‹ Histoire des enseignes d'hôtelleries: d'auberges et de cabaretsChapitre 44 sur 112 · L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE

la'ÉGLisE, plus anciennement le Moustieb; I'Église Blanche, I'Église Rougb et probablement d'autres encore ont servi d'enseignes de cabarets, certes :

On ne s'attendrait gnère

A voir TEglise en telle affaire,

mais si nous remontons un peu le cours des ans , nous verrons que les buveurs des temps anciens trouvaient plus et mieux encore. Non-seulement les saints, cabaretiers de leur vivant, ils ne sont pas nombreux, servaient de vocables à certaines auberges , mais tous les bienheureux du paradis se balançaient sur les enseignes , de même que les fonctionnaires de l'Église, depuis le Pape jusqu'à I'Hebmite , jusqu'au Pêlebin et à son

BOUBDON.

On ne s'en tint pas là : les Ange , les Abchange, les Chérubin, I'Abche d'Alliance, la Mèbe de Dieu et les principaux faits de sa vie ; le Saint Espbit, le Jardin des Oliviers généralement désigné sous le nom de Jabdin d'Oliyet; la CouBONNE d'Épines, le Bon Pasteub, rHoMME-DiEu , le Bon Jisus , la Vêbo- NiQUE, miraculeuse empreinte de la face du Christ *, le Vau de Lugques (il volto santoj, image d'un crucifix achevé par les anges ; la Tête-Dieu, la Gloibb Di-

YENE , la Gbace de Dieu , la Tbinité et le Pabadis se voyaient partout , devant les auberges et lieux analogues. L'ancienne Loi était mise à contribution comme la nouvelle , nous en avons déjà vu quelques exemples auxquels nous ajoutons le Pbophète Elie < l'un des Gaflfés les plus anciens , les plus renommés et les plus beaux de cette Capitale > dit YAh mancbch Dauphin pour 1777.

Le Signe de la C&oix est une trèsvieille enseigne de cabaret figurant en général un rébus formé du cygne et de la croix. En 1570, l'inquisition de Séville prononça Y index sur un Petit-office , imprimé^ à Paris, et dont le titre portait ce rébus avec l'incroyable inscription : In hoc cygno vinces.

Toutes ces enseignes étaient des abus qui , au quinzième siècle déjà, faisaient naître des plaintes fondées ; écoutons Artus Désiré, dans sa Loyauté consciencieuse des Taverniers, oh parlant des c grands tableaux et enseignes dorées • des cabaretiers de son temps, il s'écrie :

En leurs logis pleins de vers et de teignes , Où est logé le grand diable d'enfer, Mettent de Dien et des sainta les enseignes.

L'un pour enseigne anra la Trinité ,

L*antre Saint Jehan, et Tantre saint Sayin,

L'autre saint Mof, Tantre F Humanité

De Jésus-Christ nostre sauveur divin.

De Dieu , les sainctz sont leurs crieurs de vin ,

Taitfc aux citez que villes et villages.

Et vous mettront dessus les grands passages.

Aux lieux d*horreur et d*immondicité.

Des susditz sainctz les dévotes imnges.

En prophanant leur préciosité.

En plein siècle de Louis XIV , au moment ou la dévotion trônait à la cour du Grand Roi, des observations aussi justes et peut-être plus fondées encore s'élevèrent contre les enseignes de tavernes composées en grand nombre de profanations en rébus et de sacrilèges en calembourgs.

Tout récemment, en 1869, il s'est passé à Einsiedeln, dans le canton de Schwytz, un fait qui trouve sa place ici. Un cabaret de cette localité portait l'enseigne : Â la Mèbb de Dieu. Or , comme le tenancier cumule rétat de boucher , les habitants au lieu de le désigner par son nom de famille , avaient pris la singulière habitude de rappeler le boucher de la mère de Dieu , de quoi les magistrats s'ofiiisquant , ont donné Tordre de faire fermer rétablissement de gré ou de force.

Les hôteliers aimaient beaucoup i décorer leurs chambres d'images pieuses, coutume bien conservée en Russie et dans une partie de la Suisse oîi il n'est pas rare , au passage d'une procession , de voir dans les cabarets se dresser près de la fenêtre, une table sur laquelle on place un crucifix entouré de cierges ardents. Il en était probablement de même à Paris , à l'époque de Désiré , qui nous apprend encore que les taverniers donnaient des noms dévotieux aux chambres de leurs auberges :

d'hôtelleries, d'auberges f.t de cabarets

Semblablement toutes leurs chambres paînctes, Où il n'y a qu'ordure et ivrongnise, Portent les noms des benoistz sainctz et sainctes Contre Tbonneur de Dieu et son église, L'une s'appelle à leur mode et devise Le Paradis, et l'autre Saint-Clément.

La prière avant le repas même dans le cabaret était aissez usitée dans le Nord. Custine écrivait en 1839 : • J'ai vu hier au Oub anglais, à Moscou , des militaires de tout âge, des messieurs élé gantSy des hommes graves et de jeunes étourdis faire le signe de la croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre i table, non pas en famille, mais i table d'hôte, entre hommes. >

A ôenève, la loi impose ces pratiques, nous disons impose car les législations postérieures n'ont point abrogé nommément les prescriptions des Ordonnances de la cité de Genève qui portent :

« Que les hostes et hostesses facent faire la Prière à Dieu devant et après le repas, a peine de soixante sols (fr. 12,50 environ) d'amende pour une chacune fois. »

Nous devons à la vérité d'ajouter que cette loi, tant de fois imprimée en livret ou placardée dans les rues , parait être assez mal observée aujourd'hui.

A partir des événements politico-religieux qui signalèrent le seizième siècle , la Bible prit place sur les enseignes. La BiBLS d'Ob était fort aimée par les imprimeurs et les libraires qui l'employèrent «n France jusqu'au moment de la Révo-

h ion; au dix huitième siècle, la meilleure auberge de la ville protestante d'Amsterdam portait : à la Pbemiêbe Bible , enseigne qui résumait en elle et la foi théologique des Hollandais et leurs prétentions à la découverte de l'art typographique. Pendant assez longtemps, les industriels calvinistes , les libraires surtout, firent usage d'enseignes religieuses; le Sacbifiob d'Isaac et la Vigne du Seigneub sont des sujets fréquemment employés; les allégories symboliques dominent : celle des Deux Pobtes avec la légende : < Entrez par la porte estroite , car c^est la porte large et le chemin spa^ deux qui mènent à perdition • se trouve au fronsti>pice de la Bible de Nicolas des Gallars . imprimée à Genève en 1561 ; l'année précédente , Farel fit usage des Tbois Abbbes représentant les trois grandes fractions de l'Église chrétienne ; du pied du plus grand, qui figure le Catholicisme , la main de Dieu approche une hache tranchante ; on lit autour de cette enseigne : la goignée est BfiSE A LA racine des arbres, parquoy l'arbre QUI NE PORTE SERA COPÉ. N'OU-

blions pas celle dont Calvin fit usage en

1545 , pour son Institution chrestiennne ^

c'e^t le Glaive de Feu. Deux mains, sortant des nues, soutiennent cette arme

emblématique , entourée d'inscriptions qui, pour être tirées des Évangiles, n'en sont pas moins propres à glacer de terreur : Je suis venu jeter le feu sur la ter-

re; et qt^e àMri-je^ tinon qt^il ^cXkime; — Ne pensée pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix , mais le glaive.

L'Enclukb Pbotbbtaktb est un sujet où le mérite artistique le dispute à Ta pro* pos. Théodore de Bèze en fit usage sur le titre de V Histoire des églises réformées^ publiée en 1580 : trois hommes, couverts d'élégantes armures , s'évertuent i frapper sur une enclume, mais leurs marteaux se brisent dans leurs mains plutôt que de rompre le fer, censé représenter le Calvinisme ; on lit autour de cette composition :

PLVS A IIE FRAPPER ON S'AMVSE , TANT PLVS DE BfARTEAVX ON Y VSE.

Les Gboix foisonnent toujours sur les enseignes d'hôtelleries qui offrent aussi beaucoup de Cloche, diversifiées en Cloche b'Aboent, Cloche Bleue, Cloche b'Ob et Cloche Rouoe : on y trouve même encore un bien grand nombre d'images religieuses , et un restaurateur de Mayence , qui a ouvert son établissement dans la crypte d'une ancienne chapelle, n'a pas craint d'y placer l'enseigne : Im Heilioe Geibt ; mais, en général, il faut admettre qu'on est devenu plus réservé qu'autrefois dans l'emploi des insignes ecclésiastiques ou théologiques.

Tout comme on n'entend plus aujourd'hui de prêtres célébrant , le jour du

Mardi-gras , les louanges de saint Man^ geard , de saint Pansard et de saint Crevard, il serait fort difficile de retrouver devant un cabaret l'enseigne da Seexoe, composée d'un cerf et d'un mont peints en' rébus ; la fausse ressemblance de service du vin avec service divin mise en cours par Rabelais,' qui donnait au vin le nom d'eau linitè de cave^ n'est plus dan»

la bouche de personne et la chapelle de Roger de CoUyrie est chose également tombée en désuétude , ainsi que le vin théologalf le mot du moins.

C'est tout au plus aujourd'hui si quelques fervents contemporains de la dive bouteille mentionnent encore rÉoLiss oh l'on sonne avec les verres ; c'est là qu'un jeu de carte ou pour parler l'argot du lieuy un psaume ou le livre des Rois en mains ils célébrèrent leurs longues liturgies, chantant les louanges du beau pinceau j de VhabUe joaillier qui leur enlumine la face et la leur sème de rubis.

Nous n'avons pas rencontré l'enfer sur l'enseigne de cabaret mais le Diable et le Petit Diable n'étaient pas rares ; on* trouvait même les Onze Mille Diables, tripot du seizième siècle dont nous aurons à reparler. Le Bon Diable est une enseigne toute moderne, ce n'est pas celle d'un cabaret ; un magasin de vêtementsconfectionnés en pare sa devanture et distribue partout un propectus-chanson , sur l'air du Diable à Paris^ vrai type de

e genre de réclame y nous le reproduisons à ce titre :

Du monde bravant la cohae,

Vers midi, Voas vous promenez dans la me

Rivoli.

A l'angle où vons trouverez celle

Saint-Martin, Je vois le palais sans tourelle

D'un lutin.

Le numéro de la demeure,

Trente-neuf, Se verrait, j*en fais la gageure,

Du Pont-Neuf.

Refrain :

Vous tous, dans Paris, Lisez cet avis, A peine croyable :

Allez au Bon Diable !

Il est serviable.

Le Diable à Paris !

On voit sur les murs peints à fresque,

Découvert, Un grand Bon Diable gigantesque.

Au teint vert !

Son regard pétille, étincelle,

Et pourtant.

Il est comme Cadet Rousselle

Bon enfant !

Vers nous son cornet d'abondance

Est penché ; Il vêtira toute la France

Bon marché.

Voilà des pantalons solides,

Bon public Faits d'étofies belles, splendides

Avec chic Des gilets de cérémonie

Noirs et blancs, D'autres encore de fantaisie

A cinq francs.

Des vareuses qu'il faut qu'on classe

Tous les jours ; Enfin de vêtements de chasse

En velours !

U vient d'installer, chose sage,

A mon sens.

Un rayon pour enfants de l'âge

De deux ans.

De là jusqu'à sa propre taille

Un papa Pour faire habiller sa marmaille.

On verra Dans 20 ans ou bien davantage.

La maman Chercher leur habit de mariage

Chez Satan !

A vous. Messieurs les incrédules,

Vrais Thomas, Qui traquez tous les ridicules.

Chapeaux bas Si dans vos recherches soigneuses

Vous trouvez Des maisons plus avantageuses,

Vous aurez.

Par combinaison diabolique.

Sachez bien.

Un habit complet, magnifique,

Et pour rien !

11 est bien des gens qui s'étonnent

Puis ont peur Des maisons qui confectionnent !

Quelle erreur !

Que chacun de vous se rassure,

En enfer On travaille aussi sur mesure

Pas plus cher.

Suivez ce conseil charitable.

Pourquoi non ?

Envoyez vos amis au Dioble

Mais au Bon ! !

O.-E. ASTABOTH.

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