CHAPITRE VII
MOYENS DE PRÉPARATION ET DE CONSERVATION DES PIÈCES D’ANATOMIE NORMALE, D’ANATOMIE PATHOLOGIQUE ET D’HISTOIRE NATURELLE, AVANT LE PROCÉDÉ CANNAI..
Parmi les connaissances qui sont du domaine de la médecine, l’anatomie normale et l’anatomie pathologique occupent le premier rang; elles sont la base nécessaire des études fortes : tous les bons esprits l’ont senti.
Cette conviction a été la source des efforts persévérants d’une foule de savants distingués, qui se sont persuadés avec raison qu’ils mériteraient l’estime et la reconnaissance de leurs semblables , s’ils parvenaient à composer des collections de gravures ou de pièces artificielles représentant la forme, la couleur, etc., de chacun des organes, ou s’ils découvraient des modes de préparation propres à conserver les
organes eux -mêmes avec toutes les qualités physiques qu’ils ont à l’instant de la mort.
INous n’avons point à établir de discussion sur la haute importance de ces différentsgenres de travaux ; car tout le monde la comprend , et les plus graves autorités ont prononcé sur celte matière. Qui ne sait la vaste part que notre illustre Cuvier accordait dans le progrès des sciences naturelles, à celui qui le premier eut l’idée de conserver les pièces dans l’alcool ?
On voit en effet , au premier coup d’œil, que la plus belle et la meilleure bibliothèque pour le médecin et pour le naturaliste serait une collection de pièces artificielles, ou mieux de tous les organes du corps des animaux et de l’homme préparés habilement et conservés sans aucune altération des propriétés qu’il importe de connaître.
On comprend qu’une collection où tous les organes seraient disposés par séries, où on les verrait passer parleurs degrés successifs d’accroissement et de décroissement, offrir leur différences individuelles et sexuelles, leurs points de contact ou d’éloignement dans les diverses classes du règne animal, leurs anomalies , leurs affections pathologiques, leur slruc-
ture intime, etc., on comprend, dis-je, qu’une telle collection serait une source inépuisable de connaissances ; elle acquerrait une nouvelle valeur par l’adjonction d’une série de pièces représentant l’anatomie détaillée de chacune des parties où se peuvent exécuter les opérations déterminées de la chirurgie.
l\Iaîs cette bibliothèque si éloquente, si instructive, existe-t-elle aujourd’hui? Possédonsnous les moyens de la former? L’examen des différents procédés doit nous fournir la réponse à celle question; il mettra en outre nos lecteurs à même d’estimer la part que nos moyens peuvent avoir dans 1 accomplissement de cette œuvre.
Et d’abord, tout en reconnaissant l’utilité des gravures 3 des pièces en cire et des pièces artificielles en carton > en bois blanc ou en composition dont les auteurs ont gardé le secret , on sent que, quelle que soit l’exactitude de ces différentes représentations , elles ne donnent jamais qu’une idée incomplète de la chose représentée. i°. Les gravures et les planches , si avantageuses pour revoir, pour se rappeler les études sur le cadavre, ont perdu de leur importance à mesure que les moyens de se pro-
curer des corps ont été plus faciles : clics ont pu rendre de grands services et contribuer aux progrès de la science dans les beaux ouvrages anatomiques des Meckel, desLauth, des Haller, des Zinn, des Hunier, des Cruikshank , des Coivper , des Yicq-d’Azyr et d’une foule d’autres savants d’élite ; aujourd’hui même encore , elles sont justement recherchées dans les grands ouvrages de MM. Cloquet, Bourgerie (1), etc.; mais elles viennent en second ordre, et seulement pour aider la mémoire; car, quelque chose que l’on fasse , elles auront toujours plusieurs inconvénients : i° elles fatiguent l’attention, parce qu’on est obligé de multiplier trop les figures lorsqu’on veut examiner un objet sous tous les aspects où il peut être important de l’apercevoir ; 2° les organes sont rarement vus dans leurs dimensions naturelles ; j° quelle que soit l'exactitude du dessin, on se forme difficilement une idée juste du relief et des dimensions des organes; 4° les rapports que l’on peut indiquer sont toujours
(i) Les planches de l’ouvrage de RI. Bourgcrie sont exécutées avec un soin remarquable, et feront époque dans lhistoiredes travaux anatomiques.
incomplets ; il est impossible de faire voir ainsi tous les organes en position et dans leurs rapports naturels.
2°. Les pièces en cire 3 plus rapprochées de la nature que les planches, reproduisent les objets avec une vérité admirable pour l’œil, mais pour l’œil seulement. On était naguères si pénétré de leur importance, que des cours de modelage étaient annexés aux écoles dans plusieurs villes de France; cependant on ne peut se dissimuler que les pièces ainsi préparées laissent beaucoup à désirer: i° les rapports des organes qu’elles indiquent sont très-bornés; 2° il faudrait donc les multiplier à l’infini, si l’on voulait présenter, sous divers points de vue , les différentes parties du corps humain , ce qui est indispensable pour en bien comprendre les rapports et les connexions; 5° et encore l’esprit se représenterait-il difficilement l’ensemble des objets vus séparément sur un grand nombre de pièces ; 4° elles ne peuvent être maniées et déplacées comme il convient pour l’étude, sans se déformer.
5°. Les pièces artificielles, qui ont plusieurs des inconvénients du modelage en cire, sont plus propres à donner la connaissance des parties
qui entrent dans la structure de l’homme; cependant, qu’elles soient en bois blanc comme le sujet de Fontana, ou en carton comme celui du docteur Ameline ou de M. Auzoux ( 1 ) , elles laissent ignorer bien des propriétés qui sont nécessaires pour prendre une idée exacte et complète des parties. En résumé ces trois moyens de communiquer la science ont leur degré d’utilité, mais ils ne peuvent jamais soutenir la comparaison avec la matière propre des organes ; ils pourraient servir à compléter un muséum, mais jamais à le former; aussi nous contentons-nous de les mentionner ici pour leur assigner un rang.
Les pièces anatomiques qui mettent sous les yeux les organes eux-mêmes sont donc les éléments par excellence pour la formation des collections qui doivent servir à l’étude de l’anatomie normale, de l’anatomie pathologique et de l’histoire naturelle. Mais la préparation et la
( i) Les sujets préparés par M. Auzoux sont pourtant propres à faciliter et à répandre l’étude de l’anatomie ; ils sont bien supérieurs aux pièces desséchées. Il serait à désirer que dans tous les amphithéâtres on déposât un de ces sujets.
conservation de ces pièces est une science toute nouvelle ; on n’en doit pas être étonné, malgré 1 étatavancé de nos connaissances anatomiques, si l’on pense aux difficultés de toute espèce que les préjugés suscitaient à nos prédécesseurs. On dit bien, il est vrai, que Ituvsch avait trouvé un moyen de conserver les corps morts avec toute l’apparence de la vie, sans dessèchement , sans rides 3 arec un teint fleuri et des membres souples... Mais ce fait est-il exact? Et ne sommes-nous pas fondés à révoquer en doute de telles assertions, puisqu’aucune collection de pièces anatomiques, préparées par ses procédés, n’est parvenue jusqu’à nous, et qu’aucune explication ne nous les a fait connaître ?
Nous pouvons donc dire que les moyens de préparation et de conservation ne datent guère que du commencement de ce siècle. — Aucun d’eux toutefois n’a eu pour objet la conservation d’un sujet entier : celui qui nous offre le plus de parties réunies dans une même préparation a seulement rapport à l’anatoinie proprementdite ; c’est lcprocédé de l’anglais Swan, donné par lui comme uuc nouvelle méthode pour faire les préparations anatomiques sèches et leur conserver l’apparence et les avantages
tics préparations fraîches , sans en avoir les inconvénients; ce procédé n’est, comme on le verra, qu’une application clés découvertes de Chaussier sur les propriétés conservatrices du deuto-chlorure de mercure. Nous le donnons ici, avant de passer en revue les modes de préparation pratiqués pour chaque organe ou chaque tissu.
« Pour décrire la manière de faire ces préparations , je prendrai seulement le bras pour exemple.
» Le membre devra être choisi autant débarrassé de graisse que possible. Une solution de deux onces d’oxi-muriate de mercure dans une demi-pinte d’esprit-de-vin rectifié sera injectée dans les artères, et le lendemain on fera une autre injection avec une pareille quantité d’esprit de vernis blanc, dans lequel on ajoutera un cinquième de vernis de térébenthine et un peu de vermillon. Le membre doit ensuite être placé dans de l’eau chaude, et y rester jusqu’à ce qu’il soilconvenablemcntéchaulfépour faire lagrosse injection dans les artères, et les veines même, s’il est nécessaire. Si l’on doit injecter les veines, il vaut mieux en faire sortir le sang qu’elles contiennent , avec de l’eau , avant de pousser dans
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les artères la solution d’oxi-muriate de mercure, parce qu’il revient toujours parles veines quelques portions de celte injection qui coagule tout le sang qu’elles contiennent, et empêche la grosse injection de parvenir dans les plus petites branches.
«Après que le membre a été injecté, on le dissèque. Chaque fois que l’on quitte ce travail , il est bon de couvrir les parties qui ont été mises à découvert avec un linge imbibé d’eau; et lorsqu’on reprend la dissection, on remarque un grand avantage, c’est que les parties injectées avec la solution de sublimé souffrent très-peu d’altération en plusieurs jours , et sont retrouvées dans le même état où on les a laissées , tandis que, par la méthode ordinaire, en un ou deux jours tout est si changé, qu’il y a peu de profit à revoir ce qui a été fait, et si la dissection est longue, on le reconnaît à peine lorsque tout est fini.
* Un autre avantage , c’est que l’on peut dis-
séquer partout, puisque la préparation est sans odeur.
» Lorsque toutes les parties sont à découvert, et que l’on a ôté toute la graisse et le tissu cellulaire, il faut mettre le membre ainsi préparé
dans une solution de deux onces d’oxi-muriate de mercure dans une pinte d’esprit-de-vin rectifié, et l’y laisser plongé entièrement pendant une quinzaine de jours au moins , car il ne peut y rester trop long-temps. Une boîte de chêne peinte en blanc et vernie est ce qu’il y a de mieux pour contenir le membre dans la solution; le couvercle ferme hermétiquement pour empêcher l’évaporation de l’esprit-dc-vin. — On retire le membre tous les deux ou trois jours, et on ôte tout ce qui peut rester de tissu cellulaire, puis on le remet, en plaçant la partie qui touchait le fond de la boîte endessus. La meilleure chose pour placer la préparation , lorsqu’on la retire de la solution , est une auge de boucher qu’on a d’abord bien huilée, sans quoi ce vase s’imbibe, et il en résulte une grande perte de la solution. — Quand le membre est resté assez long -temps dans la solution, on l’en retire pour le vernir et le peindre.
» Avant deprocédera ces opérations, le membre tenu dans l’extension est suspendu et essuyé , puis enduit de vernis blanc. Le même jour les nerfs , les tendons et les expansions tendineuses doivent aussi être vernis; ce que l’on répète
tous les jours une fois, pendant trois jours de suite. Le cinquième jour les tendons doivent être recouverts d’une couche de vernis jaune et de peinture blanche mêlés par parties égales ; on recommence cette opération le septième, le huitième et le neuvième jour. On enduit les nerfs aussi souvent qu’il paraît nécessaire, avec un mélange par parties égales de peinture blanche et de vernis blanc.
» Aussitôt que les muscles sont devenus raides, ils peuvent être peints , en faisant attention que les nerfs et les tendons ne soient pas touchés par la peinture. A peu près un mois après que le membre a été retiré de la solution, ceux des nerfs et des tendons qui ne sont pas suffisamment pints doivent être recouverts de peinture cl de vernis autant de fois que cela est jugé nécessaire. Mais on laissera toujours un jour d’intervalle entre chaque application de peinture ou de vernis.
«Ce temps de l’opération terminé, on lave les tendons et les nerfs avec de l’huile de lin bouillie en un seul trait, et, celte couche séchée, on en donne une seconde sur tout le membre; enfin plusieurs couches de vernis copal terminent l’opération. La première couche de vernis
copal s’applique sur les artères avec une légère addition de vermillon et de bleu de Prusse pour les veines.
«Pour conserver le foie, il faut injecter d’abord la veine porte et les conduits excréteurs avec de l’esprit de vernis blanc, auquel on ajoute un cinquième de vernis de térébenthine et quelque matière colorante, telle que le rouge de plomb. Puis on fait la grosse injection , après laquelle le foie est mis dans la solution pendant quinze jours au moins ; il n’est pas nécessaire de le chauffer avant de l’injectcr. Les ligaments se préparent de la même manière que les tendons.
» Voici la composition des peintures et vernis qui sont employés dans les préparations précédentes :
i°. Vernis blanc .
Prenez: baume de Canada; esprit de térébenthine, de chacun, 5 onces.
Vernis mastic, 2 onces.
Mettez le tout dans une bouteille, et agitez jusqu’à mélange parlait.