‹ Histoire des enseignes d'hôtelleries: d'auberges et de cabaretsChapitre 98 sur 112 · LE TONNEAU · texte numérisé non relu

LE TONNEAU

Le tonoeau,

Ce joyau

Valant trésor et richesse,

Dont les flaDcs

Opulents

Versent à flots Tallégresse,

est comparativement très-rare sur les enseignes de cabaret. Noos avons cependant rencontré le Babil d'Ob, le Ba- BILLET, la Bosse, le Tonneau d'ob^ et les Tboib Tonneaux, mais ce sont des exemples tellement isolés, tellement séparés de dates et de distances, qu'on ne peut les signaler que comme des exceptions ; il en est de même de la Botte, ou grande tonne des bénédictins.

Et pourtant le tonneau, la tonne, c'est la gloire de nos contrées, c'est un des triomphes du génie du Nord : l'Egypte et la Orèce antique s'immobilisèrent au milieu de leurs outres et de leurs cruches, Diogène n'habita jamais qu'une de ces dernières ; la puissance de l'Empire romain échoua devant la création du tonneau ; impuissant lui-même, Bacchus ne sut pas réunir les douves par des cer^ des

Cette magnifique invention appartient tout entière à la race celtique, Pline le dit d'une manière expresse.

Qu'on réfléchisse un instant aux produits de l'art qui travaille en douves ; qu'on examine ses applications si nombreuses et si diverses ; qu'on échelonne ses produits, depuis le tonnelet en bois précieux jusqu'à la tonne de Heidelberg; depuis le gobelet cercle jusqu'aux mftts des plus grands navires, vides, comme on le sait, et construits en douves réunies par des cercles, et l'on verra qu'en qualifiant de magnifique une invention aussi féconde en résultats, nous n'avons point commis d'hyperbole.

Pour quelques amateurs, établir un cabinet de jardin en forme de tonneau, parait de fort bon goût; chacun a le sien : i notre sens, ce genre de construction ne doit pas sortir des brasseries ou d'autres grands établissements, voisins des villes où semblables constructions font la joie de ceux qui les fréquentent En 1853, l'hôte du Baril éPor, à Vienne, fit construire une vaste salle de bal en forme de foudre immense; & la fin de 1865, moins de deux heures suffirent pour réduire en cendres l'édifice construit à grands frais.

En Suisse, nous entendons dans les parties de cette contrée où la vigne est si prospère que certains crûs ne peuvent être contrefaits qu'avec des vins d'Espagne, le tonneau est le point autour duquel pivotent mille légendes, mille coutumes inconnues partout ailleurs.

Citons-en une, une des plus simples et

qui pourtant dit bien des choses : en YallaiSy dans certaines vallées perpendiculaires au cours du Rhône^. lorsqu'un enfant mâle naît, on remplit de vin un tonneau ; on en vide la moitié le jour de son baptême, la moitié le jour de son mariage, et le tonneau entier le jour de sa mort; il va sans dire qu'aux deux premières circonstances le vase à demividé est immédiatement rempli jusqu'à la bonde.

Malgré toute la joie qu'il inspire, le tonneau a sa chronique sombre. Bégu.

lus, de classique mémoire, fut enfermé par les Carthaginois dans un tonneau garni à l'intérieur de lames d'acier et précipité avec sa prison du haut d'une montagne ; les Annales de Saint Bertin nous montrent, sous l'année 834, le supplice d'une nonne enfermée dans un tonneau abandonné aux flots de la Saône et l'ancien droit allemand ordonne de conserver dans un tonneau scellé le cadavre des individus assassinés jusqu'au jour oti les meurtriecs arrêtés pourront être confondus par la vue de leur victime.

Moins triste est l'histoire de cet Anglais qui voulut être inhumé dans un tonneau de Malvoisie, ou celle de Mustapha l'ivrogne, que le sultan Amurat fit enterrer entre deux tonneaux.

Nous ne voulons faire ni l'histoire des caves ni celle des tonnes, mais en ter* minant cet article, mentionnons le plus

célèbre foudre de la Suisse^ celui de Berne. Il n'est pas si grand que celui de Heidelberg, qui contenait, dit le savant Patin, autant de vin dans son sein que le colosse de Bhodes avait d'eau entre les jambes, mais il n'en offre pas moins la belle contenance de 3 1^000 pots fédéraux.

Pour le gros des admirateurs^ il contient plus encore : 365 saums de 100 pots chacun ; celui de Clairvaux contenait aussi 365 muids^ comme tant de palais ont 365 fenêtres et comme, pour arriver au sommet de bien des clochers, il faut gravir 365 marches.

LA TOUB PEBSE

laE bleu, avons-nous dit, est une couleur rarement employée pour les sujets d'enseignes.

Malgré sa célébrité, le Gabban Bleu ne saurait infirmer cette règle qui n'a guère d'exceptions que le cruchon bleu, la cloche perse, dont le nom passa à une rue de Paris et la tour perse.

La ToxTB Pebse est une vieille hôtellerie de Genève dont le nom est souvent mêlé, dans la chronique de cette ville, avec celui de plus d'un fait important accompli dans les derniers siècles.

Dès 1532, on voit Farel et Saunier recevant dans ce logis , oti ils étaient des-

cendnSy nn grand nombre de personnes quMl cherchaient i gagner aux nouvelles doctrines.

Ce fut à la Tour perse que, le 7 juin 1540, et par la trahison de l'hôte, fut saisi le Capitaine général Jean Philippe, qui termina sa vie sur Téchafaud quelques jours après.

En 1077, ce fut aussi Thôte de la Tour perse^ Christian Brochet, qui, par ses délations perfides, fit noyer Piaget et conduire à la potence Nicolas Le Malstre, à la plus grande gloire du Sénat de Oenève.

Quoique bien déchue de son ancienne importance, l'hôtellerie de la Tour perse se maintint durant près de trois siècles ; en 1793, un club en portait le nom et on voit encore son enseigne sur une maison de la rue du Rhône.

Pour beaucoup de personnes, la Tour perse est l'image d'une tour bâtie à la mode des Perses, une tour persienne ou persique ; ce n'est pas le sens du mot, car tour perse est un synonyme de tour bleue. L'Académie indique encore pers :

couleur entre le vert et le bleu. Cette définition est exacte dans quelques cas, mais nous pourrions prouver, par des citations nombreuses, empruntées à des époques diverses, que le plus souvent pers et hleu sont de vrais synonymes.

Mais nous ne voulons pas faire de dissertations philologiques; nous observerons que dans l'argot politique du seizième

siècle on désignait la France sons la nom de Pbbsb à cause, du champ bleu de ses armoiries et qu'à Genève, on donne le nom de Pebsillé à une espèce de fromage qui offre des places bleuissantes et qui, dans le Jura, porte le nom de fromage bleu.

L'auberge de la Tous Bleub existait à

Fribourg, au quinzième siècle ; la Tottb Rouge était aussi une enseigne estimée;

elle est conservée à Soleure ; en 1555, on la voyait à Oenève, dans le quartier de Saint-Gervais, qui offrait aussi la Tous DU Pin, dans la belle maison portant le n^' 7, et dont la tour ronde, bfttie en encorbellement, fait l'angle entre le côté gauche de Coutance, portant naguère le nom de rue des Boulangers^ et la place de Saint-Gervais.

Signalons encore les enseignes de la ToTjB Blanche, de la Toub d'Abgekt, de la TotjB d'Ob, des Deux Toubs, des Tbois Toubs, de la Tottb MAirBEssE, dernier souvenir du donjon de Genève, brutalement démolis en 1863; de la Toub Malsifbotte, dont le nom rappelle les devins héraldiques : Nul ne s'y frotte et Qui s'y frotte s^y pique, accompagnant souvent les armoiries portant soit un chardon, soit un mâtin au collier armé de pointes aiguës; de la Toub Piebbée, nom donné à ces tours à bossages dont on voit tant d'exemples dans les vieilles fortifications; de la Toub- NETTE, de la Toubnelle et de la Toub-

d'hôtelleries, d'auberges et de cabarets

iTBLBTTBy joli diminutif quelquefois employé dans les Alpes pour désigner certains pics en forme de petites tours comme la TomcdeUaz du glacier des Diablerets.

Les noms de la plupart de ces innombrables tours qui donnaient un aspect si pittoresque aux villes du moyen-âge se retrouyaient sur les enseignes du temps, comme la Toub de l'Ange, la Toue BosBTJB, la ToTTB Pekchêe, la TOUB CoTTBONNÉEy dout lo uom coutrasto si nettement avec celui de la Toub Mal-Coiffée, la Toub CoNNoniLE, ou armée de canons, que Ton appelait des connoilles en 1346; la Toub de la Guinette et la Toub Mibadob. noms donnés à de hautes tours servant plus particulièrement au guet; la Toub Quiqubngbogne, la Toub Roland, la Toub de Toub- NBBUT, etc. Toutefois, les hôteliers évitaient les tours de mauvais augure ; l'enseigne ne nous a jamais présenté cette image avec ces qualifications de Bramafan, Dépense-perdue f Frileuse^ Froide, Mauvaise, Noire, du Diable, de V Oubli, Sourde, Trompée et autres, dont les exemples étaient assez nombreux autrefois.

Nous avons mentionné le Cadban Bleu; Béranger a immortalisé le restaurant qui en porte le nom. L'histoire de cette enseigne mérite un mot. En 1585, le cadran de l'Horloge du Palais fut restauré et entouré d'un fond d'azur semé

de fleurs de lis d'or. Cette belle décoration eut du succès, et l'enseigne du Cadran bleu, expression parfaitement synonyme de Manteau royal, fut créée. Toutes les professions s'en servaient; en 1777, c'était renseigne d'un marchand de boisce ne fut, nous le pensons du moins, que dans notre siècle qu'il devint une enseigne aimée des hôteliers, limonadiers et restaurateurs.

Dans quelques-uns de nos patois, Pebb et Beau sont des synonymes : une robe, un gilet, un vêtement pers n'est pas essentiellement bleu, il est neuf, formé d'une étoffe précieuse, aux couleurs brillantes. Cela mérite un mot d'explication : pour les races à cheveux dorés, le bleu est la couleur par excellence ; un blondin seul a pu trouver la comparaison : avoir les yeux bleus comme le seuil du paradis ; cette propension naturelle, dont on peut citer des témoignages bien anciens, car les tombeaux de nos ancêtres présentent souvent des vases et des bracelets en verre bleu et des perles azurées, fruit de leurs transactions avec les phéniciens et avec les massaliotes, cette propension fut renforcée par ce fait que les plus précieuses étoffes apportées de la PsBSB par le commerce du moyen-âge offraient le bleu comme couleur dominante; cela nous explique suffisamment comment pers, bleu et beau ont pu se synonymifier.

HISTOIRE DBS ENSEIGNES

Les campagnards non blasés aiment tonjoars les faiiences et les poteries i fleurs BLEX7SS ; le moyen-âge mit le biiBu an nombre des couleurs ecclésiastiques et les documents de cette époque sont pleins de mentions de fleurs bleues :

G*est le lin aux fleurs cérulées dont sont tissus les vêtoments des anges ; la peryenchei cette bletAe pervenche que Rousseau préférait entre les fleurs et qui jouait souvent un rôle dans les redevances féodales; le hluet, ce gracieux compagnon des dons de Cérès; enfin le myosotis, auquel le quinzième siècle donnait les noms de fleurette, de ne m^obliez paSj de fleur de souveigne-vous de moy^ de ne m^ouhliès mie, etc.

Le goût des Highlanders pour les coiffures aux couleurs azurées leur fit donner le surnom de Toques- Bleues, et, en Orient, le bleu joua un grand rôle dans les salams, ou piésents symboliques des amants, il signifie : tu charmes mon eosur\ plus la couleur de la chose envoyée est claire, plus l'expression est forte.

Ces faits viennent, avec toutes nos antiphrases de beau et de bon^ oii le mot Bleu est le positif, confirmer ce que nous venons d'avancer touchant la synonymie de bleu et de beau.

Que dit-on d'une chose qui provoque rétonnement, la surprise, la stupéfaction d'un individu? — Que cette chose le rend bleu.

Ne pas comprendre une chose, c'est n'y voir que du bleu.

Que dit-on d'an objet détruit, perdu ou volé, sans qu'on sache comment ? — Qu'il est BLEU.

Se faire des bleus, c'est se flatter soi-même. Ici, le sens primitif est horrible. Calvin inventa à Genève l'art d'arracher les aveux de ses prévenus en leur faisant administrer des blotb. Muni de pinces ardentes, le bourreau tenaillait, en les tordant, les chairs du patient aussitôt auréolées de bleuissantes ecchymoses ; c'est ce qu'on appelait faire des BLOTs ou des bleus. Il eût été difficile de trouver une antiphrase plus énergique que celle dont, sans trop se douter de son affreuse origine, la population genevoise se sert encore journellement*

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