L'OURS
A en juger d'après l'innombrable quantité d'OuBs qui existent, soit dans le canton de Berne, soit dans les contrées qui naguère encore lui étaient soumises, on pourrait croire que toutes ces enseignes ont pour origine les armoiries bernoises qui portent, sur une une lande d'e>r, un ùur$ passant, lampassé de gueules] mais, si le fait est probable, certain même pour le plus grand nombre, on ne peut pas admettre qu'il ait été universel.
La ville de Berne, ne fut fondée qu'en 1191; bien des siècles avant cette date, Rome nous offre l'enseigne de I'Oubs CoiETÊ qui donna son nom au vicus Ursi PUeixUf et on voit encore, dans la capitale du monde, Vosteria del Orso^ oli Montaigne logea en 1580.
En 1377, une des plus splendides hôtels de Paris avait I'Oubs pour enseigne.
Uhostéllerie de TObs, à Genève, qui était située en coutance^ nous est connue depuis 1525.
C'est généralement l'ours brun qui est représenté devant les auberges ; on rencontre cependant, mais ce sont de rares exceptions : I'Oubs Blanc, I'Oubs Noib et rOuBS d'Ob.
Le Petit Oubb n'est pas rare dans les départements du nord de la France ; l'Angleterre offre les enseignes de la Tête de l'Oubs, des Tbois Têtes d'Oubs
et de la Pattb db l'Oubs. Si ces enseignes furent presqu'inemployées dans l'ancien canton de Berne, la patte de Tours 7 était cependant bien connue, témoin les vers écrits sous Téchafaud de Davel :
Passant, qni qae tn sois ! TOtd rillnstre place Où le brave Davel, d'une hén^'qae andaœ, Pour avoir chatouillé notre Ours on peu trop fort Par un coup de sa patte a terminé son sort.
L'idée que l'ours était essentiellement suisse avait grand crédit en France, i une époque qui n'est pas bien ancienne.
Yulson de la Colombière, qui écrivait en 1644; nous dit gravement : c que l'ours est de son naturel paresseux, pesant, solitaire^ grossier, pourtant très-courageux et vaillant, d'où vient qu'il dénote les Suisses qui sont le plus souvent d'une grosse et puissante taille, et d'un naturel pesant, mais au reste ayant l'âme bonne et le courage magnanime et généreux s'il y a nation au monde. >
En 1712, Jean-Baptiste Rousseau terminait ainsi son Epitre au comte du Luc datée de Soleure :
Adieu, cités : adiea, pompeuses oonrs; Adien, mortels. Je quitte pour toajom*s Vos vains honneurs, vos plaisirs chimériques : Et loin de vous, chez les oubs pacifiques, Je vais chercher dans mon obscnrité Moins de grandeur et plus de sûreté.
Yulson dont nous venons de donner la curieuse appréciation, et qui avait : « veu des ours dans les fossez de Berne > raconte, sur cet animal, bien des détails que nous n'avons pas le temps de re-
dire, nous ne lui emprunterons plus qu'une citation : t j'ai veu, dit-il, mener à Paris des ours en vie, bridez ou emmuselez, qu'on dit estre propres à guérir la fièvre aux enfans lors qu'on les a mis dessus > ; aujourd'hui l'ours vivant a perdu son crédit médical mais l'ours mort l'a bien conservé -, nous avons sous les yeux un prospectus qui sort de presse et qui nous apprend que la graisse d'ours redonne les forces perdues, amollit et résout les douleurs, desséche les ulcères, appaise la goutte, fait croître les cheveux, etc. etc....
Puisque nous avons, au sujet de l'ours, touché la question héraldique, disons que sur l'écusson du noble, cet animal n'est ni moins ancie n, ni moins universel que sur l'enseigne du cabaretier et que, la plupart du temps, il forme une armoirie parlante. Il en est ainsi pour les familles italiennes : Obsdq et Ubseoli ; et pour celles d'OuBsiÊBES et d'OnsiÈKBs en
France.
Nous venons de mentionner les Ours
entretenus à Berne. Au moyen-ftge, presque toutes les villes qui portaient des animaux dans leur armoiries en nourrissaient des représentants vivants ; cette ancienne coutume s'est bien conservée en Suisse. L'histoire de la Fosse aux ours de Berne peut se faire depuis trois siècles, ne la commençâ-t-on qu'à l'Ourse noire qui, la veille de Noël 1575, mit bas deux oursons entièrement blancs; notez
cette date, car la légende locale veut que ce soit constamment à pareil jour que naissent les oursons dans la fosse.
Genève, l'ancienne ville impériale, nourrit encore des Aigles.
A l'exception peut-être de l'Angleterre il est peu de pays où les armoiries soient autant prisées qu'en Suisse. Rien n'est plus commun que de voir de simples paysans affichant leurs écussons au devant de leurs demeures comme les seigneurs féodaux plaçaient les leurs sur les portes et sur les tours de leurs manoirs fortifiés.
Et les armoiries publiques, à Berne par exemple, où n'en retrouve-t-on pas l'image ? Tout, jusqu'aux matoles de beurre et aux biscômes ou pains d'épice est marqué à l'Ours. Bardé de fer comme un chevalier, l'hôte velu des sombres forêts trône sur les fontaines. Les médailles, (et l'Etat souverain de Berne en a frappé de fort belles), offrent des Ours remarquables tenant d'abord le glaive et le bonnet de la liberté puis le sceptre d'une puissance qui semblait affermie pour toujours. L'Ours à pheval et l'Ours couronné se voient sur plus d'un monument. Les Ours attentifs, qui se voient à droite et à gauche de l'une des portes de la ville, sont de remarquables morceaux de sculpture.
Les fêtes nationales ne se seraient pas complétées si un homme travesti en
Ours n'y figurait pas. Au tir de Schaffhouse, en juillet 1865, rien ne fut plus original que les accolades de l'Ours de Berne et du Bélier schaffhousois ; on sait que le bélier forme les armoiries parlantes de la ville de Schaffhouse.
Toujours, sur les anciennes bannières bernoises, flottait l'image de l'Ours, le regard tourné et la patte levée sur l'ennemi. En 1536^ la conquête du pays romand fut arrêtée. Tout fut conquis jusqu'au mont Credo. Genève n'échappa qu'à grand'peine. On a conservé les vieux chants de guerre de cette époque. Nous empruntons à M. Olivier la traduction de l'un d'eux :
« Courage! mon vieil Ours.
Courage I ma vaillante bête.
Malheur à qui ne l'aime I
Le mal-léché leur apprendra sa danse.
A moi, mes Oursons !
Alors ils se sont élancés de leur caverne.
Montre tes dents, mon bon Ours !
Allons ! mors comme il faut.
Nous voici sur la bruyère.
Allons I gaîment !
L'Ours est entré dans le lac.
Il se promène par les montagnes et les vallées.
Hourrah I
Bien qu'affranchi depuis 1798, le canton de Yaud ne répondit aux défis de 1536 qu'en 1814, au moment où un plan d'attaque sur Berne fut plus ou moins
HISTOIRE DBS ENSEIGNES
ecfBcerté par les Vaudois unis aux Chablaisiens qui désiraient alors faire partie de la Suisse. Yinet passe pour avoir composé le Réveil des Vaudois^ imprimé à Payeme à cette époque :
Prenons ces fondues de la gnerre, Défenseurs de la liberté 1 Faisons éclater le tonnerre Aux jenx de FOmis épouvante.
Qn'il tremble an fond de sa cayeme !
Bientôt nos bras Tiront chercher
Hélas ! rOurs n'était plus en Helvétie.
Nobles captifs, ses représentants euxmêmes avaient dû, en 1798| sortir de leur palais bernois et prendre, tête basse, la route de Paris, laissant la ville patricienne couverte des sombres voiles du deuil et du découragement.
Encore un mot : on désigne vulgairement l'ours par le mot Muxz qui, suivant les étymologistes^ a pour synonymes Petz ou Betz d'où est venu le mot Batz universellement admis naguère en Suisse pour désigner une monnaie fort répandue et qui avait pris ce nom de ce qu'elle portait sur une de ses faces, l'Ours passant, anciennes armoiries de Berne.