‹ Histoire des embaumements et de la préparation des pièces d'anatomie normale, d'anatomie pathologique et d'histoire naturelle, suivie de procédés nouveaux (volume 2)Chapitre 12 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les Égyptiens embaumaient leurs morts, et les procédés qu’ils employaient étaient assez parfaits pour en assurer la conservation indéfinie : voilà un fait dont les pyramides, les caveaux et toutes les sépultures de l’Égypte nous offrent des preuves irrécusables. Mais quelles furent la cause et l’origine de cette coutume? Nous n’avons, pour répondre à cette question, que des hypothèses et des conjectures. En l’absence de documents de quelque valeur, chacun a expliqué selon la tournure de son esprit , ou la nature de ses études , un usage dont le point de départ se perd dans la nuit des temps. Un ancien nous dit que les Égyptiens prenaient ce soin de la conservation des corps , parce qu’ils croyaient que l’âme restait dans le corps tant qu’il subsistait. — Cassien, d’autre part, prétend qu’on avait inventé celte méthode parce qu’on ne pouvait enterrer les morts tout le temps de l’inondation. Hérodote, dans son troisième livre, observe que l’embaumement avait pour

objet de soustraire les cadavres à la voracité des animaux : Ils ne les enterraient pas , dit-il, de peur qu’ils ne fussent mangés des vers et ils ne les brûlaient pas, parce qui ils considéraient le feu comme une bête féroce qui dévore tout ce qu’il peut saisir. - — La piété fdiale et le respect pour les morts sont, selon Diodore de Sicile, les sentiments qui inspirèrent aux Égyptiens l’idée d'embaumer les corps. — De Maillet , dans sa 1 oc lettre sur l’Égypte, rapporte seulement les motifs religieux de l’origine des embaumements : « Les prêtres et les sages de l’Égypte enseignèrent à leurs concitoyens qu’après un certain nombre de siècles, qu’ils faisaient monter à trente ou quarante mille ans, et auquel ils fixaient l’époque de la grande révolution où l’univers devait se retrouver au point où il avait commencé à sa naissance , leurs âmes retourneraient dans les mêmes corps qu’elles avaient d’abord habités. Mais, pour arriver, après la mort, à celte résurrection souhaitée, deux chosesétaient absolument nécessaires: la première, que les corps fussent soigneusement préservés de la corruption et assez bien conservés pour que les âmes pussent y habiter de nouveau; la seconde, que des pénitences subies pendaut ce long espace d’années , que de nombreux sacrifices

fondés par les morts , ou offerts à leur intention par leurs parents et leurs amis, expiassent les fautes qu’elles auraient commises dans le temps de leur première habitation sur la terre. A oes conditions, exactement observées, cos âmes, séparées de leurs corps, devaient y rentrer à l’arrivée de cette grande révolution qu’ils attendaient, se souvenir de tout ce qui s’était passé pendant le temps du premier séjour, et les rendre immortels comme elles-mêmes. Elles avaient encore le privilège de communiquer ce même bonheur aux animaux qu’elles avaient chéris, pourvu que leurs corps , renfermés dans le même tombeau , s’y fussent également conservés. C’est en vertu de cette croyance que l’on trouve tant d’oiseaux , de chats et d’autres animaux embaumés presque avec autant de soin que les corps mêmes qui y avaient été déposés. Telle était l’idée du bonheur parfait dont ils espéraient jouir dans cette nouvelle vie. Dans l’attente de cette résurrection, les âmes habitaient cependant les airs les plus voisins des demeures où reposaient les corps qu’elles avaient animés. — Mais la superstition seule n’a pas dû engager les hommes à garantir de la destruction la dépouille mortelle des personnes qu’ils avaient chéries vivantes, -l’aime bien mieux cher-

cher la source de cet usage dans le sentiment qui survit aux objets enlevés à notre affection par le trépas. Puisque la mort moissonne indistinctement les humains , qu’elle ne respecte ni l’amour ni l’amitic, puisque les liens les plus chers et les plus sacrés sont impitoyablement brisés par ellff, 11’estil pas dans la nature des cœurs sensibles de chercher en quelque sorte à éluder une séparation douloureuse, en conservant les restes des personnes qu’ils aimèrent et dont ils furent aimés? L’amour, la tendresse et l’amitié 11e finissen t pas avec les objets qui les ont lait naître; elles leur survivent, elles les suivent jusque dans le tombeau et ne cessent qu’avec nous. » (Bory-de-Saint-Yincent, Essais sur les îles Fortunées. Embaumements des Guanches.) — Le môme auteur ajoute : « L’usage de conserver les corps morts, qui 11c fut national que chez les Égyptiens et Guanches, c’est-à-dire , chez les hommes les moins instruits et chez la nation la plus savante, est, comme nous l’avons dit plus haut, la preuve d’une sensibilité profonde chez les nations dans lesquelles il se généralisa. Sans doute une police éclairée 11e contribua pas peu à l’introduire, à l’étendre et à l'affermir : il prouve 1111 gouvernement intelligent et plein de sollicitude pour le bonheur des sujets.»

L’opinion de Voluey, reproduite et admise par M. Pariset dans son Mémoire sur les causes de la peste, a beaucoup de rapports avec celle qui précède. « Dans une population nombreuse , sous un climat ardent et sur un sol profondément humecté pendant quelques mois chaque année , la rapide putréfaction des cadavres est un levain de peste et de maladies. Frappée de ces fléaux meurtriers, l’Égypte a travaillé de bonne heure à les détruire; et de là sont venus, d’un côté, l’usage d’inhumer les corps loin de la terre habitée; et de l’autre , l’art si ingénieux et si simple de prévenir la putréfaction par l'embaumement : seconde précaution , plus importante , plus efficace , dont la première ne dispensait pas, et qui, supposant des essais, des tâtonnements, des expériences, n’a pu se présenter que la dernière : art peu dispendieux, d’une simplicité, d’une facilité qui en rendit sur-le-champ l’application populaire , générale \

et probablement uniforme pour tous les cadavres. La recherche et le luxe vinrent plus tard. »

Les sentiments auxquels les auteurs cités rapportent l’origine des embaumements chez les Égyptiens existent tous, et dans l’homme isolé, et dans les associations humaines. Tel individu a pu faire embaumer les corps de scs parents ou

de sos amispar des motifs de superstition ; tel autre , par des motifs d’égoïsme, d’intérêt personnel; tel autre, par des motifs de salubrité, d’intérêt commun; tel autre enfin a reçu de son cœur, de ses sentiments affectueux la mission sainte de conserver les restes des personnes qui lui furent chères. Mais aucun de ces mobiles n’a le caractère de généralité, de perpétuité qui consacre un usage et le rend populaire; le gouvernement a donc dû intervenir pour lui donner la force de la loi.

Les sentiments nobles d’alfection, de respect, de vénération curent sans doute la priorité , et tout nous prouve qu’ils inspirèrent l’art admirable des embaumements, et qu’ils furent surtout invoqués par les législateurs. La nature d’ailleurs, sur ce sol brûlant, donna l’idée première de ce mode de conservation pour les restes de l’homme et des animaux : la momie (1) des sables, phénomène naturel , fut une révélation pour ce peuple si sage et si industrieux.

(1) Momie ou Mamie : l’étymologie de ce mot n’est pas bien connue; le jésuite Kircher veut que mum soit un mot persan, et le P. Martini un nom arabe, qui signifie un corps desséché. Quelques savants font venir momie, J 'amornum, nom d’une plante aromatique. Je livre ces conjectures aux étymologistes.

La suite do notre travail montrera, nous l’espérons, la liaison simple de ces faits : elle avait été saisie déjà par M. le comte de Caylus, qui, dans un mémoire lu à l’Académie des Inscriptions cl Belles- Lettres, en s’exprimait ainsi : « Les Égyptiens , selon les apparences, doivent l’idée de leurs momies aux corps qu’ils trouvaient desséchés dans les sables brûlants qui se voient dans une partie de l’Égypte et qui , enlevés par les vents , ensevelissent les voyageurs et conservent leurs corps , en consumant les graisses et les chairs, sans altérer la peau. »

Rouelle 11e doute point non plus que les corps desséchés dans les sables n’aient fait naître chez les Égyptiens les premières idées de la dessiccation artificielle.

Dans notre histoire générale de la conservation des corps humains, la momie des sables et celles que des circonstances locales differentes ont préservées de la corruption auront donc la première place, et l’art d’embaumer les morts chez les Égyptiens et chez les Guanches occupera la seconde. Cet art, comme nous l’avons dit , présente chez ces peuples un caractère de généralité qui ne reparaît dans aucun autre pays. Nulle part, non plus, les procédés de conservation ne sont aussi efficaces.

cl ces deux peuples sont les seuls qui aient su donner à leurs momies la puissance de résister à la destruction.

Nous verrons ensuite cet usage se perpétuer chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains et chez les peuples modernes; mais il n’a plus le caractère de généralité : ce n’est plus une loi , une institution sociale ; les croyances religieuses , la superstition , l’intérêt personnel, les motifs de salubrité ne font plus une obligation d’y recourir. Les sentiments de vénération , de respect , d’attachement, auxquels nous avons donné la priorité sur tous les autres, suffisent pour conserver celte coutume, et ils la conservent pendant une longue suite de siècles, depuis les Juifs jusqu’à nous. — Joseph commanda aux médecins qu’il avait à son service d’embaumer le corps de son père; ce qu’ils exécutèrent , comme il le leur avait ordonné, et quarante jours s’y passèrent {Genèse). — Saint Jean nous apprend que Nicodème apporta cent livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès pour embaumer le corps de Jésus-Christ, qu’ils enveloppèrent en des linceuls avec des aromates, selon la manière d’ensevelir ordinaire aux Juifs. — Des témoignages de même nature, transmis par les historiens, nous montrent cet usage en vigueur chez les

Perses, les Arabes, les Éthiopiens, etc., pour les rois, les princes et les personnes de distinction , auxquelles on n’aurait pas cru rendre le respect dû à leur mémoire si l’on n’avait pas conservé précieusement ce qui en restait.

Corippus, dans l’craison funèbre de l’empereur Justinien, s’exprime ainsi sur l’embaumement de cet empereur :

Thura sabæa cremant, flagrantia mille locatis Infundunt patcris, et otloro balsama succo,

Centum aliœ specics ; unguentaque mira feruntur Tempos in œternum sacrum scrvantia corpus (1).

Les Romains, toutefois, se contentaient souvent de laver les cadavres et de les frotter de quelques parfums :

Tarquinii corpus bona femina lavit et unxit (2).

Les momies des Egyptiens, qui se distinguent de celles des autres peuples par l’état admirable de

(1) On fait brûlerl’encens de l’Arabie; les baumes et les parfums de toute espèce remplissent mille coupes, et le corps est à jamais préservé de la corruption par les essences d’une propriété admirable.

(2) One femme bienfaisante lava le corps de Tarquin et le frotta de parfums.

conservation dans lequel nous les voyons encore aujourd’hui, ont été pour les savants un sujet d’études et de recherches intéressantes; pour les ignorants , une cause d’étonnement et de crainte superstitieuse; pour les médecins, un remède, une panacée long-temps en vogue. L’histoire du Polonais Razevil prouve tout ce qu’on leur attribuait d’influence maléficiantc. 11 avait acheté à Alexandrie deux momies d’Egypte, l’une d’homme, l’autre de femme, pour les emporter en Europe, et il les avait mises en six pièces qu’il avait enfermées séparément en autant de coffres faits d’écorces d’arbres séchées, et dans un septième coffre il avait mis les idoles qui s’étaient trouvées dans les corps de ces deux momies. Mais comme les T urcs défendent la vente c t le transport de ces cadavres, s’imaginant que les chrétiens en pourraient composer quelque sortilège (pii causerait du malheur à leur nation , ce seigneur polonais s’avisa de gagner par le vin et par l’argent un Juif qui avait la commission de visiter les ballots et les marchandises; ce qui réussit, puisque ce commissionnaire fit charger dans le vaisseau tous ces coffres, disant que c’était des coquillages qu’on portait en Europe. Avant que de monter en mer, je trouvai , dit-il, un prêtre qui revenait de Jérusalem, et qui ne

pouvait achever son voyage sans le secours que je lui donnai en cette occasion , en le faisant, entrer dans notre navire. Un jour que ce bon homme disait son bréviaire, mie furieuse tempête s’éleva, et il nous avertit qu’outre le danger i! voyait de grands obstacles à notre voyage par deux spectres qui le fatiguaient continuellement. La tempête finie , je le traitai de visionnaire , parce que je ne me serais jamais imaginé que mes momies en pouvaient être la cause. Mais je fus obligé dans la suite de changer de sentiment , quand il s’excita une nouvelle bourrasque plus rude et plus dangereuse que la première, et quand les spectres apparurent derechef à notre prêtre pendant qu’il faisait ses prières , sous la figure d’un homme et d’une femme vêtus comme étaient mes momies. Quand la tempête fut un peu apaisée , je fis jeter secrètement en mer les sept coffres; ce qui ne put néanmoins s’exécuter assez adroitement pour que le maître n’en fût pas averti. Alors, tout joyeux , il nous promit que nous n’aurions plus de tempête : ce qui arriva effectivement, et le bon prêtre n’eut plus de visions. J’eus une réprimande sévère du capitaine pour avoir embarqué dans son vaisseau ces momies contre lesquelles la mer avait une si grande antipathie. Les théologiens de l’île

de Crète, où nous mouillâmes, justifièrent ma conduite, reconnaissant qu’il était permis aux chrétiens de transporter de ces cadavres mummiés pour le soulagement des infirmes, et que l’Eglise n’en défendait pas l’usage.

Le jugement des théologiens de l’île de Crète prouve que l’emploi de la momie comme médicament était universellement admis. D’après Dioscoride, elle échauffe et dessèche au second degré; elle soulage la douleur de tête , guérit la migraine, la paralysie, l’épilepsie. Merveilleuse contre le vertige, les assoupissements, antidote contre les poisons de toute espèce , les morsures des bêtes venimeuses, elle convient, selon Ithasis, pour les crachements de sang , ruptures de vaisseaux , plaies, etc. ; en un mot, pas de remède plus efficace pour le corps humain , que le corps humain prison médicament. Une drachme de l’ huile mumialc de Paracelse préservait de l’atteinte de tout poison pour vingt-quatre heures; les formules de Crollius, de F cruel, de Glander us avaient des effets tout aussi mirifiques. — L’eau divine de Scrodcr était la pierre de touche à l’aide de laquelle on connaissait à l’avance l’issue d’une maladie : une drachme de cette liqueur était mêlée avec neuf gouttes de sang du malade ou avec une double

quantité de son urine; si ces liqueurs ne se pouvaient mêler, c’était une marque infaillible d’une mort prochaine , au lieu que si elles s’unissaient sans répugnance, on pouvait attendre dans les vingt-quatre heures la santé et la guérison du malade. — Le grand roi François 1er portait au cou un morceau de momie comme préservatif de tous maux : préservatif impuissant !

J’ai placé à dessein , après un exemple de superstition , les faits qui constatent l’ineptie ou le charlatanisme des gens de l’art, parce qu’il me semble instructif de conserver la progression ascendante , la marche du moins au plus, dans le ridicule et l’absurde, comme en toute autre chose.

La difficulté de se procurer assez de momies pour la consommation fut l’occasion d’un trafic abominable , contre lequel s’élevèrent beaucoup de médecins. « La cruelle avidité du gain croissant tous les jours , on en est venu à embaumer avec le sel et l’alun les corps de ceux qui étaient morts ou de ladrerie , ou de peste , ou de vérole, afin d’en tirer, quelques mois après , la pourriture cadavéreuse qui en distillait, et la vendre pour vraie et légitime momie; et même on ne fait pas difficulté , aujourd’hui, pour donner le nom de momie aux cadavres qui se trouvent dans les déserts de l’Arabie,

et ti en l'aire prendre intérieurement aux malades» (Diii'cnou). Les caractères de la momie de bonne qualité avaient été cependant bien déterminés. «Ne sont pas momies, ditPenicher, les corps desséchés dans les sables de la Lybie , ni ceux ensevelis et conservés sous les neiges, ni les corps submergés dans la mer et desséchés sur les côtes jusqu’à la dernière noirceur, ni les pendus desséchés au soleil; car ceux-là ne sont d’aucun usage »(Ant. Santorel). Le Pissasphaltum, qui est la momie des Arabes et des anciens, ainsi que l’ont cru Sérapion et Avicenne, n’est point celle que nous désirons; car l’odeur en est désagréable, et elle ne peut avoir d’autre vertu qu’un mélange de poix et d ’asp/taltum. La momie n’est pas non plus une certaine liqueur qui découle des cercueils des corps embaumés, dont Dioscoride et Mathiole font mention, et qui n’est, à proprement parler, qu’une dissolution des humeurs, mêlées, abreuvées et pénétrées des aromates qui composent l’embaumement. André Gryphius nous enseigne que la bonne momie doit être rougeâtre, légère, grasse, et avec quelque odeur. Mais comme les matières des embaumements varient beaucoup, ainsi que leur qualité, que les corps peuvent être plus ou moins bien conservés, que même il se peut faire

quils soient empoisonnés, il a paru convenable de composer une momie méthodiquement digérée. Parmi les nombreuses formules de momies officinales, nous nous contenterons de citer ici celle de Crollius.

Momie de Crollius. Choisissez le cadavre d’un pendu, préférant ceux qui ont le poil roux, parce que, dans cette sorte de tempérament, le sang est plus ténu ; la chair imprégnée des aromates est meilleure, étant remplie d’un soufre et d’un sel balsamique; il doit être âgé environ de vingt-quatre ans, sain, entier et de bonne constitution. Vous prendrez des morceaux de la chair de ce cadavre ; ils seraient meilleurs s’ils étaient d’un homme vivant, comme des cuisses, des fesses, nettoyés de leurs vaisseaux, veines, artères, nerfs et graisse, et vous les laverez fortement avec l’esprit de vin, puis vous les exposerez au soleil et à la lune pendant deux jours, dans un temps sec et serein , afin que l’action des rayons de la lumière de ces deux astres, surtout du soleil, exalte et débarrasse les principes concentrés dans ces chairs; vous les saupoudrerez de myrrhe, de styrax-calamite, d’aloès, de safran, qui font la base de l’élixir de propriété de Paracelse; les ayant auparavant frottés avec du vrai baume , vous les mettrez en macération pendant

douze ou quinze jours dans un vaisseau bien bouché, avec d’excellent esprit-de-vin et de sel, qui font par eux-mêmes une espèce de baume ; au bout de ce temps, vous les retirerez et les ferez égoutter et sécher au soleil, et les mettrez derechef pendant un même espace de temps, et de la même manière , macérer dans d’autres esprits de la même nature, pour les exposer ensuite au soleil ou au feu , comme on fait pour les jambons: de la chair ainsi préparée serait une excellente momie. » Tout eu reconnaissant que l’usage de la momie en médecine est un des abus les plus étranges et les plus extravagants de l’empirisme , la momie olïicinale de Crollius doit être considérée comme un progrès, puisqu’elle n’offre point les dangers attachés à l’emploi des autres momies ; elle fut même un bienfait, car ce médicament, dépouillé de ce qu’il avait de merveilleux , ramené aux proportions d’une drogue ordinaire, fut apprécié à sa juste valeur, et bientôt oublié.

L’art des embaumements fut porté, chez les Egyptiens et chez les Guanches, è un degré de perfection que ne purent atteindre aucun des peuples qui s’y livrèrent à leur exemple. Que sout cependant les momies de ces pays? Ce sont, selon la définition de 11. P. Kircher, des corps

( ll )

farcis et remplis de drogues odoriférantes, aromatiques et balsamiques, propres à arrêter le travail de décomposition putride. De nombreuses incisions faisaient pénétrer dans les cavités et dans l’épaisseur des tissus les matières conservatrices : au rapport d’Hérodote, de Diodore de Sicile et de Porphyre, le crâne était vidé ou par les narines, ou par une ouverture pratiquée dans l’un des orbites; les organes contenus dans la poitrine et dans l’abdomen en étaient retirés et mis dans un coffre, a Les Egyptiens, dit Plutarque, tirent les intestins des cadavres , et après les avoir montrés au soleil, ils les jettent comme la cause de toutes les fautes que l’homme a commises.»

Les modernes ont adopté un mode de préparation analogue, et de nos jours, avant mes recherches sur la conservation des matières animales, les procédés de l’embaumement étaient longs et compliqués.

Dans le Dictionnaire de Médecine en 2 5 volumes (Paris, 1 855), M. Murat trace en ces termes les règles de l’embaumement ;

«Avant de commencer cette opération, il faut se procurer les objets suivants : de l’alcool saturé de camphre; du vinaigre camphré ; un vernis composé avec les baumes du Pérou et de Copahu, le styrax

liquide, les huiles de muscade, de lavande, de thym, etc., de l’alcool saturé de protochlorure de mercure; une poudre composée de tan, de sel décrépité, de quinquina, de eascarille, de menthe, de benjoin, de castoréum, de bitume de Judée, etc. Toutes ces substances , mêlées et réduites en poudre très-fine, sont arrosées d’huiles essentielles. La poudre de tan doit former à peu près la moitié du poids, et le sel un quart; il faut aussi mettre à la disposition de la personne chargée de l’embaumement un certain nombre de bandes, du linge, des éponges, du fil ciré, plusieurs vases remplis d’eau claire , etc.

« De grandes incisions mettent à découvert les organes de la poitrine et du ventre , dont on fait l' extraction. On enlève le cerveau après avoir incisé les téguments et scié circulaircment les os du crâne; on pratique des incisions profondes cl multipliées sur les viscères. Si on veut conserver le tube intestinal, il faut le fendre dans toute sa longueur , laver le tout (L grande eau et /’ exprimer, laver une seconde fois avec du vinaigre camphré, et enfin avec de l’alcool également camphré . Les viscères , ainsi lotionnés , sont roulés dans la poudre aromatique. On pratique ensuite des incisions multipliées sur les surfaces internes des grandes cavités et sur le trajet des extrémités... »

Je m’arrête à ces détails, parce qu’ils suflisent pour prouver que l’art des embaumements a eu pour objet jusqu’à nos jours , non la conservation d’un sujet entier et intact, mais la préparation de matières animales bourrées, farcies d’aromates et de sels ; préparation toujours longue , incomplète et dispendieuse.

Voilà le point où j’ai pris la conservation des matières animales et l’art des embaumements. Ai-je eu le bonheur de faire faire un pas à la science? Mes lecteurs en jugeront.

L’Académie des Sciences et l’Académie royale de Médecine ont constaté que , par l’un de mes procédés , on peut conserver les sujets destinés aux travaux anatomiques. Des cadavres gardés pendant plusieurs mois, et livrés ensuite à l’amphithéâtre, ont été trouvés aussi frais, aussi propres à la dissection que les individus morts depuis deux jours.

Ces premiers succès et les encouragements honorables qu’ils ont reçus m’ont donné l’idée de perfectionner l’art d’embaumer les corps, et je suis parvenu à pouvoir les conserver, avec tonies leurs parties , tant intérieures qu' extérieures, sans aucune mutilation ni extraction , et de manière à permettre de contempler la personne embaumée , sons les traits et l’image du sommeil.

Cette découverte a été confirmée par une commission de l’Académie des Sciences, qui , dans sa séance publique du 21 août 1807, m a décerné le grand prix.

Décidé à publier le résultat de mes recherches, j’ai pensé qu’il serait bon de le faire précéder d’une histoire générale des embaumements, et il m’a semblé qu’un livre qui réunirait tant de documents intéressants, jusqu’ici répandus dans une foule d’ouvrages, 11e serait pas sans intérêt. Si mes lecteurs partagent cette opinion, je n’aurai pas perdu ma peine, et mes travaux auront reçu la récompense que j’ambitionne le plus.

Toutefois, j’ai cru que ma lâche 11e se bornait pas à un simple exposé de mes recherches , et que c’était un devoir pour moi de mettre à la disposition de mes concitoyens les moyens de rapprocher d’eux les restes des personnes qui leur ont été chères. Les sentiments d’amour, d’amitié, de respect, de vénération, qui conservent en nos cœurs, comme un dépôt sacré, le souvenir de nos amis et de nos parents, donnent au portrait, même infidèle, qui nous en retrace les traits, une valeur inappréciable. Le cœur réchauffe et vivifie cette pâle nuage ; elle nous redit les paroles et les actions de celui qui n’est plus. Ces mêmes senti-

iiicnts nous font éprouver douloureusement toute la rigueur de la loi naturelle qui condamne à la pourriture des restes sacrés pour nous.

J’ai voulu offrir aux: personnes qui gémissent d’une perte cruelle le moyen de conserver tout ce que la mort leur laisse; j’ai fondé dans cette intention une société pour les embaumements, et j’ai d’abord pensé à mettre le prix de cette opération à la portée du plus grand nombre.

Pour les hommes sans aucune ressource , qui se seront rendus dignes, par leurs vertus ou leurs talents, du souvenir de leurs semblables, l’autorité peut réclamer de nous leur embaumement gratuit. Nous serons heureux de conserver à la société la dépouille mortelle de ceux qui l’honorent et lui sont utiles.

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