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CHAPITRE IX

(rièmr du nom rommr romtr de Bloln, — Quatrième partie : dcpuln le commencement de la ipierrc de Vllry jusqu'à la ratlflcatlon du traité de Salnt-Denla par le pape.

On raconte qu'un jour le bienheureux Pierre de Jully était malade. Thibaut, sur la recommandation duquel Pierre avait été nommé prieur de Jully (1),

(1) Jully était un prieuré du diocèse de Langres, dépendant de Molesme. Pierre y fut nommé, par Gui l,r, abbé de Molesme (ltlO- 1152), sur la demande des moines du prieuré et sur la prière de Thibaut et d'André de Baudement ( Vita S. Pétri Juliaeensit, ap. Chifflet , S. Bernardi genut illustre aster tum, 145). On s'est demandé si ce prieuré, célèbre pour avoir servi de retraite à Humbeline, sœur de saint Bernard (S. Bernardi vita prima, lib. I, auctore Guillelmo, cap. VI, § 30) se trouvait à Jully-sur-Sarce, Aube, arr. et cant. de Bar-sur-Seinc, ou à Jully. Yonne, arr. de Tonnerre, cant. d'Ancyle-Franc. Ce qui , outre l'identité des noms , peut provoquer le doute, c'est que chacune de ces localités possédait un prieuré; mais la question est tranchée par le Pouillé du diocèse de Langres conservé aux archives de l'Aube, fonds de Montiéramey. Le prieuré de Jully-sur-Sarce , doyenné de Bar-sur-Seine, dépendait de l'abbaye de Moutier-Saint-Jean : Prioratus deJulleio ordinis S. Bénédictin membrum dépende n s ab abbatia Reumensi, tandis que le prieuré de Jully, Yonne, doyenné de Molesme, dépendait de l'abbaye de Molesme, comme il résulte des deux articles suivants : Prioratus de Puteo membrum dependens ex abbatia Molismensi. Prioratus de Julleio monialium, membrum dktœ abbatiœ.

[lui.] — 345 —

envoya son chapelain le visiter. Le vénérable moine chargea le chapelain d'annoncer à Thibaut que, peu d'années après, ce prince aurait la guerre avec le roi de France, et qu'il en sortirait vainqueur s'il protégeait les églises contre les usurpateurs de leurs biens (i).

La principale cause qui provoqua cette guerre fut le dissentiment qui se manifesta entre le pape et le roi au sujet d'une élection à l'archevêché de Bourges. L'archevêque Albéric venait de mourir, deux candidats se trouvaient en présence : un certain Cadurque et Pierre de la Châtre qui était parent du cardinal d'Haimeric, chancelier de l'Eglise romaine. Louis VU favorisait le premier et avait fait signifier au chapitre que l'élection était libre pourvu que Pierre ne fût pas nommé. Le chapitre, ne voulant pas déserter la cause de l'indépendance de l'Eglise, ni abandonner au bon plaisir du monarque une part quelconque de son droit électoral, passa outre et nomma Pierre, qui fut sacré évêque de la main du pape. En même temps, Innocent déclara Gadurque indigne de posséder aucun bénéfice ecclésiastique. « Ce roi est un enfant, » disait le Pontife romain, « il faut faire son éducation et l'empOcher de pren- » dre de mauvaises habitudes. » Louis répondit par une ordonnance qui interdisait l'entrée de sa terre à Pierre de la Châtre; et, dans une assemblée nombreuse, la main sur des reliques, il prêta un serment solennel : «Jamais, » dit-il, « tant que je vivrai, cet

(1) Vita B, Pétri Juliacetuis, ap. Chifflet, S. Bernardi gentts illustre astertum, p. 150, et D. Bouquet, XIV, 307 A B.

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» archevêque n'entrera dans la ville de Bourges. » Innocent, à son tour, lança contre Louis une sentence d'excommunication à laquelle il joignit la défense de célébrer l'office divin dans les villes, dans les villages, dans les châteaux du domaine royal toutes les fois que ce prince y entrerait et pendant toute la durée du séjour qu'il y ferait (1).

Thibaut , prenant le rôle que lui dictait sa piété, reçut dans ses Etats Pierre de la Châtre, qui de là, malgré le mécontentement du roi , administrait le diocèse de Bourges : il était reconnu pour archevêque par tout son clergé (2). Louis VII était furieux : Thibaut, qui avait refusé de l'accompagner sous les murs de Toulouse, venait de lui adresser une nouvelle insulte. Ce ne fut pas tout : Raoul, comte de Vermandois, sénéchal de France, auquel nous avons vu Louis VI confier, en même temps qu'à Thibaut, la conduite du jeune Louis VII, venait de répudier sa femme Eléonore, nièce de Thibaut, pour épouser Pétronille autrement dite Adélaïde de Guienne, sœur de la reine. Thibaut s'en plaignit au pape. Un légat, envoyé de Rome, tint un concile à Lagny, où il fut déclaré que le premier mariage de Raoul subsistait toujours, d'où il se suivait que l'union du comte de Vermandois avec Pétronille était un concubinage

(t) Chronicon Mauriniacense , ap. D. Bouquet. XII, 86 E . 87 A ; Gesta Innocenta II papœ, ap. D. Bouquet, XV, 359 BC; Appendix Roberti de Monte ad Sigebertum, ap. D. Bouquet, XIII, 735 B C ; Badulfus de Diceto, ibid., 183.

(2) Gesta Innocenta papœ, ap. D. Bouquet, XV, 359 C. Pierre de la Châtre se réfugia aussi quelque temps en Boucrgue (Chronicon Gaufredi Vosiensis, ap. D. Bouquet, XII, 435 D).

adultérin. En conséquence, le légat excommunia Raoul, Pétronille et les trois évôques de Laon, de Senlis et de Noyon qui, pour donner une apparence légale à la violation des lois de l' Eglise, avaient, sous prétexte de parenté, prononcé la dissolution du mariage de Raoul et d'Eléonore. La terre de Raoul fut en môme temps frappée d'interdit (1).

Ainsi, quelque entreprise que fît Louis VII, il échouait, et Thibaut lui apparaissait toujours comme le complice ou l'allié de ses ennemis triomphants. Louis en témoigna son mécontentement à plusieurs reprises, soit de vive voix, soit par l'intermédiaire d'ambassadeurs. « Mélez-vous de vos affaires, » disait-il à Thibaut, « vos états sont assez grands pour » vous occuper, et laissez-moi gouverner mes états à » ma guise (2). » Enfin, voyant que les paroles étaient inutiles, il prit les armes ; il ne s'agissait de rien moins

(1) Hisioria Francorum, ap. D. Bouquet, XII, H6 C. Historia gloriosi régis Ludovici VII, ibid., 125E; Chronica regum Francorum, ibid., 212 E; Fragmenta chronicorum comitum Piciaviœ, ibid., 410 B; Chronicon Turonense, ibid., 472 D ; Vtta S. Bernardi, auct. Gaufrido monacho Clarœvallensi, frag. VIII, a p. Ma billon, S. Bern. opp., 1690. vol. II. col. 1277. Robertus de Monte, ap. D. Bouquet, XIII, 531 ; Herimannus Tornacensis, Historia restauratœ Tornacensis ecclesiœ S. Martini, ibid., 408; Labbe, ConciL, X, 1838 C. Le concile de Lagny se tint en 1142, mais dans les premiers mois de l'année, car le légat qui le présida, Yves, cardinal de Saint-Laurent, mourut à Trêves le 20 juin de cette année (D. Bouquet, XV, 584 n). Voir aussi, sur ce concile, Vita Hugonis abbatis Marchianensis, ap. D. Bouquet, XIV, 401 Bn et Miracula S. Ri dru dis, ibid., 440441.

(2) Auciarium Gemblacense, ap. D. Bouquet, XIII, 272 D ; Albéric, éd. Leibnitz, II, 298.

— 348 — [il**] que d'enlever à Thibaut les trois comtés de Troyes, de Bar-sur-Aube et de Vitry, et de les donner au fils de Hugues, à cet Eudes le Champenois qui, déclaré bâtard adultérin, à tort ou à raison, par son pére putatif, avait vu la succession de ce pére lui échapper au profit de Thibaut. Si l'on admettait que les soupçons de Hugues ne fussent pas fondés, Eudes était l'héritier légitime de Troyes, de Bar-sur-Aube et de Vitry.

Pour atteindre de Paris, Troyes et Bar sur-Aube, la route était de traverser la Brie, dont Thibaut était maître et où il possédait, tant par lui-môme que par ses vassaux, une multitude de forteresses capables de soutenir un siège et d'embarrasser, par les courses de leurs garnisons, la marche d'une armée ennemie. Louis prit au nord, traversa l'évôché de Reims et celui de Chàlons, alors vacant, et dont les biens temporels étaient entre ses mains en vertu du droit de régale, puis il vint mettre le siège devant Vitry (1).

Cette ville, bâtie sur la rive droite de la Marne, à peu de distance au nord-est de la ville actuelle de Vitry-le-François, se divisait en deux parties. L'une était le château, bâti sur un mamelon escarpé qui domine le village de Vitry-le-Brûlé ; c'est aujourd'hui un jardin rustique planté d'arbres verts et de vignes:

(1) Cette marche de l'armée royale n'est pas indiquée formellement dans les historiens. Mais il nous semble qu'on doit expliquer ainsi leur silence sur les dégâts qu'elle aurait évidemment causés dans la Brie, si Louis eût suivi un autre itinéraire; 2° l'occupation militaire des domaines de l'archevêché de Reims et de l'évêché de Châlons, par Robert comte de Dreux {S. Bernardi epist. 224, ap. D. Bouquet, XII, 591 C D).

[iMî-ms.] — 349 —

des chemins, qui serpentent sur les flancs abruptes du coteau, mènent au sommet par des rampes douces habilement ménagées; au bas on voit se développer les vastes prairies que la Marne arrose, et les plaines fertiles du Perthois : rien ne rappelle les scènes terribles dont ce lieu fut deux fois le témoin. Au-dessous, le village de Vitry-le-Brûlé occupe à peu près l'emplacement du bourg qui faisait la seconde partie de la ville de Vitry.

Louis commença l'attaque par le bourg, qui, malgré la résistance des habitants, ne put tenir. Les assaillants y mirent le feu ; les maisons, qui étaient, comme aujourd'hui, construites en bois, semblaient une matière toute préparée : dès lors, les assiégés ne purent songer qu'à la fuite. Un certain nombre, treize cents, dit-on, se réfugièrent dans une église que l'incendie gagna, et périrent dans les flammes. En môme temps le feu atteignait le château, qui fut brûlé comme le reste de la ville. Quinze cents habitants étaient morts ou prisonniers. A la vue de cet horrible spectacle, Louis versa, dit-on, des larmes. Cependant, il mit Eudes en possession de Vitry (1);

(1) Historia Francorum, ap. D. Bouquet, XII, 116 CD; Historia regum Francorum, ibid., 220 A; Abrégé de l'histoire de France, ibid., 225 C ; Chroniçon Turonense, ibid., 472 E-473A; Audarium Gemblacense, ap. D. Bouquet, XIII, 272 DE; Roberti de Monte appendix ad Sigebertum, ibid., 289 D; Alteriut Roberti appendîx ad Sigebertum, ibid., 331 C D ; Andréas Marci'niacensis, Chroniçon de regibus Francorum, ibid , 421 A ; Albéric, édition Leibnitz. 11, 298. Le nombre des treize cents personnes brûlées dans l'église est donné par [Uistoria Francorum, par le Chroniçon Turonense et par le second Robert ; celui des quinze cents morte ou prisonniers, par \ Auctarium Gemblacense et par Albé-

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mais Eudes ne pouvait régner que sur des cendres. Quatre siècles plus tard, cette malheureuse ville devait subir encore une fois le même sort, d'où son nom actuel de Vitry-le-Brûlé ; aujourd'hui elle n'est

rie. La date de l'incendie de Vitry a été discutée. Suivant le Chro* nicon S. Pétri Catalaunensis, ap. D. Bouquet, XII, 277 A, YAuctarium Gemblacense et Robert du Mont, cet événement eut lieu en 1142. Le Chronicon Lobiense, ap. D. Bouquet* XIII, 583 A, et le Chronicon Senonense S. Colombœ, ap. D. Bouquet, XII, 288 B, qui ne parlent pas du siège de Vitry, mettent aussi en 1142 la guerre de Louis VII contre Thibaut; mais le siège de Vitry est fixé à l'année 1145 par le second Robert, par Albéric et par Guillaume de Nangis (D. Bouquet, XIII, 421 n). Il y a moyen d'accorder ces auteurs en admettant que le siège de Vitry aurait eu lieu dans les premiers mois de l'année 1143, qui, dans l'ancien style, appartiennent à l'année 1142: en prenant à la rigueur les termes dont se sert le Chronicon Turonense, le siège de Vitry aurait eu lieu au mois de janvier 1143. Ce système s'accorde avec André, prieur de Marchiennes, dans son Chronicon de regibus Francorum, où il date le siège de Vitry de la sixième année de Louis VII, laquelle commençait le août 1142.

Suivant les continuateurs de D. Bouquet, XIII, 331 n, Eudes, à qui Louis VII donna Vitry, serait un neveu de Thibaut, un fils de Guillaume de Sully : on se rappelle que Guillaume de Sully était le fils aîné d'Etienne-Henri, comte de Blois, et le frère de Thibaut. Ce système est adopté par Y Art de vérifier les dates, II, 618, col. 1 ; mais il est inconciliable avec le Chronicon anonymi canonici Laudunensis, ap. D. Bouquet, XII, 678 n. D'ailleurs les auteurs qui parlent de la donation de Vitry à Eudes, le Chronicon Turotietise, le second Robert, donnent à Eudes le surnom de Campaniensis , qui était, comme nous l'avons vu, porté par le fils de Hugues. (Voir plus haut p. 145.) Enfin, Robert du Mont dit qu'Eudes, entrant en possession de Vitry, reprenait son patrimoine ; ce qui ne peut être exact que du fils de Hugues, car Guillaume de Sully n'a jamais eu aucun droit sur Vitry. Cf. Chifflet, S. Bemardi genus illustre assertnm, 682.

plus qu'un village, et la population urbaine, fuyant un séjour maudit, a été bâtir, à quelque distance, la ville moderne de Vitry-le-François.

La situation de Thibaut semblait désespérée : sans alliés, réduit à ses seules forces, il ne pouvait tenter une bataille ; il était obligé de laisser le pays à la merci de l'armée royale victorieuse qui portait de tous côtés, dans les villages et les châteaux de second ordre, le pillage et l'incendie (i). Le temps lui manquait pour chercher des appuis à l'extérieur ; il ne savait s'il pouvait se fier à ses vassaux. Dans ses cités et ses châteaux on n'entendait que plaisanteries amères sur ses prières et sur ses aumônes : « Pourquoi » n'a-t-il pas employé son temps et son argent à des » choses plus utiles, » disait-on. « Il a maintenant » ce qu'il mérite, pour chevaliers des moines, pour » arbalétriers des convers, il voit à quoi cela sert ! » Le clergé lui-même croyait tout perdu. Dans une réunion où se trouvaient saint Bernard et plusieurs évêques, un de ces évôques, homme d'autorité et qui passait pour sage, disait : « Le comte Thibaut est en- » tre les mains du roi ; il n'y a personne qui puisse » le sauver. — Permettez, » répondit cependant un autre évôque, « il y a quelqu'un qui peut le délivrer. » — Qui donc ? » demanda le premier avec étonnement. « — Dieu qui peut tout, » répliqua l'autre. « Oui, » reprit le premier avec vivacité, « s'il ma- » nifeste sa puissance, s'il prend la massue et frappe

(1) Chronicon Senonense S. Colombœ, ap. D. Bouquet, XII, 288 B; Chronicon Lobiense, ap. D. Bouquet, XIII, 583 A; S. Bernardi vita prima, lib. Il, auctore Ernaldo, ap. D. Bouquet, XIV, 370 A B.

» de tous côtés ; mais jusqu'à présent il ne Ta pas » fait (1). »

Thibaut, découragé, s'adressa à saint Bernard, lui demanda des conseils et un appui. Le vénérable abbé vint le trouver. « Comprenez, » lui dit-il, « que » Dieu frappe tout homme qu'il accepte pour fils. » Celte correction divine purifie ou éprouve l'âme. » Job, sur son fumier, avait une gloire bien autre- » ment grande que si, entouré d'une armée, il eût été » assis plein de santé sur un trône. Salomon pécha » dans l'oisiveté, et l'abus des biens de la paix le con- » duisit au vice, tandis que David son pére, poursuivi » par Absalon et contre qui tout fsraël s'était soulevé » en armes, resta dans la grâce de Dieu. Satan souffleta » le grand apôtre qui, ne cédant pas et persévérant » dans la tribulation, mérita d'entendre celle parole : » Que dans la faiblesse la vertu atteint la perfection, » parce que, dans la vie présente, la prospérité en- » gendre la paresse, et l'adversité nous rend circons- » pects. »

Ces exhortations relevèrent te courage de Thibaut qui voulut témoigner aussitôt sa reconnaissance. Il avait deux vases d'or très* lourds, ornés de pierreries, qui lui venaient de son oncle Henri, roi d'Angleterre. Ce dernier les faisait mettre devant lui sur sa table les jours d'assemblée solennelle où, suivant l'usage, il ceignait la couronne. Thibaut fit apporter ces vases, ordonna d'arracher les pierres précieuses, de briser le métal en morceaux et de vendre le tout

(1) S. Bernardi vita prima, lib. IVV auct. Gaufrido, ap. D. Bouquet, XIV, 375 A B.

pour en employer le prix en constructions monastiques (1).

Saint Bernard, non content de donner des conseils spirituels, s'occupa aussi des intérêts temporels du comte. Le projet des adversaires de Thibaut était, tout en satisfaisant leur vengeance, d'obtenir du pape la levée des censures prononcées contre le roi et contre Raoul. Macaire, abbé de Maurigny, s'était rendu à Rome de la part du roi, et y prodiguait les prières et les présents (2). Saint Bernard prit la plume et adressa au pape la lettre suivante :

« L'écriture a dit : Que l'homme ne sépare pas ce que » Dieu a uni! Il s'est levé des hommes audacieux qui » n'ont pas craint, s'attaquant à Dieu, de briser les » liens que Dieu a formés. Et ce n'est pas tout, joi- » gnant la prévarication à la prévarication, ils ont » formé de nouveaux liens qui sont défendus. La » loi sacrée de l'Eglise est déchirée! 6 douleur, les » vêtements du Christ sont mis en pièces ! et ô com- » ble de douleur, c'est par ceux qui ont pour mis- » sion de les conserver intacts ! Vos amis et vos pro- » ches ô mon Dieu! se sont levés et ont marché » contre vous; car ceux qui violent votre comman- » dément ne sont pas les étrangers, et ce n'est pas » hors du sanctuaire qu'on les cherchera : ce sont

(1) S. Bernardi vit a prima, lib. 11, auctore Ernaldo; Mabiil., S. Bernardi opéra, 3e édit., vol. III, col. 1114, 1115, 1116. Cf. D. Bouquet, XIV» 370. Les pierres précieuses furent, en parlie au moins, achetées par Suger pour l'abbaye de Saint-Denis, Suger, De rébus in administrative sua gestis, ap. D. Bouquet, XII, 98 E.

(2) Chronicon Mauriniacense, ap. D. Bouquet, XII, 87 A B.

» les successeurs de ceux à qui vous avee dit : Si vous » m'aimez, observez ma loi. Dieu, par les ministres de » l'Eglise, avait uni le comte Raoul et sa femme; » l'Eglise les avait unis, au nom de Dieu qui donne » cette puissance aux hommes. Comment s'est-il » trouvé un tribunal qui a prétendu rompre une al- » liance formée par l'Eglise ? Dans cette intrigue une » seule convenance a été respectée , c'est dans les » ténèbres qu'a été faite cette œuvre de ténèbres, )> car celui qui agit mal hait la lumière et ne vient pas à » à la lumière de peur que la lumière ne condamne ses » actes. »

» Quelle peine a mérité le comte Thibaut, quelle » faute a-t-il commise ? Si c'est un crime d'aimer la » justice et de haïr l'iniquité, on ne peut l'excuser. » Si c'est un crime de rendre au roi ce qui est au roi » et à Dieu ce qui est à Dieu, on ne peut l'excuser. » En effet, son grand et son premier crime, c'est » d'avoir, sur votre ordre, donné asile à l'archevêque » de Bourges : voilà le sang dont on veut tirer sur » lui vengeance. Ceux qui rendent le mal pour le bien » le déchirent parce quil pratique la vertu. »

» Beaucoup crient vers vous de tout leur cœur » pour vous demander un juste châtiment des inju- » res commises envers votre fils et de l'oppression » de l'Eglise. Ils vous supplient de punir, avec toute » la rigueur de votre puissance apostolique, les au- » teurs de ces méchancetés, et ils espèrent que, sans » vous laisser arrêter par les prérogatives du chef » qui se croit permis tout ce qui lui plaît, vous ferez » retomber l'iniquité sur la tête du coupable (4). »

11) S. fiernardi ep. 206, ap. D. Bouquet. XV, 585 B.

[U4ft-tH3.] — 355 —

Les efforts de Macaire furent inutiles. Le comte de Vermandois, Pétronille et aussi la reine, tenaient beaucoup plus à faire réhabiliter le mariage du comte avec Pétronille qu'à dépouiller Thibaut. Ils pensèrent que le moyen le plus sur d'obtenir cette réhabilitation était de l'imposer comme condition d'un traité de paix avec le comte de Champagne, auquel ils firent faire des propositions dans ce sens. Thibaut fut fort embarassé ; il désirait vivement la paix et il ne savait s'il pouvait en conscience accepter la condition qu'on lui imposait ; il consulta des ecclésiastiques, et d'après leur avis, moyennant la restitution de Vitry et l'engagement pris par le roi de mettre en possession des domaines de l'éveché de Ghâlons Tévôque que le chapitre allait élire, par conséquent de retirer sous peu de jours ses troupes de cet évêché ; il consentit à jurer qu'il ferait lever la sentence d'excommunication et d'interdit prononcée par le légat du pape contre Raoul et Pétronille, mais il ne s'obligea pas à faire rapporter la sentence qui avait déclaré leur mariage nul. Raoul, Pétronille et la reine, peu au fait des principes du droit canonique, ne comprirent pas qu'en faisant prendre à Thibaut un pareil engagement, ils n'obtenaient pas en réalité ce qu'ils désiraient, qu'après la levée de l'excommunication la cohabitation de Raoul et de Pétronille serait, comme auparavant, un concubinage adultérin, et que, par conséquent, si cette cohabitation continuait elle donnerait lieu à une nouvelle sentence d'excommunication.

Le traité ayant été conclu en ces termes, par la médiation de Suger, abbé de Saint-Denis, de Josselin, évôque de Soissons, du côté du roi, de Hugues,

évéque d'Auxerre, et de saint Bernard, du côté du comte, Thibaut s'occupa de remplir la condition qui lui était imposée. Faire donner par le pape mainlevée de l'excommunication n'était pas une petite affaire. Saint Bernard s'en chargea, et voici la lettre qu'il adressa au pape :

« La tribulation et l'angoisse nous ont assaillis; la » terre s'est émue et a tremblé en voyant ses habi- »> tants périr, les pauvres bannis de leur patrie, les » riches dans les chaînes et les prisons. La religion » est tombée dans l'opprobre et le mépris : c'est une » honte chez nous de prononcer même le nom de » la paix ; nulle part la bonne foi, nulle part l'in- » nocence ne sont en sûreté. Un peu plus et le » comte Thibaut, cet ami de la justice, cet homme » pieux, était livré comme un jouet au souffle de » ses ennemis : on l'a heurté pour le faire tomber, » mais Dieu l'a soutenu, et il se réjouit d'avoir souf- » fert pour la justice et pour vous avoir obéi, selon » cette parole de l'apôtre : Si vous souffrez quelque » peine à cause de la justice, vous êtes heureux, et suit) vant cette maxime de l'Evangile : Heureux ceux qui » souffrent persécution pour la justice ! Hélas ! nous » avions prévu tous ces maux, mais nous n'avons pu » les prévenir.

» Que dire de plus? Pour empêcher la désolation « complète du pays et la ruine de tout un royaume » divisé contre lui-même, votre fils très-dévôt, ami » et défenseur de la liberté ecclésiastique, a été con- » traint de s'engager, sous la foi du serment, à faire » lever la sentence d'excommunication lancée par » votre légat maître Yves, de bonne mémoire, sur la » personne du tyran adultère qui est le principe et

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» l'auteur de tous ces maux et de toutes ces dou- » leurs, lancée en môme temps sur la femme qui lui » est unie par des liens illégitimes. Il a fait cette pro- »> messe sur la prière et le conseil de plusieurs » hommes fidèles et sages ; car ils lui disaient que la » levée de cette excommunication pouvait être ob- » tenue de vous facilement, et sans violer les droits » de l'Eglise ; que, puisque cette excommunication » était juste, vous auriez le droit de la renouveler » immédiatement et de la confirmer à jamais. Ainsi, » la ruse sera jouée par la ruse; la paix sera obtenue, » et celui qui se glorifie dans sa malice, qui est puis- » sant dans l'iniquité, n'en retirera aucun avantage

» J'ai encore beaucoup à vous dire, mais il n'est » pas besoin de tout écrire : vous avez près de vous »> quelqu'un qui sait tout, et qui de vive voix vous » exposera les choses plus clairement et plus com- » plétement que je ne le ferais dans une lettre (1 ). »

Les dernières paroles sont, en effet, d'une concision qui approche de l'obscurité, et qui a donné lieu contre Bernard à une injuste accusation de duplicité; mais nous avons expliqué plus haut le sens et la portée du traité conclu par Thibaut (2).

fi) S. Bernardi ep. 217, ap. D. Bouquet, XV, 584 ABC.

(2) M. Henri Martin, Histoire de France, 4" édit., III, 422, apprécie cette lettre dans ces ternies : • C'était déjà beaucoup trop

> que de voir saint Bernard défendre le despotisme des seigneurs » ecclésiastiques contre l'établissement de la liberté civile et mu-

> nicipale, mais on ne peut s'accoutumer à entendre la morale 6 % » l'équivoque sortir d'une telle bouche. Terrible exemple de la ■ perturbation que jette dans la conscience humaine la croyance à » l'infaillibilité d'une autorité visible quelconque ! Il n'y a de saint

Innocent leva l'excommunication lancée contre Raoul de Vermandois et contre Pétronille : à son tour, Louis rendit Vitry à Thibaut; et il allait probablement mettre en possession des domaines de l'é-

» que Dieu ! » Ces quelques paroles contiennent, suivant nous, trois propositions erronées :

1°. M. Henri Martin donne tort aux papes dans la querelle des investitures ; nous avons exposé et défendu dans le premier chapitre de ce livre l'opinion opposée (voir plus haut, p. 53).

2°. M. Henri Martin considère comme immorale l'acceptation faite par Thibaut du traité que ses adversaires viennent de lui imposer et dont saint Bernard le félicite. Il serait trop long d'examiner ici en détail dans quelles limites un négociateur est obligé d'éclairer son adversaire sur les conséquences des clauses dont cet adversaire demande l'insertion dans un acte diplomatique. Supposons dans la vie civile un cas analogue à celui où se trouvait alors Thibaut : un homme seul et sans défense est attaqué par des ennemis aimés qui lui donnent le choix ou de périr ou de signer un acte rédigé à l'avance et par lequel il s'engage a payer une somme déterminée. Cet acte, à l'insu des rédacteurs, contient une nullité: c'est un contrat synallagmatique, et on y a oublié la mention fait double; c'est un contrat uni-latéral par lequel on s'oblige à payer une certaine somme, et l'on se contente de demander une signature sans faire écrire le bon pour telle somme; ou bien encore l'obligation n'est pas causée. Dira-t-on que le malheureux qui, en signant cet acte, s'est tu sur sa nullité et n'a pas indiqué le moyen de la prévenir, a par ce silence blessé les lois de la morale? Nous pensons que non, dût-on en conclure que !a croyance à l'infaillibilité d'uue lulorité visible ait jeté la perturbation dans notre conscience

3°. M. Henri Martin est d'avis que si saint Bernard n'avait pas cru à l'infaillibilité du pape il aurait considéré comme immorale la conduite de Thibaut. Cette assertion aurait besoin d'explication, d'autant plus que l'infaillibilité du pape, comme celle de l'Eglise, ne s'applique qu'aux matières de foi, auxquelles sont étrangères et ce traité et toutes les questions relatives à ce traité.

vêché de Chàlons Gui 11 de Montaigu, qui venait d'être élu évôque de cette ville (1), quand de nouvelles complications surgirent.

Bientôt, en effet, arriva ce que saint Bernard avait prévu : Raoul, refusant de reprendre sa femme légitime et continuant à vivre avec Pétronille, fut de rechef menacé des censures ecclésiastiques. Quand le roi l'apprit, il écrivit à saint Bernard pour le prier d'intervenir auprès du pape et d'empêcher la fulmination d'une excommunication nouvelle; en même temps il annonçait que, dans le cas où cette excommunication serait lancée, les hostilités recommenceraient. Saint Bernard lui répondit qu'il ne ferait pas la démarche demandée.

« Malgré les maux que doit causer, suivant vous, » la sentence apostolique, » lui écrivait-il, « je ne » vois pas comment je pourrais la prévenir; et quand » je le pourrais matériellement, je ne le pourrais mo- » ralement. Si des maux doivent s'en suivre, je le » déplore; mais nous ne devons pas faire le mal » pour procurer le bien; il vaut mieux, il est plus » sûr de tout abandonner au jugement et à la dis- » position du Dieu tout-puissant, qui peut faire que » le bien, quand il le veut, arrive et subsiste, et que » le mal préparé par les méchants ne se réalise pas, » ou plutôt retombe sur ceux qui l'ont voulu et *> cherché.

» Dans la lettre de votre altesse une seule chose » m'alllige, c'est que cette excommunication doive » amener la rupture de la paix conclue entre vous

(Il Gui II avait été élu le 20 janvier 1145.

— 360 — [ii4s. j

» et le comte Thibaut. Ne savez-vous pas que vous » avez commis une grande faute en forçant par la » violence de votre guerre le comte Thibaut à jurer » non-seulement qu'il chercherait à obtenir l'abso- » lution imméritée, que dis-je? môme injuste, de l'ex- » communication prononcée contre Raoul et contre » sa terre? Pourquoi donc voulez-vous ajouter le » péché au péché, et accumuler sur vous les trésors » de la colère divine ? Plaise à Dieu qu'il n'en soit » ainsi ! Quelle faute a commis le comte Thibaut » pour mériter votre colère, lui qui a obtenu avec » tant d'efforts et de difficultés, vous le savez bien, » l'inique absolution du comte Raoul ? Quant à cette » excommunication nouvelle que la justice ramène, » il ne Ta pas demandée, il ne la demande pas, et » même par crainte de vous il a cherché à l'éloi- » gner de celui qu'elle menace. Seigneur, mon roi, » c'est de votre roi, du créateur de toutes choses » qu'il s'agit aujourd'hui; et, je vous en supplie, » n'ayez pas l'audace de lui résister dans son » royaume et dans son domaine, et de lever si sou- » vent une main téméraire contre ce monarque re- » doutable qui ôte l'esprit aux princes, et qui est terrible » auprès des rois de la terre. Si ma parole est dure, » c'est que je crains pour vous des choses plus dures » encore, et je ne les craindrais pas si vivement sans » la vivacité de mon amour pour vous (4). »

Les prévisions se réalisèrent : l'excommunication fut de nouveau lancée contre Raoul et Pétronille, et leur terre frappée d'interdit. Louis y répondit par

(1) S. Bernardi epûstola 220, ap. D. Bouquet, XV, 586-587.

des préparatifs de guerre; il fit une alliance offensive avec les excommuniés, empêcha l'évôque élu de Chàlons-sur-Marne de prendre possession de son siège, et défendit aux chanoines de Paris d'élire un successeur à leur évôque décédé. En dépit du traité, Robert, comte de Dreux, frère du roi, occupa l'évôché de Ghâlons avec un corps d'armée : de là il faisait des courses jusque dans les domaines de la cathédrale de Reims et des principales abbayes de ce diocèse, et il menaçait le comte de Champagne, avec qui cependant Louis était légalement en paix, tant au point de vue du droit féodal qu'à celui du traité. D'après le droit féodal, les hostilités auraient dû être précédées d'un défi; de plus, un suzerain ne pouvait défier son vassal qu'après l'avoir sommé de comparaître devant sa cour, et l'y avoir fait condamner, soit présent, soit par défaut : or, cette triple formalité n'avait pas été remplie. D'après le traité, les évêques de Soissons et d'Auxerre, les abbés de Saint- Denis et de Clairvaux devaient être juges des difficultés auxquelles l'exécution de ce traité donnerait lieu : or, Louis n'avait pas saisi de sa plainte ce tribunal arbitral, dont il aurait dû régulièrement attendre la sentence, soit pour l'exécuter lui-môme, soit pour contraindre son adversaire à s'y conformer.

Thibaut, craignant une guerre plus terrible encore que la première, chercha des alliés. Il négocia le mariage de son fils aîné Henri, dit depuis le Libéral, avec Lorette, fille de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, et celui d'une de ses filles avec Yves de Nesle, comte de Soissons. Il paraît môme probable que ces deux projets se réalisèrent provisoirement

— 362 — [ms.)

sous forme de fiançailles. Aussitôt le roi et Raoul protestèrent, disant, l'un, que cette double alliance formée par un vassal rebelle était contraire aux droits du suzerain, l'autre, que dans les deux cas il y avait parenté à degré prohibé. Mais l'activité de saint Bernard ne se lassait point, et au milieu de ses occupations multiples il était toujours le négociateur de la paix dans l'intérêt de Thibaut. 11 avait le droit de parler à Louis avec une certaine autorité, car il s'était fait l'avocat de ce prince auprès de la cour romaine dans l'affaire de Bourges. Nous avons encore une lettre écrite par lui à trois cardinaux, . pour les supplier de trouver un moyen de satisfaire le roi, en levant l'interdit et l'excommunication lancés contre lui à cause des mesures prises contre Pierre de la Châtre. On voit, par cette lettre, que le pape avait trouvé trop ardent le zèle témoigné par Bernard dans l'intérêt du roi, et en avait exprimé du mécontentement (!).

o Dieu sait combien je vous ai aimé dès que je vous » ai connu, » écrivit le saint abbé à Louis, « Dieu » sait combien j'ai désiré votre honneur. Vous savez » aussi avec combien d'efforts et de sollicitude j'ai » toute l'année dernière travaillé, de concert avec » plusieurs autres de vos fidèles vassaux, à vous

(1) 5. Bemardi epistola 219, ap. D. Bouquet, XV, 585-586. Nous ne savons pas d'une manière bien certaine en quoi consistait )a transaction proposée par saint Bernard. H nous paraît probable qu'un des tenues de celte transaction aurait été la reconnaissance par Louis Vil du nouvel archevêque de Bourges, mais nous supposons que pour donner satisfaction au roi on aurait obligé l'archevêque à faire près de lui une démarche dont la cour de Rome ne se souciait pas.

» rendre la paix; mais je crains de m'ôtre donné prés » de vous une peine inutile. On le voit bien : dès que » vous avez reçu de bons et sages avis, aussitôt et » avec une incompréhensible légèreté vous les met- * tez de côté, et, après avoir justement déploré les o maux dont vous êtes l'auteur, conduit par je ne » sais quel conseil diabolique, vous vous hâtez d'al- » 1er rouvrir des plaies à peine cicatrisées. Du » moins, voilà ce que j'entends dire. Et, en effet, » qui donc autre que le démon peut vous inspirer » d'ajouter les incendies aux incendies, les meurtres » aux meurtres, pour que le cri des pauvres, le » gémissement des captifs, la voix du sang des » morts se fassent entendre encore une fois aux » oreilles du père des orphelin? et du juge des » veuves? Voilà les victimes qui plaisent à cet an- » tique ennemi du genre humain, qui a été homicide » dès le commencement. »

« Et n'allez pas faire de la conduite du comte » Thibaut un vain prétexte pour excuser votre pé- » ché : il dit qu'il est prêt à remplir les conventions » arrêtées entre vous quand la paix a été conclue ; » il demande ardemment que le traité soit exécuté, » et, pour sa part, il offre de l'exécuter selon l'in- » terprétation que donneront des arbitres amis de » vos vrais intérêts, c'est-à-dire, les médiateurs par » l'intervention desquels la paix a été faite entre

» vous et lui Mais, par je ne sais quel jugement

» de Dieu, vous prenez toutes choses au contre-pied »> de la vérité : la honte vous semble honneur, et » l'honneur honte ; quand tout est sûr vous crai- » gnez,et les dangers que vous devriez craindre sont » pour vous un objet de mépris »

— 364 — [iii3.]

« Faites donc ce qu'il vous plaît de votre royaume, » de votre âme et de votre couronne. Mais nous, » fils de l'Eglise, quand nous voyons notre mère » insultée, méprisée et foulée aux pieds, nous ne

» pouvons garder le silence Outre les prières

» que chaque jour je répandais devant Dieu et sans » autre témoins que lui pour votre paix et votre sa- » lut, pour la paix et le salut de votre royaume, j'ai » envoyé au siège apostolique, à cause de vous, des » lettres et des messagers jusqu'à en blesser pres- » que ma conscience, et à soulever contre moi, et avec » justice, je suis forcé de l'avouer, l'indignation du » souverain pontife : aujourd'hui, provoqué par des o excès continuels et tous les jours renouvelés, je » commence, je vous le déclare, à me repentir de » l'inintelligente faiblesse qui m'a fait accorder à » votre jeunesse une faveur imméritée : désormais » je vous dirai la vérité autant que je la connais. »

« Je ne tairai pas cette alliance et cette association » nouvelle que vous cherchez à faire avec des » excommuniés, cette liaison formée, comme on dit, » avec des brigands et des ravisseurs pour la mort » des hommes, l'incendie des maisons, la destruc- »> tion des églises, la dispersion des pauvres, selon » cette parole du prophète : Si tu voyais un voleur, » tu courais avec lui, tu te mettais en société avec les » adultères ; comme si vous ne pouviez faire assez » de mal à vous seul ! Je ne tairai pas que loin de re- » venir sur le serment illicite et maudit, prêté si »> inconsidérément par vous, contre l'église de » Bourges, serment qui a causé tant et de si grands » maux, vous empêchez de donner un pasteur aux » brebis du Christ qui sont à Ghàlons ; vous avez

[iu3.] — 365 —

» l'audace d'abandonner à votre frère, à ses cheva- » liers, à ses archers, à ses arbalétriers, les maisons » épiscopales qu'ils habitent contre le droit et la » justice, les biens de l'Eglise qu'ils dissipent par » un emploi criminel. Je vous le déclare, si vous » persistez dans cette conduite, vous n'attendrez

» pas longtemps la vengeance Parole dure,

» mais rappelez-vous la maxime du sage : Mieux » vaut les verges d'un ami que les baisers trompeurs » d'un ennemi (1). »

Le roi fît une réponse qui, ne nous a pas été conservée : il y exposait les raisons qui l'empêchaient de tenir compte des observations du saint abbé, et prenait môme, dans sa défense, le rôle d'accusateur. Alors saint Bernard s'adressa à Josselin, évêque de Soissons, et à Suger, abbé de Saint-Denis, les deux principaux conseillers de Louis. 11 leur envoya copie de la dépêche de ce prince, et y joignit les observations suivantes :

« J'ai écrit au roi pour lui reprocher les maux » qui se font dans son royaume, avec son consente- » ment, dit-on. J'ai cru devoir vous faire connaître » sa réponse, à vous qui êtes de son conseil. S'il » croit ce qu'il dit, j'en suis étonné ; s'il ne le croit » pas, pourquoi s'efforcerait-il de persuader de part reilles choses à un homme qui, comme moi, ai pris » part à toutes les négociations faites pour obtenir la » paix ? Dans sa lettre, que vous pouvez consulter, o cherchant à montrer que le comte Thibaut n'a pas » observé ses engagements : « Nos évéques sont en-

(1) S, Bernardi epistola 221, ap. D. Bouquet, XV, 587-588.

— 366 — [il».]

» core suspendus de leurs fondions, © dit-il, « notre » terre est encore sous le coup d'un interdit. » » Comme si Thibaut était compétent quand il s'agit » de lever une censure ecclésiastique ! Comme s'il » s'était jamais obligé à faire lever celle-là (i) ! « Le » comte Raoul a été joué, » ajoute le roi, « le voilà » de nouveau lié par une excommunication. » Et » quel rapport cette affaire a-t-elle avec le comte » Thibaut! 11 avait fait une promesse, il a travaillé » de bonne foi à l'exécuter, et il y est parvenu. Son » adversaire, victime de sa propre ruse, est tombé » dans la fosse qu'il avait lui-même creusée. Et ce « serait là une cause suffisante pour faire violer, par » le roi, des engagements qui sont les siens propres, » et que vos lèvres ont formulés ! C'en serait assez » pour enflammer légitimement la colère du roi » contre Dieu et contre son Eglise, contre lui-même » et contre son royaume! Un pareil motif donne-t-il » au roi le droit de violer les lois de l'honneur, le » droit de faire la guerre à son vassal sans l'avoir, je » ne dis pas défié, mais même sommé de paraître » devant son tribunal, le droit d'envoyer contre lui » son frère, qu'il fait passer par la ville de Chàlons- » sur-Marne malgré les conventions conclues, comme » vous le savez, au sujet de cette cité ? »

« Mais » ajoute le roi, « le comte Thibaut cher- » che à s'allier par des mariages contre la fidélité » qu'il me doit, le comte de Flandre et le comte de » Soissons. » C'est un soupçon contre la fidélité, ce

(1) L'interdit lancé contre les évêques de Laon, de Senlis et Noyon n'avait pas été levé; le traité neo disait rien.

» n'est pas une certitude. C'est à vous d'apprécier » un système qui met de vains soupçons au-dessus » d'un pacte certain. En quoi, d'ailleurs, sont » vraisemblables de pareils soupçons dirigés contre » un tel homme? Sont-ils des ennemis du roi, ces » alliés que s'est unis le comte? Ne sont-ils pas les » vassaux du roi, et môme ses amis? Le comte de » Flandre n'est-il pas le parent du roi, et comme ce » prince l'avoue, le bâton sur lequel le royaume » s'appuie? Que fait donc contre la fidélité due au » roi un vassal du roi, qui, fidèle au roi, s'unit aux » amis du roi, par le mariage de ses enfants ? Si l'on » considérait cette alliance avec un regard de bonne » foi, n'y verrait-on pas plutôt une haute garantie » de la paix, de la force, de la sécurité du royaume ?

» Mais il y a surtout, de la part du roi, une asser- » tion téméraire qui m'étonne. Il prétend savoir » qu'à ma connaissance le comte Thibaut aurait » cherché à attirer le comte Raoul dans son parti » contre le roi ; car, disant de vive voix à notre » envoyé plus qu'il n'avait écrit, il a affirmé que » j'avais par message promis plusieurs fois au susdit » Raoul de prendre sur moi la plus grande partie de » ses péchés, s'il voulait s'attacher au comte Thibaut. » S'il est né cet homme qui m'a servi de messager » prés de Raoul, qu'il vienne, et qu'il m'accuse en pu- » blic ! Si j'ai écrit des lettres, qu'on les produise! » Au roi de voir à quelle source il a puisé : pour moi, » je suis certain qu'avant sa lettre je n'avais rien )> connu de cette fable. J'en crois autant du comte » Thibaut, qui oppose une dénégation formelle. Que » Dieu voie et jugel Sur de simples soupçons le » comte Thibaut est maintenant accusé par celui qui,

» ouvertement et au mépris de ses engagements) a o attiré à lui ce môme comte Raoul, et qui, contre » les commandements de Dieu, contre la sentence » du Souverain Pontife, communique avec un adul- » têre excommunié. »

« Le roi dit encore : « Nous avons failli avoir deux » ennemis redoutables. » Le prophète lui répond » en se moquant de lui : //« ont tremblé d'effroi quand » il n'y avait rien à craindre. «Voyez, » dit-il, o nous » sommes attaqué , nous qui n'avons pas attaqué, » et nous souffrons persécution, nous qui n'avons » pas persécuté. » Et qui donc attaque? Qui donc » persécute? Le comte ne supplie-t-il pas, ne s'hu- » railie-t-il pas, prêt à rendre honneur au roi, à le » servir, à lui obéir comme à son seigneur, deman- » dant ardemment la paix, et s'efforçant, autant » qu'il est en lui, de se concilier la bonne volonté » du roi? Admettons un instant que les intentions » du comte soient tout opposées, que le comte se » prépare à faire au roi tout le mal imaginable, mais » ne faudrait-il pas alors recourir au moyen déter- » miné par le traité? Le traité décide que, si une » de ses clauses donne lieu à controverse ou dis- » sension, les deux parties ne se feront ou ne cher- » cheront à se faire réciproquement aucun mal, » avant d'avoir soumis la question à l'évéque » d'Auxerre, et à nous trois, en sorte qu'après avoir » été médiateurs nous devions, en cas de contes- » tation nouvelle, réconcilier les deux adversaires. » Maintenant le comte conjure le roi de remplir » cette condition, et le roi refuse! »

« Enfin, supposons, si vous le voulez, que le » comte mérite tous les maux qu'on lui prépare,

» mais qu'a mérité l'église de Dieu ? Je ne parte pas » seulement de l'église de Bourges : qu'ont mérité » l'église de Chàlons, l'église de Reims, l'église de » Paris ? Le roi a raison contre le comte, je l'ad- » mets : mais qui lui a donné le droit de dévaster *> les possessions et les terres des églises, et d'emo pêcher que des pasteurs ne soient mis à la tête des » brebis du Christ? Qui lui a donné le droit ici d'em- » pécher la promotion des élus, là (chose inouie !) » de retarder l'élection pour se donner le temps d'é- » puiser les ressources, de piller les biens des pau- » vres, de tout enlever des terres de l'évêché? Est- » ce vous qui conseillez cette conduite? Je serais » étonné d'apprendre qu'on agisse ainsi contraire- » ment à vos avis; et si c'est d'après vos avis, j'en » suis plus étonné encore. Car, donner de tels avis, » c'est une mauvaise action, c'est évidemment pré- » parer un schisme, résister à Dieu, réduire l'église » en esclavage, et soumettre à une servitude nou- » velle la liberté ecclésiastique. Si quelqu'un est » fidèle à Dieu, si quelqu'un est fils de l'Eglise, il o sf élèvera et s'opposera, suivant ses forces, comme » un mur à l'ennemi pour la défense de la maison » de Dieu. Si vous désirez la paix de l'Eglise, comme a le doivent des fils de la paix, comment se fait-il, » je ne dis pas que vous donniez un concours actif à » un conseil où se prennent des résolutions si dé~ » sastreuses, mais que vous continuiez d'y assister. » Le mal qui se fait, quel qu'il soit, n'est pas imputé » à un roi si jeune, mais à ses vieux conseillers (1).»

(1) S. Bernardi epistola &2% ap. D. Bouquet, XV, 588-

— 370 — [1143.] Suger, répondant à saint Bernard, lui reprocha trop de sévérité à son égard et à l'égard de Josselin, et protesta qu'il était étranger aux violences ordonnées par Louis VII. On nous a conservé la réponse de saint Bernard.

« Au révérend père, notre très-cher ami Suger, par la » grâce de Dieu abbé de Saint-Denis. Frère Ber- » nord, dit abbé de Clairvaux, le salue et prie pour » lui dans la mesure de ses forces. »

» Le temps qui me manque m'oblige de répondre » trop brièvement aux lettres de votre paternité. Le » soir approchait quand votre lettre m'est parvenue, » et c'était la veille du jour où je dois partir pour le >» chapitre de Citeaux (4). Ainsi je serai court. Eloi- » gnez de vous et ne laissez jamais pénétrer dans » votre cœur la pensée que je croie vos conseils et » votre volonté cause des maux que nous déplorons. » La vérité est que, poussé par l'ardeur de mon zèle, » en la manifestant par mes paroles je voulais vous » en pénétrer, afin d'enflammer aussi les saintes pas- » sions de votre âme. Et puis, quoique bien con- » vaincu de la pureté de votre conscience, j'étais » vivement contristé de ce que j'entendais dire et du » scandale qui se faisait dans l'église de Dieu. Si ceux » qui vous entourent ne veulent pas se rendre à vos » avis, surtout dans des affaires aussi graves, que » faites- vous parmi eux ? Pourquoi votre présence » au milieu d'eux leur sert-elle d'excuse ? Ne devez-

(1) La présente lettre a donc été écrite dans les premiers jours de septembre 1143.

» vous pas vous séparer de ces sacrilèges et vous » éloigner d'eux, si vous voulez chanter avec sûreté » de conscience ces paroles du psaume : Je hais Vas- » semblée des méchants et je ne m'asseoirai pas avec les » impies; si vous voulez montrer à toute l'église » des saints que vous ne faites pas nombre avec eux » et que votre innocence est étrangère à leur asso- » ciation ? Rappelez-vous en quels termes commence » dans le prophète une prière adressée au Seigneur, » vous y verrez qu'heureux est l'homme qui ne va pas » au conseil des impies. Mais croyez bien que je n'ai » jamais eu mauvaise opinion de vous; je vous con- » nais et je sais combien vos intentions sont pures. » Portez-vous bien et priez pour moi (4). »

Josselin prit la chose plus vivement que Suger : dans la suscription de sa réponse à saint Bernard il lui souhaitait un autre esprit que celui de blasphème, et dans le cours de la lettre il lui reprochait de l'avoir insulté quoique évêque, d'avoir traité l'abbé de Saint- Denis et lui de schismatiques et de foyers de scandale; il ajoutait que dans cette insulte épistolaire il y avait eu une circonstance agravante, c'était que la lettre n'était pas cachetée.

« Je ne crois pas, » répondit saint Bernard, «avoir » l'esprit de blasphème; je ne sache pas que j'aie » insulté, ni que je veuille insulter qui que ce soit, » surtout le prince de mon peuple. D'ailleurs, en » quelque façon que votre dignité se croie blessée, je » lui en demande pardon. Car il y a , je le sais, quelqu'un » qui a dit : Nous sommes injustement attaqué et nous de-

(1) S. Bernardi epist. 381, ap. D. Bouquet, XV, 590-591 .

» mandonê grâce. Je répète avec le bienheureux Job: » Puissé-je n'avoir jamais dit les paroles que j'ai pro- » noncées, et je n'y ajouterai rien. Déjà, écrivant au » seigneur abbé de Saint-Denis, au sujet d'une plainte » qui vous était commune, je lui avais fait une ré- » ponse qui s'appliquait à vous deux et qui me semblait » suffire. Cependant, comme je le vois, vous n'avez » pas calmé une indignation qui se serait enflammée » bien plus justement contre les ennemis de l'église: » je vous déclare donc que je n'ai ni dit ni écrit que » vous fussiez des schismatiques ou un foyer de scan- » dale : je le dis, sans craindre que ma lettre me donne » un démenti. Examinez-la à fond s'il vous plaît, et » si vous y trouvez de pareilles assertions je m'ait vouerai coupable d'un grand sacrilège, je convien- » drai que j'étais en écrivant agité, comme vous le » dites, par l'esprit de blasphème. »

« Cependant, cette humble réparation ne doit pas » exclure l'esprit de franchise : je l'avouerai donc, » j'ai vu et je vois avec peine que vous ne défendez » pas le Christ injurié et l'indépendance de l'Eglise » avec la liberté qu'exigerait votre caractère. La dou- » leur me force à vous écrire des paroles dures, mais » ce ne sont pas celles que vous me reprochez. J'a- » vais pensé (et je penserais encore si je ne craignais » de vous être en cela désagréable) que non contents » de n'être pas les auteurs du schisme, vous deviez » réprimer en toute liberté et selon vos forces ceux » qui sont cause de ce mal, et que vous deviez évi- » ter comme une chose abominable leurs conseils

» et leur société Ne peut-on pas demander en-

» core aujourd'hui aux prêtres du Seigneur ce zèle » si approuvé chez le prophète quand il disait : N'ai-

[iâ43.] — 373 —

» je pas, Seigneur , haï ceux qui le haïssaient, et langui » de la douleur que me causaient tes ennemis? Ah ! je » désirerais (et je parle encore, sauf le respect que » je dois à votre sérénité), je désirerais que vous eus- » siez exercé ce zèle contre un roi enfant, quand vous » l'avez vu, suivant moins les inspirations de son » âge que celles de la cruauté, tenir pour non ave- » nus, sans aucune raison valable, et vos conseils et » ses propres engagements. Sans aucune raison va- » lable il trouble son royaume, suscite la guerre par- » tout, au ciel et sur la terre, dépouille les églises, » porte sur les choses sacrées une main téméraire, » élève les méchants, persécute les bons, met à mort » les innocents. Voilà des maux qui, suivant moi, » devraient vous attrister, auxquels vous devriez vous » opposer en parole et en action, autant qu'il est en » vous. Mais ce n'est pas à moi à enseigner le devoir » à un savant comme vous (4), c'est encore moins à » moi à reprendre un évéque dont la mission est de » reprocher leurs fautes à moi et aux autres pécheurs, » et de corriger ceux qui s'égarent. »

» Je vais clore cette lettre. Je regrette qu'en trou- » vant la précédente ouverte vous m'ayez supposé » une intention mauvaise. Cette intention était bien » loin de ma pensée, je voulais seulement me con- » former à l'usage qui, puisque ma lettre était adres- » sée à plus d'une personne, me défendait de la ca- » cheter. Je vous prie encore de me pardonner, si » en cela je vous ai manqué (2). »

Cette correspondance paraît avoir été à peu près

(1) Littéralement à maître Josselin.

(2) Epiet. 2Ï3, ap. D. Bouquet, XV, 589-590.

inutile. Cependant saint Bernard persistait dans ses espérances. Son projet était d'obtenir de Louis la paix pour Thibaut et la reconnaissance de l'archevêque de Bourges, moyennant la levée de l'excommunication et de l'interdit lancés contre le roi, qui aurait cessé d'exiger l'absolution du comte de Vermandois. Pour faire conclure un traité dans ces termes il fallait à la fois conserver à Thibaut l'appui de la cour de Rome et convaincre le roi de l'impossibilité d'obtenir d'elle de meilleures conditions.

Saint Bernard écrivit à Etienne, cardinal, évôque de Preneste, une lettre qui est un plaidoier.

« Vous savez, » lui dit-il, « comment j'ai défendu » le roi devant Monseigneur le pape, comment, ab- » sent de corps, mais présent d'esprit, je disais pour » lui de bonnes choses, car il en promettait. Main- » tenant, rendant le mal pour le bien, il me force

» d'écrire le contraire Chez nous les choses

» saintes sont foulées aux pieds, l'Eglise est réduite d à un esclavage honteux. Les élections des évéques » sont prohibées, et là où les clercs ont eu la har- » diesse de les faire on ne laisse pas l'élu remplir les » fonctions épiscopales. L'église de Paris, privée de » pasteur, est assise dans la tristesse et personne n'ose » parler de lui en donner un nouveau. On ne se con- » tente pas d'enlever les provisions qui se trouvent » dans les maisons épiscopales, une main sacrilège » sévit de toute part sur les terres et sur les hom- » mes, et exige la livraison des revenus de toute l'an- » née. Votre église de Chàlons a fait une élection, » mais voilà longtemps que l'élu est frustré de l'hon- » neur qui lui est dû, et vous savez si ce n'est pas » au grave détriment du troupeau du Seigneur. Le

rim.] — 375 —

» roi a confié à son frère Robert l'autorité de l'évè- » que : Robert, exerçant celle autorité sur les terres » et les autres biens de l'Eglise, et montrant partout » dans sa mission la plus grande activité, offre tous j> les jours au ciel de nouvelles victimes, mais non » des victimes pacifiques : ce sont les cris des pau- » vres, les larmes des veuves, les plaintes des orphe- » lins, les gémissements des captifs : c'est le sang des » morts. Cet évéché est trop étroit pour sa malice : » il a envahi celui de Reims et commet des ini- » quités dans la terre des saints , n'épargnant ni » clercs, ni moines, ni religieuses. 11 a dévasté, par » le tranchant du glaive, les terres fertiles et les vil- » lages populeux de Notre-Dame (1), de Saint-Remy, » de Saint-Nicaise, de Saint-Thierry (2), et il les a » tous réduits presque en solitude; on entend à » chaque pas résonner aux oreilles ces mots : Possédons » en héritage le sanctuaire de Dieu. Voilà comment le » roi répare la faute que, par un serment imité d'Hé- » rode, il a commise envers l'église de Bour- » ges(3).

» Le même roi avait fait la paix avec le comte Thi- » baut, et ce n'était pas sans peine que nous l'avions » obtenu ; il s'était lié avec ce comte par un traité » que nous pensions le fondement d'une amitié » durable : voilà qu'il cherche des prétextes pour » rompre ce lien. Le grand crime qu'il reproche au » comte c'est que ce dernier marie ses enfants avec

(1) La cathédrale de Reims.

(2) Abbayes du diocèse de Reims.

(5) Nous avons parlé de ce serment plus haut, p. 545-346.

o les barons du roi : le développement de la charité » lui est suspect, il croit qu'il n'est pas roi si ses » princes s'aiment ! . . . . Il n'observe pas les enga- » geraents que ses lèvres ont formés; il a rappelé » dans sa maison et dans son conseil un adultère *> excommunié (1)!. . . .

» Il veut forcer les évéques à maudire ceux qu'ils » devraient bénir, et à bénir ceux qu'ils devraient » maudire! Et, comme on n'obéit pas à ses caprices, » il parcourt la terre et la mer pour trouver de faux- » témoins, afin de séparer, à l'aide de leurs parjures » et par l'autorité des hommes, ce que peut-être » Dieu a déjà uni. De quel front, je vous prie, cher- » che-t-il à imposer aux autres un respect si rigou- » reux des empêchements de consanguinité, cet » homme qui notoirement a pour femme sa parente » au troisième degré ou environ (2)? Y a-t-il parenté » entre le fils du comte Thibaut et la fille du comte » de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille » du comte Thibaut ? je l'ignore; jamais je n'ai ap- » prouvé et je n'approuve pas les mariages illicites. » Mais sachez et faites savoir à Monseigneur le pape, » que prohiber, si on peut les permettre, les deux » mariages dont il s'agit, c'est désarmer l'Eglise et » lui ôter une grande force; car, ou je me trompe » bien, ou la seule intention de ceux qui s'opposent » à ce mariage est d'enlever aux adversaires du » schisme qui nous menace la ressource de se réfu-

(1) Raoul de Vermandois.

(2) Eléonore de Guyenne, femme de Louis VII , avait pour bisaïeule Aldearde, grand'lante de ce prince.

»> gier dans la terre des princes dont je viens de » vous parler (1) . »

Cet appel fut entendu à Rome, et le pape Cèles tin II, successeur d'Innocent II, évoquant l'affaire à son tribunal, se réserva, à l'exclusion des évôquesde France, le jugement de l'action en nullité soulevée contre les fiançailles du fils et de la fille de Thibaut. « Nous trouvons, » écrivait-il à l'évôque d'Arras le 6 novembre d 163, « nous trouvons les évôques de » France tiédes dans la justice et dans l'observation » des prescriptions du siège apostolique; et, à l'oc- » casion du mariage de Raoul de Vermandois, notre » fils le comte Thibaut a été traité par eux d'une

» manière tout-à-fait illégale et injuste Si vous

» ou un autre voulez procéder canoniquement dans » la cause du mariage du fils du comte Thibaut avec » la fille du comte de Flandre, présentez-vous de- » vant nous le prochain dimanche de la Passion (2). » (3). »

En môme temps, Bernard multipliait les démarches auprès du roi, s'efforçant d'obtenir de lui qu'il s'en remît à la décision du tribunal arbitral créé par le traité. Louis consentit enfin à la réunion d'une conférence qui se tint àCorbeil, et où se trouvèrent, avec le roi, l'évôque d'Auxerre, l'abbé de Clairvaux, et probablement aussi l'évôque de Soissons et l'abbé de Saint-Denis. Bernard y exposa son plan de pacification; mais, dès les premières paroles, Louis s'emporta et, sans vouloir entendre d'explication, rompit

(1) Epist. 294, ap. D. Bouquet, XV,591-592.

(2) 12 mars 1144. Célestin mourut trois jours avant.

(3) D. Bouquet, XV, 409 CD.

l'assemblée. L'évôque d'Auxerre et Bernard, ne perdant pas courage, lui envoyèrent André de Bauderaent avec une lettre où, reprochant au prince sa vivacité, ils le priaient d'écouter leur ambassadeur chargé de lui développer leur projet de traité et de leur rapporter la réponse (1). De nouvelles démarches où s'employèrent saint Bernard et Suger, et auxquelles l'évôque de Soissons resta étranger, ne furent pas inutiles. Il fut convenu qu'une seconde conférence entre les médiateurs et le roi aurait lieu à l'abbaye de Saint-Denis, le jour de la fête du saint patron, 9 octobre il 43 (2). Bernard écrivit à Josselin une lettre où Ton voit percer l'espérance du succès.

« Nous avons travaillé, maintenant il s'agit de » réussir, car si nous avons semé nous avons peu ré- » colté. Nous aurions eu besoin de votre présence et » de votre aide, je l'avoue : notre ami commun » l'abbé de Saint-Denis vous instruira des raisons qui » nous ont empêché d'y avoir recours. Maintenant, » ne dissimulez plus, et selon la sagesse que Dieu » vous a donnée, occupez-vous avec zèle des moyens

(1) Cette lettre se trouve dans D. Bouquet, XV, 592-595. Elle est la 226e de saint Bernard. Elle fut écrite, suivant nous, en 1143. Nous croyons que Brial a commis une erreur quand il a conclu des termes de cette lettre qu'André de Baudement était à cette date moine cistercien. Le titre de très-cher frère y est donné à André non seulement par saint Bernard, mais aussi par Hugues, évôque d'Auxerre, qui même est placé le premier dans la suscription : on ne peut donc rien conclure de ce titre.

(2) Suivant Brial, ap. D. Bouquet, XV, 593 n, il s'agirait ici de l'année suivante. Mais c'est inadmissible, puisque la paix fut conclue sous Célestin II, mort le 9 mars H44.

» de nous procurer la paix : nous comptons sur vo- » tre sainte sollicitude; il n'y a pas de prière à vous *> adresser pour obtenir de vous des actes qui feront » grand honneur à votre ministère, et dont le défaut » serait pour vous une honte. Nous espérons vous * voir à Saint-Denis à l'assemblée solennelle qui est » annoncée. »

Cette assemblée eut lieu. Saint Bernard s'y trouva. Le grand obstacle était toujours la reine, qui tenait à faire valider le mariage de sa sœur, et qui voulait empêcher le roi d'accepter un traité où Ton n'aurait pas garanti la reconnaissance delà validité de ce mariage par le souverain Ponlife. La loi civile, par une lacune révoltante, permettait la bigamie et donnait au mari le droit de répudier sa femme à son gré; les mœurs étaient d'accord avec la loi civile ; mais l'Eglise ne pouvait renoncer à sa mission civilisatrice, interrompre ses efforts pour faire pénétrer dans les mœurs et dans les lois ce respect du mariage qui y est enfin écrit et que protègent à la fois aujourd'hui le code pénal et l'opinion publique.

Bernard rencontra Eléonore à Saint-Denis et fit d'inutiles efforts pour triompher de sa résistance : a Renoncez-donc à cette entreprise, » lui disait-il, « et donnez au roi de meilleurs conseils. » C'était en vain. Ils se trouvaient ensemble dans l'église de l'abbaye, la reine avait changé de conversation et lui parlait d'un grand chagrin qu'elle éprouvait : mariée depuis plus de six ans elle était encore sans enfants, elle n'avait eu qu'une fausse couche. « Si vous suivez les conseils que je viens de vous donner, » lui dit Bernard,« je prierai Dieu de vous accorder ce que vous

souhaitez (4). » On prétend même qu'il lui promit la réalisation de son désir (2). Eléonore céda, Louis 6t de môme et, avant qu'une année se fût écoulée, un enfant naquit au couple royal.

Les conditions de la paix furent celles qu'avait fixées saint Bernard. Raoul de Vermandois resta excommunié. Cette censure ne fut levée et son mariage réhabilité qu'après la mort de sa première femme, en 1167 (3). Mais le pape devait immédiatement lever l'excommunication et l'interdit lancés contre le roi; le traité n'était donc que conditionnel et son exécution subordonnée au consentement de Célestin. Bernard lui écrivit pour le lui demander : « Si nous n'en sommes pas dignes, lui disait-il entre

(1) S. Bemardi vita prima, lib. IV, auct. Gaufrido, num. 18, ap. D. Bouquet, XIV, 376 B.

(2) S. Bemardi vita tertia, auct. Gaufrido, ibid., 376». Ce texte présente une difficulté. Suivant l'auteur, Eléonore était alors mariée depuis près de neuf ans, c'est-à-dire depuis huit ans et quelques mois. Comme son mariage date du mois de juillet 1137, cette indication chronologique ne peut se rapporter qu'avec la saint Denis 1145. Il y a évidemment là une erreur de l'auteur : au lieu de neuf ans il aurait du dire sept.

(3) M. Henri Martin, III, p. 423, prétend que l'excommunication prononcée contre Raoul aurait été levée aussitôt après le traité, mais il résulte d'un passage d'Eudes de Deuil (D. Bouquet, XII, 94 B), qu'au moment du départ de Louis Vil pour la Croisade, quelques jours après la Pentecôte 1147, Raoul était encore excommunié. Dans une lettre adressée à Suger l'année suivante, il lui parle des démarches qu'il vient de faire auprès du pape, à Reims, pour obtenir sa rentrée en grâce. Ce pape est Eugène 111, qui séjourna à Reims du 16 mars au 18 avril 1148 (D. Bouquet. XV, 497 C ; Jaffé, Begesla Pontificum Bomanorum. 631-633 ; cf. Art de vérifier les dates, 11, 706).

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autre» choses, a c'est pour l'épouse du Christ, c'est- » à-dire pour l'Eglise, une nécessité, et l'ami de Pé- » poux ne la contristera pas. Le but pour lequel h> » combe au siège apostolique le soin de toutes les » églises est de les unir toutes sous lui et en lui, et » il doit veiller pour toutes, afin de conserver Punité » de Pesprit dans le lien de la paix. Donnez nous » donc la paix, envoyez-nous la paix, non comme » une dette que vous ayez envers nous, mais parce » que vous devez obéir à Dieu (1). »

En même temps que cette lettre, des ambassadeurs envoyés par le roi partaient pour Rome, chargés de demander officiellement la levée de P excommunication et de l'interdit. Le pape l'accorda solennellement : dans une assemblée ou se trouvait, outre les ambassadeurs, une nombreuse et noble assistance, il se leva et, se tournant du côté de la France, donna sa bénédiction (2).

Thibaut, reconnaissant des bons offices de Suger,

(1) S. Bernardi epist. 358, ap. D. Bouquet, XV. 593 C.

(2) Cet événement, évidemment antérieur au 9 mars 1144, date de la mort de Célestin H, est postérieur au 8 octobre 1143, date de la conférence de Saint-Denis, où la paix semble avoir été conclue. Nous ne saurions dire rien de plus précis, mais on peut supposer que le traité de paix ayant été conclu entre Louis VII et Thibaut, en octobre 1143, la ratification par le pape n'aura eu lieu qu'en 1144, ou au moins la nouvelle de cette ratification ne sera parvenue en France que dans les premiers mois de Tannée 1144. Voilà pourquoi la réconciliation de Louis et de Thibaut est datée de 1144 par la Chronique de Tours, D Bouquet, XII, 473 A, par 1 Appendice à Sigebert,de Saint-Pierre de Gand, D. Bouquet, XIV, 20 B, et de la huitième année du règne de Louis VII, 1144- 1145, par André de Marchiennes, D. Bouquet, XIII, 421 A B.

qui rebâtissait alors l'église abbatiale de Saint-Denis, lui donna des hyacinthes pour orner la table d'or de l'autel (i).

Pendant les trois années qu'avait duré la guerre, Thibaut avait fait quelques autres libéralités.

En 1162, il avait donné à l'abbaye de Notre-Dame de Valchrétien (2), ordre de Prémontré, le moulin de Choisel entre Dormans et Soilly, plus une terre située prés de Dormans et d'une étendue suffisante pour occuper trois charrues (3). Il avait fait aussi une donation d'immeubles à l'abbaye de l'Aumône, ordre de Cîteaux, diocèse de Blois (6). Il avait ratifié la fondation de l'abbaye de Moncetz (5), ordre de Prémontré, faite par Anselme de Moncetz son vassal (6). En ii43, il avait donné à Clairvaux une vigne située à Baroville (7).

Dans la même période, nous rencontrons Thibaut

(t) Suger, De consecratione ecclesie, ap. D. Bouquet, XIV, 316 B. Cette donation est antérieure à la consécration de l'église, qui se fit le 11 juin 1144, second dimanche du mois, ibid.,316Cn. On appelle hyacinthes des pierres précieuses de couleur rouge orange.

(2) Près de Bruyère- Val-Chrétien, Aisne, arr. de Château-Thierry, cant. de Fère-en-Tardenois.

(5) Ann. Prœmonstr., I, pr., coi. 477, II, pr., col. 628; Gall. Christ., \X, 499 D.

(4) Gall. Christ., VIII, 1138D, Instr., 423DE. 424AB; Bernier, Hist. de Blois, pr., p. xix.

(5) Moncetz-l* Abbaye, Marne, arr. de Vitry, cant. de Thiéblemont.

(6) Gall. CArw/., IX, 975 B.

(7) Cart. de Clairvaux, Fenis, II, et original, Arch. de l'Aube, fonds de Clairvaux.

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en 1162 à Sézanne(l) et à Rosnay (2), en 1163 à Bar sur-Aube (3) et au ru d'Augustine entre Mussysur Seine et Chàtillon (6).

(1) Ann. Prœmonstr.. Il, pr., col. 628.

(2) Charte originale de Thibaut pour le prieuré de Ramerupt. Archives de l'Aube.

(3) Charte originale de Thibaut, aux Archives de l'Aube, fonds de Clairvaux, et Cart. de Clairvaux, Fenis, III.

(4) Hommage de Thibaut au duc de Bourgogne, dans Pérard, p. 227. Cf. Art de vérifier les dates, t. II, p. 618, col. 1.

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