CHAPITRE I
Opinion du cardinal de Granvelle et de Boyvin sur les libertés du oomté de Bourgogne.
Je passe au marquis d'Hyenne d'avoir écrit dans son apologie que les libertés de la Franche-Comté étaient inconnues de l'Europe.
Mais je m'étonne que des hommes éminents, des Bourguignons tendrement attachés à leur pays, aient pu nier ces libertés. Aux yeux du cardinal de Granvelle, il n'en existait qu'une seule, le libre consentement de l'impôt ; toutes les autres lui semblaient des chimères, a: Je vouldroye, disaitc il en parlant des Etats, je vouldroye que ces seigneurs c qui, à chaque pas, allèguent les libertés du pays et ses c privilèges, montrassent ces privilèges,... je confesse le c pays estre franc, et pour ce s'appelle la Franche-Comté, c et l'on n'y doit imposer contribution, si non de leur pure c volonté,... mais entant d'aultres choses où ils allèguent c ceste liber tey, je ne sais imaginer sur quoy ils se fondent, c si non pour parler gros (1). :»
Boyvin, imbu des mêmes idées, croyait que le roi d'Es-
(1) Lettre du cardinal à Jean de Broissia, 4 mars 1583. (RecwU de la Société d'Emulation du Jura, 1864, p. 92.)
pagne avait, dans notre Bourgogne autant que dans ses autres Etats, un pouvoir absolu (1).
Et dire qu'avec de semblables erreurs ces deux hommes connaissaient la Franche-Comté, Taimaient du fond de leur âme, que tous deux lui en ont donné des preuves éclatantes, la servant avec le plus absolu dévouement, et Boyvin jusqu'à l'héroïsme I
Mais, si ces libertés n'existaient pas, pourquoi notre Bourgogne, seule entre tant d'autres pays, portait-elle le nom de Franche-Comtél Etaient-ce des chimères qu'invoquaient nos Etats, lorsqu'à la plus légère atteinte, à l'apparence même d'une infraction à ces libertés si chères, ils ne cessaient, dans les recès des Etats, de rappeler avec de si vives protestations leurs immunités et leurs franchises ? Si c'étaient des illusions, pourquoi, à son avènement, le premier serment de chaque prince était-il de les respecter et de les maintenir ?
Non, et nous allons en donner la preuve certaine, ces franchises de nos pères étaient des vérités. Leurs princes, fussent-ils rois ou empereurs, ne les ont jamais contestées. Les plus puissants, Charles-Quint et Philippe II, sont ceux qui les ont respectées davantage ; aussi la force de cette constitution était dans l'accord parfait du peuple et du souverain. Tous nos monuments témoignent de ce prodigieux attachement de la nation pour l'Espagne. <c Le roi, disait Girardot c de Beauchemin, ne nous commande pas comme un maître € à des esclaves, et la Bourgogne est amoureuse de son € roi (3). » Ce langage était répété au sein des Etats : c Si c les autres peuples aiment et vénèrent leurs princes, la c Bourgogne, par-dessus tout, en est tendrement amou- € reuse (3)... Nous expérimentons la douceur d'un suave
(1) Voyez cette opinion de BoTviNdans les Recès do J. Chiflbt.
(2) GiBABDOT DB BsAUGHSMiN, Guem de dix ans, p. 47 et 252.
(3) Recès de 1621, Dbtroyb, II, p. 277.
DE LA FRANGHE-COMTË. 15
c empire... sous lequel furent de pair deux choses incom- € patibles sous les mauvais princes, la principauté et la li- < berté (1). »