L'IMAGE SAINT-MARTIN
Peu de saints furent aussi populaires dans l'ancienne France que saint Mabtin.
Patron du royaume, il était fêté officiellement; patron des buveurs, il était honoré dans toutes les tavernes.
Avoir Vhôtd de SainUMartiny était une phrase proverbiale qui signifiait : jouir de toutes les douceurs de la vie; faire la SainUMartin, équivalait à : prendre un bon repas ; tout ce qui se rapportait au vin et à la bonne chère se retrouvait dans des locutions consacrées oïl le nom du saint était mêlé ; martiner^ c'était boire à outrance et l'ivresse était qualifiée de :
mal Saint Martin, Suivant une tradition partout répandue, l'eau et saint Martin étaient antipathiques, de là le dicton :
Saint-Martin boit le bon vin,.
Et laisse oonrre l'ean an monlin.
Gomme on peut le penser, les hôteliers n'étaient pas les derniers à célébrer saint Martin ; grand nombre d'entre eux décorèrent leurs enseignes de son image que
l'on rencontre encore quelquefois avec les variantes du Petit et du GnAin) Sadit- Mabtin. L'Tmage Saxnt-Mabtin existait i Paris en 1391.
Que saint Martin, Pannonien de naissance, fils d'un tribun militaire, soldat lui-même dans sa jeunesse, n'ait pas dédaigné le jus de la treille, il n'y a rien là de bien étonnant ; mais sa réputation à ce sujet fut singulièrement accrue par le fait que sa fête se chômant anciennement le 21 novembre, elle coïncidait avec l'époque oii les vins nouveaux deviennent potables, comme dit le proverbe :
A la fête Saint-Martin, Tont le moût est an bon vin.
Les vrais connaisseurs attendaient pour la dégustation la fête de la Présentation Notre-Dame qui se célébrait astronomiquement le 1*' décembre :
A la Saint-Martin Fant goQster le vin ; Nostre-Dame après Pour boire il est prêt
Parmi les saints pris comme sujets d'enseignes et que l'on voit toujours, signalons Saint-Pibbbe , le premier des apôtres ; Saint- Jaques, le patron des pèlerins, et Sadtt-Julien.
Les anciens hôteliers employaient trèsvolontiers cette dernière image ; ils aimaient à assimiler en quelque sorte leurs établissements avec le refuge créé par
rinépnisable charité qui a valu à saint Julien le titre d'Hofpitalier. Avoir Vhotél de Saint- Jidien est une vieille expression équivalant i tenir constamment la table ouverte. En parlant du comte de Savoie, Amédée VI, qui régnait i la fin du quatorzième siècle, Paradin dit qu'il tenait c telle maison > et Tinel que c Ton nommoit sa maison Vhostel Sainct Julien^ pour estre comme une hospitalité à tous venans. >
Non-seulement renseigne servit de dénominateur à maintes localités, mais, dans beaucoup de cas, elle parvint à se substituer aux noms que certains lieux portaient depuis des siècles. Ce fut le cas pour la bourgade de Saint- Julien qui touche notre frontière, et qui se nommait jadis Post«rla. Cette dernière ^circonstance n'était pas connue de Bonnivard qui fixe l'apparition du nouveau vocable au commencement du seizième siècle : c II me souvient, dit-il, qu'à Sainct JuUin il n'y avoit que deux maisons, toutes deux servantz à hostellerie, en l'une desquelles estoit le Sainct pour enseigne, qui est le patron des hostes, et pour ce appelloit-on l'hostellerie de Sainct Jullien, mais les paSsans pour corruption de langue l'ont appelle S. Jullien. » Exacte quant au fond, l'assertion de notre historien ne saurait l'être pour la date, un acte de 1306 mentionnant déjà la chapelle de Saint- Julien.
L'enseigne de Saint-Maurice foison-
nait dans l'ancienne Savoie, au moment où cette contrée comprenait les deux rives du Léman, s'étendant même jusqu'à Fribourg. Le chef de la légion thébéenne était alors considéré comme le patron général de tout le pays. Il n'y a pas beaucoup de légendes de saints qui soient appuyées de monuments aussi considérables que le récit du martyre de la légion Prima Jovia fcdix Thebasorum^ qui eut lieu le 22 septembre 302.
Voltaire dit que, de son temps, on montrait encore à Paris la chambre oii Coligny avait été massacré ; l'hôtel où l'Amiral logeait lors de la Saint-Barthélémy, avait été transformé en auberge sous l'enseigne de Saint Pibsse. A Strasbourg, c'est au LuxHOF : cour ou hôtel de Saint Luc, que logeaient les empereurs d'Allemagne lorsqu'ils venaient dans cette ville.
L'enclos contenait une chapelle dédiée à saint Luc ; nous avons déjà signalé le fait de chapelles dépendant plus ou moins d'hôtelleries. Un hôtel de la même ville, plus célèbre que le Luxhof, était celui du Pabo (Tkiergwten), détruit en 1756. Outtemberg y fit ses premiers essais typographiques, ^neas Sylvius, qui devint pape sous le nom de Pie II, y logea, ainsi que Louis XIV, lorsqu'il vint à Strasbourg, en 1681 et 1683.
Bien que saint Eustache, comme nous l'avons déjà dit, soit le patron des aubergistes et saint Sylvïsstse celui des caba-
retiers, leurs noms figurent très-rarement sur les enseignes d'hôtelleries.