LE PETIT PÈRE NOIR
A plusieurs reprises, nous avons parlé des enseignes empruntées aux idées théologiques, nous devons y revenir, car nous n'avons pas encore parlé des moines. Trop nombreux vers la fin dû moyen-âge, relâchés dans l'observation de leurs règles, réquentant le monde et pas toujours les meilleur, bien des religieux ne surent pas conserver sans tache l'habit de leur profession. Aussi, que de quolibets, que de satires, pour ne pas dire que de pamphlets pleins d'invectives, mais le plus souvent remplis de mensonges, de faits outrés et controuvés, les siècles précédents ne nous ont-ils pas laissé au sujet de tout ce qui, de près on de loin, appartenait à l'organisation monastique.
Presque tous les ordres et tous leurs patrons figuraient sur les enseignes :
r Augustin, le Capucin, le Célbstin, les Tbois Moines, I'Image Saint-Antoine, I'Image Saint-Dominique, I'Imaqb Saint-Fbançois et une foule d'autres s'y voyaient ; le Pb^cheub ou prédicateur et I'Hebmite y avaient eux-mêmes trouvé place. Les religieuses étaient plus rares ; cependant, Paris nous offre au quinzième siècle l'enseigne de la Nonnain çui fêbue l'ob, c'est-à-dire qui tue une oie.
mSTOmB DB8 ENSEIGNES
En argot, pèbb hoib signifie à la fois nn moine et un broc de vin ; c'est en raison de cette double signification que nous avons pris renseigne du Petit Pèbe koib pour titre de cet article , cette enseigne appartenait à un cabaret parisien encore célèbre au commencement du dix-huitième.
Les anciens cabarets étaient fréquentés par des classes nettement tranchées. « Le premier cabaret de France, disait en 1685 Fauteur des Visions des Pèlerins, est celui de la Boisselière ; mais, sur ma parole, ne vous donnez point la peine d'y transporter yotre humanité, si vous ne sentez que votre gousset soit prêt d'accoucher d'une pistole au moins. •
« Toute la cour de Louis XIY, dit au siyet de ce passage M. Amédée Berger, a dîné chez la Boissélière ; c'était le cabaret favori de la noblesse ; la Du Rie0, de Saint-Gloud, et la OuerboiSj de la butte Saint-Roch, pourraient seules lui faire concurrence. »
A plusieurs reprises, nous avons parlé des cabarets fréquentés par les gens de lettres; les pédants de l'Université aimaient à se rencontrer à celui de la CoBNB ; ceux d'entre eux qui se piquaient de gastronomie préféraient l'Eoir d'Aboxirr, dont les caves étaient bien assorties des crûs de Bourgogne, de ces vins de Beaune en particulier qui, bien connus à la cour papale d'Avignon, depuis le qua-
torzième siècle, commençaient seulement à cette époque, c'est-à-dire au milieu du dix-septième siècle, à être appréciés à Paris. Ce fut l'hôte de ce cabaret qui inventa les sotipes à Vécu Sargent^ dont Boileau parle dans sa troisième satire.
Les gens d'Eglise avaient aussi des cabarets attitrés, mais il va sans dire qu*hermites et prélats ne fréquentaient pas les mêmes.
A Paris, les gros prébendiers préféraient le RiOHB LABOxrBBUB et la Table DE RoLAKD ; le froc s'abritait au PAimsK Vebt, enseigne que plus tard, au dixseptième siècle, on trouve désignée sous le nom de TeeiiiLis Vebt ; encore à cette époque, c'était toujours une auberge particulièrement fréquentée par les moines de toutes les communautés. Aujourd'hui, les ecclésiastiques ne vont plus au cabaret, mais s'ils voyagent, ils descendent dans des hôtels dont les enseignes ne sont pas sans signification, c'est la Co- QxniiiiE, la Ville de Rome, etc.
Observons, en terminant, que ce que nous appelons cabinet de treUlage était souvent désigné au seizième siècle par le mot panier et qu'on se tromperait quelquefois en prenant les enseignes de Pa- NiEE FLET7BT ot du Panisb d'Ob pour des représentations d'une petite corbeille à anse. Ajoutons que l'enseigne du Ckwnzr, mot qui désignait un corbeSlom et que plusieurs patois em^oyent encore pour
désigner l'étui dans lequel le faucheur place sa molette, se rencontre dès le quatorzième siècle. Au quinzième, on trouve le CosBJoiiLON et les Tbois Gobbeillons ; la première avait dénommé la rue du Corhmionj effacée de la topographie genevoise lors de la construction de l'Hôtel- Dieu (1708-12), la maison même est désignée sous le nom de CurbiUion dans ie cadastre de 1477.
LXni LE PLAT D'ARGENT
Jusqu'en 1788, et même bien après cette date, l'enseigne du Plat b'Abgent a imposé son nom à une impasse de Genève ; Lyon possède aussi une rue du Plat d* argent Avant 1790, un des drapeaux de cette ville, celui du quartier où se trouvait la rue dont nous venons de parler, était décoré d'un lion, se garantissant d'une nuée de flèches avec un plat d'argent ; cette figure était accompagnée de devises latines qu'on peut traduire par : Le plat devient bouclier, ou : Dans la guerre^ <fe8t un loudier.
L'enseigne du Plat d'Etaik, connue depuis le quatorzième siècle, a persisté dans plusieurs villes, le cabaret du Ptai iitainj à Paris, est souvent mentionné par Villon, qui dit, dans la Bévue franche des gàllans sans soulay :
Hz se boutèrent toas à tas, A renseigne da Plat d^Estaing, Où ilz repurent par compas, Car Uz en avoyent grant besoing.
M^* Desmatins, cette excellente interprète de la musique de LuUy , avait d'abord été laveuse d'écuelles au Plat d'étain, comme Béranger avait d'abord été garçon de cabaret à VEpée royale de Péronne, comme Jeanne d'Arc avait d'abord été servante d'auberge à Vaucouleurs.
Dans nos anciens tirs, le plat d'étain jouait un grand rôle : c'était le premier des prix, le prix qui emportait la royauté.
Combien nous en avons vu dans les vieux râteliers, de ces plats chargés d'images et d'inscriptions de toute espèce !
Car toutes les inscriptions, toutes les gravures ne sont pas militaires. Le prétendant offirait à son amante une collation :
l'usage voulait que ce fut sur un plat d'étain décoré de l'autel de l'Hyménée, de cœurs qui brûleront toujours, de colombes ardentes, du chien fidèle, etc.
Le plat d'étain est passé de mode, il est remplacé par de l'argenterie luisante, trop dure pour qu'un burin, abordable à tous, y puisse tracer une pensée ou un souvenir.
Ce serait chose assez curieuse que de dire l'histoire des grands prix de nos tirs à l'arc, à l'arbalète, à l'arquebuse, au mousquet, au canon et à la carabine, mais nous outrepasserions les limites de
HISTOIRE Df S ENSEIGNES
cet article; mentionnons un seul fait:
dans les anciens temps, ces prix qu'on qualifiait de chapelets ou couronnes se composaient d'un pourpoint ou d'une chausse^ nous dirions aujourd'hui un pantalon. Ne riez pas, ouvrez la Bible, et vous verrez que le don d'un vêtement est toujours une marque honorifique ; tournez vos regards vers l'Orient, et vous verrez le roi de Perse comme le Grand Seigneur témoigner leur estime à ceux qu'ils veulent honorer en leur faisant présent d'une veste plus ou moins riche ; au Tunquin, les prix de tir se composaient naguère d'une casaque ; tous ces faits témoignent d'une commune origine asiatique confirmée par le mot distac, si employé chez nous avec la signification de prix supplémentaire de tir, ce mot se retrouve dans le breton, la plus ancienne langue de l'Europe, celle qui a le mieux conservé le souvenir des immigrations antiques, c'est un adjectif qu'on écrit distak ou distag et qui signifie : accessoir, détaché, séparé, etc.