L'ECU
0^ rencontre des milliers d'enseignes portant : l'Écv de France, d'EsPAGNE, de Savoie, ou de toute autre souveraineté. Avant d'examiner les raisons qui ont pu produire l'université dans ce choix parlons de la singulière fortune du mot ECU. Formé du latin scutum, il servit en premier lieu comme le mot dont il dérivait, à désigner un bouclier ; lors de l'invention des armoiries, qui furent d'abord représentées sur les boucliers, le mot qui nous occupe fut appliqué par extension à toute représentation héraldique ; dire :
Vécu de France ou les armoiries de France c'était et c'est encore de nos jours , se servir d'expression absolument synonymes. Lorque la coutume d'imprimer les armoiries souveraines sur les grosses pièces d'or ou d'argent s'établit, le mot écu , par une nouvelle extension , fut employé pour désigner ces pièces, surtout celles d'argent , et , aujourd'hui , pour la majorité des individus écu n'a
HISTOmb: DES ENSEIGNES
plus qae ce dernier sens. Aussi , ne fautil point s'étonner de voir presque partout, les hôtelleries d^écus^ s'efforcer de faire disparaître, ce qui pour eux est une disparate choquante , les armoiries peintes sur leurs enseignes et les remplacer par des espèces de pleines lunes, plus ou moins argentées , figurant pour eux de véritables écus , mais qui ont Tinconvénient de ne plus rappeler au voyageur que l'inévitable nécessité de payer plus ou moins cher l'hospitalité vénale qui lui est offerte.
Observons qu'en matière d'enseignes, les mots : viUe, maison de viUe ou hôtel de ville j sont des synonymes d'écu ou A'armoirie ; ce ne fut guère qu'au dixseptième siècle, qu'on substitua quelquefois des vues de villes i leurs armes , mais, dans les cantons suisses , qui dit i la maison de vUle , dit aux armoiries , à Vécu de la ville; de nombreuses enseignes , encore appendues , prouvent ce fait. Citons celles des hôtels dits : la maison de viUe, i Avenches et à Romainmotiers; nous choisissons celles-là vu l'intérêt qu'offrent par elles mêmes les armoiries qui les décorent. Sur la première , on voit une tête noire rappellant soit ces hordes barbares qui, au cinquième siècle , dévastèrent et ruinèrent pour toujours l'antique capitale de l'Helvétie, soit les conquérants sarrasins qui apparurent à une époque postérieure. A Romainmotiers, l'enseigne de la maison de
viUe offre la clef de Saint- Pierre avec le glaive de Saint-Paul , souvenir du pape Etienne II qui , en 753, séjourna dans ce lieu et en consacra l'église, l'un des monuments les plus importants de l'Europe au point de vue de l'histoire de l'art.
Que la principale hôtellerie d'une ville en prenne les armoiries pour enseigne , cela est d'autant plus naturel que , dans bien des villettes, la maison, les vases et les vins appartiennent i la Communauté ; mais, quelle raison eût-on de multiplier sur les enseignes les écussons de tant de puissances étrangères i la localité , depuis celui de l'Empire, jusqu'à ceux des plus petits gentillàtres ?
La première est la même qui se traduit aujourd'hui en Suisse, par ces innombrables enseignes d'ANGLBTESBB et de LoKBBSs dont nous avons parlé , celle de captiver l'étranger par un souvenir de son pays , qui flatte son amour-propre ; l'armoirie du pays natal , mise en enseigne , disait anciennement que là où elle était exhibée on trouverait des compatriotes , on entendrait parler le dialecte du pays ; puîs , le Moyen-âge avait un faibl» si prononcé pour les images héraldiques qu'il saisissait toutes les occasions de les multiplier. Pas de paysan dans certaines contrées, et nous ne parlons ni de Vienne ni d'aucune province de l'Espagne , qui n'eût les siennes , qui les fit marquer sur ses sacs à blé , broder sur le collier de ses génisses et empreindre
sur tous les ustensiles de son exploitation agricole.
Et cette multiplication était tout autant du goût des grands seigneurs, qui armoriaient depuis les girouettes de leurs châteaux, jusqu'aux bonnets de leurs serfs. La cathédrale de Lausanne présente un exemple assez curieux de ce luxe ûOtiqtiettes : dans les travaux exécutés par ordre de l'évêque Aymon de Montfaucon, on ne voit pas moins de soixante fois ses armoiries répétées; or, comme on en a probablement détruit au moins autant si ce n'est davantage voilà un exemple de plus de cent redites pour éterniser la mémoire d'ouvrages qui, après, tout, n'avaient qu'une importance secondaire.
Une autre raison encore se présente pour justifier la présence des armoiries sur les enseignes ; nous Tavons déjà dit :
certains nobles tenaient eux-mêmes des hôtelleries et auraient pu y suspendre leurs écussons pour remplacer la touffe de lierre des tavemiers romains, mais les cas de nobles hôtelleries parvenus à notre connaissance ne justifient pas cette prévision, nous pourrions en citer plusieurs de Genève qui avaient des enseignes tout-à-fait différentes de leurs armes ; il en était de même ailleurs, là du moins oîi le fait qui nous occupe se reproduisait : Froissard, qui voyageait à la fin du quatorzième siècle , nous raconte qu'arrivé à Orthez, au pied des Pyrénées,
il descendit : • à l'ostel à la Lukb , chez • un escuyer du comte (de Foix) , qui < s'appelait Emauldon du Pan lequel le « reçut moult liement , pour la cause de « ce qu'il estoit François » Or , des diverses familles Pan ou du Pan que nous connaissons , aucune ne porte , dans ses armes, ni lune, ni croissant.
Certains hôteliers, quelquefois nobles d'ailleurs , se sont créé des armoiries de fantaisie où l'enseigne de leur auberge et des attributs spéciaux se font remarquer : nous donnerons un exemple de ce fait à l'article palais rayai.
On pourrait citer aussi quelques exemples d'hôteliers anoblis qui ont voulu imprimer sur leur blason un souvenir de l'enseigne de leur auberge. En juillet 1553, au moment où Michel Servet descendit à l'hôtellerie de la Base, à Genève, elle était tenue par Antoine Rivillou. Ce nom , qui parait signifier pêcheur , est fort ancien et offre beaucoup de variantes d'orthographe. Le père d'Antoine était originaire du golfe de Coudrée, où il exerçait peut-être la profession que son nom nous rappelle. Quatre fils formaient la famille de l'hôte de la Base. Le séjour du célèbre Espagnol semble avoir eu une influence sur cette maison : le 20 août, la mort frappait un des fils et après deux des autres partirent pour guerroyer le Turc. Leur vaillance les fit remarquer et en 1579, les trois survivants étaient anoblis et créés chevaliers du Saint-Empire
romain par Rodolphe IL De père en fils , et pendant longtemps , ils continuèrent à tenir Vhôtellerie; seulement, ils arborèrent au-dessus de la maison des girouettes, Bîgnes de leur noblesse, et pour perpétuer leur enseigne, ils placèrent deux roses sur leur écusson.
On rencontre encore assez souvent en Suisse l'enseigne : Aux Vinot-deux Cantons, composée de l'écusson de la Confédération : de gueules à la croix alaisée d'argent, entouré des armoiries propres aux vingt-deux Etats qui composent la Suisse. Les enseignes antérieures à notre siècle ne présentent que treize de ces armoiries. On voit à Lyon une de -ces enseignes : Aux Treize Cantons, oîi les écus cantonaux sont groupés autour de l'aigle impériale d'Autriche ; cette enseigne a donné son nom à la rue, habitée anciennement par les Suisses, et à laquelle aboutissait la rue de Y Arbalète qui avait aussi pris son nom d'une enseigne figurant Guillaume Tell.
De nos jours^ l'enseigne héraldique est descendue d'un degré. L'hôtellerie la dédaigne. En revanche, pas un saltimbanque ne s'établit en Suisse sans faire flotter le drapeau fédéral au-dessus de sa loge, et si l'on veut voir l'enseigne des Vingtdeux Cantons, on la trouvera plus vite autour d'un carrousel ou sur l'étalage d'un marchand forain que devant la plus modeste des guinguettes.
Les armoiries peintes sur les enseignes
de cabarets étaient, pour les suppôts de Bacchus, le sujet d'interprétations curieuses qui valent au moins celles des savants d'autrefois, pour qui les lis de France représentaient trois abeiUes ou trois crapauds. A Lausanne, l'écusson, toujours chantourné de forme, blanc dans le haut et de couleur flamboyante dans sa partie inférieure, n'était pas appelé autrement que la chaudièrcj et les armoiries de Genève dont l'écu : parti Sût 6< de gueules est chargé au premier cThim demi-aigle de sable et au second d^une clef d'or, ensemble que surmonte un soleil dont le disque offre les trois lettres : JHS, abrégé du nom de jhésus, étaient décrites d'une manière beaucoup plus simple ; c'étaient bonnement : la clef de la cave avec la moitié du poulet ; et les trois lettres que nous venons de mentionner n'étaient autre chose que trois signes ou initiales, signifiant : J'ai Horri* blement Soif
A Pékin, les trois fleurs de lis de l'Ecu DE F&ANCE sont devenues l'enseigne des marchands de tabac, par ce fait qu'à l'origine le tabae français y était le plus prisé et arrivait dans le Céleste Empire, ayant pour timbre les armes de France*
Mais cet article devient trop long, terminons-le en disant que l'écu, enseigne d'auberge, était tellement usuel et populaire qu'il passa, à une certaine époque,
jusqu'à remploi figuré, témoin la dédicace du Paysan français^ où l'auteur implore la protection de Catherine de Médicis dans un style allégorique basé sur les enseignes i Vécu et dont voici un échantillon :
Lorsqu'à Fontainebleau, distant de mon YÎllage Six Ueufls j'allaj (Madame), tous y pensant trouyer* Pour ce discours rustic, mais bon tous présenter Tel que j'ayois ouy ailleurs qu'au labourage ; Logeaj au DAUPHIN, à petit hostelage, Ne pouvant à l'ESCU pour 7 peu despenser, Ny à la FLEUR-DE-LYS, car il y fait trop cher, Hoetelleries des grands, non des gens de village ; Fus bien toutes-fois : puis-je dire alors Trouver a me loger au DAUPHIN toujours, lors Ou qu'à la FLEUIl-DE-LYS, ou à l'ESCU DE Ne pourray loger : or encore, dit-on, [FRANCE, Que l'on est bien traité, et qu'en somme il fait bon A l'ESCU MEDICIS ou celui de FLORENCE.
Le sixième yers nous montre que, dès cette époque, on trouvait aussi l'Ecu :
pièce monnayée^ comme enseigne d'hôtellerie, c'est dans la même catégorie qu'il faut, le plus souvent, placer les Ecu d'Ob et les Ecu d'Abobnt, vu l'extrême rareté des armes pleines dans les monuments héraldiques. Observons néanmoins que les monnaies prises pour sujets d'enseignes étaient ordinairement désignées par leurs noms spéciaux comme le Gbos Denieb, le Gbob Toubnois, les Tbois Testons, 1' Agne.
LBT, le Mouton d'Ob, le Noble d'Ob, le Salut d'Ob et le Louis d'Ob, indiqué quelquefois par le quiproquo : au Gband Louis, ou par les métaphores : au Gband Vaikqubub,... au Gband Passe-Pabtgut.