‹ Histoire des enseignes d'hôtelleries: d'auberges et de cabaretsChapitre 6 sur 112 · L'ENSEIGNE · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNE

E CHAPITRE est consacré à quelques considérations géné- ' raies sur l'Enseigne^ sa forme, sa matière 9 sa disposition, son mérite artistique; sur la nature des objets qui y sont représentés, leurs couleurs et leurs agencements.

La question de droit réclamerait bien des pages pour être traitée i fond. Le sujet est aride, nous avons dû nous en tenir aux généralités indispensables, laissant de côté une foule de détails fastidieux plus propres à fatiguer le lecteur qu'à l'intéresser.

Le BoiÂchon , sorte d'enseigne dont le rôle fut plus grand autrefois qu'aujourd'hui, réclamait une mention spéciale.

Nous avons terminé par quelques mots sur V Indicateur du nom des rues, sur le Numéro de maison et, par occasion, sur

les Haiismarhenj si employées au moyenâge et qui recommencent à prendre faveur.

Toute enseigne, depuis celle de l'Hôtel de premier ordre jusqu'à celle de l'Estaminet le plus infime, est le reflet d'une pensée , la manifestation d'une idée ; — aujourd'hui cependant, bien moins que dans les siècles antérieurs oh Vimage^ de quelque manière d'ailleurs qu'eût lieu sa mise au jour, nous pourrions presque dire sa publication, remplaçait, d'une manière plus ou moins parfaite, la presse actuelle.

Aussi l'étude des enseignes est-elle une source de renseignements très-divers : la philologie y est intéressée directement

et indirectement, car, souvent, les rues n'offrent comme origine de leur nom que celui de renseigne de la principale hôtellerie qui s'y trouvait à une certaine époque. Nous verrons^ dans la suite de cet ouvrage, les événements religieux et politiques imprimer leur trace sur les monuments de ce genre dont on peut se servir quelquefois comme d'ua iiirolr qui aurait gardé l'image des mœurs, des coutumes et des scènes de la vie des anciens temps.

Au point de vue pittoresque et anecdotique, l'enseigne n'est pas moins intéressante.

Dès l'époque romaine, nous voyons les aubergistes faire usage d'enseignes dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous, non pas seulement parce qu'enfouies, elles se sont conservées^ puis révélées plus tard, mais parce que les sigets qu'elles représentaient nous sont parvenus, reproduits de générations en générations; nous citerons quelques exemples de ce fait curieux qui n'a pas encore été mentionné. L'enseigne roumaine, dit M. Dezobry dans son excellent ouvrage : Berne au siècle d^ Auguste, t se compose ordinairement d'un tableau peint à la brosse, avec de la cire rouge, et représentant soit quelque combat, soit quelque figure hideuse. C'est encore quelquefois un petit bas-relief en terre cuite, dont le sujet est relatif à la profession du tavemier. >

L'usage de ces enseignes en terre cuite

s'est conservé jusqu'à nos jours, mais d'une manière très-restreinte; quelquesunes datent du quinzième siècle: à partir de l'invention de la faïence, ces terrescuites sont quelquefois ornées des plus brillants émaux.

L'enseigne sculptée sur la pierre a toujours été relativement peu commune, on es voit pouilant plusieurs exemples depuis le treizième siècle.

Généralement et forcément de dimensions assez restreintes, ces bas-reliefs remplissaient mal leur but pour l'hôtellerie ; de bonne heure on sentit le besoin de les remplacer par des exhibitioBS plus développées : on vit dès lors, iutAC «ti sommet du pignon, tantôt plus bas, se montrer des enseignes parfois très-grandes. Le plus souvent c'est un tableau, suspendu à une console, chef-d'œuvre des ferronniers contemporains. Sous cette forme, qu'on retrouve à presque toutes les époques, et qui est encore usuelle aujourd'hui dans les villettes et dans les villages^ l'enseigne, pour les prolétaires et les voyageurs sans relations, se balançait au vent comme la girouette du souverain et du gentilhomme tournait sur son axe, pour annoncer un gtte aux am^^ bassadeurs et aux voyageurs de distinction.

Le tableau mouvant en bois était souvent remplacé par un travail en fer dont les découpures se détachaient sur le ciel; ailleurs, sur des consoles saillantes, se

D'HOTELLBfUES, D'AUBERGES ET DE CABARETS

is

dressaient des figures en ronde-bosse, parfois gigantesqnes^ annonçant de loin la maison hospitalière.

Le GoiK DE Rue était aussi apprécié au moyen-âge que de nos jours. Le poteau comîer était ordinairement couvert d'un Arbre de Jessé gigantesque ^ étalant ses capricieux rameaux d'étage en étage; bien plus souvent il servait d'enseigne. Là, l'image était infiniment plus visible que dans toute autre position. Sur cette place privilégiée, l'enseigne suspendue ou en grand relief, s'étendait pour ainsi dire jusqu'au sol par la sculpture, la dorure et la peinture de l'angle du bâtiment. On retrouve encore quelques-unes de ces enseignes angulaires. A Sillé, dans le département de la Sartbe, on voit celle du Pilieb Yebt, représentant un garçon apothicaire pilant des drogues; Genève oflfrait naguère l'enseigne du Bon Tâknettb, sculptée dans la pierre sur l'angle d'une maison du quartier de l'Isle, et Bourges a conservé celle des Teois Flûtes, sculpture gigan.

tesque occupant l'angle entier d'une maison. L'enseigne du Tânneub datait de 1680 environ; la mode nous a ramené, depuis une douzaine d'années , quelques enseignes angulaires en ronde -bosse, comme 1' Atlas de la place du Port et le PsÊKix de la Petite-Fusterie.

On reproche avec justice à certains négociants de nos jours l'usage d'enseignes dont la disposition et la grandeur

défigurent complètement le caractèfe architectonique des édifices où elles se trouvent ; semblable reproche ne saurait être adressé â l'enseigne d'hôtellerie. Ancienne ou moderne, quelque grande qu'elle ' soit, elle est presque toujours dispdsée avec assez de goût pour que l'harmonie des constructions n'en souffre pas.

Nous n'en voulons pas d'autre preuve que la colossale représentation des Tbois Bois à Basle et certaines enseignes en ronde-bosse de Berne , parmi lesquelles celle de l'abbaye des CHASPEirriEBs doit être signalée.

L'enseigne en fer forgé avait le double privilège de durer presque indéfiniment et de vohr le sujet qu'elle représentait résister à toutes les intempéries. Genève possédait de beaux spécimens de ce genre^ les deux derniers : I'Épêe Goubonitêb et la Gbue, ont disparu il y a peu d'années.

Dans notre ville, on rencontre encore, çà et là, de petits tableaux rectangulaires en bois, fixés contre les façades des maisons. Ce sont de vieilles enseignes flottantes que les règlements de police ont forcé de dépendre et que Ton a conservées comme souvenirs, aujourd'hui bien illusoires, du droit d'auberge inhérent à certains immeubles; ces débris d'un autre âge ne laissent pas que d'offrir un certain intérêt, plus d'une fois nous aurons à en reparler.

HISTOIRB DBS ENSEIGNES

Malgré le proverbe qui dit d'un méchant tableau qu'il n'est ban qvtà faire une enseigne^ l'expression de bdks enseignes peut fort bien être employée^ car, si au point de vue de Tart» il y en a des mauyaises, il en existe aussi de fort bonnes :

le ciseau de Goujon, de Germain Filon et de Jean de Boulogne se reconnaît sur plusieurs de celles qui furent sculptées BXL seizième siècle, et bien des enseignes peintes furent acquises i prix d'or pour figurer dans les galeries des plus célèbres Amateurs.

On sait que le Caravage, manquant un jour de l'argent nécessaire pour payer sa dépense dans un cabaret, s'acquitta en en peignant l'enseigne ; le Musée de Basle possède deux enseignes peintes par le célèbre Holbein pour des maîtres d'école; il ne faut pas oublier qu'au moyen-âge, et même bien plus tard, les pédagogues usaient d'enseignes comme les cabaretiers : le collège du Bœup, à Padoue, était célèbre; ceux du Lys, du Château, du Faucon et du Pose, à Louvain, ne lui cédaient en rien.

En fait d'enseignes, œuvres d'art, nous pouvons nous rapprocher de notre époque.

En 1728, A. Wateau peignit, pour son Ami Gersaint, marchand de tableaux 8ur le Pont Notre-Dame, la célèbre toile connue sous le nom de V Enseigne, toile qui représente l'intérieur de la boutique du marchand; elle fut gravée par Aveline et, plus tard, achetée par M. de Julienne.

Et, si nous descendons i cette période qui s'étend de la chute du premier Empire jusqu'en 1830, nous trouverons, figurant commeenseignes, le fameux Cheval Blanc de Géricault et les Inondés dm Ba- MOT de H. Yemet. C'était le moment où, comme le dit le Livre des Cent-^Vn, les rues Saint-Honoré, Saint-Denis et Neuve - Des - Petits - Champs prenaient, grftce i ces enseignes peintes i l'huile que l'on payait jusqu'à mille écus, un aspect fantastique qui commença la pompe merveilleuse des boulevards de Paris.

Nous avons dit que souvent les enseignes suspendues étaient i jour, leurs sujets se détachant sur l'azur du ciel; dans les autres cas, le fond était généralement bleuj aussi les sujets peints de cette couleur sont-ils d'une grande rareté, laTouB Blbub en estpourtant un exemple; sur l'enseigne que nous avons examinée, un ciel au naturel encadre l'image de la tour. Citons encore la Clochb Blbub, le Gbuohon Blbu et le Paon Bleu.

On voit, dans quelques manuscrits du moyen-âge, des sujets d'enseigne d'or se détacher sur un fond vert; ailleurs rinverse se présente, le fond étant doré à l'imitation des peintures bysantines.

Le rouge et le vert étaient des couleurs fort aimées : on trouve le Chapeau, la Choix et la Cloche RoueE; I'Aiglb, le Bœuf et le Lion Rouge, le Pont, la

D'HOTELLERIES, D'AUBEROES ET DE CABARETS

Maison et la Tous Rouas; la Cboix Vbbtb, le MotTTON, le Chbvaii, le Liok et le Château Vbbt. L'Asbbb Sbo serait une enseigne plus étrange que celle du Rameau Vebt, de Pâbbeb Vebt et du Chêne Vebt, si Ton ne se souvenait de l'histoire du figuier maudit par le Christ, origine probable de cette image qui a laissé son nom à quelques rues.

Le jaune ne se voit guère que dans la Maison Jaune, mais, représentée par IV, cette couleur est peut-être encore plus employée que les précédentes.

Rien de plus fréquent que les Lion d'Ob et les Cboix d'Ob; on rencontre des Canon, des Cloche et des Soleil d'Ob; des Bbas, des Tête, des Roi et des Anoe d'Ob ; toutes sortes d'animaux et de fruits d'or^ on voit même des Chabiot d'Ob et des Abbbb b'Ob.

Le bhnc ou Yargent est assez répandu :

la Cboix Blanche et le Cheval Blanc se voient fréquemment, on trouve aussi rÉoLiSE Blanche, FOubs Blanc, le Paon Blanc, la Cboix et la Cloche d'Ab- OENT, la Tête d'Abqent, le Flacon, la Coupe et Je Plat b' Aboent.

Sauf pour la représentation de quelques animaux qui, naturellement, sont de couleur foncée, le noir a été peu employé dans les sujets d'enseignes. Nous avons pourtant rencontré le Lion Nom, le Renabd Noib, la Boule Noms, et la Cboix Noibe, beaucoup plus souvent dé-

signée sous le nom de Cboix de Feb. n va sans dire que le noir domine dans toutes les figures de Mobes, de Sabbasins et autres représentants de la race nègre, si fort multipliés sur les enseignes du moyen-âge et dont il existe encore tant d'exemples.

La Mythologie, la Musique, la Chevalerie et l'Amour, ont donné lieu à quelques enseignes, moins nombreuses cependant qu'on ne serait porté à le croire au premier coup d'œil.

L'enseigne de la Coubonne, souvent disposée en nombre triple, était fort répandue au moyen-&ge, aujourd'hui même, on peut dire qu'on la retrouve partout.

Cet insigne souverain se plaçait sur toutes sortes d'objets; on rencontrait et on rencontre encore le Babbeau, le Mouton et le Bœup Coubonne ; le Cboissant Cou- BONNi, I'Obange et 1'Êf£e Coubonnêe»

La Cboix était peut-être plus em ployée que la couronne : les anciens hôteliers ont presque épuisé, pour re* présenter cet insigne sacré, toutes les formes et toutes les couleurs ; la science héraldique seule les a surpassés par une nomenclature sans égale.

L'Art militaire de toutes les époques,, la Chasse, la Pêche et la Navigation, ont fourni le sujet d'enseignes aussi nom* breuses que variées.

Od peut remarquer que, lorsque le Blême Biyet est répété sur une enseigseï .c'f«t au nombre de deux, de qu(Ure et .b^wcoup plus souvent de trois : les Tbois CouROKMEe, les Tbois Bousdons, les Tnoifi CAiLiiXBy les Tboib ÀKaxB, les Tbois Faisans, les Tboib Meboisbb, les Tbois Mobes, les Tbois PebdbiX) les Tbois Pommes, les Tbois Têtes, les Tboib Toubs, etc., sont des enseignes fréquentes; ce nombre trois est préféré par une simple raison d'esthétique; trois objets se disposant plus gracieusement dans une aire que deux, ou un plus grand nombre; la même raison fait qu'en héraldique, les écussons à trois fneiiibles sont tellement multipliés.

Le mot grand est très-affectionné par les hôteliers dont les enseignes nous offireai à foison des

Oband Aigi/b,

Gbanb BaIiOON,

Gband Cebf,

GBAm) HÔTEL,

Gband Jabdin, Gbakde Maison, Gband Monabque, GBAiin) SoLâiL, etc.

Il n'y a pas de villette ni de bourgade qui n'ait son Gband Café.

L'adjectif petit se présente en général avec un caractère de distinction que son vantard superlatif n'atteint pas toujours.

Citons pour mémoire le Petit Cheyaii BLANC, le Petit Louvbe, le Petit MoBE, le Petit Oubs, le Petit Voisin, le Petit Saint-Louis, le Petit Saint- Mabtin et le Petit Saint- Jean.

On trouvera dans les pages suivantes

{ une foule d'enseignes où le qualificatif ion est empli^jé. Citons, comme premien exemples, le Bon Labottbeub et la BoirNS

VOI CoUBONNiE.

Nous avons parlé de l'enseigne en grand relief, de celle qui est suspendue, appliquée, ou placée sur l'angle; l'enseigne pliante sera mentionnée plus loin.

Les enseignes sur étoffe, disposées en tableaux, en rideaux ou bien en bannières flottantes, ont été d'un usage assez général ; leur emploi, conservé par quelques industriels, a été signalé jusqu'au Japon, mais les hôteliers ne s'en servirent jamais, nous le croyons du moins; seulement, dans le siècle dernier, les recruteurs militaires plaçaient devant les tavernes, centres de leurs enrôlements, une banderoUe sur laquelle, parmi des emblèmes plus ou moins séduisants ou captieux, on lisait le plus souvent :

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