CHAPITRE IV
DE l’embaumement chez les anciens égyptiens.
Puisque l’ignorance où nous sommes de la langue de cette grande nation nous met dans l’impossibilité de savoir, par nous-mêmes, les causes et les procédés de la conservation des cadavres, suivons les récits des auteurs anciens, efforçons-nous de retrouver , non par l’imagination, mais per les faits positifs, par l’étude des conditions extérieures invariables, les différentes données de la question des embaume-
ments chnz les Fgyptiens.
D’abord, si nous faisons abstraction de tout ce que le perfectionnement successif des arts, le luxe, l’amour des distinctions a pu ajouter à la conservation simple, nous arrivons avec Rouelle à cette conclusion, que le travail des embaumements se réduisait à deux parties essen-
lielles: la première, de dessécher les corps, c'est-à-dire de leur enlever les liquides et les graisses qu’ils contenaient; la seconde, de défendre les corps ainsi desséchés, de l’humidité extérieure et du contact de l’air. Nous avons vu déjà tout le secours qu’ils tiraient de leur climat pour remplir la première condition: une description détaillée nous fera connaître ce que leur industrie savait y joindre. Quant à la seconde, la nature de leurs souterrains leur venait encore puissamment en aide.
Ces vastes cavités, dit Pelletan , à l’abri des inondations du Nil, ont sans doute fourni d’abord les matériaux des monuments de Thèbes, et les architectes du temps creusaient ai nsi les tombeaux des familles en élevant leurs palais. foule leur surface, depuis l’entrée jusqu’aux replis les plus profonds de ces cavités ténébreuses, est couverte de sépultures et de peintures à fresque; chaque sujet encadré forme autant de petits tableaux qui se touchent, et dont les personnages n’ont pas plus de deux ou trois pouces de hauteur ; en sorte que toute l’étendue de ces doubles murs, dont le développement est incalculable , a été l’objet d’un travail minutieux. Les sculptures sont en bas-
reliefs el couvertes de teintes égales , mais vives et très-bien conservées. Les points du rocher qui ne se prêtaient point au travail ont été couverts d’un enduit parfaitement solide, et si durable qu’on n’y observe encore d’autres dégradations que celtes qui ont résulté des efforts de quelques voyageurs pour en emporter des fragments. Les sujets de ces tableaux sont des scènes domestiques ; ils se terminent ordinairement par un convoi funèbre , d’où l’on peut conclure qu elles sont relatives à la vie de l’homme enfermé dans chaque niche latérale. La température des caveaux est de 20°.
Les conditions de dessèchement et de conservation ultérieure ainsi précisées , Hérodote , Diodore de Sicile et Porphyre, qui ont écrit avec le plus de détail sur les funérailles des Égyptiens , vont nous fournir les premiers renseignements.
Hérodote. « Le deuil et les funérailles se font de cette manière : quand il meurt un homme de. considération, toutes les femmes de sa maison (1 oikétès ) se couvrent de boue la tète et même le visage; elles laissent le mort à la maison, se ceignent par le milieu du corps, se découvrent le sein , se frappent la poitrine et parcourent la
ville, accompagnées de leurs parentes. D’un autre côté , les hommes se ceignent aussi et se frappent la poitrine : après cette cérémonie , on porte le corps à l’endroit où on l’a embaumé. #
Voici, d’après Diodore de Sicile ( livre 1er, tom. Ier, p. 102, § xcii), les cérémonies de la sépulture chez les Egyptiens : Les parents fixent le jour des obsèques , afin que les juges, les parents et les amis du mort aient à s’y trouver, et ils le déterminent, en disant qu’il doit passer le lac; arrivent ensuite les juges, au nombre de plus de quarante; ils se placent et forment un demi-cercle au-delà du lac. On approche de ses bords un bateau que tiennent prêt ceux qui sont chargés de cette cérémonie et sur lequel est un nautonnier que les Egyptiens nomment en leur langue charon. Aussi dit-on qu’Orphée , ayant remarqué cet usage dans son voyage en Égypte, en prit occasion d’imaginer la fable des enfers, en imitant une partie de ces cérémonies, et en y ajoutant d’autres de son invention. Avant que de placer sur le bateau le cercueil où est le corps du mort, la loi permet à un chacun de l’accuser. Si l’on prouve qu’il a mal vécu, les juges le
condamnent, et il est exclu du lieu de sa sépulture. S’il paraît qu’il a été accusé injustement, on punit sévèrement l’accusateur. S’il ne se présente personne pour l’accuser, ou si celui qui l’a l’ait est reconnu pour un calomniateur, les parents ôtent les marques de leur douleur, et font l’éloge du mort, sans parler de sa naissance , comme cela se pratique en Grèce, parce qu’ils pensent que les Egyptiens sont tous également nobles. Ils s’étendent sur la manière dont il a été élevé et instruit depuis son enfance, sur sa piété, sur sa justice, sa tempérance et ses autres vertus depuis qu’il est parvenu à l’âge viril, et ils prient les dieux des enfers de l’admettre dans la demeure des gens pieux. Le peuple applaudit et glorifie le mort , qui doit passer toute l’éternité dans les enfers avec les bienheureux. Si quelqu’un a un monument destiné à sa sépulture, on y dépose son corps; s’il n’en a point, on construit dans sa maison une chambre , et l’on pose sa bière droite contre la partie du mur la plus solide. On place dans leurs maisons ceux auxquels on n’a pas accordé la sépulture, soit à cause des crimes dont on les a accusés, soit à cause des dettes qu’ils avaient contractées, et il arrive
quelquefois dans la suite qu’on leur donne une sépulture honorable, parce que leurs petits-enfants, devenant riches, payent leurs dettes ou les font absoudre. » — Orphée communiqua aux Grecs ces usages des Égyptiens, appliqués aux enfers. Homère, marchant sur ses traces, en orna sa poésie: « Mercure , dit-il, sa baguette à la main , convoquait les âmes des poursuivants. « Et peu après : « Elles traversèrent l’océan , passèrent près de Leucadc , entrèrent par la porte du Soleil (Héliopolis) dans le pays des Songes, et bientôt elles arrivèrent dans la prairie d’Asphodèle, où habitent les âmes qui sont les images des înorts. »
Mais reprenons le récit d’Hérodote : «Il y a en Égypte certaines personnes que la loi a chargées des embaumements, et qui en font profession.
* Quand on leur apporterai corps, ils montrent aux porteurs des modèles de morts en bois. Le plus recherché représente, à ce qu’ils disent , celui dont je me fais scrupule de dire le nom ; il en font voir un second, qui est inférieur au premier et qui ne coûte pas si cher; ils en montrent encore un troisième qui estau plus bas prix. Ils demandent ensuite suivant lequel de ces trois
modèles on souhaite que le mort soit embaumé. Après qu’on est convenu du prix , les parents se retirent: les embaumeurs travaillent chez eux, et voici comment ils procèdent à l'embaumement le plus précieux. — D’abord ils tirent la cervelle par les narines, en partie avec un ferrement recourbé, en partie par le moyen des drogues qu’ils introduisent dans la tête ; ils font ensuite une incision dans le flanc avec une pierre d'Ethiopie tranchante.
» Le corps étant étendu par terre, le scribe trace sur le flanc gauche tout ce qu’on doit couper. Celui qui doit faire l’incision coupe, avec une pierre d’Éthiopie , autant de chair que l’ordonne la loi. Cela fait, il s’enfuit de toutes ses forces, et les assistants le poursuivent à coups de pierres , en le chargeant d’imprécations, comme s’ils voulaient détourner sur lui ce crime. Ils regardent, en effet, comme odieux quiconque fait violence à un corps de même nature que le leur, quiconque le blesse, en un mot, quiconque lui fait quelque mal. » ( Diodore , liv. Ier, t. Ier, p. 102. )
« Ils tirent par cette ouverture les intestins, les nettovent et les passent au vin de palmier, les mettent dans un coffre, et, entre autres cho-
ses qu’on fait pour le mort, on prend le coffre, on atteste le soleil, et l’un des embaumeurs lui adresse pour le mort ces paroles qu’Euphantus a traduites de sa langue maternelle: « Soleil, souverain maître , et vous tous, dieux, qui avez donné la vie aux hommes, recevez-moi et permettez que j’habite avec les dieux éternels. J’ai persisté, tout le temps que j’ai vécu, dans le culte des dieux que je liens de mes pères ; j’ai toujours honoré ceux qui ont engendré ce corps ; je n’ai tué personne , je n’ai point enlevé de dépôt; je n’ai fait aucun autre mal. Si j’ai commis quelque autre faute en ma vie, soit en mangeant, soit en buvant, ce n’a point été pour moi, mais pour ces choses. L’embaumeur montrait, en achevant ces mots, le coffre où étaient les intestins, et le jetait ensuite dans le fleuve. Quant au reste du corps, lorsqu’il était pur, on l’embaumait. » (Porphyr., De Abstinentiâ ab Esû Animaimm , livre xvu, § 10, p. 32Q.)
« Ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle et d’autres parfums, l’encens excepté; puis ils le recousent. Lorsque cela est fini, ils salent le corps en le couvrant de natrum pendant soixante-dix jours.
» Il n’est pas permis de le laisser séjourner
pins long-temps dans le sel. Les soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps et l’enveloppent entièrement de bandes de toile de colon, enduites de gomme arabique, commi, dont les Egyptiens se servent ordinairement comme de colle. Les parents retirent ensuite le corps, ils font faire en bois un étui de forme humaine; ils y renferment le mort, et le mettent dans une salle destinée à cet usage ; ils le placent droit contre la muraille. Telle est la manière la plus magnifique d’embatimer les morts. — Ceux qui veulent éviter la dépense choisissent cette autre sorte : on remplit des seringues d’une liqueur onctueuse qu’on a tirée du cèdre; on en injecte le ventre du mort sans y faire aucune incision , et sans en tirer les intestins : quand on a introduit cette liqueur par le fondement , on le bouche , pour empêcher la liqueur injectée de sortir; ensuite on sale le corps pendant le temps prescrit. Le dernier jour on fait sortir du corps la liqueur injectée ; elle a tant de force qu’elle dissout le ventricule et les entrailles , et les entraîne avec elle. Le natrurn consume les chairs, et il ne reste du corps que la peau et lps os. Cette opération
finie , ils rendent le cadavre sans y faire autre chose.
»La troisième espèce d’embaumement n’est que pour les plus pauvres. On injecte le corps avec la liqueur nommée surmaïa; on le met dans le îiatrum pendant soixante-dix jours, et on le rend ensuite à ceux qui l’ont apporté. Quant aux femmes de qualité, lorsqu’elles sont mortes , on ne les remet pas sur-le-champ aux embaumeurs, non plus que celles qui sont belles et qui ont été en grande considération , mais seulement trois ou quatre jours après leur mort. On prend cette précaution de crainte que les embaumeurs n’abusent des corps qu’on leur confie.
» On raconte qu’on en prit un sur le lait, avec une femme morte récemment, et cela, sur l’accusation d’un de ses camarades. »
Les récits qui précèdent ont été l’objet d’une foule de commentaires, de discussions et de recherches. On s’est étonné qu’Hérodote eut omis le dessèchement. — Les uns ont voulu que le corps entier fût premièrement salé et ensuite pénétré des matières résineuses et balsamiques qui, s’incorporant avec les chairs , les préservaient de la putréfaction ; les autres ont
prétendu que les corps, après avoir été salés, étaient desséchés, et que ce n’était qu’après cette dessiccation qu’on leur appliquait les matières résineuses et balsamiques. 11 suffit de la simple inspection des momies pour rejeter la première opinion. Quelle union, en effet, ces dernières matières auraient-elles pu contracter avec les fluides des tissus? et comment concevoir dès lors que des corps remplis souvent d’une sérosité corrompue aient résisté à l’action de causes si actives de décomposition?
M. Rouelle a pensé que le natrum était un alcali fixe, qui agissait à la manière de la chaux, en dépouillant les cadavres des liqueurs lymphatiques et de la graisse, ne laissant que les parties fibreuses et solides. Aussi, d’après cette manière de comprendre le procédé des Egyptiens, est-il amené à relever une erreur qui s’est glissée dans le récit d’Hérodote, au sujet de la première classe d’embaumement. Il y est dit qu’on emplissait le ventre du cadavre, de myrrhe, de cannelle et d’autres parfums, excepté L’encens , et qu’ensuite on le mettait dans le natrum ; après quoi on le lavait. Mais à quoi auraient servi ces matières résineuses avec lesquelles l’alcali du natrum aurait bientôt formé
une matière savonneuse, que les lotions auraient emportée, au moins en grande partie ? 11 est bien plus raisonnable de penser que les matières balsamiques et résineuses n’étaient appliquées aux cadavres qu’après qu’on les avait retirées du natrum.
Le même auteur signale encore une inexactitude dans ce qu’Hérodote nous a appris sur les bandages des momies. Très-peu de momies, dit-il, sont enveloppées selon la description d’Ilérodote , c’est-à-dire que les bandes de toile ne sont pas collées ensemble avec de la gomme seule, appliquées immédiatement sur le corps simplement desséché, sans aucune matière résineuse. Ln pareil embaumement est des moins précieux, pendant qu’Hérodote le décrit comme le plus riche ou le plus cher.
La momie que l’on conserve dans le cabinet de Sainte -Geneviève et les deux qui sont dans celui des Célestins peuvent jeter de nouvelles lumières sur cet endroit d Hérodote et confirmer mes conjectures. Ces momies ont deux espèces de bandages ; le corps et les membres sont chacun séparément enveloppés avec des bandes de toile , enduites de résine ou de bitume , et elles sont si bien unies ensemble
qu’elles ne font qu’une niasse; c’est sans doute ce qui a fait croire à quelques auteurs que celle épaisseur n’était que des chairs embaumées. Il y a d’autres bandes de toile sans matière bitumineuse qui enveloppent tout le corps; les deux bras étaient croisés sur l’estomac, et les deux jambes collées ensemble. Ces momies sont emmaillotées par ces nouvelles bandes, ou, si l’on veut, par ce dernier bandage, de même qu’on emmaillotte les enfants; ces bandes sont jaunâtres, particulièrement celles de la momie du cabinet de Sainte- Geneviève , et elles sont absolument sans matière résineuse. On peut donc facilement conclure que ces bandes ont pu être simplement enduites de gomme. Il paraît qu’Hérodote a oublié de décrire l’usage du premier bandage, employé pour soutenir les matières résineuses à la surface du corps, et qu’ayant peut-être vu , chez les embaumeurs ou autre part, quelques corps emmaillottés comme les enfants, il n’aura décrit que le deuxième bandage.
Enfin Rouelle a analysé la matières des embaumements , et le résultat de l’analyse faite sur six momies lui a donné, pour deux, le suc-
cin, pour les quatre autres, te bitume de Judée ou le pisasphallum , mélange où se trouve le bitume de Judée. — Rouelle n’a rencontré de traces certaines de myrrhe dans aucune momie. Voici la conclusion qu’il tire des faits : « Nos expériences nous fournissent donc trois embaumements différents par leur matière. Le premier, avec le bitume de Judée; le second, avec le mélange du bitume et la liqueur de cèdre ou le cedria , et le troisième, avec ce mélange auquel on a joint des matières résineuses et très-aromatiques.»
L’exhibition des modèles de la part dos embaumeurs avait rapport à la richesse du travail demandé et à la dépense de l’embaumement choisi.— Le premier modèle, qu’Hérodote se faisait scrupule de nommer , était probablement la figure de quelque divinité (Isis). — Hérodote ne parle point du prix, et il se peut que Diodore ail rapporté ses évaluations sans en être trop bien instruit. Selon son récit, le premier coûtait un talent ( environ 45oo fr. de notre monnaie); le second, domines (i5oofr.); le troisième, peu de chose (vague). — Diodore continue en ces termes : «La fonction d’ensevelir est une profession particulière, qui a été
apprise, comme, les autres, dès l’enfance. Ceux qui l’exercent vont porter chez les parents un état de ce qu’on peut dépenser, et leur demandent à quoi ils jugent à propos de s’en tenir. Etant convenus , ils prennent le corps et le donnent aux officiers qui doivent le préparer. »
Dans la tête qui a été envoyée à M. de Caylus, le crâne était réellement percé par les narines, et le fond de l’orbite ouvert du côté droit. — Quant aux parfums, l’exception de l’encens ne se pratiquait apparemment que par respect pour la divinité. 11 n’a vu sur aucune momie rien qui pût marquer la moindre couture; aussi n’était-elle pas nécessaire. L’extrême sécheresse de la peau et la solidité quelle acquérait par le bitume rendaient cette opération inutile.
Les Égyptiens employaient leur natrum comme nous employons la chaux, pour préparer les cuirs et les tanner. — Kouimi , gomme arabique du Sénégal.
À l’égard des bandages, il y en avait de plusieurs façons , soit par la qualité des toiles , soit par la façon de les arranger, plus simple ou plus compliquée: il se trouvait quelquefois
— us —
jusqu’à mille aunes de ces bandes étroites sur la même momie.
Diodore , après avoir parlé de ceux qui font l’incision, ajoute: «(leux qui salent viennentensuite; ce sont des officiers très-respectés dans l’Égypte; ils ont commerce avec les prêtres, et l’entrée des lieux sacrés leur est ouverte , comme à des personnes qui sont elles-mêmes sacrées. Ils s’assemblent autour du mort qu’on vient d’ouvrir, et l’un deux introduit, par l’incision , sa main dans le corps, et en tire tous les viscères , excepté le cœur et les reins. Un autre, poursuit-il, les lave avec du vin de palmier et des liqueurs odoriférantes; ils oignent ensuite le corps pendant plus de trente jours avec de là gomme de cèdre, de la myrrhe , du cinnamome et d’autres parfums, qui nonseulement contribuent à le conserver dans son entier pendant très-long-temps j mais qui lui font encore répandre une odeur très-suave. Ils rendent alors aux parents le corps revenu en sa première forme , de telle sorte que les poils même des sourcils et des paupières sont démêlés , et que le mort conserve l’air de son visage et le port de sa personne. Plusieurs Egyptiens , ayant gardé, par ce moyen, toute leur
ff
raco dans dos cabinets faits exprès, trouvent line consolation qu’on ne peut exprimer à voir leurs ancêtres dans la même figure et avec la même physionomie que s’ils étaient encore vivants.»
A l’égard de ceux qui ont été pris par un crocodile ou qui se sont noyés dans le fleuve , auprès de quelque ville qu’ils soient jetés, ceux de la ville sont obligés de les embaumer, de les ajuster de la manière la plus magnifique et de les déposer dans les tombeaux sacrés. 11 n’est permis à aucun, soit de leurs parents, soit de leurs amis , d’y toucher; les seuls prêtres du Nil les embaument, comme des corps qui ont quelque chose au-dessus de l’humanité (Hérodote). Ces tombeaux sacrés sont-ils ceux du dieu Apis P Y avait-il des lieux sacrés pour la sépulture, différents des puits et dos pyramides?...
Les dépenses et les soins pour l’embaumement des princes devaient être immenses, ainsi qu’on peut le conjecturer par le fait suivant. — Une portion de momie que l’on conserve dans le cabinet de Sainte-Geneviève mérite tous les éloges que l’on peut donner à une chose de ce genre. C’est le pied , la jambe et
la cuisse d’an enfant de deux à trois ans. Le soin avec lequel on a travaillé cet embaumement a été senti par ceux qui en ont fait présent à ce cabinet; car ils ont écrit sur la boîte qui renferme cette précieuse opération de l’art: Momie du petit prince clc Memphis. Cette dénomination n’a sans doute aucun autre fondement que la nature du travail et la différence sensible qui se remarque entre cette momie et les autres. La superficie de la chair est noire, et si lisse qu’on peut la comparer à un beau vernis de la Chine ; les chairs n’ont pas toutà-fait conservé leur mollesse ; mais on distingue toutes les épaisseurs et tout le potelé qu’on voit dans les enfants, aussi bien que toutes les articulations et tous les petits plis des doigts. Les ongles sont parfaitement conservés et bien enchâssés; ils n’ont ni couleur ni dorure; ils paraîtraient avoir été dorés. Ces bandelettes ne semblent pas avoir été imbues des mêmes bitumes que pour les antres momies. La couleur qu elles ont acquise par des matières balsamiques , desséchées, comme on le peut croire, participe de celle de la cannelle, quoique l’odeur, qui est agréable, n’ait aucun rapport avec cet aromate.
Les bandelettes sont fines , déliées , proportionnées à la grandeur du corps qu’elles recouvrent ; elles sont arrangées avec un soin extrême et répétées un très-grand nombre de fois. D’ailleurs Los de la cuisse, dont il y a plus de quatre doigts de découvert, a souffert très-peu d’altération dans sa couleur; l’air seul aurait suffi pour lui donner celle qu’on y remarque. Rouelle, avec lequel M. de Caylus a visité cette momie, a remarqué, en perçant avec une épingle le dessous de ce petit pied, que la peau était comme un parchemin tendu et vide dessous. Tout cela prouve une préparation plus chère et plus recherchée, destinée pour les princes. On peut, ajouter à cette conjecture, que les caisses de pierre de touche ou de basalte, dont l’ouvrage a constamment beaucoup coûté , à cause de la dureté , caisses si rares qu’on en compte à peine trois ou quatre, pourraient bien n’avoir été faites que pour des princes, et encore des plus éminents.
Momie de l’un des Pharaons. M. Hammick, premier chirurgien de l’hôpital de la marine de Plymouth, a développé, le 2 août 1828, à Trematon Caslle , une momie apportée des sépultures royales de Thèbes par feu M. Lee, consul
général du gouvernement britannique près du pacha d'Egypte ; le corps de cette momie était entouré de quelques centaines d’aunes de bandelettes à franges et à bordures , d’environ quinze pieds de long sur une largeur de cinq à quatorze pouces. 11 était parfaitement conservé; les sourcils existaient encore ; le cercueil était décoré avec magnificence et couvert de figures symboliques et d’hiéroglyphes. En comparant ceux qui se trouvaient tracés dans la couronne du cotfre intérieur avec les vocabulaires de noms propres donnés par M. Champollion , l’on put se convaincre que la momie était celle cle l’un des Pharaons. Le front était recouvert d’une pâte composée d aromates, où l’on trouva des grains d’orge encore entiers et quelques insectes du genre escarbol , dans un bel état de conservation.
Cette momie était remarquable par sa beauté et la perfection du travail. ( Fait communique par M. Julia.)
Nous n’avons pas hésité à faire rentrer dans ce chapitre les observations qui précèdent, parce qu’elles nous ont paru nécessaires pour rectifier les faits avancés par Hérodote, Diodore de Sicile, Plutarque, Porphyre et plusieurs
autres. L’observation suivante, communiquée par j\1. Julia, plus complète que les deux précédentes, achèvera celte contre-épreuve.
Le Docteur Grandville a examiné, en 181g, une momie qui provenait du flanc de la montagne derrière laquelle sont les lombes des rois thébains. Elle n’avait point d’étui extérieur , mais la surface de l’étui intérieur était dans le plus bel état de conservation. Il était de bois de sycomore , ayant deux pouces d’épaisseur ; il était formé de deux parties égales , antérieure et postérieure, de manière a être placé sur les pieds et être attaché par des chevilles de même bois. Extérieurement, il était couvert d’hiéroglyphes sur une épaisse terre orangée, enduite de vernis ; à l’intérieur, la surface était rayée horizontalement, excepté sur les côtés, où les raies sont perpendiculaires ; elles sont alternativement blanches et jaunes. Toutes les espèces de bandages dont parlent les anciens écrits se trouvaient là réunis. Il y avail dans chaque partie qui offrait des compressions ou des creux, des compresses; chaque membre , chaque doigt, chaque orteil avait un bandage séparé appliqué sur la peau ; des bandes principales étaient faites d’une toile
compacte et élastique , de la longueur de cinq aunes, sans couture; quelques larges pièces carrées enveloppaient la tête, le cou etl’abdomen, que l’on rencontra successivement dans l’emmaillottage complet de tout le corps; elles tournaient quatre fois , tandis que le bandage des rouleaux était répété au moins vingt fois. Toutes ces bandes étaient couvertes par un rouleau de trois pouces et demi de large et de onze aunes de long, qui montait à la tête, descendait de nouveau et était fixée à la poitrine. Outre celui-ci, il y avait un autre bandage jeté par dessus la tête, ramené sur la poitrine, reporté derrière le dos, revenant de nouveau sur le front, retournant en arrière et finalement raidi jusqu’aux pieds, où il était croisé une troisième fois; il y avait aussi un pli épais de toile jetée sur la figure , couverte d’une couche de substance bitumineuse noire , cachant entièrement les traits. Celte momie étaitcelle d’une femme; on n’y voyait point cette incision abdominale dont parle Hérodote , > our extraire les viscères. Les parties extérieures de la génération avaient été dépouillées de leur poil, qui avait été ramassé en masse compacte et qui était Irès-recônnaissable. Les mamelles avaient dû
être larges , car elles s’étendaient jusqu’à la septième côte, contre laquelle elles étaient pressées par les bras; mais quand ceux-ci furent enlevés, les seins s’élevèrent sans difficulté, et les mamelons se montrèrent trèsdistinctement. La tête est tondue, on sent les cheveux en y passant la main; ils paraissent avoir été bruns ; les paupières sont complètement fermées , et le crâne ne paraît pas avoir été altéré au dehors; les dents sont très-blanches et saines ; les bras sont croisés sur la poitrine , les avant-bras dirigés obliquement en arrière ; les doigts de la main gauche pliés et le pouce étendu. Point d’idole, ni de papyrus. De nombreuses rides étaient sur les téguments de l’abdomen, ce qui indiquait que sa dimension devait avoir été considérable avant la mort. La totalité de la surface du corps était d’une couleur brune foncée et presque desséchée; dans les parties musculaires , celte surface était molle au point de céder à une légère pression. L’épiderme était enlevé , à l’exception de l’extrémité des doigts et des orteils; les ongles, d’une couleur brune, tenaient encore, mais se détachaient aisément.
Les dimensions de cette momie, calculées
sur le type d’une variété de race éthiopienne, d’après Blumenbach, fournissent la matière d’une nouvelle recherche. La hauteur de ce sujet était de cinq pieds sept dixièmes de pouce. Les mesures des diverses parties du tronc se rapprochent, par leurs dimensions, de celles de la Vénus de Médicis , données par Winkelmann, Campel, etc. Mais c’est le bassin qui présente les plus frappantes différences suivant les races; ainsi rien n’est plus distinct que cette partie dans les races nègre, caucasienne ou européenne. En soumettant cette momie à la comparaison ci-dessus, on trouve qu’elle se rapproche plus du beau idéal de la structure circassienne que de celle des femmes européennes. Les dimensions sont exactement dans le rapport d’un diamètre plus grand à un autre plus petit dans la Vénus, suivant Campe! : !\Ç>: 54, tandis que dans les races éthiopienne ou nègre, le rapport n’est que de 09 à 27 1 /a. La même remarque s’applique également à la tête, dont la ressemblance avec le crâne des femmes géorgiennes est très-frappante. Cet examen tend à confirmer l’opinion de Carier, eu égard à l’origine caucasienne des Égyptiens; plusieurs voyageurs ont également
remarque que toutes les familles de la haute Egypte possèdent le même caractère de tête , de physionomie et de figure, que ceux qu’on retrouve dans les momies les plus parfaites de l’hypogée de Thèbes.
Une incision ayant été faite dans les parois de l’abdomen, au-dessous des côtes, de chaque côté on enleva la totalité des téguments et des muscles qui mirent la cavité à découvert. On y trouva une portion de l’estomac adhérente au diaphragme, la rate petite et aplatie ; le rein gauche avec ses uretères et sa capsule supérieure. Celui-ci, l’utérus et ses accessoires étaient dans leur état naturel , offrant de fortes traces de lésions. On ne retrouva que quelques portions des intestins, entre autres le cæcum et ses appendices vermiformes. On y trouva des blocs de résine cassante, deux ou trois morceaux de myrrhe dans leur état naturel et quelques masses de substance bitumineuse mêlée d’argile , qui parurent y avoir été mises de force pour remplir la cavité, après l'extraction de la plus grande partie des intestins, qui semblent avoir été enlevés cl’une manière assez grossière par l’anus, son orifice ayant été coupé dans plusieurs directions. On ne découvrit
aucune trace du rein droit ni du foie, mais bien la vésicule du fiel un peu déchirée, avec quelques vestiges de son conduit et du péritoine recouvrant le foie qui s’y rattache. Les muscles étaient très-bien conservés et séparés les uns des autres comme à la suite d’une dissection opérée récemment sur un sujet. Les membranes et les ligaments des jointures étaient également parfaits , permettant un libre mouvement de la cuisse. La cavité du thorax fut examinée sans détruire les os, en enlevant le diaphragme; le péricarde, qui y adhérait, vint avec lui; le cœur fut trouvé à sa place, suspendu par ses grands vaisseaux; les poumons adhéraient aux côtes par leur face postérieure ; ils furent retirés dans le meilleur état possible ; la cervelle avait été enlevée par les narines ; une substance noire , résineuse , s’y trouvait en petite quantité , adhérente à la partie antérieure de l’occipital. Ce liquide devait avoir été employé à chaud , car il avait tant soit peu brûlé la portion supérieure de la suture lamhdoïde; les yeux ne parurent pas avoir été enlevés; la langue était conservée. Les dents n’avaient point cette forme cylindrique particulière des incisives qu’on remarque comme
un des caractères appartenant à la race éthiopienne. M. Granville, d’après ses investigations, croit que cette femme avait, quand elle est morte, de‘5o à 55 ans, quelle avait eu des enfants et quelle était morte d’une hydropisie de l’ovaire. Relativement aux causes morbifiques qui ont amené la destruction , il fait observer que la matrice est plus large qu’elle ne devrait être à l’âge en question; que l’ovaire et le gros ligament du côté droit étaient enveloppés dans une masse de tissus morbides ; la trompe de Fallope, du même côté , est parfaitement saine et supérieurement conservée , tandis que les parois contractées de ce qui paraît avoir été un large sac uni à l’ovaire gauche, ne laissent aucun doute sur la rectitude de cette opinion , qui est celle aussi des docteurs Baillie, Wilson, Carpue, Brodie, etc.
Momies observées par les anciens auteurs et examen des substances employées pour leur préparation. — Le docteur Granville s’est livré à une série d’expériences dont nous allons olfrir ici un résumé. L’une a rapport à la teinte brune des bandes ; il résulte de ses essais qu’elles ont toutes été plongées dans une solution végétale, qui , traitée par la gélatine, démontre la
présence du tannin, d’où l’on peut inférer que les embaumeurs connaissaient les poudres antiseptiques, les astringents, et les infusions des végétaux amers. J’ai examiné moi-même plusieurs de ces toiles qui m’avaient été remises par M. Champollion jeune, et je leur ai trouvé constamment une saveur astringente et la faculté de précipiter par la gélatine, ce qui vient à l’appui de l’assertion de M. Granville, ainsi qu’un autre fait dont je parlerai bientôt. Une autre se rattache à la couleur brune des téguments, qui se rapproche de celle des bandes préparées. Tout porte à croire que le cadavre pourrait bien avoir été immergé pendant quelque temps dans un bain fait avec l’écorce de l’acacia, du sycomore, ou celle du chêne , importé de Syrie. Un autre fait repose sur les petites parties salines cristallisées que l’on retrouve sur les parties extérieures et plus abondamment dans celles de l’intérieur du corps. Le docteur Granville les a trouvées composées d c nitrate de potasse , de carbonate de cet alcali, de sulfate et de muriate de soude et de quelques traces de chaux. M. Rouyer, l’un des membres de la savante expédition d’Egypte, a remarqué une efflorescence saline semblable , qu’il dit être du sulfate
de soude. J’ai cil occasion de constater le même fait chez les momies de M. Passalacqua, qui font maintenant partie de la collection du roi de Prusse , et j'ai trouvé celte substance saline composée de sous-carbonate , de nitrate et d 'hydrochlorate de soude , avec des iodures de chaux et de magnésie. Le docteur Granville paraît attribuer à la chaux la disparition de l’épiderme, ce qui prouve que les embaumeurs prévoyaient que par ce moyen ils facilitaient l’absorption des substances liquides et surtout du tannin. Un autre fait digne de remarque, c’est l’existence d’une substance bitumino-résineuse , trouvée entre quelques plis de la membrane péritonéale; ce bitume était uni à beaucoup de cire, de manière à être rendu plastique; il faut aussi qu’elle ait été injectée chaude dans les cavités de l’abdomen, ou que le corps ait été plongé dans un mélange liquide de cette espèce et exposé ensuite pendant quelque temps à un feu modéré. Cette dernière opinion paraît très-probable, surtout quand on considère les os d’un grand nombre de momies, ainsi que les membranes et les muscles qui en sont imprégnés ; une autre preuve se trouve dans la flexibilité des membranes capsulaires de la
texture cellulaire, mais surtout des deux enveloppes de la moelle épinière, qui sont dans un très-bon état de conservation. (A/. Julio. )
M. llouyer. l’un des membres de la commission scientifique d’Egypte va, pour terminer , nous offrir une analyse détaillée des embaumements égyptiens :
« Les historiens , dit-il , auxquels nous sommes redevables de tout ce que l’on sait aujourd’hui des merveilles anciennes de l’Egypte , et qui ont écrit dans un temps où les Egyptiens conservaient encore quelques-uns de leurs usages , pourraient seuls nous transmettre le secret ingénieux des embaumements ; mais leurs récits nous prouvent qu’ils n’en avaient euxmêmes qu’une connaissance imparfaite.»
» Quoique les récits d’Hérodote et de Diodoro de Sicile sur les embaumements ne soient pas très-complets, et que quelques détails paraissent inexacts et peu vraisemblables , comme plusieurs savants français l’ont observé, pourtant en plaçant dans un ordre convenable ce qu’Hérodote rapporte sur ce sujet, on reconnaît bientôt qu’il a décrit en quelques lignes presque toute la théorie des embaumements. Les embaumeurs égyptiens savaient distinguer
drs autres viscères le foie, la rate et les reins, auxquels ils ne devaient pas toucher; ils avaient trouvé le moyen de retirer la cervelle de l'intérieur du crâne sans le détruire; ils connaissaient l’action des alcalis sur la matière animale , puisque le temps queles corps devaient rester en contact avec ces substances était strictement limité; ils n’ignoraient pas la propriété qu’ont les baumes et les résines d’éloigner des cadavres les larves des insectes et les mites; ils avaient aussi reconnu la nécessité d’envelopper les corps desséchés et embaumés, afin de les préserver de l’humidité , qui se serait opposée à leur conservation. Ces peuples étaient parvenus à établir des règles invariables et une méthode certaine pour procéder aux embaumements. On remarque, en effet, que le travail de ceux qui étaient chargés d’embaumer les morts consistait en deux principales opérations bien raisonnées : la première, de soustraire de l’intérieur des cadavres tout ce qui pouvait devenir une cause de corruption pendant le temps destiné à les dessécher; la seconde , d’éloigner de ces corps tout ce qui aurait pu par la suite en causer la destruction.
*>Lcs résines odorantes et le bitume non-seu-
lement préservaient de la corruption, mais encore éloignaient les vers et les nécrophores qui dévorent les cadavres. — Les embaumeurs , après avoir lavé les cadavres avec cette liqueur vineuse et balsamique qu’llérodote et Diodore appellent vin de palmier, et les avoir remplis de résines odorantes ou de bitumes , les plaçaient dans des étuves, où, à l’aide d’une chaleur convenable, ces substances résineuses s’unissaient intimement aux corps , et ceux-ci arrivaient en peu de temps à cet état de dessiccation parfaite dans lequel on les trouve aujourd’hui. Celte opération, dont aucun historien n’a parlé , était sans doute la principale et la plus importante de l’embaumement.
«Les Arabes ont saccagé les grottes les plus apparentes et les pyramides. Aussi, pour trouver les momies faut-il pénétrer dans le sein des montagnes et descendre dans ces vastes et profondes excavations où l’on n’arrive que par de longs canaux dont quelques-uns sont encombrés. Là , dans des chambres ou des espèces de puits carrés taillés dans le roc, on trouve des milliers de momies entassées les unes sur les autres , qui paraissent avoir été arrangées avec une certaine symétrie , quoique plusieurs
se trouvent aujourd’hui déplacées et brisées. Auprès de ces puits profonds, qui servaient de sépulture commune à plusieurs familles , on rencontre aussi d’autres chambres moins grandes et quelques cavités étroites , en forme de niche , qui étaient destinées à contenir une seule momie ou deux au plus. Les grottes de la Thébaïde renferment un grand nombre de momies mieux conservées que celles qu’on trouve dans les caveaux et les puits de Saqqârah. C’est surtout auprès des ruines de Thèbes , dans l’intérieur de la montagne qui s’étend depuis l’entrée de la vallée des tombeaux des rois jusqu’à Medynet-Abou , que j’ai vu beaucoup de momies entières et bien conservées.
*11 me serait impossible d’estimer le nombre prodigieux de celles que j’ai trouvées éparses et entassées dans les chambres sépulcrales et dans la multitude des caveaux qui sont dans l’intérieur de cette montagne. J’en ai développé et examiné un grand nombre, autant pour m’assurer de leur état et pour reconnaître leur préparation , que dans l’espérance d’y trouver des idoles , des papyrus et d’autres objets curieux que la plupart de ces momies renferment
sous leur enveloppe. — Je n’ai point remarqué qu’il y eût , comme le dit Maillet des caveaux spécialement destinés à la sépulture des hommes , des femmes et des enfants ; mais j’ai été surpris de trouver peu de momies d’enfants dans les tombeaux que j’ai visités. Ces cadavres embaumés, parmi lesquels on rencontre un nombre à peu près égal d’hommes et de femmes, et qui , au premier aspect, paraissent se ressembler et avoir été préparés de la même manière, diffèrent cependant par les diverses substances qui ont été employées à leur embaumement, ou par l’arrangement ou par la qualité des toiles qui leur servent d’enveloppe.
» En examinant en détail et avec attention quelques-unes des momies qui se trouvent dans les tombeaux , j’en ai reconnu de deux classes principales : celles auxquelles on a fait sur le côté gauche, au-dessus de l’aine , une incision de deux pouces et demi environ , qui pénètre jusque dans la cavité du bas-ventre; et celles qui n’ont point d’ouverture sur le côté gauche ni sur aucune autre partie du corps. Dans l’une et dans l’autre classe, on trouve plusieurs momies qui ont les parois du nez dé-
chirées et l’os ethmolde entièrement brisé; mais quelques-unes de la dernière classe ont les cornets du nez intacts et l’os ethmoïde entier ; ce qui pourrait faire croire que quelquefois les embaumeurs ne touchaient pas au cerveau. J/ouverlure qui se trouve sur le côté de plusieurs momies se faisait sans doute dans tous les embaumements recherchés , non-seulement pour retirer les intestins , qu’on ne trouve dans aucun de ces cadavres desséchés, mais encore pour mieux nettoyer la cavité du bas-ventre et pour la remplir d’une plus grande quantité de substances aromatiques et résineuses, dont le volume contribuait à conserver les corps , en même temps que l’odeur forte des résines en écartait les insectes et les vers. Cette ouverture ne m’a point paru recousue , comme le dit Hérodote ; les bords avaient seulement été rapprochés , et se maintenaient ainsi par la dessiccation.
» i°. Parmi les momies qui ont une incision sur le côté gauche , je distingue celles qui ont été desséchées par le moyen des substances tanno-balsamiques, et celles qui ont été salées. Les momies qui ont été desséchées à l’aide de substances balsamiques et astringentes sont
remplies comme d’un mélange de résines aromatiques, et les autres d’asphalte ou bitume pur.
®Les momies remplies de résine aromatique sont d’une couleur olivâtre; la peau est sèche, flexible, semblable à un cuir tanné; elle est un peu retirée sur elle-même, et ne paraît former qu’un seul corps avec les fibres et les os ; les traits du visage sont reconnaissables , et semblent être les mêmes que dans l’état de vie; le ventre et la poitrine sont remplis d’un mélange de résines friables, en partie solubles dans l’esprit- de-vin : ces résines n’ont aucune odeur particulière capable de les faire reconnaître; mais, jetées sur des charbons ardents, elles répandent une fumée épaisse et une odeur fortement aromatique. Ces momies sont très-sèches , faciles à développer et à rompre ; elles conservent encore toutes leurs dents, leurs cheveux et les poils des sourcils. Quelques-unes ont été dorées sur toute la surface du corps , d’autres ne sont dorées que sur le visage , sur les parties naturelles , sur les mains et sur les pieds. Ces dorures sont communes à un assez grand nombre de momies , pour m’empêcher de partager l’opinion de quelques voyageurs ,
qui onl pensé quelles décoraient seulement le corps des princes ou des personnes d’un rang très-distingué.
» Cesmomics, quiont été préparées avec beaucoup de soin, sont inaltérables tant qu’on les conserve dans un lieu sec ; mais développées et exposées à l’air , elles attirent promptement l’humidité, et au bout de quelques jours elles répandent une odeur désagréable.
Les momies remplies de bitume pur ont une couleur noirâtre; la peau est dure , luisante , comme si elle avait été couverte d’un vernis ; les traits du visage ne sont point altérés; le ventre, la poitrine et la tête sont rem plis d’une substance résineuse, noire, dure, ayant peu d’odeur. Celte matière, que j’ai retirée de l’intérieur de plusieurs momies, m’a présenté les mêmes caractères physiques et a donné à l’analyse chimique les mêmes résultats que le bitume de Judée qui se trouve dans le commerce. Ces sortes de momies, qu’on rencontre assez communément dans tous les caveaux, sont sèches, pesantes, sans odeur, difficiles à développer et à rompre. Presque toutes ont le visage, les parties naturelles , les mains et les pieds dorés ; elles paraissent avoir été préparées avec beau-
coup de soin ; elles sont très-peu susceptibles de s’altérer et n’attirent point l’humidité de l’air. Les momicsayanl une incisision sur le côté gauche , et qui ont été salées, sont également remplies, les unes de substances résineuses et les autres d’asphalte. Ces deux sortes diffèrent peu des précédentes : la peau a aussi une couleur noirâtre, mais elle est dure, lisse et tendue comme du parchemin; il se trouve un vide au-dessous, elle n’est point collée sur les os ; les résines et le bitume qui ont été injectés dans le ventre et dans la poitrine sont moins friables et ne conservent aucune odeur; les traits du visage sont un peu altérés; on ne trouve que très-peu de cheveux, qui tombent lorsqu’on les touche. Ces deux sortes de momies se trouvent en très-grand nombre dans tous les caveaux; lorsqu’elles sont développées, si on les expose à l’air, eiies en absorbent l’humidité, et elles se couvrent d’une légère efflorescence saline que j’ai reconnue pour être du sulfate de soude.
» 2°. Parmi les momies qui n’ont point d’incision sur le côté gauche , ni sur aucune autre partie du corps , et dont on a retiré les intestins par le fondement, j’en distingue aussi deux
sortes: celles qui ont été salées, ensuite remplies de cette matière bitumineuse moins pure que les naturalistes et les historiens appellent pisasphalte , et celles qui ont été seulement salées.
» Les injections avec le cédria ou le surmaïa pour dissoudre les intestins , selon Hérodote, ne pouvaient atteindre ce but; il est beaucoup plus naturel de croire que ces injections étaient composées d’une solution de natrum rendue caustique , qui dissolvait les viscères ; et qu’après avoir fait sortir les matières contenues dans les intestins , les embaumeurs remplissaient le ventre de cédria ou d’une autre résine liquide qui se desséchait avec le corps.
» Les momies salées qui sont remplies de pisasphalte ne conservent plus aucun trait reconnaissable : non-seulement toutes les cavités du corps ont été remplies de ce bitume , mais la surface en est aussi couverte. Cette matière a tellement pénétré la peau , les muscles et les os, qu’elle ne forme avec eux qu’une seule et même masse.
*> En examinant ces momies, on est porté à croire que la matière bitumineuse a été injectée très-chaude, et que les cadavres ont été
plongés dans une chaudière contenant ce bitume en liquéfaction. Ces sortes de momies, les plus communes et les plus nombreuses de toutes celles qu’on rencontre dans les caveaux, sont noires , dures , pesantes , d’une odeur pénétrante et désagréable; elles sont très-difficiles à rompre ; elles n’ont plus ni cheveux ni sourcils ; on n’y trouve aucune dorure. Quelquesunes seulement ont la paume des mains, la plante des pieds, les ongles des doigts et des orteils teints en rouge, de cette même couleur dont les naturels de l’Egypte se teignent encore aujourd’hui la paume des mains et la plante des pieds (le henné, lawsonia inrrmis). La matière bitumineuse que j’en ai retirée est grasse au toucher, moins noire et moins cassante que l’asphalte ; elle laisse à tout ce qu’elle touche une odeur forte et pénétrante ; elle ne se dissout qu’imparfaitement dans l’alcool ; jetée sur des charbons ardents, elle répand une fumée épaisse et une odeur désagréable; distillée, elle donne une huile abondante, grasse, d’une couleur brune et d’une odeur fétide. Ce sont ces espèces de momies que les Arabes et les habitants des lieux voisins de la plaine de Saqqârah vendaient autrefois aux Européens, et qui
étaient envoyées dans le comfnerce pour l’usage de la médecine et de la peinture , ou comme objet d’antiquité; on les choisissait parmi celles qui étaient remplies de bitume de Judée, puisque c’est à cette matière qui avait long-temps séjourné dans les cadavres, qu’on attribuait autrefois des propriétés médicinales si merveilleuses; cette substance, qui était nommée baume de momie , a été ensuite très-recherchée pour la peinture : c’est pour cela que l’on n’a connu d’abord en France que l’espèce de momie qui renfermait du bitume. Elles sont trèspeu susceptibles de s’altérer; exposées à l’humidité, elles se couvrent d’une légère efflorescence saline à base de soude. Les momies qui n’ont été que salées et desséchées sont généralement plus mal conservées que celles dans lesquelles on trouve des résines et du bitume.
» On remarque plusieurs variétés dans cette dernière sorte de momies; mais il paraît quelles proviennent du peu de soin et de la négligence que les embaumeurs mettaient dans ieur préparation. Les unes, encore entières, ont la peau sèche, blanche, lisse et tendue comme du parchemin; elles sont légères, sans odeur et faciles à rompre ; les autres ont la peau éga-
i txli —
lement blanche , mais un peu souple; ayant été moins desséchées, elles ont passé à l’état de gras. On trouve encore dans ces momies des morceaux de cette matière grasse jaunâtre que les naturalistes ont appelée adipo-cire. Les traits du visage sont entièrement détruits, les sourcils et les cheveux sont tombés : les os se détachent de leurs ligaments sans aucun effort, ilssontblancs et aussi nets que ceux des squelettes préparés pour l’étude de l’osléologie; les toiles qui les enveloppent se déchirent et tombent en lambeaux lorsqu’on les touche. Ces sortes de momies, qu’on trouve ordinairement dans des caveaux particuliers, contiennent une assez grande quantité de substance saline, que j’ai reconnue pour être presque en totalité du sulfate de soude. Les diverses espèces de momies dont je viens de parler sont emmailloüées avec un art qu’il serait difficile d’imiter. De nombreuses bandes de toile, de plusieurs mètres de long, composent leur enveloppe; elles sont appliquées les unes sur les autres , au nombre de quinze ou vingt d’épaisseur , et font ainsi plusieurs circonvolutions, d’abord autour de chaque membre, ensuite autour du corps entier; elles sont serrées et entrelacées avec tant d’a-
dresse et si à propos, qu’il paraît qu’on a cherché, par ce moyen, à rendre à ces cadavres, considérablement diminués par la dessiccation, leur première forme cl leur grosseur naturelle.
« On trouve toutes les momies enveloppées à peu près de la même manière; il n'y a tic différence que clans le nombre des bandes qui les entourent et dans la qualité des toiles, dont le tissu est plus ou moins fin, selon que l’cmbaumement était plus ou moins précieux. Le corps embaumé est d’abord couvert d’une chemise étroite, lacée sur le dos et serrée sous la gorge; sur quelques-uns, au lieu d’une chemise, on ne trouve qu’une large bande qui enveloppe tout le corps. La tête est couverte cl’un morceau de toile carré, d’un tissu trèsfin , dont le centre forme sur la figure une espèce de masque ; on en trouve quelquefois cinq à six ainsi appliqués l’un sur l’autre; le dernier est ordinairement peint ou doré , et représente la figure de la personne embaumée. Chaque partie du corps est enveloppée séparément par plusieurs bandelettes imprégnées de résine. Les jambes, approchées l’une de l’autre,
et les bras, croisés sur ia poitrine, sont fixés ,
JO
dans cet (Hat, par d'autres baUdos quî enveloppent le corps entier. Ces dernières , ordinairement chargées de figures hiéroglyphiques , et fixées par de longues bandelettes qui se croisent avec beaucoup d’art et de symétrie , terminent l’enveloppe.
b immédiatement apres les dernières bandes, on trouve diverses idoles en or, en bronze, en terre cuite vernissée, en bois doré ou peint; des rouleaux de papyrus écrits , et beaucoup d’autres objets qui n’ont aucun rapport à la religion de ces peuples , mais qui paraissent être seulement des souvenirs de ce qui leur avait été cher pendant la vie. — C’est dans une de ces momies placée au fond d’un caveau de l’intérieur de la montagne (derrière le Mcmno- Ttium , temple de la plaine de Thèbes) que j’ai trouvé un papyrus volumineux, qui se voit gravé dans l’ouvrage ( V oy. les planches 61 . 62 , 65, 64 et 65 du 2e volume des planches d’antiquités , et la description des Hypogées de la ville de Thèbes). — Ce papyrus était roulé sur lui-même , et avait été placé entre les cuisses de la momie , immédiatement après les premières bandes de toile; cette momie d’homme, dont le tronc avait été brisé, ne m’a point paru
avoir été embaumée d’une manière très-recherchée : elle était enveloppée d’une toile assez commune, et avait été remplie d’asphalte ; elle n’avait de doré que les ongles des orteils.
«Presque toutes les momies qui se trouvent dans ces chambres souterraines, où l’on peut encore pénétrer , sont ainsi enveloppées de bandes de toile avec un masque peint sur le visage. 11 est rare d’en trouver qui soient enfermées dans leurs caisses , dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques débris. Ces caisses, qui ne servaient sans doute que pour les riches et pour les personnes de haute distinction, étaient doubles; celle dans laquelle on déposait les momies était laite d’une espèce de carton composé de plusieurs morceaux de toile collés les uns sur les autres; cette caisse était ensuite enfermée dans une seconde, construite en bois de sycomore ou de cèdre. »
Il résulte, si nous 11e nous abusons, du rapprochement de tant d’observations faites avec soin, une conséquence à laquelle ne nous auraient pas conduits les plus longs raisonnements : les embaumements simples ont pu être pratiqués chez les Égyptiens dès les premiers temps de leur civilisation, sans une cou-
naissance bien exacte des lois de conservation des matières animales , et avant que les autres arts fussent très-avancés. Une description de la plaine des momies par M. de Maillet donnera àcette opinion, déjà si solidement assise, la valeur d’une vérité démontrée:
«Vis-à-vis ce bourg de Manof, en tirant vers l’ouest, est située la plaine des momies , joignant par son nord aux pyramides méridionales , qui sont une suite du cimetière que les habitants de Memphis avaient de ce côlé-là ; plaine fameuse par le grand nombre des momies qu’on a tirées dans ces derniers temps des caveaux souterrains qu’elle contient sous ses sables., et par le nombre encore plus grand de ces corps embaumés qu’elle renferme. Cette plaine est ronde et piale, et peut avoir quatre grandes lieues de largeur ou de diamètre ; en sorte qu’on peut assurer qu elle a plus de douze lieues de tour. Son fond est un rocher trèsplat, qui autrefois a été couvert par les eaux de la mer, et qui se trouve caché aujourd’hui sous cinq à six pieds de sable. C’est dans ce rocher que ceux qui n’avaient pas le moyen de faire bâtir des pyramides pour enfermer leurs corps après leur mort et s’assurer par là un re-
pos clonl nous savons que les anciens Égyptiens faisaient un si grand cas, trouvaient un art moins onéreux de se faire des asiles, qu’ils se persuadaient pouvoir être à l’abri de la fureur et de l’impiété des hommes , et devoir assurer le retour de leurs âmes dans ces mêmes corps, au cas que leurs tombeaux ne fussent pas violés. Dans celte vue, ils choisissaient d’abord un endroit de cette plaine , d’où il fallait commencer par lever sept à huit pieds de sable mouvant. Après avoir vidé un espace circonscrit , et l’avoir parfaitement nettoyé, on commençait à creuser le rocher par un trou d’un pied et demi ou tout au plus de deux pieds cîe diamètre ; et lorsqu’on était parvenu à la profondeur d’environ cinq à six pieds, on travaillait à élargir le trou et à pratiquer une chambre dans la pierre. C’était par ce trou qu’on descendait les corps qui devaient être déposés dans ces tombeaux ; après quoi , on refermait l’ouverture par une pierre si juste quelle ne laissait aucun jour, ni vide par où le sable pùt s’insinuer.
»Dans ces chambres creusées dans le roc, et d’une étendue assez considérable, on avait ménagé plusieurs niches dans lesquelles étaient
placés les corps des maîtres de la famille à laquelle ces sépultures étaient destinées. Ces niches ne sont point pratiquées en longueur , mais en hauteur. Ainsi les corps y étaient debout dans les caisses où on les avait enfermés, et d’où, dans ces derniers temps, on en a tiré un si grand nombre. Ces caisses sont de bois de sycomore, et ne sont composées que de deux pièces. La première, dans laquelle le corps se trouve renfermé, c st très-profonde, et creusée avec beaucoup de travail; la seconde sert de couverture , et est parfaitement juste au cercueil. On a trouvé quelques-unes de ces caisses avec des yeux de verre, par où, sans les ouvrir, on pouvait voir le corps de la momie qui y était renfermée. On en a rencontré d’autres qui étaient doubles, c’est -à - dire où une caisse se trouvait renfermée dans une autre ; ce qui fait juger que la première contenait sans doute le corps de quelque personne de distinction. Pointant il est très-rare qu’on ail eu jamais le corps propre d’une belle caisse, parce que les Arabes qui les découvrent ne manquent jamais de mettre en pièces ces sortes de corps , dans l'espérance d’y trouver quelque petite idole
d’or, cc qui, en effet, leur arrive assez souvent. Ils remettent ensuite à leur place le corps d’une caisse commune, où se trouvent rarement des idoles de quelque valeur. Il y a quelque temps que le maître de Sacarn , village voisin de la plaine des Momies, lit travailler a l’ouverture de quelques-unes de ces sépultures souterraines; et comme il est fort de mes amis, il me communiqua diverses curiosités, grand nombre de momies, de figures île bois et d’inscriptions on caractères hiéroglyphiques et inconnus, qu’on y avait trouvées.
»l)ans une décos chambres on trouva, par exemple, la caisse et la momie d’une femme au-devant de laquelle élait une figure de bois représentant un jeune garçon à genoux, portant un doigt sur sa bouche et tenant de l’autre main une espèce de réchaud posé sur sa tête et dans lequel il y avait sans doute du parfum. Ce jeune homme portait sur l’estomac quelques caractères hiéroglyphiques; on le mit en pièces pour voir s’il n’y aurait point de l’or renfermé dans celte figure. On trouva dans la momie, que l’on ouvrit par la même raison, un petit vase de la longueur d’un pied rempli de cemême baume dont on se servait pour pré-
servir les corps cio la corrnption. Je lis rompre mie autre momie de femme, dont le sieur Tlagarry m’avait fait présent. L’ouverture s’en fit dans la maison des Pères capucins de cette ville; et on eut l’imprudence de couper les bandelettes avec des ciseaux ; ces bandes, trèslongues et d’une largeur assez considérable, étaient non-seulement chargées d’un bout à l’autre de figures hiéroglyphiques, on découvrait encore au-dessous certains caractères inconnus, tracés de droite à gauche et formant des espèces de vers. En effet, on remarquait la même terminaison en plusieurs petites lignes qui se suivaient. Ils contenaient sans doute l’éloge de celte personne, écrit dans la langue qui de son temps était en usage en Egypte. Quoi qu'il en soit, ces bandes mises en pièces furent pillées sur-le-champ par quelques marchands, qui étaient présents avec moi à l’ouverture que je fis faire de cette momie ; il ne m’en resta qu’une très-petite partie, que j’ai depuis envoyée en France : aucun savant n’en a pu rien déchiffrer. Cette momie tenait la main droite appliquée sur son estomac, et sous cette main on trouva des cordes d’instrument parfaitement conservées : de là je jugeai que c’était
le corps d’une personne qui avait coutume de jouer de quelque instrument, ou qui du moins avait été adonnée à la musique. Je suis persuadé que si l’on examinait de même avec soin chaque momie, on y rencontrerait également quelque signe de cette nature.
» J’ai l'ait une autre observation , qui ne me semble ni moins utile ni moins curieuse: c’est que, dans ces momies, tous les visages sont différents ; les uns marquent plus de jeunesse, les autres plus de beauté. Ceux qui ont vu des momies entières savent qu’elles ont toutes un masque doré, composé de plusieurs doubles de toile de soie qui font une espèce de carton fort solide. J’ai jugé de cette diversité que les masques ou cartons chargés de caractères hiéroglyphiques, qui marquent sans doute l’âge, les actions, les mœurs et la condition de la person-
ne, la représentaient de même au naturel, soit que, dès son vivant, on eût eu soin de tirer ce modèle , soit que l’on ne l’eût pris seulement qu’après la mort en appliquant ces toiles sur son visage, à peu près comme on tire encore aujourd’hui la ressemblance d’un homme mort du plâtre ou de la cire. Par là , non-seulement on conservait les corps d’une famille
entière , mais en descendant dans ces lieux souterrains, où ils étaient déposés, on pouvait se représenter en un instant tous ses ancêtres depuis un millier d’années, tels à peu près qu’ils étaient de leur vivant. Rien n’était plus capable de rappeler vivement le souvenir de leurs vertus, de conserver leur mémoire et leur amour dans le cœur de leur postérité.
» JNon contents de conserver par ces moyens le souvenir de leurs princes et de leurs parents, les Égyptiens déposaient encore leur figure en marbre auprès de leur momie. J’ai une preuve certaine de ce que j’avance dans une antique des plus curieuses, dont j’ai fait l’acquisition dans ce pays. C’est une figure en trois pièces, représentant une femme. La tête et les pieds sont de pierre de touche noire; le corps est en gaine et fait de marbre vert antique rayé de blanc. Ces trois pièces réunies forment une figure haute de cinq pieds cinq pouces. Elle est fort entière et d’une beauté achevée. Le prêtre qui me la vendit à grand-peine et assez cher, me jura sur l’Evangile, que cette figure avait été trouvée dans une pyramide, il y a sept à huit cents ans
» On trouve dans quelques-unes de ces cham-
bres dont je parle, plusieurs niches, les unes grandes, les autres petites; souvent aussi l’on passe d’une chambre dans une autre, d’une seconde dans une troisième , et quelquefois même dans une quatrième ; mais il ne faut pas s’imaginer que les corps déposés dans ces sombres appartements fussent tous enfermés dans des caisses et placés dans des niches. La plupart étaient simplement embaumés et emmaillottés , comme chacun sait; après quoi, on se contentait de les arranger ainsi sans façon les uns auprès des autres; quelques-uns môme étaient déposés dans ces tombeaux sans être embaumés, ou l’étaient si légèrement qu’il n’en reste aujourd’hui que les os parmi les linges qui les enveloppaient et qui se trouvent à moitié pourris. C’est de là qu’on voit, dans quelques-unes de ces chambres, des tas d’os mêlés de ces sortes de linges, qu’on y a laissés, après en avoir enlevé les corps , qui s’étaient conservés entiers, pour leur faire traverser la mer. Il est probable que chaque famille un peu considérable avait pour elle seule une de ces sépultures; que les niches étaient destinées à recevoir les corps des chefs de la famille , et que ceux des domestiques et des esclaves y étaient
placés simplement par terre, après avoir été embaumés, ou même sans l’avoir été. C’était là aussi sans doute ce qui se pratiquait à l’égard des chefs mêmes de famille , dans les maisons les moins distinguées. On a même découvert, depuis peu, dans cette plaine des Momies, une manière jusqu’ici inconnue d’ensevelir les corps. A l’extrémité de cette vaste campagne et vers les montagnes qui la bornent au couchant, on a trouvé des lits de charbon, sur lesquels sont couchés des corps em mai Ilot lés seulement de quelques langes , et couverts d’une natte sur laquelle régnent des sables de sept à huit pieds de hauteur. Cependant on doit observer que ces corps, quoiqu’ils ne fussent point embaumés, ou ne le fussent que légèrement, de même que ceux qu’on avait négligé de renfermer dans des caisses, n’en étaient pas moins à l’abri de la corruption, »
Lorsque je considère avec quelle facilité les Egyptiens pouvaient conserver leurs morts., j’ai peine à comprendre ce passage d’un auteur d’ailleurs si ingénieux : « Une industrie si composée ne se présente pas tout d’abord au génie despeuples. Comme tous les peuples du monde, celui-ci n’a pu se livrer aux arts proprement
dits, qu’après avoir assuré sa subsistance par la culture, llcprcnez tous ces arts, rangez-lcs dans l’ordre où ils ont dû naître, et cherchez l’époque précise ou ils sont nés en elFet : vous ne la trouverez pas. L’histoire est muette sur ce point; et quelque téméraire qu’il soit de suppléera son silence, il est visible, néanmoins, que l’art d’embaumer les corps , très-ancien pour nous, était très-nouveau pour l’Égypte, et peut-être postérieur à tous les autres. » Je ne prétends pas que cette manière de rebâtir l’histoire avec des vues à priori et des conjectures soit de beaucoup moins positive que la méthode des historiens, qui la font souvent avec des mensonges avérés; mais ni l’une ni l’autre, assurément, n’ont une grande valeur.
Les faits nombreux que nous avons accumulés dans ce chapitre nous paraissent plus propres à préciser toutes les questions relatives aux embaumements que des discussions longues et des raisonnements à perte de vue. Par eux il reste prouvé que des corps placés au sein de la terre , recouverts seulement de quelques pieds de sable , se sont conservés pendant des siècles; que d’autres, à peine embaumés, ont été retrouvés intacts : que devient, après cela,
la nécessité d’arts avancés et d’une industrie perfectionnée, quand, d’autre part, nous voyons des peuples parvenus à un haut degré de civilisation , avec une masse immense de connaissances de toute espèce, mais dans d’ëulres conditions géologiques et atmosphériques, ne nous transmettre, quoiqueplus rapprochés de nous, qu’un peu de poussière dans les sépultures les plus somptueuses?
Le coup-d’œil que nous jetons sur l’ensemble des faits qui nous sont soumis nous mène à des conclusions toutes différentes de celles qui précèdent, et nous disons : i° de tous les arts, celui des embaumements a dû se présenter le plus facilement à l’esprit des Guanches, des Égyptiens et de tous les peuples placés dans des conditions géologiques et atmosphériques analogues; 2° pour aucun, la nature n’offrait des enseignements plus positifs et un secours plus efficace ; 5° les Egyptiens ont pu embaumer, dès les premiers temps de leur civilisation , avant qu’aucun art fût très-avancé : quatre ou cinq espèces de leurs momies en offrent des milliers de preuves ; 4° les arts de confectionner et de tendre des tissus, de fondre, de façonner, de colorer le verre et les métaux;
l’art si délicat de graver les pierres fines, et l’art de travailler le bois, de le peindre, de le décorer, de lui donner tout l’éclat de l’or, des vernis, des émaux; ï’art de préparer les parfums, et de faire pénétrer jusque dans les chairs les poudtes, les essences ët les résines odorantes , tous ces arts sont veUus , selon leur rang de développement, compliquer et perfectionner l’art de faire des momies, si sim pie à son début ; 5° transporté dans les pays où les conditions extérieures étaient différentes , cet art a été sans efficacité , et n’a presque jamais atteint son but; nous en aurons des preuves dans le chapitre qui suit.
vwvwwwwwwvwwwwvwwwwwvwvwvwvwvwwvvwvwwiwvwwwwvvwwvvvvwww vwwv