‹ Histoire des ducs et des comtes de ChampagneChapitre 8 sur 95 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

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Le xii* siècle, ou pour mieux dire la période qui commence à la première croisade pour finir à la troisième , peut être considéré comme l'apogée du moyen-âge.

Le système politique, connu sous le nom de féodalité, y régna pur de tout mélange. Dans les siècles précédents, l'invasion des barbares, les ruines faites par eux avaient préparé le terrain; et la faiblesse des derniers Carlovingiens avait élevé cet édifice nouveau, que, dans les siècles suivants, la royauté Capétienne devait saper lentement, jusqu'à ce qu'enfin elle le renversât.

L'établissement de la féodalité fut un progrès. Il

mettait la France dans une situation préférable à ce régime de tyrannie désordonnée, brutale et dévastatrice, que la dynastie Mérovingienne, sortant des forêts germaniques, avait, dans la Gaule conquise, substitué à la régulière administration des officiers impériaux. Le régne de la féodalité valait aussi mieux pour la France, que le dernier siècle de la royauté Carlovingienne, où les grands officiers de l'état, se faisant un jeu continuel de leurs serments, se disputaient dans des guerres sans fin les lambeaux de la succession d'un grand bomme, dont ils n'étaient pas les héritiers.

Et cependant la féodalité présentait aux regards, sous presque tous les aspects, les traits de la barbarie.

Un des caractères fondamentaux de l'organisation de tout peuple civilisé, c'est la division du travail, ou la classification analytique des hommes en spécialités.

Le développement de l'homme intellectuel et physique a des bornes fort étroites, et pourtant les sociétés civilisées voient s'ouvrir devant elles le champ du progrés matériel et scientifique sur des proportions tellement vastes, que nous n'en apercevons pas la limite. L'association des spécialités explique cette contradiction apparente. Chaque homme se contente de cultiver un sillon de la science, ou d'être un rouage modeste, et presque toujours inaperçu, dans le vaste mécanisme de l'organisation sociale. Que de connaissances admirables dont il n'aura jamais Pavant-goût ! que de régions de la vie où jamais il ne portera les pas ! D'autres auront la jouissance d'études dont le nom même lui restera

inconnu, à eux appartiendront le profit, la gloire peut-être de travaux, d'entreprises de toute sorte qu'il ne partagera pas. II y renonce. Noble sacrifice! qui parait souvent pénible à d'énergiques et fières intelligences ! Mais la paresse ou l'habitude le fait accepter sans souffrance, ou môme avec plaisir, par le plus grand nombre, et il fait la grandeur de notre société moderne.

Cette distinction des spécialités est nécessaire surtout pour la bonne organisation politique et administrative des peuples. Mais la féodalité n'en avait pas tenu compte. Dans le système féodal, le môme homme, à tous les degrés de la hiérarchie politique, était juge, administrateur, chef militaire, propriétaire, et môme, à un certain degré, souverain. Aussi, le juge était-il mauvais, l'administrateur mauvais, le chef militaire mauvais, le propriétaire mauvais, le souverain mauvais. Que penser d'un juge qui avait appris le droit dans une salle d'escrime, ou dans le champ clos d'un tournois? Que dire d'un général dont les études de tactique militaire avaient consisté à vérifier des comptes d'administration forestière, à juger des voleurs, à diriger une exploitation agricole? Tels étaient les juges, tels étaient les généraux de la féodalité, tels les administrateurs, tels les propriétaires, tels les souverains.

De là, par exemple, le maintien du combat judiciaire et des autres épreuves légales : au lieu d'étudier un procès et de se former une conviction intelligente, on fait battre les deux parties l'une contre l'autre, et la force ou l'adresse devient la preuve du bon droit. De là aussi l'absence de police. L'impunité habituelle encourage le crime. Une rigueur excessive, devenue

nécessaire pour le salut de la société, sert de base à la loi pénale : on punit de mort le vol qualifié.

La barbarie, qui règne dans la classification des hommes, se retrouve par conséquent aussi dans la situation de la fortune publique et privée. Un des caractères qui distingue l'homme civilisé du sauvage, c'est le capital. Le sauvage n'en a pas. Le moyen-âge en possède un, mais si peu considérable, et dont on sent si peu nettement l'existence et la force, que la régularité de sa fonction, dans le jeu du mécanisme social, n'est pas admise par les lois. Le prêt à intérêt est prohibé, et l'absence de crédit entrave à chaque pas la marche des affaires et l'exécution des entreprises publiques.

Ainsi, les deux grands moyens que Dieu a mis à la disposition des nations, les hommes et l'argent ou manquent en partie, ou sont employés d'une manière défectueuse.

Aussi, les sciences physiques, naturelles et historiques, sont-elles en enfance. Les arts du dessin jettent un certain éclat par la majesté des conceptions architecturales dont ils sont l'expression ; mais les connaissances les plus élémentaires sur la forme du corps humain, sur les lois de la perspective, manquent en général aux hommes qui exécutent les édifices les plus splendides. Les monuments les plus admirés que nous ait laissés le moyen âge portent, malgré le génie de leurs architectes et une foule d'inimitables qualités , l'empreinte ineffaçable de la barbarie.

La littérature du môme temps a produit des œuvres remarquables, mais le goût, cette pierre de

touche de la vraie civilisation, leur manque. Les tons sont exagérés. L'écrivain ignore l'art de se borner, et se perd dans de fastidieuses longueurs. Là, encore, régne la barbarie.

La seule grandeur du moyen-àge, réside dans la religion. Le sentiment religieux, ranimé dans le courant du xie siècle, par l'influence de Cluny, par cette grande réforme, dont le saint pape Grégoire VII fut le propagateur, éleva le cœur de l'homme au-dessus des misères de son temps. Heureuses les époques où l'homme vaut mieux que les institutions au milieu desquelles il vit! ces époques ont devant elles le progrès Malheureux les temps où les institutions valent mieux que les hommes ! car ils sont le prélude des grandes catastrophes.

L'empire romain avait une administration savamment organisée, il construisait des palais et des temples qu'il ornait de mosaïques et de statues admirables, il fabriquait de riches étoffes, sa littérature était élégante et polie; mais le cœur manquait alors dans la poitrine des hommes. On savait jouir, on ne savait pas se sacri6er. Aussi, l'empire romain ne devait-il pas vivre. Ah! c'est que, pour conserver et multiplier une population, l'amour du plaisir ne suffît pas : les lois caducaires en sont témoins, il faut l'esprit de sacrifice. Pour créer et pour accroître un capital, l'intérêt égoïste d'un homme, qui ne s'occupe que de lui seul, ne suffit pas : il faut songer à ceux qui survivront, il faut l'esprit de sacrifice. Celui qui ne pense qu'à ses jouissances et à sa vie, n'affrontera jamais la mort sur un champ de bataille : on ne trouvera jamais de soldats chez un peuple qui ignore ce que c'est que l'esprit de sacrifice. Et ces veilles

savantes où se sont préparés les progrès modernes des sciences et des arts, et dans lesquelles tant d'hommes d'élite ont épuisé leurs forces sans trouver les honneurs ni la fortune, tandis que d'autres moissonnaient sans peine l'or et les couronnes en suivant à pas lents les sentiers battus de la routine : quel est le mobile qui les a inspirées, sinon l'esprit de sacrifice! Depuis des siècles, et de génération en génération, la religion qui nous élève a inoculé en nous ce grand sentiment, il a pénétré dans tout notre être, s'est mêlé à toutes nos passions, aux plus basses comme aux plus élevées, en les purifiant toutes; il est devenu notre légitime orgueil; il est notre puissance, et c'est à lui que nous devons ce que nous sommes, population, fortune, courage militaire, sciences et arts industriels même; puissions-nous ne l'oublier jamais !

Une des choses qui nous choquent le plus, quand nous lisons l'histoire de la chûte de l'empire romain, c'est l'absence complète de tout sentiment national. La résistance aux barbares a un caractère purement officiel : la guerre est entre les rois germains et l'empereur seulement; les populations romaines restent étrangères à cette lutte. C'était la conséquence de la politique adoptée fatalement par les maîtres du peuple-roi. Rome s'était attachée à détruire les nationalités vaincues; elle le devait pour assurer, contre les dangers d'une révolte, la conservation de ses conquêtes. Mais de la fusion des peuples réunis sous le joug romain, il n'était pas né, et il n'avait pu nattre de nationalité nouvelle : de l'Egypte à la Gaule, de la Libye à la Bretagne, la distance était trop grande pour que l'on sentît bien

vivement un intérêt commun, et l'intérêt était alors le seul lien que l'esprit public admît. Les barbares vainqueurs ne trouvèrent dans l'empire abattu que des hommes et des municipalités également égoïstes, également dignes de la servitude.

C'est la religion qui, en prêchant l'esprit de sacri6ce, a substitué la dignité moderne à la honteuse lâcheté de ces populations conquises sans combat. Les Francs, du xi* au xni* siècle, n'attendirent pas l'ennemi qui menaçait les abords lointains de la chrétienté; ils se levèrent à la voie des papes, l'Europe occidentale joignit presque tout entière ses efforts aux leurs, et ainsi les Croisades furent la première manifestation de la puissance extérieure de la civilisation moderne, dont la foi dans le Christ est le véritable levier, et qui régnera un jour sur le monde entier : car, comme l'a dit Isaïe, en s'adressant à Dieu, « les peuples et les rois qui ne te serviront pas périront (61, 12). » Les Croisades n'eurent pas un succès égal aux espérances de ceux qui les entreprirent, mais elles ralentirent les progrés de l'invasion musulmane ; sans elles, et dans le cas où Constantinople aurait été conquise quelques siècles plus tôt, qui sait si Paris, au lieu de Constantinople, n'aurait pas été, au xv* siècle, l'objet de l'ambition triomphante de Mahomet 11? Aujourd'hui, les années ont développé le germe de progrès que portaient en eux nos ancêtres, et, avec un éclat alors inattendu , l'œuvre des Croisés se poursuit depuis trois siècles dans toutes les contrées du monde. Honneur à nos aïeux qui ont eu le légitime orgueil de leur supériorité sur les races musulmanes, et qui ont su, quand il l'a fallu, répandre leur or et immo-

1er leur vie pour maintenir les prérogatives de leur dignité de chrétiens!

Les Croisades ont trouvé de nombreux détracteurs dans tous les temps. 11 y a toujours eu des esprits égoïstes qui n'ont pas compris les actions généreuses. Tel baron, tel roi, appelé comme les autres à la Croisade, a mieux aimé rester en France, en Angleterre, et a profité de l'absence de son voisin pour l'amoindrir, ou môme le dépouiller. Il a laissé, jusque dans notre siècle, des héritiers qui prennent sa défense. Mais l'esprit chrétien, l'esprit de la vraie civilisation, n'a pas varié, c'est celui de ces paroles de l'Evangile : « cherchez d'abord le royaume de Dieu et 6a justice. » Il nous a donné toutes nos gloires modernes, dont les Croisades ont été l'éclatant début.

Ce développement du sentiment religieux, qui caractérise la fin du xi€ siècle et lexir% et, d'un autre côté, cet état d'enfance ou de barbarie sociale, cette incapacité d'analyse qui empêchait de comprendre la nécessité de classer les hommes par spécialités nombreuses, comme on le fait aujourd'hui, ces deux causes juxtaposées, et agissant concurremment, donnèrent au clergé un caractère tout différent de celui qu'il revêt dans notre société moderne..

Le sentiment religieux entoura le clergé de respect, le multiplia, et lui fit sentir la dignité de sa mission. Cette mission avait d'abord pour objet la science de Dieu, science suprême d'où toute autre découle. Mais dans celte vaste synthèse, l'intelligence sociale ne sut pas faire de distinctions. De même que le baron féodal réunissait en lui tous les pouvoirs, hormis la puissance spirituelle, le clergé dût posséder toutes les

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