LA CROIX D'OR
Isa Vie d'Anne- Jacqueline Coste^ morte en 1623, tourière du couvent de la Visitation, à Annecy, mentionne, relativement à Genève, quelques faits inconnus d'ailleurs. Ses mémoires , à côté de leur couleur mystique très-prononcée et bien na< turelle chez une religieuse , portent tout le caractère de la véracité.
Servante dans Tbôtellerie de YEcu de France, de 1594 à 1604, elle cacha dans une cave de logis quelques soldats savoyards faisant partie du corps entré par
escalade dans la ville, pendant la nuit du 11 au 12 décembre 1602; elle les fit évader successivement, travestis en paysans.
Peu après, elle fournit à Taumônier d^ l'ambassadeur de France près des Ligues suisses, logeant dans Tbôtellerie, les moyens de célébrer la messe dans cette même cave qui avait servi de refuge.
« Bon Dieu ! s'écrie le biographe i qui nous empruntons ces détails , que cette cave obscure fut resplendissante, et remplie de belles lumières durant le saint sacrifice ! trois seules personnes visibles y composoient le train de ce roi immortel, qui s'y offroit à son père par les mains du prêtre ; mais en vérité je crois qu'un million d'esprits de la milice céleste y accoururent pour en être les spectateurs et les admirateurs. >
Quand on pense i la police clérico-politique de ce temps ; aux procédés qu'elle sut mettre en usage, procédés que l'Inquisition, même en Espagne, ne trouva jamais, n'a-ton pas le droit d'être étonné de l'impénétrable mystère couvrant cette célébration, qui, divulguée, eût probablement entraîné ses acteurs au bûcher !
Si la messe, secrètement célébrée dans les caves d'un cabaret, est chose rare, on voit d'autre part les novateurs en fait de religion, prendre assez souvent la taverne pour théâtre de leurs exploits. Le fait se reproduit de nos jours et on peut en citer des exemples anciens : un certain Grillo-
nus , dont parle Ducange , allait déjà semer ses hérésies d'auberge en auberge.
Genève a eu plusieurs hôtelleries sous l'enseigne de la Gboix d'Ob. En 1553 l'une d'elles se trouvait « en Coutance. •
Mais auparavant, et bien plus que celle-là, l'hôtellerie qui a laissé son nom i la rue de la Croix X Or^ et dont on voit encore l'enseigne , acquit une célébrité historique. Ce fut là qu'en 1532, Fromment commença à se faire connaître. < Au mois de Décembre, dit Jeanne de Jussie, vint un Predicant de nation Françoise, qui preschoit secrettement en une Hostellerie, jusques à la Nativité nostre Seigneur, qu'il commença à se publier, et se mit en une grand'sale sur une table ronde affin qu'il fust mieux entendu. > Dans son Histoire de Oenève, M. Picot nous a conservé l'affiche-prospectus de ce propagateur de nouvelles doctrines , voici cette pièce :
« Il est venu un homme en cette ville « qui veut enseigner à lire et à écrire en « françois à tous ceux et celles qui vou- « dront venir , petits et grands , hommes c et femmes, même à ceux qui ne furent c jamais en eschole ; et si , dans le dit c mois , ne savent lire et écrire , ne dec mande rien de sa peine. Lequel trouvec ront en la grande salle du Boitet, près t du Molard, à l'enseigne de la Cbodc c d'Ob et s^ guérit beaucoup a maladie • pour néant.
Il est assez curieux de noter que ce fut
non loin de la Croix éPOr, qu'en 1799, 267 ans après les prêches de Fromment, Tabbé Neyre et le curé Vuarin tentèrent le rétablissement public du catholicisme, en fondant une chapelle où ils célébrèrent la messe le jour de Noël.
La Gbotx Vebte était l'enseigne d'une hôtellerie de Genève, située au Molard ; elle existait déjà en 1646 et subsista jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Un officier irlandais y étant mort en 1705, l'Etat s'empara de sa succession par droit d'aubaine ; la note relative à ce fait peut être citée au point de vue de la valeur comparative des monnaies : • Un petit cheval vendu 20 1/2 écus blancs soit 215 florins ; payé au curé de Saconay pour les frais funéraires 2 louis d'or soit 78 florins et 9 sols , le cercueil a coûté 14 florins. >
Ce fut dans ce logis de la Croix verte que jusqu'au 21 novembre 1771, les Rose- Croix tinrent les réunions qu'ils avaient inaugurées dans l'hôtellerie voisine de la Ville de Tubin, le 15 septembre 1770, à l'occasion de la fête des Tabernacles.
Parmi les croix si diverses qui servirent d'enseignes d'hôtelleries , citons la Cbodc DE Saint-Andbé, cette croix en sautoir à laquelle on donnait assez souvent le nom de croix de Bourgogne , témoin ce quatrain contre Henry III qu'on trouva, en 1583 , tracé au charbon dans une chapelle des Augustins, à Paris :
Les 08 des pauvres trépassez
Qu'on dépeint en CROIX BOURGUIGNONNE,
Monstrent que tes heurs sont passez
Et que tu perdras ta couronne.
Cette dénomination avait été appliquée à la croix en sautoir depuis que Charlesle-Téméraire eut adopté pour devise deux bâtons noueux ainsi disposés.
Le rouge était la couleur de la croix de Bourgogne et de celle que les Croisés portaient sur la poitrine. L'enseigne de la Cboix Rouge se rencontre encore quelquefois. Au dix-huitième siècle, c'était celle de la principale hôtellerie de la ville de Carouge près Genève. Cette auberge, mentionnée dès 1704, s'élevait non loin de l'emplacement occupé par la tête du pont actuel ; sa fin fut tragique.
Dans la nuit du 14 au 15 septembre 1733, l'Arve gonf:ée par des pluies torrentielles emporta l'hôtellerie tout entière t sans en laisser ancune trace, dit un manuscrit contemporain, l'eau avant emporté le terrain même beaucoup plus bas que les fondements. »
La Cboix de Feb était l'enseigne d'un cabaret de Paris, très-fréquenté au dixseptième siècle. La Cboix de Lobbainb, autre taverne célèbre sous le règne du grand roi , datait sans doute de la Ligue qui avait pris pour signe de ralliement cette croix à double traverse dont la Satire Ménippée parle ainsi :
Savez-vous ce que signifie Que les ligueurs ont double croix ?
C'est qu'en la Ligue on crucifie Jésus-Christ encore une fois.
HISTOIKti: DES ENSEIGNES
Ce fut dans ce cabaret de la Croix de Lorraine qu'en 1701 , Boileau composa , de concert avec Racine , son Chapelain décoiffé j comme il nous l'apprend dans une lettre adressée à Brossette, le 10 décembre de cette année.
La Gboix de Malte est plus fréquente en Italie qu'en France oii se rencontre quelquefois la Choix Noibe et l'enseigne de la Belle Cboix.
N'oublions pas la Cbodc de Bois, qui rappelle I'Épée de Bois , adresse d'un traiteur ou plutôt d'une traiterie parisienne célèbre au dix-septième et au dixhuitième siècles et dont l'enseigne existe encore.
La Choix d'Ob servait très-souvent d'enseigne aux anciens orfèvres, qui usaient aussi de la Cboix de Cheyalieb, de la Cboix de Diahakt , de la Cboix DE Pebles, de la Cboix du Saint-Es- PBiT, de la Cboix de Sautt-Lazabe^ de la Cboix de Saint-Louis, etc. , etc.