L'ARQUEBUSE
JLes Sociétés de tireurs portaient, à Genève, le nom d^ Abbayes, de Jeux ou di Exercices. L'expression : Errants de la Ville ou Enfants de Genève, qui a plus d'une fois fourvoyé nos historiens, se groupe souvent avec les précédentes.
D'autres dénominations avaient cours ailleurs; dans les Flandres, ou elles apparaissent dès les premières années du treizième siècle, ces sociétés se nommaient des Serments.
Les trois principaux de nos Exercices militaires:\^s Abqubbusiebs, les Abchebs et les Babquiebs ou Bateliebs, joignirent de bonne heure une auberge à leurs tirages. D'abord simples cantines, ces établissements ne tardèrent pas à devenir de véritables logis à pied et à
cheval, aussi appréciés par les citadins attardés que par les étrangers arrivant au pied des murs après la fermeture des portes de la ville. Par une coïncidence heureuse, Thôtel de rÂBQUEBUsB était voisin de la porte de VOie ou porte Neuve, celui de TAbc touchait presque la porte de Rive et Thôtel de la Nayioatiov était Tune des constructions les plus rapprochées de la porte de Carnavin.
Le corps des Coulouvreniers parait être une création due i l'initiative de notre belliqueux prince-évèque Jean-Louis de Savoie. Il n'existait certainement pas en 1460, époque oil les doubles royautés de VArc et de V Arbalète furent supprimées.
D'autre part les mentions que Ton en trouve, en 1474 et 1475, prouvent qu'il ne s'agissait pas d'une chose tout-à-fait nouvelle.
Ce fut en 1475 que^ pour la première fois, les Coulouvreniers eurent un local fixe : ils établirent leur stand avec ses buttes et ses mâts dans la ville, sur la grève du lac, non-loin de laTour-Mattresse.
Ils restèrent dans ce lieu jusqu'en 1514, époque oil ils achetèrent un pré voisin du faubourg de la Corraterie; leur nouvel établissement donna naissance au nom de Coulouvrenière, toujours en usage.
Les constructions nécessaires furent élevées en 1515, sous la direction de Philibert Berthelier. Si l'auberge date de cette
époque, ce que nous ignorons, elle dut porter l'enseigne de la Couletbinb ou desGouLouYBEKiEBs, l'armedenostireurs étant alors la Cotdeuvrine à main; les Allemands en ayant courbé le f&t et formé la crosse, lui donnèrent le nom à^Raqueiute ; des perfectionnements postérieurs firent naître VEscopette et la Carabine.
Le mot Arquebuse n'est guère antérieur i 1530; longtemps il fut représenté chez nous sous les formes hacquebutte, harquébaUe, etc. Ce terme n'était pas encore bien fixé à la fin du siècle : des comptes de 1562, mentionnent le pré du Jeu de Yacqueboute, acquebuterie, ou aqueboutire\ le Rhône l'ayant entamé par ses érosions, on le garantit alors au moyen d'une saulsaie composée de plus de six-cents sauges ou saules.
Le premier roi connu des Coulouvreniers est Claude Karohant; il apparaît dans un acte du 7 juin 1527, avec la qualification quelque peu emphatique de rex vomipetrariorum, empruntée à l'artillerie antérieure à l'invention de la poudre. Notons, en passant, que les Coulouvreniers tiraient encore i l'oiseau, soit au papegai (dttacus fonv psittacusj en 1534; en 1541 seulement apparaissent les rouelles ou cibes (cible est une orth. vicieuse); à cette époque, on élargit le tir pour qu'il puisse contenir trois de ces roélles. Le tir rasant n'abolit d'ailleurs pas l'autre, l'Ordon-
d'hôtelleries, d'auberges et de cabarets
nance du 2 aaùt 1548 porte que « le papegttex sera joué ou en Voir ou en be^ > et le tir à l'oisean levé sur le mât est encore meotiouié en 1575.
L'hôtelfut bâti ou rebâti en 1556.
Ce8<u>nBtructionB étaient si légères qu'elles réclamaient à tout moment des travaux dont la mention remplit des pages de nos registres. L'année 1617 vit une véritable reconstmction. A cette occasion la bourgeoisie fut accordée au menuisier Gilliet et au serrurier Juttier qui avaient fait et ferré gratuitement toutes les fenôtres du bâtiment Jusqu'en 1637, la Seigneurie s'occupa directement de tout ce qui avait rapport a l'établissement dont l'hôte lui payait une rente annuelle de 90 florins, mais, â cette date, les immeubles furent réunis â l'Exercice à condition qu'ils seraient entretenus et réparés ; en même temps, les tireurs acquirent le privilège de nommer un hôtelier de leur choix. Une nouvelle reconstruction eut lieu en 1694- 95. La Salle des Bols ou des Festins date de 1708. Ce fut vers 1617 que l'on plaça l'enseigne : hôtel de I'Asquebuse transformée en hôtel de I'âbquebuse et DE LA CABAsmE lors dc la réunion des sociétés spéciales à ces deux armes, en
L'hôtel a fait place â une brasserie établie dans le même local. Ce bâtiment, fort caduc aujourd'hui, eut beaucoup à souffrir des éléments. Un incendie le con-
suma entièrement. Les hautes eaux, tantôt celles du Rhône, plus souvent celles del'Arve, l'inondèrent un grand nombre de fois. En 1651 et en 1733, cette rivière s'éleva au point qu'il y avait plus de quatre pieds d'eauàla Coulouvrenièreetqu'onfut obligé d'aller chercher en bateau tout le personnel de la maison.
L'institution des Abchebs se perd dans la nuit des temps. Remonter â l'époque romaine ne suffirait probablement pas pour en trouver l'origine. Mais; nous ne voulons pas nous perdre dans des hypothèses incertaines. Prenons, pour base de notre examen, des monuments positifs et irrécusables.
On voit sur les rétables de la chapelle des Macchabées peints en 1444, des archers qui se livrent â leurs exercices dans le Pré à VEvêque, vaste terrain comprenant alors presque toute la rive du Lac, entre la route de Ghesne et le Traînant. Le lieu choisi donne â penser que ces archers sont ceux de la garde du corps du Prince-Evêque qui seraient ainsi le point de départ de notre JSrercice de VArc. Nous n'avons pu découvrir si, à l'instar des têtes couronnées, nos princes se servaient d'archers anglais ou écossais, mais nous nous souvenons fort bien que, lorsque dans leurs ébats, les Chevaliers de l'Arc tiraient le cerf, ils tenaient leurs grands arcs verticaux,
bandés à la hautear de l'oreille, exactement comme les archers d'Edouard I^ marchant à la conquête de l'Ecosse en 1306, tenaient les leurs.
L'Exercice de l'Arc était constitué, dans sa forme moderne, dès avant 1460, époque où la coutume de faire un roi pour la ville et un autre pour Saint-6ervais fut abolie, nous l'avons déjà dit.
En 1500, les archers et les arbalétriers de Genève lancèrent un défi à ceux de Chambéry; le rendez- vous de la lutte courtoise fut pris à Rumilly où les compagnies se rendirent; rien n'apprend quel Ifut le résultat de la joute. On ne connaît aucun nom de roi de l'Arc avant 1527, époque où Michel Boohet portait la couronne ; la même année Pierre Bises était roi de l'Arbalète.
La tradition des anciennes relations entre le Pré VEvêque et les Archers se conserva dans le corps; aussi, lorsque en 1555, ce dernier voulut avoir un immeuble, ce fut touchant la plaine du Prél'Evêque qu'il en choisit l'emplacement.
Les chevaliers de l'Arc, qui s'étaient servis, pendant un certain temps, du tir des Arbalétriers à Rive, prirent possession de leur nouveau local en 1557.
Gomme ce n'est pas l'histoire des Exercices que nous faisons, mais seulement un souvenir que nous consacrons aux auberges qui y furent annexées, c'est de l'hôtel de 1' Abc que nous devrions parler. Le bâtiment actuel fut élevé en 1772;
son fronton est décoré des écussons de Stanhope, vicomte de Mahon, Commandeur en 1771, et de Ph. Cramer, seigneur commis sur l'Exercice à la même époque.
Bien que l'édifice ait changé de destination, on a laissé subsister le petit clocher qui le surmontait et dont l'amortissement est gracieusement formé par un arc tendu dont la flèche semble prête à s'éhincer dans les airs.
Cette auberge étant peu fréquentée, son histoire s'écoula sans fracas. Elle existait encore en 1830. Rappelons un seul fait qui se rapporte i l'histoire générale des hôteliers. L'ancienne loi genevoise exigeait la qualité de citoyen ou tout au moins celle de bourgeois pour pouvoir tenir les logis des Exercices. Or, en 1703, personne ne se présentant avec les qualités voulues pour être hôte de l'Arc, le Sénat, après plusieurs délibérations, permit que Paul Brémond fût nommé quoique simple habUant.
Saint Sébastien, qui fut martyrisé à coups de flèche, était universellement reconnu pour le patron des tireurs. Les Archers genevois avaient une égale dévotion pour saint Maurice, le chef de la Légion Thébéenne, témoin le Dite à donner h boire imposé par les Statuts et Ordonnances promulguées le 9 mai 1529.
En l'honneur de Dien, de saint Moris Et de saint Sébastien le martîr, Honneur et chevallerie Venlz maintenir toute ma vie
Du jea de l'arc qui est si gent.
Qui point ne veult de tricherie.
A TOUS archier sans villenie, Ung service je vous feray Et à boire je vous donray.
Car, gaigné l'avez sans reproche On près du blanc et de la broche, A se jolj jea sans envye.
Tenez, bevez, je vous en prye !
Alors pourra respondre celuy à qni on donnera le boire :
Gentil galland de franc coraige.
Je reçois voetre hommuge; Je boy à vous, à vostre amye.
Et à toute la compaignie !
Leur flèche ou leur balle lancée , les tireurs de la vieille Genève priaient la Vierge Marie de la guider dans son cours, s'écriant : < Portes-la-Notre-Dame ! > La Réforme eut de la peine à effacer cette antique coutume. On en retrouve la trace un quart de siècle après l'expulsion du Catholicisme dans les Registres consistoriaux dont nous extrayons le passage suivant daté du 27 avril 1559 : c Pierre Girod, du Bourg de Four confesse avoir dict là bas vers la Coullouvrinière en tirant : Potta la Nostra Dama I Mais il n'entendoit par ce qu'il disoyt; toutes fois les compagnons du tir luy en firent faire réparation sur le lieu (en baisant la terre). Advis , ce nonosbtant , de le renvoyer i Messieurs pour estre puni comme s'il avoit regnié Dieu, pour autant que cela est un blasphème exécrable et intollérable en ceste Cité et au grand scandale des passantz qui sont délivrés de la Papaulté. >
L'Exercice de la Navigation n'est pas très-ancien. On ne saurait relier son histoire ni à celle des radeliers, dont nous possédons une inscription antique, ni aux nautonniers du Rhône et aux barcariem des lacs, mentionnés, en 401, dans la Notice des dignités de V Empire. L'origine absolue de cette société remonte assez probablement aux flottilles de guerre entretenues sur le Lac par les Bernois et par les Genevois depuis le commencement du seizième siècle. On sait que lors du siège de Chillon, en 1536, la forteresse aux sept tours fut bloquée, du côté du lac, par la flotte de Genève qui rentra triomphalement dans le port après la reddition'du château. On trouve encore une trace de l'antique organisation des nautes du Léman dans cette note du Consistoire, datée du 25 juillet 1605 :
< A esté proposé que les navatiers se seroient assemblés avec le taborin et trompette, à la façon ce disent-ils ancienne, sur les deffaults commis en leurs navires prétendant de faire réparer les dits deffaults avec despens des délinquants. Avisé qu'ils seront dix des principaux appelés ou plustost ceux qui comparurent devant N. T. H. S. .
Quoi qu'il en soit de la vieille corporation, la constitution de l'Exercice, te] que nous l'avons connu, ne date que de 1677. Les premiers tirs eurent lieu sur le Lac; l'arbalète, que le peuple tireur eut tant de peine à quitter , était l'arme
HISTOIRE DBS ENSEIGNES
en fayear. Un pea pins tard, les barquiers établirent le siège de le«r société an Molard, tirant i Toisean, snr remplace* ment où s'élerèrent les Halles, en 1690.
Ce fat vers cette époque que l'Exercice transporta ses pénates anx Pâqois, l'hôtel qoi existe encore, fut construit en 1723, Comme le terrain acquis était trop court peur établir un tir, on résolut de l'allonger anx dépens dn Lae. t Pour donner i ce local rétendue qu'exigeait une associatiofi qui s'accroissait rapidement, dit Qandj, dans ses Promenades historiques^ chaque batelier, membre de la Navigation, contribua de la moitié du prix ordinaire de ses nolis, et chaque embarcation amena, au retour de ses voyages, une charge de terre. C^est de cette terre versée sur la grève que le pré du tir a été formé, ainsi que la plan tation de marronniers qui en ombrage l'avenue. >
Depuis quelques années, l'Exercice de la Navigation n'a plus d'existence individuelle, ayant fusionné ses intérêts avec ceux de la société de l'Arquebuse et de la Carabine. L'Exercice de l'Arc a également terminé sa longue vie. Quant aux rois, l'esprit du temps, leprogrès, comme l'on est convenu d'appeler les vacillations de l'intelligence humaine, a renversé leurs trônes. Jean-Frédéric Hoffinann, dont le souvenir reste gravé dans le cœur de tous ceux qui l'ont connu, fut en 1847, le dernier tireur couronné.
Ce n'était pas le concours des étrangers qui n'y étaient reçus qu'avec des prescriptions et des restrictions fort génantest qui faisait la gloire des hôtels de nos vieux tirs. Us devaient tout aux fêtes patriotiques, aux intronisations des Boit et des Bmpereuii, qualification accordée à l'heureux tireur qui, trois années de suite, avait fait le meilleur coup. Rien n'égalait l'effet des santés portées, aux accents d'une musique martiale, dans ces vastes salles ornées de portraits royaux de tous les ig^s. Le vin circulait dans d«s coupes d'argent aux panses desquelles sont appendues une quantité de médailles d'or, bien plus précieuses par les souvenirs qu'elles évoquent que par leur valeur intrinsèque. Les trois coupes de VArCj de V Arquebuse et de la NavigaUon sont conservées avec leurs médailles ; ce sont de précieux joyaux que l'on ne voit jamais apparaître dans les festins sans qu'ils soient salués par la puissance des souvenirs, sans qu'ils soient acclamés par le sentiment de la patrie.
Outre les trois grands Exercices dont nous venons de parler, la vieille Genève en posséda une foule d'autres dont la durée fut plus ou moins longue et le développement trop restreint pour que des hôtelleries aient eu lieu de s'y adjoindre.
Citons pour mémoire les Exercices de I'Abbalète, fondé avant 1460 et sup-
prime en 1673'; du Mousquist, généralement confondu avec celui de rArquebuse, bien qu^un prix spécial en sa faveur ait été fbndé dès 1583, et que les Registres de 1675 mentionnent le roi du mousquet de guerre ) du Canon, établi en 1611 et dissous en 1782, date qui parait être celle dlB la suppression de TExercice des Petits yoiiONTAiBBS, corps de cadets, datant de 161 5y et des Fctbiliebs ou Gbands Volon- TAisBS qui, en 1677, succédèrent aux ArhàléMers et occupèrent leurs locaux de liet Goulbuvrenière. Ces derniers Exercices ont laissé leur souvenir dans la Place des Volontaires qui a conservé son nom jusqu'à ce jour.