‹ Histoire des enseignes d'hôtelleries: d'auberges et de cabaretsChapitre 87 sur 112 · LA SELLE D'OR · texte numérisé non relu

LA SELLE D'OR

t^TTE vieille enseigne s'est effacée sans laisser, nous le pensons du moins, de représentant, mais le Bât d^ argent est toujours apprécié à Lyon. En parlant du Cheval BlanCy nous avons mentionné quelques enseignes se rapportant à l'équipement des chevaux, nous n'avons oublié ni le bât ni la selle, mais puisque ce mot revient sous notre plume, qu'on nous permette une digression sur une selle fameuse dans la Suisse romande. Nous voulons parler de la selle conservée comme une relique précieuse dans le temple protestant de Payerne.

Ouvrez une de ces Belations, dont le dix-septième et le dix-huitième siècle

nous ont si abondamment munis, vous trouverez :

c Payerne tire son nom de Graccius

Patemus Peu d'étrangers passent

par là, sans y remarquer une selle de cheval^ qu'on prétend avoir servy à Iide$ César. On y en fait tant d'estime qu'on l'a suspendue en public, au devant de la maison de ville, pour épargner aux pas*»

sans la peine de l'aller chercher plus loin. l'y remarquay des étriers, mais en portoit-on en ce temps-là ? le m'en raporte cependant à la tradition, et je ne feray |pas le procez à ceux qui croyent que les étriers qu'on voit à Payerne, ayent véritablement servy à Iules César.

Patin ; Relations historiques et curieuses de voyages, 1674.

c Payerne fut brûlé du tems de César.

Le cheval de cet Empereur y fut aparament tué. On y montre aumoins une Selle, qu'on prétend qui luy a servi. Elle est exposée sur la rue, vis à vis de la maison de ville, avec un éperon, et un fer de cheval, mais pour d'étrié, nous n'en vtmes point. Ceux qui ont asseuré dans leurs relations^ qu'ils en avoient vu, ont voulu rire. Les Romains ne s'en servoient point du tems de César. On le sait fort bien dans cette ville. >

Rbboclbt et Labrune : Relation historique d'un vogaye de Suisse, 1685.

t Payerne est une jolie ville oti il y a un Banderet On voit encore la Selle de Jules César qui est pendue aux Haies. >

Relations de voyages, msc. 1730.

SO

Plus tard la thèse change. Jules César s'efface devant l'image de Berthe, épouse de Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane au dixième siècle. En 1818, les ossements présumés de cette reine furent processionnellement transférés dans le temple, un marbre commémoratif fut placé sur le sarcophage, et la vieille selle, officiellement reconnue pour être la selle de la reine Berthe, prit place auprès du tombeau. D fut constaté qu'un trou qui se trouve sur cette selle, était celui où la royale filandière plantait sa quenouille I

Où est la vérité ?

Nous avons vu et touché la selle fameuse, nous allions presque dire la sainte Selle : sa forme et les bandes en fer dont elle est garnie font nattre bien des doutes. Nous ne croyons pas plus à la selle d'une reine qu'à celle du conquérant qui vient de trouver un éditeur couronné.

En Suisse, une punition souvent infligée était celle de faire chevaucher le cheval de bois ; on s'en servait encore à Genève à la fin du siècle dernier. Ce n'était pas toujours un supplice simplement dérisoire : suivant les cas et les lieux, le dos du cheval était tellement aigii, et les poids attachés aux pieds des patients étaient si pesants que d'horribles blessures et quelquefois la mort s'ensuivaient. Ailleurs, quand un individu avait

commis un attentat exigeant une réparation publique, on le condamnait à porter sur ses épaules, jusqu'à un lieu déterminé, un bât ou aéUe fort pesante. C'est ce qu'on appelait la mtdcte du hamescar ou peine du harnais. Ce genre de punition était encore en usage au treizième siècle. Nous supposons beaucoup que la séUe de Payeme, autrefois exposée sous les Halles ou devant la Maison de viQe, était simplement l'instrument servant au supplice du hamescar, instrument qui n'était placé d'une manière bien ostensible dans ce lieu que pour imprimer une salutaire terreur à ceux qui chancelaient dans la bonne route.

Il est fort souvent question du port de la selle dans les anciennes annales judiciaires ; elle figure dans une foule de romans de chevalerie, on lit dans celui de Garin le Loherain :

Emportera, se vos le commandés,

Nue sa sels à Paris la cité,

Trestos nos pies, sans chance et sans soler,

La verge el poing, corne home esconpé.

En portera del bore de Saint-Denis

Nne sa sblb deci qne à Paris,

Nos pies en langes, comme on antre chétis,

La verge et poing, si come d*ome eschis.

Au temps où la reine Berthe filait, est une formule proverbiale usitée partout où Ton parle français. Bien des Berthe en sont considérées comme l'origine. En Suisse, la question est tranchée en faveur de l'épouse de Rodolphe. Sur le sceau de l'acte de rétablissement de l'abbatiale

de Payerne, pièce datant de 962, les savants voient même l'image de la reine Berthe filant, là où se trouve, en réalité, la figure de la Reine des deux bénissant Berthe n'y est représentée que par ces mots, pleins de christianisme : Bebta HUMILI8 SEGiNA : Berthe humble reine, L'expression : du temps que Berthe filait, remonte peut-être plus haut que l'époque oii vécurent les reines portant ce nom. Ber ou bert signifie : fort, puissant, homme par excellence. Nous sommes bien près d'Hercule. Tenant quenouille et fuseaux, il fila aux pieds d'Omphale. Nous ne serions point étonné que la formule synonyme de : du temps du roi ChAÏllemot ; du temps du roi Hérode ; aussi vieux que Mathussalé ; vieux comme les rues, etc. ne soit une tradition payenne^ se rattachant au souvenir du héros thébain, qui eut d'aussi nombreux autels dans les Gaules que dans la Hellade.

Page 1