LA BARBE D'OR
Chsz les Scandinaves, les Nek, musiciens magiques, apparaissant parfois à la surface des eaux, ont les cheveux verti; suivant les auteurs des Mille et une Nuits, les hommes de la mer ont des moustaches vertes; les Fleuves divinisés sont généralement représentés avec des barbes verdfttret. Nous ne savons si ces idées légendaires ont passé sur l'enseigne autrement que par la Teste Vesde dont nous avions un exemplaire en 1562; mais, en Italie, on rencontre la Babbe Grise; dans son Tableau de PariSj publié en 1782, Mercier mentionne l'enseigne de la Babbe d'Abgekt, et, en 1812, celle de la Babbe Bleue servait à un marchand drapier de Paris.
Lés images dont nous venons de par-
ler paraissent d'ailleurs avoir été j^eu répandues.
L'enseigne de la Babbe d'Ob fut beaucoup plus employée. Répétée depuis le moyen-âge jusqu'à nos jours, cette représentation pourrait bien être une tradition de l'antiquité.
Les images de Jupiter et d'Esculape ont été représentées avec des barbes d'or.
Plusieurs empereurs romains se faisaient dorer la barbe : Caligula ne paraissait en public qu'avec une barbe d'or. Chez les Gaulois et chez les Oermains, les Orands et les chefs de la justice saupoudraient d'or leurs chevelures. Ce luxe continua durant les siècles du moyen-âge; ainsi, en 1476, aux obsèques de Charles-le-Téméraire, le duc de Lorraine portait encore une barbe dorée.
Les Anciens prisaient beaucoup les barbes et les chevelures aux couleurs ardentes : dans une de ses idylles, Théocrite chante les barbes de Delphis et d'Eudamippe, plus belles et plus blondes que les fleurs de l'élichryse qui étale ses pétales d'or sur les prairies humides. Dans l'ancienne Rome, le prix des esclaves blonds était bien plus élevé que celui des autres.
Minerve, cette personnification de la Sagesse, est toujours représentée avec une chevelure blonde, avec des < crins dorez, > comme dit un vieux traducteur des Métamorphoses. Les cheveux d'or d'Apollon, comme ceux de Castor et de
Poilus, ont été chantés par tous les poètes antiques.
Ce fut, dit-on, Tonduleuse et blonde chevelure de réponse de Ménélas qui séduisit le plus beau des Troyens, et Néron a chanté dans ses vers les cheveux de Poppée son épouse, ces cheveux d'un blond doux et brillant comme l'ambre.
Ovide et Martial nous ont conservé la recette des cosmétiques dont les patriciennes se servaient pour donner & leur chevelure cette couleur préférée dont les Oaulois avivaient l'ardeur au moyen de la cendre du bois cher à Bacchus.
Dans Borne au siède cPAugustej M. De* zobry s'exprime ainsi au sujet de la chevelure des Romaines : « D'après la loi du climat, les brunes sont ici beaucoup plus communes que les blondes, et cependant comme, en raison de leur rareté, on aime mieux les dernières, je n'ai jamais vu plus de blondes (c'est Camulogène qui parle) que dans ce pays qui en produit si peu. Une dame soigneuse de sa parure est presque toujours d'un blond ardent, ou d'un blond d'or, ou d'un blond cendré.
Elle se procure ces nuances délicieuses soit à l'aide d'un savon des Gaules, employé en pâte ou en liquide, et composé de cendres de hêtre et de suif de chèvre; soit avec une infusion de brou de noix, soit avec une poudre extrêmement fine, dont elle se fait frictionner la tête, ou bien encore avec un mélange de lie, de
vinaigre et d'huile de lentisque, qui blondit les cheveux en une seule nuit. >
Jean, le disciple chéri de Jésus, était blond; le Christ lui-même avait la chevelure et la barbe d'un blond très-ardent, faits consignés dans le signalement envoyé au sénat romain par Lentulus, proconsul en Judée avant Hérode, pièce qui, sans être canonique, a du moins l'avantage de nous transmettre la tradition de la primitive Eglise : < Dans ce temps apparut un homme, qui vit encore et qui est doué d'une grande puissance ; son nom
est Jésus-Christ Cet homme
est d'une taille haute et bien proportionnée, les poils de sa tête ont la couleur du vin; la barbe est abondante, de la couleur des cheveux et fourchue >
Ce ne fut point par dérision qu'à une époque relativement moderne, l'empereur Frédéric I^, non plus que les deux frères qui, au seizième siècle, régnèrent glorieusement sur Alger, reçurent le surnom de JBarberousse.
Colomb, Camo'éns, Anne de Boleyn, Eugène Beauharnais, le maréchal Ney et bien d'autres célébrités avaient des cheveux blonds.
Les temps changèrent. On préféra les barbes noires et pourtant : Judas Flscariote avait la barbe noire ; — Calvin, pour qui tortures et bûchers semblaient être
mSTOIRE DES ENSEIGNES
un délassementy portaiti nous disent ses biographes, sa barbe noire, longue et en pointe; — Gilles de Retz, qui but le sang et caressa le cœur palpitant de tant de jeunes gens, avait la barbe si noire qu'il fut surnommé Barbe bleue. Assez, nous pouvons laisser & l'influence des climats brûlants le poil noir des brigands de la Calabre
Ce sont les Juifs qui, les premiers, par haine sans doute contre le Christ, ont commencé la croisade contre les barbes rousses ; suivant les rabbins, qui semblent ne plus se souvenir de la couleur de la vache expiatoire dont il est parlé dans le le livre des Nombres, Moïse, après avoir réduit en poudre le Veau d'or, jeta cette poudre dans le torrent d'Horeb, et tous ceux qui avaient fléchi le genou devant l'idole virent, en buvant de cette eau, leurs cheveux et leurs barbes prendre la couleur de l'or
La préférence alla jusqu'à l'insulte,; les proverbes même s'en sont mêlés : méchaM comme un âne rouge est une métaphore contre tout porteur de poil ardent et le Moyen-âge disait :
Homme boux et femme barbue, De qnairo lieaës les salnëy Avec trois pierres an poing, Ponr t'en aider à nng besoing.
Les anecdotes foisonnent au siget des innocentes barbes rousses cruellement persécutées, au sujet de tout privilégié au poil d'or pour lequel V Académie ne
trouve que la phrase : CeH un vUam rousseaUf compliment qui, s'il est frappé au coin de la langue, ne l'est certes pas i celui de l'urbanité française.
Le Moine de Saint-Oall raconte déjà une histoire arrivée c i un pauvre trèsroux qui, n'ayant point de bonnet, se couvrait la tète de sa robe, et n'osait entrer dans une église où prêchait un évêque. >
Plus tard, Guilbert de Nogent ne craignit pas d'avancer c que les roux portent une tache toute brûlante d'infidélité. >
MeUin de Saint-Gelais, mort en 1558, a laissé une pièce intitulée : Du Bouaeeau et de la Bouase^ pièce oli la médisance, si ce n'est la calomnie, brille plus qu'autre chose ; en voici la première stance :
Un jonr en s'esbaiant, Dien créa le boussbav :
Pnis dit, en le tentant^ Ganon, qne taesbeau!
Le lonssean sans séjour Dit : Beau comme le jour. Dien print mal oe langage Et dit : Voy-tn ronssean, Tn prends gloire an pelage D'nne vache on d*nn veau :
Lepiedaaraa suant, Et le reste puant
La vieille chanson faite en 1602, i l'occasion de l'Escalade de Genève, égaie ses lecteurs dans le même méchant esprit :
Y en avai yon qn'avai la babba bossa, Qne fit quasi rire tota la tropa,
Y désivé qu'y ne yoliyé pa,
Pé on valet eitre tan yau monta.
Et aujourd'hui, que de cosmétiques,
que d'eaux myentées pour noircir encore barbes et cheyeuz rouges I
Cependant le poil aux teintes ardentes a trouYé plus d'un défenseur; nous ne voulons pas accumuler les citations, nous n'en ferons que deux ou trois.
L'auteur du Dit des deux Amans, vantant les charmes de sa maîtresse , n'oublie ni
Son ool blanc ne ses cheveux bobs.
Celui du Sort des DameSj peignant aussi son amante, vante son
bian chef nn petit sob Qtii relnist comme le fil d'or Mingnotement leoeroelé;
et dans le Rotncmt de Oarin le Loherain, le héros est presque toujours appelé le sor Garin. Ce mot sor ou somt indiquait un blond très-ardent, une • couleur de flamme de feu brune > dit le vieux lexicographe Nicot; nous l'avons conservé pour désigner le hareng séché et doré à la fumée; le Moyen-âge n'ignorait pas d'ailleurs le mot blond^ témoin ces vers du délicieux fabliau d'^uoom et Nicolete :
Mescinete o le caer franc, Cors a gent et avenant Le poil BLONT et avenanii. *
La « blonde chaviaus (chevelure) d'Adouart (Edouard lY) > est souvent mentionnée dans la Pais aux EngloiSf pièce qui parait avoir été écrite vers 1266.
Saint-Gelais, que nous avons vu déversant, avec l'inconséquence propre à plus d'un poète, sa bile contre les rousseaux, a néanmoins trouvé des paroles pour chanter les cheveux blonds, ces
chevenz dorés Qui dn monde sont adorés.
C'est dans une pièce sur un bracelet en cheveux que se trouvent ces vers et les suivants :
Si vons saviez, ô blonds cheyenz, Quel est le bien que je vons veux, Le moindre de vons m'est pins cher Qu'antre amie entière toucher, Ne que les trésors assemblés Du fin or que vous ressembles.
Dans son Essay des merveiUes de îm* ture, ouvrage qui vit le jour en 1621, et qui fut si prisé des contemporains qu'il était déjà à sa douzième édition en 1646, l'éloquent jésuite Estienne Binet, traitant de la parfaite beauté de l'homme, impose, pour en réunir tous les traits, la nécessité d'avoir des « cheveux blond-dorei et frisez par nature. >
Ces cheveux de couleur dorée ont fourni à Porta qui, dans sa Physionomie humaine traduite en 1655, n'a pas consacré moins de huit articles aux cheveux blonds, l'occasion de louer un de ses amis en termes qui font trop bien l'apologie de la couleur que nous défendons pour ne pas les rapporter ici :
« Telle est la couleur des cheveux
HISTOIRE DBS ENSEI0NB8
d'Alphonse Loeva très illustre jeune hemme ; c'est pourquoy il est d'un cœur fii grand, et d'un courage si asseuré, il a le naturel si doux et si humain : c'est ce qui le rend si disposé à l'exercice des armes et à apprendre les beaux Arts^ de sorte qu'il est difficile de juger de quel costé il panche le plus : car a t'il du loisir, il s'emploie aux estudes, estant mer- ▼eilleusement récréatif et charmant de sa présence; faut il entreprendre la guerre ou quelque affaire d'importance, c'est avec un soin et une diligence incomparable, et une grandeur de courage, dont il surpasse tout le monde. » Il ne manque à ce portrait de M. Loeva qu'un mot sur les qualités galantes des blondins pour en avoir fait l'éloge complet*
Dans un curieux ouvrage moderne intitulé : Linéaments de philosophie ethno^ graphique^ M. Eusèbe Desalle admet en principe que l'homme est sorti parfait des mains du Créateur; que, dans cet état de perfection, il portait le poil roux ; que les barbes et les cheveux noirs ne sont que des exceptions, des anomalies, qui disparaîtront un jour.
Selon cet auteur, auquel la science ne saurait être contestée, l'homme noux est le type primitif dont toutes les races diverses sont dérivées et vers lequel toutes convergent. L'homme est sorti roux des mains du Créateur, et roux il rentrera dans le sein de la Divinité, lorsque les temps seront accomplis et lorsque l'hu-
manité, tombée dans un état inf ériew, re<»
viendra perfectionnée i son point de départ
D'après cette théorie, la différence de couleur entre la barbe et les cheveux est d'un mauvais augure, fait que le Moyens âge n'a pas oublié d'indiquer par oe proverbe :
Barbe boxtbsb et Noms cheveliire Signe est de meechante nature.
La différence de tendance de caractère suivant la couleur du poil se remarque d'une manière extrêmement nette dans le clergé régulier. Les ordres contemplatifs, les enfants de saint François d'Assise par exemple, offrent des chevelures blondes de toutes les nuances ; une tête noire y est exc^tionnelle, tandis qu'elle est de règle dans toutes les congrégations religieuses qui, par leurs institutions, sont appelées à la direction et à la domination actives.
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