LA CROIX BLANCHE
laA croix lumineuse qui apparut à Constantin semble être le point de départ Je l'enseigne de la Cboix Blanche, quelquefois Cboix d'Abgekt, qu'on retrouve à diverses époques dans tous les pays chrétiens. Dans les contrées qui composent aujourd'hui la Suisse romande, cette croix fut longtemps considérée comme une respectueuse reproduction des armoiries de la puissante maison de Savoie qui porte :
des gueules à la croix d^ argent ; mais, i partir de l'introduction du luthéranisme dans ces contrées et en particulier à Genève, les habitants de cette ville devinrent, comme dit le vieux Du Four, de trop c viceraux ennemis > de cet insigne héraldique pour en voir avec plaisir l'image sur les enseignes de leurs hôtelleries.
Depuis ce moment, nos Cboix blanche furent des Cboix helvétique. L'année 1530 peut être prise pour date publique de ce changement d'opinion. Laissons la parole i Jeanne de Jussie , écrivain contemporain : • Quand les Suisses furent dedans la Cité, tous les Prestres, tant Séculiers que Réguliers posèrent leurs robbes, et s'accoustrèrent comme les gens Laiz tellement qu'on ne les cognoissoit point entre les mariez, et portoient tous la devise de guerre qui étoit une Cboix BLANCHE qu'ils portoicut devant l'estomach et une derrière les épaules. »
Le discrédit de la croix de Savoie remonte toutefois plus haut que 1530. Déji^ en 1477, Fribourg Tavait effacée de ses portes ; en 1527, la croix ducale fut arrachée du Château de Tlsle, ft Genève, et en 1529 plusieurs Genevois promenaient en dérision cette croix savoyarde, naguère aimée et respectée. Ils firent plus, Jeanne de Jussie nous a conservé le trait suivant : « Au mois de juillet 1532, aucuns de Genève allèrent banquetter au pont de Tremblière, et après ce banquet, retournant à Genève, passèrent dans la ville de Gaillard où, en dérision et mépris de Monseigneur et de toute la Noblesse, vont tirer en peinture, avec un charbon de feu, un Ours qui fientoit son ordure sur la noble Croix blanche, qui sont les armes et enseigne de Monseigneur et du païs de Savoie, comme l'on sçait. • En 1536, l'armée bernoise, conquérant le Pays-de-Vaud effaçait partout les armes de Savoie qui ne s'y retrouvent plus que dans quelques églises où la hauteur les rendait inabordables. Les paysans applaudissaient aux vainqueurs en chantant des couplets dont le refrain était :
A la potence.
Les amis de la Croix Blanche.
Enfin, la Choix suisse, déjà signe secret de ralliement avant 1530, fut définitivement admise par Genève comme devise, écharpe ou cocarde militaire, en 1557. Ce ne fut toutefois qu'après 1815
que les hôteliers commencèrent ft baptiser leurs croix blanche du nom assez moderne de Cbodc FfoisALE.
On peut citer en Suisse bien des exemples de ces enseignes d*hôtellerie reflétant les aspirations, les opinions et les événements politiques.
Les armoiries des ducs de Zahringen, vicaires impériaux dans les trois évéchés de Genève, Lausanne et Sion, fondateurs des villes de Berne et de Fribourg, sont la cause de la multiplication étonnante des enseignes qui, dans ces contrées, offrent encore le Lion d'ob. Ces puissants dignitaires portaient sur leur bouclier :
des gueules au liotk dlor.
Il ne faut point croire que toutes nos- AiGLE et nos Aigle noibe soient des représentations pures et simples des hôtes des rochers abrupts; non, non, cette aigle aux formes héraldiques, se détachant le plus souvent sur un fond d'or, c'est l'aigle de l'Empire d'Allemagne, l'aigle sous les ailes de laquelle se développèrent nos libertés et, presque jusqu'à nos jours, on ne saurait l'oublier, nos villes se sont fait gloire d'être aptes à jouir de leurs privilèges comme villes impériales. Citons, en passant, l'auberge de l'AioLE KoiBE à Morat; elle existe encore, du moins elle existait encore il y a peu d'années ; ce fut dans le verger de cette auberge que, le 16 juillet 1448, se conclut la paix entre la Savoie, Berne et Fribourg.
d'hôtelleries, d'auberges et de cabarets
Oenève vit l'enseigne de V Aigle sous bien des formes : le Grand aigle Nom existait encore en 1831 ; l'ignorance du siècle en avait corrompu l'orthographe.
En 1565, on trouve une hôtellerie de l'AiGLE à Saint-Gervais ; I'Aigle d'Ob offire au moins trois stations : à Longemalle en 1555, à la rue de la Boulangerie de Saint-Germain en 1708, à Saint-Gervais plus tard : on voit encore, plaquée contre l'immeuble historiquement connu sous le nom de Maison ThroiUier, cette vieille enseigne avec le millésime 1769.
Et toutes nos Coubonio:, plus nombreuses encore que les Liok et les Aigle ; €n les comptant, on serait un peu tenté de croire à l'ironie ou à l'antiphrase dans un pays républicain, mais il n'en est rien.
Comme les Aigle, ce sont des traditions yivaces de la gloire qu'on attachait à faire partie de la puissante confédération germanique, à grandir à l'ombre de la 'Couronne des empereurs d'Occident.
La maison d'Autriche, héritière des 2ahringen et des Eybourg, a laissé un souvenir dont les dernières traces se retrouvent sur quelques enseignes. On sait combien les Fribourgeois étaient encore itttachés à cette maison en 1449, quelle brillante réception la ville de Fribourg fit à l'archiduc Albert le 4 août de cette 4knnée et de quelle ingratitude, pour ne pas dire plus, ce souverain paya tant de -dévouement. Néanmoins, le nom de Habs-
bourg aurait continué d'y être en honneur si Albert lui-même n'avait abandonné ses droits l'année suivante. Le signe de ralliement à l'Autriche était la Plume DE Paon. Cette plume se plaçait au chapeau, comme les Tyroliens la portent encore. Aux jours de fête, aux bons jours comme on disait autrefois, toutes les statues des saints étaient ornées de couronnes composées de plumes de paon^ artistement disposées. On lit dans une vieille chronique" qu'en 1447, certains soldats bernois voulant arracher ces couronnes des images de l'abbaye d'Hauterive, une rixe furieuse s'éleva et que deux des agresseurs furent tués.
L'image de l'oiseau de Junon étalait sa robe aux divines couleurs sur les enseignes des meilleures hôtelleries. C'est là qu'on retrouve quelquefois encore ce vieux symbole politique; mais, aujourd'hui, sans valeur directe, incomprise comme souvenir, l'enseigne du Paon s'efface et disparaît ; nous lui devions une ligne dans ce travail qui devient souvent un véritable nécrologe.
Quiconque a sérieusement étudié l'histoire de la Suisse peut apprécier de quelle importance était pour ce pays l'existence du duché de Bourgogne, véritable boulevard nous séparant d'un trop puissant voisin. Les intrigues de Louis XI amenèrent les batailles de Grandson et de Morat. Les Savoyards et les Genevois qui avaient compris l'importance des faits.
partagèrent les défaites da grand et malheureux prince qu'on a comparé à Darius.
Les Archives de Genève conservent encore des lettres de Charles adressées :
A nos tris ehiers et bons amys les gens éTéglise, nobles, bourgeois^ marchans et communatdté de la ville de Oenève. On voyait dans cette ville des hôtelleries sous les enseignes de TEou de Boubooone et de la Cboix de BouBocaNs. Dépopularisée par les événements postérieurs, cette dernière a disparu, et il faut recourir à de vieux parchemins pour savoir qu'elle pendait • en Coutance > . L'escu de Boub- GOGKE était ■ au MoUard > . Représentant une province de France, cette enseigne persista longtemps ; de 1646 à 1670, Thôtellerie qu'elle désignait fut tenue par Etienne De Luc, d'une famille noble et qui était en même temps hdte de la Croix Verte.
Lorsque la république de Berne fut entourée de cette auréole de puissance et de gloire qui frappa Montesquieu, la majorité des auberges, dans les pays conquis, prit l'OtTBs pour enseigne. On est étonné du nombre qui en reste encore, seulement dans le ci-devant Pays-de- Vaud.
Les droits, ou si l'on préfère, les prétentions de la Prusse sur le comté de Neuchâtel, se reflétèrent sur les enseignes : au Grand Fbiedebich, au Roi de Pbusse et aux Ducs de Nbmotjbs, probablement disparues, ou bien diminuées de
nombre depuis que ce canton est entré, sans plus d'amphibianisme, dans le sein de la Confédération Helvétique.
Nous nous sommes un peu écarté de la Cboix blanchb. Plusieurs hôtelleries de Genève ont porté cette enseigne. Au quinzième siècle, une auberge de la Cboix blabohb existait à la Corraterie. Une autre se trouvait dans le faubourg de Saint-Gervais. Parlons un peu de celle-ci.
Elle existe encore, sous le nom plus moderne de Cboix viniBALB qui n'a cependant pas entièrement eifacé l'ancien vocable, car dans le mémorable procès politique de 1864, plus d'un interpellé l'appelait encore la Qroix blanche.
Cette auberge, qui a quelques droits à la célébrité, se trouve au bas de la rue de CoNSTANCB. Nous disons Constance, car, jusqu'au commencement du seizième siècle, ce nom fut seul employé. Les Picards et les Normands qui entouraient Calvin^ ignorant et l'histoire de Genève, leur pays conquis, et la géographie de l'Allemagne, imposèrent à cette voie le nom de CouTAircEs — Coutances soit.
La Cboix blanche fut bâtie en 1472, ainsi que l'attestait l'inscription suivante tracée en lettres gothiques sur la façade :
ANNO M GCGG LXXH DIB Xn MESIS lUNH
lOHES PELUGOT DE VBTGIER IGEPIT
FUNDÀRE DOMU ISTAM.
C'était une belle hôtellerie. Une haute tour servant d'escalier, un rez-de-chaussée en vaste halle, pente douce finissant
d'hôtelleries, d'aurerges et de cabarets
en abreuvoir vers le Rhôney écuries, remises ; salle commune aux dressoirs chargés de vaisselle brillante, quartier bruyant et populeux, rien ne peint mieux la vieille auberge d'une ville commerçante. — La décoration a changé : la tour est décapitée, la halle encombrée d'échoppes, l'emplacement de l'abreuvoir et des dépendances est aujourd'hui couvert de hautes maisons : sic transit gloria mundi !
Bien des événements se sont passés sous les fenêtres de la Croix blanche. Ce fut là qu'en 1546, Calvin fit dresser une potence pour y faire pendre tous ceux qui ne voulaient pas trouver son joug doux et léger; pour y pendre aussi tous ceux qui seraient assez hardis pour porter des culottes coupées sur un patron qui lui déplaisait : des chausses tailladées à la mode suisse. Tête de l'insurrection qu'il projetait en France, le réformateur voulait que Genève fût d'abord vêtu à la mode française et que rien dans le costume de ses habitants, ne rappelât celui des enfants de l'Helvétie. Nous nous serions abstenus de rappeler ces faits, s'ils ne nous avaient donné l'occasion de reproduire un pasquin qui en fut la conséquence, et qu'on trouva affiché contre la chaire de l'ex-cathédrale de Saint-Pierre, le 27 juin 1547. Le langage populaire de cette époque a laissé si peu de monuments qu'il vaut la peine de reproduire ce morceau, qui n'était pas d'ailleurs à l'adresse de Calvin, mais à celle d'un
autre ministre, Abel Poupin, religieux défroqué, connu du public sous le sobriquet de Groin- de-pourceau. Voici cette pièce conservée par M. Galiffe, dans ses Notices généalogiques :
c 6ro pansar te et to compagnon gagneria miot de vo queysi. Se vo no fatte enfuma, i n'y a personna que vo garde qu'on ne vo mette en tas. Lua que pey^ vo mauderi l'oura-que jamet vo salistes (saillîtes, sortîtes) de votra moinnery.
Et mezuit prou blâma quin Diablo et tôt su f..... prêtres renia no vegnon ici mettre en ruyna. Après qu'on a prou endura on se revenge. Garda vo qu'i ne vo n'en preigne comme i fit à Mosieur Yerle de Fribo. No ne voUin pas tant avey de mètre.
Nota bin mon dire. >