de service militaire. Au temps où nous sommes parvenus, quoique la patrimonialité des fiefs fût admise, on ne l'avait pas encore poussée à ce point de poser, comme plus tard, en principe général, qu'à défaut d'autres héritiers du même degré les femmes pouvaient tenir les fiefs et s'asseoir sur les trônes (1); mais on reconnaissait ce droit aux mâles, descendants ou collatéraux par les femmes. De là, il se suivait que Mathilde, fille d'Henri l-r, roi d'Angleterre et duc de Normandie, n'avait personnellement aucun droit au royaume d'Angleterre et au duché de Normandie; que son fils, seulement, pouvait y succéder : or, ce fils, né le 25 mars 1133 (2), n'avait que deux ans huit mois à la mort de son aïeul, et se trouvait par conséquent trop jeune pour régner soit en Angleterre, soit en Normandie; mais cette exclusion devait-elle être absolue ou temporaire? Telle était la question.
Le fils de Mathilde avait pour concurrents naturels les neveux d'Henri : Thibaut et Etienne, tous
(1) On trouve déjà cette maxime dans une lettre <le Louis VII, ap. Duchcsne, IV, 432, et La Ferrière, Hist. du droit Français, IV, 455. Louis VII, mari d'Eléonorc de Guyenne, avait des raisons personnelles pour être de cet avis.
(2) Chronicon S. Albini Andegavensis, ap. D. Bouquet, XII, 480 D ; Brève chronicon S. Florentii Salmurensis, ibid., 490B; Gesla Pontifieum Cenomannensium, ibid., 553 B; Orderic, ibid., 6G6 G, et édit. Le Prévost, IV, 9, et Chronicon Fiscanense, ap. D. Bouquet, XII, 778 A.
deux parents par les femmes du défunt, comme le fils de Mathilde, collatéraux, tandis qu'il était descendant, mais tous deux majeurs, c'est-à-dire capables de tenir des fiefs, ce qu'il n'était pas. Sans doute, Mathilde et Geoffroi Plantagenet, comte d'Anjou, son mari, pouvaient servir de tuteurs à leur enfant, et administrer pendant sa minorité le vaste héritage qui semblait destiné à lui revenir; mais le droit de cet enfant était-il tellement absolu que cette sorte d'interrègne dût être imposé à l'Angleterre et à la Normandie ? Les contemporains furent divisés sur la question.
Ainsi, l'auteur du Gesla Ludoviei VII régis prend le parti du petit-fils du roi d'Angleterre contre Etienne, frère de Thibaut. « Ce dernier, » nous dit-il, « ne considérait pas que le comte d'Anjou avait » épousé la fille du roi d'Angleterre Henri, et avait » engendré d'elle des héritiers plus proches en de- » gré, à ce qu'il semblait (1). »
Orderic Vital avait écrit, du vivant d'Henri Ier, que le petit-fils de ce prince était considéré comme son futur successeur. En 1435, avant le mois de décembre, parlant de la naissance de ce royal enfant, il avait dit : « Des peuples nombreux l'attendent » pour seigneur, si le Dieu tout-puissant, qui tient » en sa main toutes choses, veut bien le per- » mettre. (2) » Orderic ne pouvait savoir alors que
(1) Gesta Ludoviei Vil régis, CI, a|>. Duchesne, IV, 591 A B.
(2) Edition Le Prévost, IV, 9. Plus hardi que notre savant ami, M. Léopold Delisle, Notice sur Orderic Vital, p.XLvti, nous croyons n'être pas téméraire en affirmant que, dans notre conviction, le Xe livre d'Ordcric Vital aurait été écrit du vivant d'Henri I".
ce jeune prince serait encore mineur à la mort de son grand-père. Plus tard, il prend hautement le parti d'Etienne, dont les circonstances faisaient, suivant lui, le souverain légitime; et en il 61, quand la fortune semblait avoir abandonné ce prince, alors prisonnier de ses ennemis, il n'hésite pas à écrire que le droit était du côté du vaincu (1).
Le roi d'Angleterre Henri avait bien senti ce que les droits de sa fille et des descendants de sa fille avaient de contestable, et il lui avait fait prêter solennellement serment de fidélité par les grands de son royaume et de Normandie, notamment par Etienne de Blois, son neveu, comte de Mortain (2); mais ce serment avait eu lieu avant le mariage de Mathilde avec le comte d'Anjou : or, en prenant en faveur de Mathilde cet engagement public et sacré, les grands d'Angleterre, qui, par le droit commun du temps, considérés comme corps, se trouvaient, à l'égard de leur roi, au moment de la prise de possession du trône, dans une situation analogue à celle du suzerain vis-à-vis du vassal au moment de l'hommage et de l'investiture ; les grands d'Angleterre, en reconnaissant Mathilde comme héritière, n'avaient pas en-
(1) In mato, Stephanus rtz cum Ludovico rege colloquium habuit, Normarmiœ ducatum ab ipso jure recepit, Orderic, lib. XIII, édition Le Prévost, V, 81 ; M. Delisle, Notice sur Orderic, p. xlvm, prouve que ce XIIIe livre fut composé après le mois de juin 1141 et avant le 16 février 1142, ou, pour être plus exact, avant le 1* novembre 1141 ou environ, époque où se termina la captivité du roi Etienne, encore prisonnier quand Orderic écrivit, édit. Le Prévost V, 133; Chromcon Gervasii Dorobernensis, ap. D. Bouquet, XIII, 78 N.
(2) Orderic, édit. Le Prévost, V, 55 n.
tendu renoncer au droit, reconnu par l'usage à tout suzerain, d'exclure de la succession au fief l'héritière la plus incontestablement légitime, quand elle 86 mariait sans le consentement du suzerain. Depuis leur serment, Henri, ayant marié sa fille au comte d'Anjou sans les consulter, ils se considérèrent comme dégagés (1). Aussi Henri crut-il devoir faire renouveler ce serment une fois, sinon deux; mais nous ignorons si tous les auteurs du premier serment prêtèrent le second et le troisième. D'ailleurs, aux yeux de certaines personnes, sinon de presque tout le monde, l'effet de ces serments prêtés sur la demande du roi, sans préjudice de ses droits souverains et de la fidélité que lui devaient antérieurement ses sujets, n'était pas d'imposer à Henri aucune obligation envers sa fille. Après comme avant, il restait, sauf le droit assez vague de ses sujets, maître d'une couronne dont la loi héréditaire laissait l'avenir incertain entre deux prétentions opposées; il pouvait, à son gré, tenir pour non avenu le serment qu'il avait fait prêter, et par conséquent en délier ceux qui l'avaient prêté; or, Henri était mort brouillé avec son gendre, et dans ses derniers moments il avait déclaré ses sujets déliés du serment qu'il leur avait trois fois demandé : au moins, son sénéchal le déclara-t-il publiquement sur la foi d'un autre serment (2). Ainsi, au décès d'Henri, les barons anglais se retrouvèrent en possession de leur droit électoral que tem-
(1) Willielmus Malmesburientii, ap. D. Bouquet, XIII, 21 ABC ; Chronicon Anglo-Saxonicum, ibid., 63 C.
(2) Chronicon de regibus Angliœ, ap. D. Bouquet, XIII. 121 C; Radulfus de Dicelo, ibid., n.
pérait un droit héréditaire alors mal défini (!). II n'y avait pas même de droit d'aînesse rigoureusement établi. Des deux neveux d'Henri qui étaient restés dans le siècle, ce fur le second, c'est-à-dire, Etienne qui se présenta, et d'après l'accord unanime du clergé, des grands, et, dit-on, du peuple, l'archevêque de Cantorbery lui ceignit la couronne le 26 décembre, vingt-cinq jours après la mort de son oncle (2).
Tandis que ces événements se passaient en Angleterre, Thibaut fut appelé en Normandie par les barons de cette province. Il se rendit d'abord au Neubourg (3), puis à Rouen, et de là à Lisieux, où il
(1) Nous trouvons ces deux éléments dans la bulle célèbre adressée par Innocent H à Etienne, quelques mois après la mort
d'Henri : Miseratio divinœ pietatis communi volo et una-
nimi assensu tatn procerum quam etiam popttïi te in regem eligere et a prœsulibus regni consecrari providit. Nos cognoscentes vota tantorum virorum in personatn luam,prœeunte divina gralia, convertisse et quia de prefati régis prosapia prope posito gradu
originem traxisse dinosceris : quod de te fuctum est gratum heben-
tes D. Bouquet, XIII, 84 n. On remarquera que le droit
électoral régnait alors en Allemagne et que le droit héréditaire n'avait pas encore entièrement triomphé du droit électoral en France. Des auteurs ont paru croire que cette bulle donnait au parjure la sanction de l'autorité pontificale. Mais nous croyons avoir démontré que le parjure n'existait pas, quoiqu'en aient dit plus tard les contemporains, jetant, suivant l'usage, le blâme et l'injure au vaincu pour élever le vainqueur plus haut.
(2) Orderic Vital, édit. de M. Le Prévost, V, 55 n. Suivant Orderic, ce couronnement aurait eu lieu Iel5,.suivant la Petite Chronique de saint Martin de Tours le 25 (D. Bouquet, XII, 66 B); suivant Gervais de Cantorbéry le 22 (D. Bouquet, XIII, 12i B).
(3) Le Neubourg, Eure, arr. de Louviers, chef-lieu de canton.
arriva lé samedi des Quatre-Temps, 21 décembre. Le lendemain, dimanche, il se trouvait dans une assemblée de barons, quand arriva un moine qui venait d'Angleterre. Ce moine, envoyé par Etienne, annonça que les Anglais avaient réuni leurs suffrages sur ce dernier. Aussitôt les Normands dirent qu'ils porteraient aussi leur hommage à Etienne : un grand nombre d'entre eux avaient à la fois des fiefs en Angleterre et en Normandie : la séparation de ces deux pays rendait possible, entre le duc de Normandie et le roi d'Angleterre, une guerre qui aurait mis ces barons dans un grand embarras. Alors Thibaut déclara qu'il renonçait à ses prétentions, et partit pour ses états, laissant les Normands livrés à eux-mômes, car Etienne avait alors en Angleterre des occupations qui le retenaient. Thibaut était résigné; mais en tenant si peu de compte de son droit d'aînesse, les Anglais et les Normands l'avaient blessé (1). Cependant, avant de quitter la Normandie,
(1) Orderic, édition Le Prévost, V, 56, D. Bouquet, XII, 755 BC; Robert du Mont, Appendix ad Sigebertum, ap. D. Bouquet, XII, 692 n, XIII, 287 D E. Suivant la vie de Pierre, prieur de Jully, ce saint moine aurait été dans une vision chargé par un ange de détourner Thibaut de faire le voyage d'Angleterre pour réclamer la couronne de son oncle (D. Bouquet, XIV, 307 A).
Il y a contradiction entre ce que dit Orderic, dans le passage qui vient d'être cité et ce que nous raconte le même auteur ap. D. Bouquet, XII, 692 A, et édition Le Prévost, IV, 189. En cet endroit. Orderic prétend qu'après la mort du roi Henri Thibaut devint duc de Normandie, et maintint l'ordre par une juste sévérité; si Thibaut exerça cette autorité, ce ne fut pas longtemps, puisqu'il renonça a ses prétentions sur la Normandie vingt jours après la mort d'Henri. Nous ne comprenons pas comment les continuateurs de D. Bouquet, XII , 692 n, ont pu imaginer que Thibaut avait joui de la
prenant en main les intérêts de son frère comme s'ils eussent été les siens propres, il avait, au nom d'Etienne, conclu avec le comte d'Anjou, son rival, une trêve qui devait durer de Noël à l'octave de la Pentecôte, 7 juin (1). Etienne avait le projet de se rendre en Normandie à cette époque : déjà sa flotte était prôte, et il attendait un vent favorable pour lever l'ancre, quand il apprit la mort de Roger, évéque de Salisbury, auquel il avait confié l'administration de l'Angleterre.
Cet événement le contraignit à retarder son départ, et Thibaut consentit, à ce qu'il semble, dans une certaine mesure, à le suppléer : nous le trouvons en Normandie au mois de juin; moyennant cent marcs d'argent, il vend ses services à Galeran II, comte de Meulan, et à Robert, comte de Leicester, contre Roger III de Toeny. Le jeudi il juin, jour de la saint Barnabé, les trois comtes entrèrent sur les terres de Roger ; ils bruléreut quatre villages, et, entre autres édifices, une église avec les malheureux hommes et femmes qui s'y étaient réfugiés (2). La semaine suivante, Thibaut alla assiéger Pont-Saint-
Normandie pendant un an. Cette assertion est contredite, non-seulement par les faits que nous venons d'exposer dans notre texte, mais encore par un autre passage d'Orderic qui, parlant de l'expédition faite en Normandie par Geoffroi Plantagenct, en septembre et octobre 1 156, observe quia tune Normanni principe carebant, éd. Le Prévost, V, 72.
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 756 C, et édition Le Prévost, V, 59.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 756 E, 757 A, et édition Le Prévost, V, 64. Cette guerre se faisait en violation du décret du concilr de Clermont sur la Trève-de-Dieu. Orderic Vital lui-même
ril56-1137.] — 325 —
Pierre (1), qui appartenait aussi à Roger de Toeny; il resta un mois devant cette place, qui était trèsbien défendue, et qui pourtant finit par céder (2).
Ensuite il se retira ; Geoffroi Plantagenet, voyant la Normandie sans chef, entra dans cette province le 20 septembre, et la ravagea pendant treize jours; mais l'hostilité des habitants était si grande qu'il fut obligé de battre en retraite.
Ce fut seulement dans la troisième semaine de mars 1137 qu'Etienne arriva en Normandie. Il débarqua à la Hougue, eut à Evreux une entrevue avec Thibaut, et, pour obtenir de lui une renonciation définitive à toute prétention à la couronne d'Angleterre, s'engagea à lui payer une rente de deux mille marcs d'argent, soit environ cent mille francs de notre monnaie au pouvoir de cinq ou six cent mille. Puis, au mois de mai, il eut une entrevue avec Louis VI, et obtint de ce prince, pour Eustache, son fils, l'investiture de la Normandie (3).
nous fait connaître ce canon : la guerre était interdite depuis le mercredi au coucher du soleil jusqu'au lundi au lever du soleil; elle était également défendue le jour des fêtes des apôtres. Ce règlement, ainsi violé, était récent, car il ne remontait qu'à l'année
(1) Pont-Saint-Pierre, Eure, air. des Andelys, cant. de Grainville.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 757 A, édit. Le Prévost, V, 65; Robert du Mont, Appendix ad Siyebertum, ap. D. Bouquet. XIII, 288 A.
(5) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 757-760, édil. Le Prévost, V, 67-81 ; Uobert du Mont, Appendix ad Sigeberlum , ap. D. Bouquet, XIII, 288 B; Mathieu Paris, ap. D. Bouquet, XII, 692 n.
Thibaut se réunit ensuite au roi de France, aux archevêques et aux évôques d'Angleterre et de Normandie, pour prier le pape d'approuver l'élection d'Etienne. Innocent II répondit par une bulle, où, sans trancher la question de droit pendante entre Etienne et le comte d'Anjou, il dit que ce qui a eu lieu lui est agréable (1).
Mais l'administration maladroite d'Etienne donna à Geoffroi et à Mathilde des partisans en Angleterre ; la comtesse d'Anjou passa la mer et alla se mettre à leur tête en 1139 (2). Dans une conférence où les deux parties étaient représentées par des ambassadeurs , un légat du pape fit d'inutiles efforts pour rétablir la paix. Au mois de septembre 1140, ce légat repassa en France, et, de concert avec le roi Louis VII, Thibaut et un grand nombre de membres du clergé, il rédigea un projet de traité qu'il apporta en Angleterre vers la fin de novembre ; mais Etienne ne voulut pas l'accepter (3). Peu à près le 2 fé-
(1) Cette bulle est imprimée dans D. Bouquet, XIII, 84 n et XV, 391-392. On l'a jusqu'ici datée de 1136. Cf. Jaffé, Regesta Pontificum Romanorum, p. 567, n" 5567. Nous croyons cependant qu'elle est postérieure au mois de mai 1137. L'intervention de Thibaut et de Louis VI en faveur d'Etienne, auprès du pape, ne peut guère avoir eu lieu avant la renonciation définitive de Thibaut à la couronne d'Angleterre et avant l'hommage d'Eustache fils d'Etienne à Louis VI ; or, la renonciation de Thibaut est postérieure à l'arrivée d'Etienne en Normandie, au mois de mars 1137; l'hommage d'Eustache se fit en mai 1137 : donc la bulle d'Innocent II est postérieure au mois de mai 1137.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet. XII, 767 D; édition Le Prévost. V, 1-21.
(3) Willielmus Malmesburiensis , ap. D. Bouquet, XIII, 26 D E.
vrier 4161, Mathilde le battit et le fît prisonnier à la bataille de Lincoln (1). Alors Hugues, archevêque de Rouen, et les barons Normands, vinrent trouver Thibaut et lui proposèrent la couronne d'Angleterre et le duché de Normandie; mais Thibaut refusa d'accepter une offre plus onéreuse qu'utile dans la situation où se trouvaient alors ces deux pays ; et il fît avec Geoffroi Plantagenet un traité par lequel il lui abandonnait le trône à trois conditions : d'abord, Geoffroi devait céder à Thibaut la ville de Tours, que les comtes d'Anjou tenaient en fief de la maison de Blots depuis un siècle, et qui avait précédemment fait partie des domaines de cette maison (2); en second lieu, Geoffroi s'engageait à mettre Etienne en liberté ; en troisième lieu, il promettait de rendre à Etienne tous les fiefs que ce dernier avait possédés sous le régne d'Henri IM (3). Mais ce traité ne fut pas exécuté : Etienne, probablement, refusa d'y consentir; il obtint sa liberté par échange, au mois de novembre il perdit définitivement la Norman-
die, conserva l'Angleterre pendant le reste de sa vie, mais ne put la transmettre à son fils : Henri II, fils de Geoffroi et de Mathilde, lui succéda.
La mort d'Henri Ier avait modifié la situation de Thibaut en France tout autant qu'en Normandie. La vieille hostilité des fils d'Etienne-Henri pour le roi de France n'avait plus de raison d'être ; loin de
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 768-769, édition Le Prévost, V, 120-130.
(2) Voir notre tome Ier. pages 368-371, et plus bas, p. xix.
(3) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 770 B, et édit. Le Prévost, V, 131.
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là : menacés dans leurs prétentions sur 1* Angleterre et la Normandie par le comte d'Anjou, ils devaient rechercher l'alliance du monarque français. Louis VI le sentit bien. Vers la fin de Tannée 1135, ou le commencement de Tannée 1136, se croyant prés de mourir, il fit venir Thibaut et Raoul de Verraandois, sénéchal de France, par les conseils desquels il voulait que son fils se dirigeât. Ce fils, nommé Louis, comme son pére, avait alors environ quinze ans (1), et quoiqu'il eût été sacré roi quatre ans auparavant, il avait encore besoin pour régner de T expérience d'autrui. Mais Thibaut et Raoul étaient brouillés : Louis VI les réconcilia (2). Ces dispositions dernières du roi mourant ne produisirent pas immédiatement leur effet, car elles furent suivies d'un rétablissement momentané de sa santé ; mais les rela-
(1) On peut discuter sur la date exacte de la naissance de Louis. Nous croyons que cette date est 1 120. Elle est donnée par le Brève chronicon S. Dionysii ad cyclos paschales, ap. D. Bouquet, XII, 215 C. Elle est contredite par le Chronicon S. Albini Andegavensis, ibid., 480 C D, qui dit que Louis VII , lors de son sacre, 25 octobre 1131, avait douze ans. Mais on \\ei\i supposer que l'auteur a voulu dire que ce prince était alors dans sa douzième année. L'auteur de YHistoria gloriosi régis Ludovici VII, a p. D. Bouquet, XII, 125 D, après avoir parlé de la mort d'Henri K roi d'Angleterre, 1er décembre 1155, et avant de parler de celle de Guillaume duc d'Aquitaine, 9 avril 1137, dit que Louis VII avait alors quatorze ou quinze ans : né en 1120, Louis VII avait quinze ans à la mort d'Henri Ier.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 754C D, édit. Le Prévost, V, 48. Orderic place cet événement immédiatement avant la mort d'Henri I"; mais, des termes dont il se sert, il ne résulte pas que cet événement soit antérieur; il nous semble qu'on doit logiquement le placer après.
lions amicales qu'elles avaient établies se maintenaient, quand eut lieu un événement imprévu.
Guillaume, huitième du nom comme comte de Poitiers, dixième du nom comme duc d'Aquitaine, mourut le 9 avril 1137 (1), dans le cours d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Sa fille aînée, la célèbre Eléonore de Guyenne, était son unique héritière. A deux reprises, une première fois avant de partir, la seconde avant d'expirer, il avait déclaré qu'il voulait qu'elle épousât le fils du roi de France (2). A la nouvelle de cette mort, Louis VI réunit une armée de plus de cinq cents chevaliers, tous hommes de choix ; mit à la tête notre comte Thibaut et Raoul de Vermandois; leur adjoignit Suger, abbé de Saint-Denis, son ami ; Pierre le Vénérable, abbé de Cluny; Geoffroi, évôque de Chartres; Rotrou H, comte du Perche; ce malheureux Guillaume II, comte de Nevers, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et quelques autres hommes de bon conseil. Il leur confia son fils, alors âgé d'environ dixsept ans, pour le conduire en Aquitaine et lui faire faire un mariage qui allait presque doubler sa puissance. Au moment du départ, faisant ses adieux à ce fils qu'il ne pouvait accompagner et qu'il ne devait plus revoir : « Puisse, » dit-il, « mon cher fils, la » droite du Dieu tout- puissant, par qui régnent les » rois, te protéger toi et les tiens; car si un malheur » m'enlevait et toi, et ceux qui par mon ordre t'ac-
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 760 B, édition Le Prévost, V, 81.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 760 B, édit. Le Prévost. V, 81; Suger, Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 62 B C.
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» compagnent, je n'aurais plus souci ni du trône, » ni de la vie. » En même temps, il lui donna une somme d'argent considérable, afin de le mettre à même de payer intégralement sa dépense personnelle, et de donner à ses chevaliers l'argent nécessaire pour vivre. Cette précaution, si vulgaire de nos jours, n'était pas dans les usages du temps, et c'était de pillage que vivaient ordinairement les troupes en marche ; mais Louis désirait que son fils, en arrivant en Aquitaine, se fit bien voir de ses nouveaux sujets : aussi lui recommanda-t-il d'avoir soin que ses hommes reçussent leur paie tous les jours exactement (1).
Louis VII et ses compagnons atteignirent Limoges le 30 juin, fête de saint Martial, premier évêque de cette ville et patron d'une abbaye célèbre, lieu de pèlerinage fréquenté. La féte du saint, qui se célébrait avec grande pompe, avait attiré beaucoup de monde. L'archevêque de Bourges, métropolitain, était présent ; celui de Tours était arrivé la veille; Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, fils de Raimond de Saint-Gilles, y était venu aussi par dévotion, ne se doutant pas qu'il allait rencontrer le jeune roi. L'arrivée de Louis VII fut un grand événement à Limoges : v 11 fut, » dit un écrivain local, « reçu triomphalement dans la ville par les » chanoines et par l'évêque Eustorge, alors atteint » déjà de la maladie dont il devait mourir ; puis, » ayant célébré à saint Martial la procession royale,
(1) Suger, Vita Ludovià Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 62 CD. Cf Chronicon GaufrediVosiensis. ibid., 435 B; Chronicon Mauriniacense, ibid., 84 A.
» le roi et les princes dressèrent leurs tentes près » de la Vienne (1). o
De là Louis gagna Bordeaux, où Eléonore l'attendait. Une des choses qui dans ce voyage paraissent avoir frappé Suger, c'est que, sur la Garonne, il n'y avait pas de pont : une fois arrivée en face de Bordeaux, la petite armée du roi fut obligée de dresser les tentes et d'attendre qu'on vînt la chercher en bateau. Le mariage se célébra un dimanche, dans une assemblée nombreuse où la Gascogne, la Saintonge et le Poitou, étaient représentés. Le prince et la princesse y ceignirent la couronne royale; le retour se fit par Saintes et par Poitiers, où le couronnement du jeune roi fut renouvelé le dimanche 8 août (2). Son père était mort le 1" du môme mois (3).
Thibaut était devenu à la fois, comme puissance territoriale et comme influence dans le palais, le plus grand personnage du royaume; la guerre civile rendait impuissant le comte d'Anjou et le duc de Normandie, et laissait sans rival comme haut-baron le comte de Blois qui était, pour ainsi dire, tuteur (6),
(1) Chronicon Gaufredi Vosiensis, ap. D. Bouquet, XII. 435 A B.
(2) Su^er, Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 62 D; Orderic, ibid., 761 C, et édit. Le Prévosl.V, 88 ; Chronicon Gaufredi Vosiensis, ap. D. Bouquet, XII, 435 B ; Chronicon Mauriniacense, ibid., 84 B.
(3) Suger, Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII. 63 A, nous donne cette date. Suivant Orderic, ibid., 761 C, et édition Le Prévost, V, 88, Louis VI serait mort le 4 août; mais, quand il s'agit de Louis VI, on ne peut mettre l'autorité d'Orderic en balance avec celle de Suger.
(4) Orderic emploie cette expression, édition Le Prévost, V, 88.
ou, si Ton veut, premier ministre du roi. « En Tan » de l'incarnation, 1138, » écrivait un contemporain, « on commença de bâtir l'église de Saint- » Lomer de Blois : alors, le comte Thibaut ordon- »> nait après le roi le royaume de toute la France (4 ). » Louis VII, encore tout jeune, acceptait facilement les conseils et presque l'autorité de Thibaut ; mais quand il eut atteint sa vingtième année, il voulut se conduire lui-môme, et un dissentiment sur une affaire importante amena une rupture.
Louis V crut devoir élever, du chef de sa femme, des prétentions sur le comté de Toulouse. Guillaume, huitième du nom comme comte de Poitiers, dixième comme duc d'Aquitaine, père d'Eléonore de Guyenne, était fils de Mathilde, dite aussi Philippe, fille unique de Guillaume IV, comte de Toulouse, et mariée successivement à Sanche Ramire, roi d'Aragon, et à Guillaume le Jeune, septième du nom comme comte de Poitiers, neuvième du nom comme duc d'Aquitaine. Mathilde avait été exclue, par son sexe, de la succession au comté de Toulouse : à la mort de son père, 1088, le principe de la patrimonialité des fiefs n'était pas encore partout entendu dans un sens conforme aux lois romaines sur les successions ; les privilèges germaniques de la masculinité, que l'exemple d'Etienne de Blois nous montrent vivants, quoique combattus dans le second quart du xne siècle, étaient, à plus forte raison, puissants encore au xi*. Aussi, l'oncle de Mathilde, Raimond de Saint-Gilles, frère du défunt, avait-il été
11) Ânn. Benedtct.% VI, 31 3 A.
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préféré à sa nièce, fille du défunt (4). Toutefois, ce n'avait pas été sans contestation, et il avait été obligé d'acheter, à prix d'argent, le désistement du mari de Mathilde. Mais plus les années s'écoulaient, plus l'exclusion d'une fille au profit d'un frère devenait contraire aux idées reçues. Eléonore de Guyenne elle-même avait succédé aux vastes Etats de son père, quoiqu'elle eût un oncle (2). Louis VII, mari d'Eléonore, ne comprenait donc point que Raimond de Saint-Gilles, eût pu hériter légalement du comté de Toulouse, et le transmettre à son fils Alphonse Jourdain : il voyait dans Raimond et dans Alphonse des usurpateurs. A ce système, conforme aux idées du temps, car précisément à cette époque le parti d'Etienne en Angleterre et en Normandie était fort affaibli (3), il y avait à faire une objection sérieuse : on pouvait opposer à Louis la transaction passée entre Raimond de Saint-Gilles et Guillaume VII, comte de Poitiers. Louis et ses courtisans répondaient que l'acte en question était non pas une transaction, mais un engagement ; et qu'en remboursant la somme payée par Raimond de Saint-Gilles à Guillaume VII, Louis était en droit de rentrer en possession du comté de Toulouse (4). Thibaut, plus
(1) Art de vérifier les dates, II, 293, 294, 357, 358.
(2) Raymond Ier, prince d'Antioche, était fils de Guillaume VII, comte de Poitiers et de Mathilde de Toulouse. Il était par conséquent frère du père d'Eléonore, auquel il survécut, car il ne mourut queD 1149.
(3) Etienne était même prisonnier au moment dont il s'agit.
(4) Guillelmus Neubrigensis, De Rébus Anglicis, ap. D. Bouquet, XIII, 105 B C. Voir aussi la note b de la môme page.
âgé, et qui avait été un des représentants des doctrines opposées lors de l'ouverture de la succession d'Henri 1", roi d'Angleterre, ne partageait pas cette manière de voir, la combattit, et refusa de prendre part à l'expédition que, malgré ses conseils, le jeune roi entreprit contre le comte de Toulouse : cette expédition échoua, et Louis ne pardonna pas la résistance de Thibaut, dont l'absence pouvait être considérée comme une des causes de ce mauvais succès. Ce fut le commencement d'une rupture dont nous raconterons, dans le chapitre suivant, les résultats déplorables (i).
Dans la période où nous sommes, Thibaut, tout occupé qu'il était des affaires générales de la France, visitait de temps en temps la Champagne, si même, ce que nous ignorons, il n'y faisait pas de longs séjours. Ainsi, nous le trouvons à Provins en 1137 (2); à Isle-Aumont (3), à Coulommiers (4), à Cha-
(1) Le motif que nous donnons à l'opposition de Thibaut est une hypothèse de notre part, mais cette hypothèse nous semble logique. Voir, sur cette affaire, outre le passage déjà cité de Guillaume de Neubridge; Robert, Appendix ad Sigeberlum,^. D. Bouquet, XIII, 331 A ; et Ordcric, ap. D. Bouquet XII, 770 D, édit. Le Prévost, V, 132-133. Orderic nous apprend que l'expédition de Toulouse commença à la Saint-Jean (24 juin) 1141.
(2) Charte de Thibaut à cette date, dans Bourquelot, Hi$t. de Provins, 11, 379-380.
(3) Cart. de Notre-Dame de Paris, I, 293, II, 293-294; Bibl. imp., Coll. de Champagne, 1. 136, p. 194 bis.
(4) Bibl. imp. ancien fonds latin, 5211 A, Car/, episc. Cotai, f 80 v.
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lautre (1), en 1138; à Isle-Àumont, en 1159(2); à Coulommiers (3) et à Troyes (4), en ll/iO; à Vassy (5), à Provins (6), à Isle-Aumont (7), en 1141, L'administration civile de ses Etats était sans doute en grande partie ce qui l'y attirait; mais de cette administration, peu de traces se sont conservées jusqu'à nous.
Nous le voyons cependant en 1437 rétablir, sur la place du Vieux-Marché de Provins, la foire de Saint-Martin qui se tenait autrefois en ce lieu, et qui avait été transférée ailleurs (8). En 1138, le chapitre de Notre-Dame de Paris, établissant une ville neuve au-dessus de Charment (9), Thibaut la prend sous sa protection, moyennant une rente d'un setier d'avoine par feu, et y bâtit, en commun avec le chapitre, trois moulins, deux à grains, un à tan, dont la pro-
(1) Chalautre-la-Grande, Seine-et-Marne, arr. de Pi-ovins, cant. de Villiers-Saint-Georgcs, Archives de l'Aube, Inventaire de Montier-la Celle, (M8 V.
(2) Archives de la Haute-Marne, fonds de Montiérender, charte originale.
(3) Archives de la Côte- d'Or, 1n Cartulaire de Molesme, M03.
(4) Archives de l'Aube, fonds de Montiéramey, charte originale.
(5) Gall, Christ., X, /n«<r., 17M72.
(6) Bibliothèque de la ville de Provins, charte originale en faveur de l'Hôtel-Dieu de cette ville.
(7) Archives de la Marne, fond3 de Trois-Fontaines, charte originale.
(8) Bourquelot, Hist. de Provins, l, 103,407, II, 379-380.
(9) Près de Chelles, Seine-et-Marne, p. 30.
priété reste indivise entre les deux parties (1). Ce sont des exceptions, et presque toutes les chartes nous montrent le comte de Blois occupé exclusivement d'affaires religieuses.
11 comble les établissements monastiques de largesses qui font célébrer, sur tous les tons, sa louange par les membres du clergé régulier. La chronique de Saint -Marien d'Auxerre parle de lui en ces termes, sous Tannée 1136 :
« En ce temps florissait Thibaut, comte de Cham- » pagne, pére des orphelins et juge des veuves, œil o des aveugles, pied des boiteux; il était d'une m u- » nificence singulière pour nourrir les pauvres, et » d'une largesse incomparable quand il s'agissait » de construire des monastères et de venir en aide » aux religieux de tout ordre. Ce comte Thibaut ré- » pandait ses aumônes avec une telle profusion, il » aimait la religion et cherchait à la propager avec » tant de zèle, que la langue pourrait à peine suf- » fire à l'exprimer (2). » La chronique de Tours s'exprime à peu près dans les mêmes termes, sous la date de 1138(3).
La libéralité pieuse du comte était si grande qu'elle s'étendait à des pays fort éloignés de ses Etats. Ainsi, parmi les bienfaiteurs qui, par leurs dons, soutinrent l'abbaye naissante de Salvanez en Rouergue, ordre de Cîleaux, fondée en 1136, un moine, qui écrivait dans la seconde moitié du xn'
(1) Guerard, Cart. de Notre-Dame de Paris, 1, 293, H, 293
(2) D. Bouquet, XII, 293 A B.
(3) D. Bouquet, XII, 471 E.
siècle, signale le comte Thibaut , et homme admi- » rable et connu dans tout le monde par sa sainteté » et par la dévotion de son âme (1). »
Dans les Etats de Thibaut, c'est sur sa demande, jointe à celle de saint Bernard, que, vers l'année 4437, diverses personnes donnent à une colonie envoyée de Clairvaux les biens nécessaires pour établir l'abbaye de Larivour (2).
En 4438 il constate, par une charte, l'approbation donnée en sa présence par Milon, seigneur de No* gent-sur-Seine, à une donation qu'Eudes Pilechien a faite au prieuré de Saint-Nicolas (3), dépendant de l'abbaye de Montier-la-Celle (A).
La même année, il donne à la fois sa protection et ses encouragements au clerc Itier qui avait rereconstruit l'antique monastère de Saint-Marien d'Auxerre, et qui désirait obtenir, pour l'habiter, des chanoines de l'ordre de Prémontré. Itier s'adressa d'abord à Hugues, évôque d'Auxerre; à Guillaume 11,
(1) Exordium Salvaniensit monasterii, ap. D. Bouquet, XIV, 425 E -426 A.
(2) Larivourj, Aube, arrondissement de Troyes, canton et corn, de Lusigny. Voir une charte de Guitter. abbé de Saint-Loup, ap. Camuzat, Promptuarium, 1*297 v°, et D. Bouquet, XIV, 492 C. Thibaut est témoin de l'une des donations à cette abbaye, constater par une charte d'Halton, évéquede Troyes, ap. Camuzat, Prompt., 318 r°, et Gall. Christ., XII, Instr., 261 D. Cette charte n'est pas datée, mais à en juger par sa place dans le Cart. de Larivour conservé aux archives de l'Aube, elle date de l'année 1140 au plus tard, et se place entre cette année et l'année 1137.
(3) Saint-Nicolas, Aube, arr. et cant. de Nogent-sur-Seine.
(4) Archives de l'Aube, inventaire de Monlier-Ia-Celle, f» 48 v°.
comte de cette ville et en même temps de Nevers : il alla ensuite trouver Thibaut. S' étant assuré l'appui de ces trois hommes, « aussi louables par leur vie » qu'éminents dans le siècle par leur puissance, » il partit pour Prémontré, et obtint de l'abbé ce qu'il désirait (I).
En 1139, Thibaut accorde une indemnité de dix livres à Simon Pichered, qui donne un fief à l'abbaye de Dillo (2).
En 1160, il permet aux frères de l'Hôtel-Dieu de Provins de recevoir chez eux, pendant les foires de mai, les étrangers qui viennent leur demander asile (3). Il donne à l'abbaye de Château-Thierry le Val-Secret (6), pour y transférer les moines loin du tumulte de la ville (5). 11 appose son sceau au bas d'une charte par laquelle Letheric de Pleurs fait une donation au prieuré d'Amillis, dépendant de Molesme (6). 11 abandonne à l'abbaye de Montiéramey une serve dont il était propriétaire, et confirme
(1) Chronicon S. Mariani Âutissiodorensis, ap.D. Bouquet, XII, 293 BC. Cf. Gall. Christ., Xll, 471 BC.
(2) Dillo, Yonne, arr. de Joigny, cant. de Cerisiers. Quantin, Cart. de l'Yonne, I, 340.
(3) Bourquelot, Histoire de Provins, I, 417.
(4) Val-Secret, Aisne, corn, de Château-Thierry.
(5) Gall. Christ., X. Instr., 114 C. Cf. IX, 496-497, et An». Prœmonst râleuses, H, 1055.
(6) Archives de la Côte-d'Or, deuxième Cartulaire de Molesme, M03r«.
en même temps une acquisition, à titre d'achat, faite par la même abbaye (1).
En 1161 il constate, par des chartes, des donations faites aux pauvres de l'Hô tel-Dieu de Provins (2) et aux abbayes de Haute-Fontaine (3) et de T rois-Fontaines (4). Dans les deux premières chartes Thibaut joint, aux dons qu'il atteste, ses libéralités personnelles.
Ses relations avec saint Bernard devenaient de plus en plus intimes. Un contemporain, qui a écrit une partie de la vie la plus ancienne de l'illustre abbé, s'étend avec détail sur cette liaison : « Le comte » Thibaut, » nous dit-il, « s'attacha à saint Bernard
» plus que les autres princes il mit son âme
» entre ses mains. Il descendait volontairement du » faite de sa puissance parmi les serviteurs de Dieu ; » il semblait moins un maître que le compagnon de » leur vie humble, et il obéissait à toutes les de- » mandes des plus petits de la maison comme si » elles eussent été des ordres. Il achetait des terres, j> construisait des maisons, fournissait aux dépenses »> des nouvelles abbayes, et, partout où les serviteurs » de Dieu envoyaient leurs colonies, il leur adres-
» sait de l'argent Il mit sa cassette à la disposi-
» tion de l'homme de Dieu, et, de la sorte, qui-
(1) Archives de l'Aube, charte originale.
(2) Bibliothèque de Provins, charte originale.
(3) Haute-Fontaine, Marne, arr. de Vitry, cant. de Saint-Remyen-Bouzemont, com. d'Ambrière. Gall. Christ., XJnslr., 171-172.
(4) Archives de la Marne, charte originale.
» conque était dans le besoin et se présentait avec la » recommandation de saint Bernard, recevait ce
» qu'il lui fallait Bernard faisait donner aux
» uns des vêtements, aux autres des aliments; et » suggéra Thibaut de se rendre en personne dans » les hôpitaux, sans craindre le spectacle des ma- » lades, parce que, lui disait-il, on doublait le mé- » rite de la charité en joignant la visite aux soins, les
» consolations aux secours Sur les conseils du
» saint, Thibaut substitua une honorable humilité » au luxe et au faste orgueilleux de sa cour. En sa » présence, personne n'osait se permettre un acte » ou une parole indécente; ses officiers, cherchant à » lui plaire, faisaient habituellement, soit par hypoo crisie, soit de bon cœur, ce qu'ils voyaient être » l'occupation de leur seigneur : ils introduisaient » chez lui les pauvres auxquels on faisait tort, ils » le prévenaient quand des malades étaient couchés » sur les places publiques, et qu'une personne quel- » conque se trouvait dans l'amertume et dans la mi- » sêre; lui se réjouissait des occasions de bonnes » œuvres qu'on lui offrait, et donnait surtout sa fart veur à ceux de ses gens qui s'occupaient de ce » genre d'affaires avec le plus de zèle... Il ne put o obtenir de saint Bernard qu'aucun religieux de » Clairvaux fût détaché en permanence à sa cour » pour s'occuper de ses aumônes; il donna cette » fonction à deux chanoines réguliers de Prémontré, » qu'il chargea de parcourir les châteaux et les » bourgs où il demeurait ; car, pendant la durée de » son séjour, les malades et les lépreux du lieu deo vaient être nourris abondamment de sa table. Il » établit aussi que, par le ministère de ces religieux,
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» il serait distribué aux autres pauvres de grandes » aumônes en nourriture ou en vêtements, et pro- » portionnées aux besoins de chacun. Il donna à ces » religieux une si grande autorité dans sa maison, » qu'ils avaient le droit de commander et de prendre »> ce qui leur plaisait aux échansons, aux boulan- » gers, aux cuisiniers et aux autres employés : aucun » n'osait leur rien refuser ni en référer au comte, » s'ils semblaient faire en quelque chose acte de
» prodigalité Une de leurs fonctions était aussi
» de pourvoir aux logements des moines et des reli- » gieux que diverses affaires amenaient à la cour, et » de leur faire donner, de l'office et du grenier du » comte, ce qui était nécessaire. Pendant la rigueur »> de l'hiver, ils parcouraient le pays avec des sacs » dont ils distribuaient le contenu aux indigents • » c'étaient des vêtements de pauvres, des peaux, » des bonnets, des souliers, et même ils n'oubliaient » pas le saindoux. Il n'y avait pas d'œuvre de cha- » rité que ne pratiquât Thibaut : sa maison était » un port où tous les naufragés trouvaient un re- »> fuge (4). »
QuandThibaut eut une fois des aumôniers en titre, il est probable que saint Bernard, malgré les liens d'amitié qui l'unissaient à Thibaut, n'eut plus qu'une influence indirecte sur la distribution de ses aumônes; cependant, il passait pour en être toujours le distributeur, ce qui lui attira des réclamations peu mesu-
(1) S. Bernardi vita prima, lib. II, auctore Ernaldo cap. VIII, § 52-53, ap. Mabillon, S. Bernardi opéra , édit. 1690, vol. II, col. 1111-1113.
— 342 — [iis&-4i4i.] rées de la part d'un solliciteur évincé. Voici la réponse de l'illustre abbé :
» La lettre mordante que, selon votre usage, vous » nous avez envoyée, il y a quelque temps, montre » que vous souffrez d'une morsure du cœur. D'a- » bord, nous pensions que vous ne parliez pas sé- » rieusement et que vous vouliez plaisanter, comme » à l'ordinaire : le hasard a amené de votre pays un » moine qui a dissipé le nuage de cette fausse opi-
» nion Nous ne pouvons plus douter que vous
» n'ayez réellement une mauvaise opinion de nous, » et que, suivant vous, dans la distribution des au- » mônes du comte de Champagne, nous n'ayons » cessé d'être les amis de nos amis absents. Vous » vous supposez notre victime, parce que vous » croyez que cette distribution a dépendu de nous ; » mais celui qui croit que ce comte gouverne sa per- » sonne et ses affaires par nos conseils ne connaît » assez, j'en suis certain, ni moi, ni ce prince. C'est » un fait prouvé; car, j'ai recommandé plusieurs » monastères, et même spécialement l'évêque, au su- » jet duquel vous m'avez traité si durement, pour » ne point parler ouvertement de vous-même ; j ai » prié le comte, avec importunité et même indiscré- » tion, de leur donner quelque chose : je n'ai pu » l'obtenir. Cet homme distribue de ses biens lui- » même autant qu'il, veut et comme il veut. Quel- « quefois je suis spectateur, mais ce n'est pas moi qui » fais les parts; et, d'ordinaire, je suis absent (4).
(1) S. Bemardi epiitola 416, ap. Mabillon, S. Bernardi opéra, édit. Gaume, I, 731 -732.
[4 140-i us.] — 343 —
A cette époque, une des grandes occupations de saint Bernard était la lutte entreprise par lui contre les hérésies qu'Abélard professait : il le combattit publiquement dans un concile tenu à Sens le 2 juin HUO. Thibaut y était présent avec Louis VII et Guillaume H, comte de Nevers. Abélard, condamné (i), se retira à Cluny, où il mourut au bout de deux ans et après s'être réconcilié avec l'abbé de Glairvaux.
(1) S. Bernard, lettre 337, ap. Mabillon, S. Bernardi opéra, édit. Gaume, 1839, 1, col. 629. Cf. Olto Frisingensis, De geslis Friderici imperatoris, ap. D. Bouquet, XIII, 655-656.