LA BALANCE
JL'BNSBiGNB de la Balance, les hôteliers comme beaucoup d'autres personnes, disent des Balances, a plusieurs significations.
Ce n'est qu'une machine à peser dans la Juste Balance et la Balance d'Ob des anciens orfèvres; il en est de même pour le Poids du Foin, enseigne qui ne remonte pas plus haut que le milieu du siècle dernier, époque de l'invention des romaines gigantesques destinées i peser i la fois et le foin et le chariot qui le portait. — Quelquefois la bakmce repré* sentoit un signe du zodiaque, celui qui
caractérise le mois où mûrissent les vendanges. — Plus souvent^ c'était un emblème de la Justice. Le Moyen-âge avait soif de justice. Jusque sur les fontaines, il aimait à placer la statue de la déesse aux yeux bandés. Désir et critique se touchaient. Les cabarets- avoisinant les tribunaux avaient pour enseignes I'Eqki- ToiBE^ la Plxthb, la Plume d'Ob, la Têtb NoiBE, ouïe Diable, ce qui faisait dire à un vieux poète français, en parlant du palais de Paris :
Lieux sacrée où Ton est soumis Aux saints oracles de Thémis, Encor que vous ayez la gloire De Toir tout le monde à geaoux.
Sans le Diablb et la Tbstb Noirb, Je n'approcherais pas de vous.
La balance avait souvent un quatrième sens : cette enseigne équivalant quelquefois et assez bien à la réclame : prix mo»
dérés, prix modiques; prix exceptionnels, juste prixy mot que certains hôteliers figuraient aussi en représentant, par un rébus sacrilège aux yeux de bien des gens, Jésus, le Juste par excellence, pris dans le Jardin des Oliviers.
Cette scène du Juste pbib ne fut pas la seule que les cabaretiers empruntèrent aux livres saints, nous en pourrions citer bien d'autres; il en est une qu'ils évitèrent toutefois avec grand soin, et presque partout : ce sont les Noces de Can A qui auraient trop bien rappelé aux habitués que, même sans miracle, il est un art d'augmenter le contenu des ton-
mSTOIRE DES ENSEIGNES
neaax. Nous avons pourtant rencontré cette enseigne à Augsbonrg, ce fut d'abord la désignation ironique du cabaret qui portait celle de la Vieille Sobcièbe; cette dernière passant de mode, l'hôte adopta bravement l'indication parlée, qui, i son tour, a dft s'effacer devant les exigences modernes; le cabaret existe toujours sous la gracieuse enseigne : A TE-
GLAT DES FlEITBS.
L'hôtellerie des Balances était l'une des plus célèbres de Genève. Elle existe toujours. Son origine doit remonter à l'époque de la construction du pont qui est en amont de l'Isle, et dont la date n'est pas de beaucoup postérieure à 1534.
Durant de longues années, cette auberge appartint à la Seigneurie qui l'amodiait à un particulier. Le sieur Debry, qui en était l'hôte, l'acheta le 6 juillet 1772; on voit, par le Registre de la Oianibre de? CompteSy du 19 mai de la même année, qu'il fut ordonné i cet hôtelier « de ne fournir à personne du caffé, ni du choccolat et de tenir son auberge propre > Un de ses prédécesseurs, Pierre Morin, avait,en 1701, été condamné à vingt-cinq florins d'amende pour avoir laissé jouer chez lui et avoir même fourni des cartes.
Ces contraventions n'étaient d'ailleurs ni rares, ni propres à cet hôtel. En 1543, Bonivard eut toute une affaire avec le Consistoire pour avoir joué, en compa-
gnie de Clément Marot, chez Hugoneri, rôtisseur, où la bonne société allait volontiers < supper et jouer au trinque trac . »
Cet établissement se trouvait à Rive, au bord du Lac, près de la Tour de l'Escole ou Tour Maîtresse. Un siècle plus tard, en 1658, quatorze individus comparaissent en Consistoire : i tous appelés pour avoir joué au logis de la Fleur de Lys aux cartes par plusieurs dimanches, ce qu'ils avouent et que l'hostesse leur disoit, les voyant passer, qu'ils f croient bonne chère, et que quand ils y étoient on leur faisoit bailler un sol de contribution pour les jeux de cartes que ladite hostesse mandoit quérir par sa servante et les menoit en une chambre basse dont on fermoit en plein jour les contrevents et y jouoient à la chandelle. > Les lois sévères édictées contre presque tous les jeux par le régime calviniste ne furent jamais abrogées, mais elles étaient en pleine désuétude au moment où la Révolution éclata.
Ces prohibitions n'empêchèrent point un cabaretier genevois de placer le Beblant, soit Brdan, au-dessus de sa porte, mais il ne parait pas que le jeu ait été plus loin que l'enseigne, l'audace de cet industriel étant restée impunie. Avant la Réforme, l'enseigne de I'Exchaquieb se voyait à la Pellisserie ; c'était celle d'un cabaret très-fréquenté par le parti catholique durant les troubles politico-religieux qui signalèrent le commencement du seizième siècle. Elle représentait.
d'hôtelleries, d'auberges et de cabarets
comme FEschequitb de Paris, connu cent ans auparavant, un jeu A^Echecs.
L'enseigne de la Banque était fort répandue au seizième siècle, on trouvait même celle du PipeuTj car Odde, dans ses Joyeuses recherches, indique, comme existante Toulouse en 1578, l'auberge
du PiPOTIEB ET FaiLLABDISE.
Faire l'histoire de l'auberge des Balances serait trop long. Bornons-nous à raconter deux ou trois faits isolés.
Tous les grands seigneurs arrivant à Genève descendaient à ce fameux logis.
Les Registres du Conseil mentionnent le fait de députations qui vont y complimenter, tantôt les Résidents de France à leur arrivée, tantôt tel ou tel personnage jouant un rôle dans les affaires politiques de l'Europe; il en fut ainsile 26 mars 1701 ; pour le duc de Schrewsbury qui avait grandement contribué à faire comprendre Genève dans la paix de Biswick.
Les aspirants au saint Ministère fréquentaient beaucoup les Balances. Ils y jouaient la comédie. En 1628, un étudiant du midi de la France nommé Rémond de la Croix, organisa une pièce où figurait la Vénérable Compagnie en chœur. Le Modérateurj s'avançant au bord de la scène, chantait à gorge déployée :
Efa ! pourquoi ne boiriong-nouB point?
AvonB-nouB ttâ% geler les vignes ?
Nous boirons tant que nos pourpoints Ne pourront tenir nos poitrines, etc.
Grande fut la colère consistoriale. Les Ministres obtinrent que Rémond fut condamné à mort c afin que sa chair fut détruite et son âme sauvée > . Au grand déplaisir des serviteurs de Dieu, le Conseil commua la peine. Rémond subit l'excommunication majeure dans le temple de Saint-Fierre, genoux en terre, la torche ardente au poing. Puis, on le chassa de la ville.
Son camarade, Charles Braconnier, qui avait dit à une personne d'une civilité outrée : c Vous êtes cérémonieux comme le Vieux-Testament > et qui était violemment soupçonné c d'avoir porté la santé du Diable > , fait qui, d'ailleurs, ne put jamais être prouvé; fit amende honorable à genoux devant le Magnifique Conseil et paya 200 écus.
Dans la narration des troubles du dixhuitième siècle, la mention des Balances revient constamment.
C'est dans ce logis qu'eurent lieu la plupart des banquets qui suivirent les événements de 1707. Il est assez probable que Delachanaz y composa cette moqueuse épltre au Consistoire qui commence par :
c Fouponnette et mignonnette Compagnie, je ne vous dirais pas comme disait saint Paul : très excellent Festus, mais, en ôtant les s, je vous Jirai : très excellent fétu; etc. >
" En 1782, les Révolutionnaires s'étant emparés des principaux Natifs comme
otages, les incarcérèrent aux Balances où ils durent rester pendant près de trois mois.
L'auberge des Bai«akobb, à Carouge, est antérieure à la fondation de la ville, nne pièce de 1766 la mentionne déjà.
Celle des Balakobs d'Ob, à Chamounix était une des étapes des premiers savants qui se livrèrent à l'étude scientifique du Mont-Blanc.