ÉTATS GÉNÉRAUX SOUS CHARLES-QUINT
leur intervention fut écoutée. Au moment où tout semblait si gravement compromis, le renouvellement de la neutralité^ obtenu le i9 juillet 1552 pour une durée de cinq ans (1), vint mettre un terme à de si justes alarmes.
Je néglige d'autres articles secondaires du recès de 1552. Jules Chiflet nous l'a heureusement conservé dans dans toutes ses dispositions principales ^2), ainsi que la lettre impériale de convocation, renfermant toutes les instructions de l'Empereur à Renard (3). Je m'étonnerais que les historiens (4) des Etats aient douté de cette session importante, la dernière du règne de Charles-Quint, s'ils n'en avaient laissé tant d'autres dans Toubli.
(i) Yoj. le traité dans les Mém, cités de Jules Chiflet , t. I , p. 209 et 8.
(2) Il n*a cependant pas connu un fait curieux qui nous est rétélé par les registres du Parlement. Un sieur de Saint-Cry avait accusé M&rc de Rje et sa femme d'avoir donné en France de secrets avertissements de ce que TEmpereur faisait savoir et ècrivoît en Bourgogne. Dans rassemblée de 1552, il y eut des pourparlers sur cette grave accusation entra plusieurs gentilshommes et bons personnages, notamment avec FÉvëque de Genève, frère de Marc de Rye, et Simon Renard, Tenvoyé de l'Empereur aux Etats. Saint-Gry consentit à démentir ces propos en pleine audience du Parlement, et déclara qu*il ne les avait pas tenus, qœ. dans tous les cas il les tenait pour faux. (Registres du Parlement ûifitulés Procureur, Volume de i55i'i552, p. 135.)
(3) Voy. les Recès de Jules Chiflet, t. I, p. 203.
(4) MM. Bbchst, DuvsRNOTy RiCHAXD, etc.
PHILIPPE II
PHILIPPE II
Philippe II, unique fils légitime de Gharles-Quint, né à Valladolid le 27 mai 1527, lui succéda seul dans tous ses Etats de l'Europe et des Indes. Il eut quatre femmes de quatre nations difiérentes, portugaise, anglaise, française et allemande. Physiquement il ressemblait à son père (1), mais il n'en avait ni l'activité, ni la vigueur d'âme, ni le génie. Ami du repos et ennemi de la guerre, lent, ombra-
(1) « Le roi Philippe est Timage fidèle de TEmpereur, son père; il lui ressemble tout à ùâi de carnation, d*air, de traits ; il a la même bouche, la même lèvre pendante, mais il est de moindre taille, celle de TEmperenr étant moyenne et la sienne petite... Il rappelle beaucoup l'Empereur par ses manières, imitant, autant qu'il le peut, la bienveillance et raffabilité de Sa Majesté impériale, ayant entièrement perdu cette hauteur et cette gravité, selon l'expression castiUanne, qu'il avait à son premier voyage hors d'Espagne, et qui l'avait rendu si odieux... (Cavaxu, dans les Monuments de la Diplomatie vénitienne.)
Un ambassadeur vénitien du XVl* siècle en fait le portrait suivant en 1577 : « Le roi est d'une taille médiocre, mais bien prise; ses cheveux « blonds commencent à blanchir, S;i figure est belle et agréable, son
< humeur mélancolique. » (Gachard. Rel., p. 183.) L'ambassadeur Tiepolo , en 1567 , le peint d'une manière plus
complète : « Le sérunissirae roi catholique ... est plus petit que moi, a blanc et blond, d'une figure agréable, ayant la lèvre un peu pendante,
< ce qui est le signe caractéristique des princes delà maison d'Autriche.
< U est très lent par sa nature ... Il écoute avec patience, pMt à
< ceux qui ont à lui parleur, parce qu'il accompagne ordinairement ses « réponses d'un sourire aimable. 11 a une grande mémoire et une piété « extrême . . . aim3 le repos et la solitude, suitoat en été ... ne se
< familiarise avec aucun do ses serviteurs, même les plus anciens et les « plus intimes ... H sait dissimuler les mjures, sauf à on tirer satis- • faction au moment opporLun. {Ibid.f 154.) •
geuXy indécis, d*ane dissimulation prodigieuse (i), il ne parut jamais sur un champ de bataille ; et une fois de re> tour en Espagne, il ne quitta plus ce pays. Aucune supplication de ses meilleurs conseillers ne put le décider à se rendre dans les Pays-Bas, dont sa présence eût apaisé h révolte. Charles-Quint, grand capitaine, fit toutes ses campagnes en personne, ne craignant ni les fatigues, ni les voyages, ni les dangers.
Philippe ne fit la guerre que depuis son cabinet et par ses généraux. Charles-Quint , grand empereur , domina l'Allemagne, et put prétendre, pendant un temps, à la monarchie universelle. Philippe II, dans un règne de quarante-deux années, ne fit rien de grand; et, s'il conquit le Portugal, ce fut par les mains du duc d'Albe. 11 travaillait beaucoup, multipliait les écritures, et faisait peu. Charles- Quint prenait Tavis de ses conseillers, mais le dernier mol lui appartenait, et il était vraiment son premier conseii. Philippe II ne décidait rion par lui-même, et remettait tout à son entourage. Charles-Quint, né en Flandre, n'aimait pas les peuples d'Espagne et s'en défiait ; son fils n'aimait que les Espagnols.
Le père recherchait les hommes supérieurs, les appelait auprès de lui, et se croyait assez fort pour les dominer. Philippe II les redoutait, et Ton n'en vil presque aucun se former sous son règne. Car, s'il eut dans ses conseils le plus grand politique du siècle et de beaucoup de siècles, le cardinal de Granvelle, c'est qu'il l'avait reçu de son père, et il le tint d'abord en disgrâce.
Sous le rapport de l'avancement et des honneurs, les beaux jours des Franc-Comtois, si généralement favorisés au temps de Marguerite et de Charles-Quint, étaient passés.
(i) Un autre ambassadeur vénitien, François Vendramino, TappeU» le père de la dissimulation : c II quale e signor principe pieno di artifido, « etpadre. si puodire, délie dissimulationi. > (OkcaLKD. Reiat., p. 24.)
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Aussi, dans la liste des nombreux officiers de sa maison, je ne trouve plus, à l'exception de Champagney et de Chantonay, frères de Granvelle (1), et de quelques autres (S), les grands noms de la Franche-Comté. Une partie de nos Bourguignons qu'avait élevés la faveur de Charles-Quint étaient morts. Un monde nouveau entourait le prince, et un Espagnol, Ruy Gomez , au comble du crédit, dominait tout par sa puissance.
On se tromperait cependant, si l'on croyait que Philippe II, si maltraité par l'histoire, et détesté dans une partie de ses provinces, inspira la même répulsion à la Franche-Comté. Ce pays n'eut point à s'en plaindre; il en respecta les libertés, ménagea les Etats, n'abusa point des subsides, et posa le premier, dans l'ordonnance de 1581, le principe absolu que, sous aucun prétexte, le pays ne pouvait être imposé que par lui-même.
Charles-Quint avait ôté au Parlement ses attributions politiques ; Philippe II, ami des gens de robe, plus que des gouverneurs militaires, lui rendit la connaissance des affaires d'Etat, et l'associa, sous ce rapport, au gouvernement de la province. En cela, il répondait au vœu de la grande partie du peuple de la Franche-Comté, à qui était cher ce gouvernement paternel.
(i) Chantonnay, son ambassadeur à Vienne, fut un de ses quatre majordomes (1572); Champagney, plus tard gou?erneur d'Angers, un de ses gentilshommes (1572). (Yoy. Tétat des officiers de sa maison. Gaobard, Relat. des Ambassadeurs vénitiens, p. 251 et s.)
(2) Cette liste ne présente guères que des noms espagnols. J'y vois cependant, à côté de Chantonnay et de Champagney, Guillaume de Nassau, prince d*Orange, gouverneur du Comté, nuds non franccomtois, Pierre de Pelouz, seigneur de Vercel, Jean de Gicon, Jean de Gilley, Philippe de Chassey, Jean-Baptiste d'Ândelot, Gran^jsan, seigneur de Romain, et Simon Renard, ces deux derniers du Conseil privé . (IHd,)
OBSERVATION SUR LES RECÈS DES ÉTATS DE BOURGOGNE A PARTIR DU RÈGNE DE PHILIPPE U.
Nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'en 1585, que les Etats de Franche-Comté songèrent à réunir, pour en garder la mémoire, le texte de leurs délibérations. Heureusement, leur secrétaire, nommé avant 1556, avait en main ou retrouva dès lors ces textes importants; tous ceux qui suivirent furent également conservés, et ils forment aujourd'hui dans les archives des Etats, depuis la première année du règne de Philippe II, jusqu'à leur suppression définitive, en 1674, un ensemble complet et non interrompu.
M. de Troyes, qui n*a pas étudié ces Archives, a laissé dans la publication de nos Recès^ de grandes et regrettables lacunes. Nous les comblerons facilement, ayant tous les textes à notre disposition, et même, en dehors des Recès, nombre de documents à l'aide desquels nous poun*ons pénétrer dans l'intérieur des Assemblées, pour connaître et saisir^ malgré la distance des temps et le silence des historiens, les intérêts et les passions plus ou moins violentes qui les agitaient.
Mais il est un homme qui, pendant trente ans, eut une influence considérable sur les destinées du pays, contrebalança et plus d'une fois domina ou contint le pouvoir des Etats. Il y a là tout un sujet d'étude, et nous devons d'abord nous y arrêter.
Le Cardinal de Granvelle et les États de
Bourgogne.
Le cardinal de Granvelle, si diversement jugé selon les passions politiques ou religieuses de ceux qui en ont parlé, joue un grand rôle dans l'histoire de nos Etats, dont il fut
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plus d'une fois l'énergique adversaire, et sur lesquels ses mémoires^ pendant une période de trente ans, répandent une grande lumière. C'est, sous ce rapport, une mine précieuse et non explorée ; et Ton peut comprendre que nous n'aurons garde de la négliger dans le cours de ces recherches.
Antoine Perrenot, né à Besançon en 1517^ avait fait ses études à l'université de Dole, puis les avait continuées à Padoue, à Paris et à Louvain. Mais, comme politique, sa véritable école, fut celle de Nicolas Perrenot, son père, auquel il devait être un jour très-supérieur. Dans les dernières années de sa vie, le garde des sceaux de Charles- Quint n'ayant plus mené qu'une vie languissante, suite d'un travail long et forcé, son fils lui fut complètement adjoint, puis, à sa mort, le remplaça comme premier ministre dans les Conseils de l'Empereur.
Nul plus que lui, après celle de Charles-Quint, n'attira les regards à la cour de Philippe II. Les ambassadeurs vénitiens, témoins attentifs et impartiaux de ce qui s'y passait alors, parlent avec admiration, dans leurs rapports à la république de Venise, de Tévêque d'Arras (c'est le nom que Granvelle portait alors), de l'élévalion de son génie, et de sa supériorité sur tout ce qui l'entoure. « Granvelle, d disent-ils, vauty à lui-seul, plus que tous les ministres «L ensemble (1) i>.
Nous avons au Nf usée de Besançon son portrait peint sur cuivre, dont il parle dans une de ses lettres ; il est d'une excellente main. La figure est beaucoup plus noble que celle de son père, dont nous possédons également le portrait. Cette peinture qui représente le Cardinal dans les
(i) Non val tanto akun degli altri, ne tutti insieme, qvanto Mans d*Arras solo ... (Relation de Michel Suriano, ambass, vénit. M, Qacbàrd, p. 131.)
dernières années de sa vie est d'accord avec ce qu'en écrivait un abbé de S. Wast^ dom Philippe Gaverel qui, en 1579, vit Granvelle à la cour d'Espagne, c Sa sta- € ture, dit-il, est haute et droite ; il montre estre doué c d'une verte et forte vieillesse, chose qui se découvre par « son marcher ferme, nonobstant les cheveux gris et la c barbe blanche. Son front et sa face, s'il est permis d'en € juger, font voir nature luy avoir desparty les dons de c grand jugement et de prudence, qui sans doute luy sont c merveilleusement accrus par le maniement des grandes € affaires, i
En 1559, révêque d'Arras avait quarante-deux ans, et déjà il avait passé une partie de sa vie dans les hautes fonctions du ministère, où les affaires des royaumes d'Italie et d'Aragon lui étaient particulièrement dévolues (1). Sa santé résista aux fatigues d'un travail qu'il appelle insupportable (2). Mais il y trouva l'occasion de grandes dépenses et de lourdes dettes dont le poids l'inquiétait. II osa s'en ouvrir et même s'en plaindre au roi. Dans une lettre pressante et digne à la fois, il lui rappelle avec modestie et respect l'ingratitude dont ont été payés ses services, n'ayant depuis longues années reçu ni gratiûcation, ni récompenses (3), les périls auxquels sa vie a été souvent exposée, le désintéressement qui, pour mieux servir Sa Majesté, lui a fait quatre fois refuser le Cardinalat ; enfin, la nécessité où il est, après avoir porté l'accablant fardeau du pouvoir, d'avouer ses embarras de fortune et la nécessité d'être secouru (4). Philippe II entendit desrécla-
(1) ... A^er tenido tantos annos el cargo de la corona de Argonj, de Italia . . . {Papiers (TEtat, tom. V, p. 956).
(2) Gon trabajo insufnbile Ibid., p. 660.
(3) TantOB annos sin merced y jamaa en toda mi Tîda aleona ajnda de Costa... (/frid., et 659).
(4) Farçado demi neuisidad. (Ibid., p. 658).
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mations si justes, et de nombreux bénéfices vinrent nonseulement rétablir , mais accroître la fortune du grand ministre.
Il en fit un noble usage, et, bien plus que son père, se montra le protecteur généreux des savants et l'ami éclairé des lettres. Son intégrité, au point de vue de l'argent, fut toujours exemple de soupçon. Mais, pour les honneurs et les emplois, on lui reprochait de faire une trop grande part à sa famille. Il le savait, et il en parle, non sans émotion, dans une lettre fort curieuse du 17 janvier 1574, à l'occasion des prétentions de son frère Frédéric Perrenot, seigneur de Champagney. Dans son ambition démesurée, ce dernier n'aspirait pas à moins qu'à devenir gouverneur du Comté de Bourgogne, si François de Vergy, investi de cette dignité, et alors malade^ venait à mourir. Il voulait être à la fois gouverneur avec son neveu pour lieutenant, capitaine de Besançon pour le roi, et pardessus des Salines, f Vny^ Pelleo juveni non sufficit orbis, disait Granvelle alarmé. Puis il ajoutait : Le Duc d'Âlve dit (comme font f les autres) que nous sommes intéressés, que nous voulons c TOUT... Mais la noblesse du pays, que dira-t-elle ?... Que « jugera le maistre?... Nous nous forcomptons, si nous c pensons que par la mort du s^ de Rye et du s^ de « Dissey, tout cesse. Que diront tous ceulx de la principale « noblesse du pays, mons*" de Ray, mons*" de la Villeneuve, c le baron de Chevreau de la maison de Vienne, la plus € noble et ancienne du pays , ceux de Beauvoir et infinis , « aultres ? Que diront et que feront mons»" de Baulme (1), <L aulteur et fauteur principal des parcialités , mons^ de c Besançon (2) qui suffiraient pour mutiner la noblesse et € pour nous blasonner... M. de Champagney, qui pense
(1) Guillaume de Poupet, abbé de Baume-les-Moines .
(2) L*archeyèqu6 Claude de la Baume .
<L beaucoup de soy, ne cognoit pas encore bien les humeurs « du pays (1). i>
De bonne heure, le mérite si relevé de Granvelle lui suscita de graves inimitiés; et Tambassadeur vénitien, Marc-Antoine de Mula, qui écrivait, en 1559, peu après Favénement de Philippe il, dépeint ainsi les sentiments que Granvelle rencontrait à la Cour : <c II est doué d'un esprit c sublime, et se distingue par une rare connaissance des a Etals (2). Mais, si Ton peut dire qu'il est merveilleux, c il n'est pas moins haï des Espagnols (3)^ peu sympathique f aux Allemands, à cause du souvenir de son père, > qu'ils considéraient comme un ennemi de leurs libertés. Le roi des Romains ne se rappelait pas sans colère la proposition que le garde des sceaux, Nicolas Perrenot, lui avait faite, et que l'évêque d'Arras, son fils, allait être condamné à lui renouveler, celle de renoncer à l'Empire. « Enfin Ruy e Gomez, favori du roi, tout en dissimulant ses sentiments a véritables, avait pour Granvelle une aversion profonde, « tellement que son mérite lui attirait une envie géf nérale (4). i>
L'évêque d'Arras, avec sa prudence accoutumée, avait facilement compris tout ce que lui imposait de ménagements une position devenue promplement si difficile ; mais sa devise était de savoir attendre et de se réserver pour des temps plus prospères :
Durate et vosmet rébus servate secundis.
(1) Mémoires Granvelle, Lettres à divers, t. II, p. 530.
(2. 3. 4.) Vt c monsignor d'Arras, nobilissimo engenio, pratichissimo di tutti li stati, de quale non è bisigno di parlare, ma è mirabUissimo ... é odiato da Spagnuoli, massime dal signor Ruy Gomez, que h dissimula ...ma monsignor d'Arras resta in Fiandra, e si puo dir che valepiu lui solo che tutti li allri insieme, ma e invidiato assai. {Relai, de Marc-Antoine de Mula, amb. vénit. du 23 sept. 1559. M. Ga(xia.ri>, Relat. des Amb. vénit. , p. 309).
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François Badaoro , Tun de. ces ambassadeurs , et des plus intelligents, observait cette réserve de Granvelle , dès le début du nouveau règne. « Comme monsieur € d'Arras, dit-il, n'occupe pas le poste principal, ainsi « qu'il l'occupait auprès de l'Empereur ; que, d'ailleurs^ « les hautes qualités dont il est doué^ l'élévation de son a génie , le grand nombre de langues qu'il possède , sa € rare pratique des affaires des Etats, ne sont ignorés de c personne , il me paraît nécessaire seulement de dire , € en ce qui le concerne, que, si le roi ne l'a pas fait son « premier ministre^ il faut l'attribuer à la vive affection € que Sa Majesté porte à Ruy Gomez. Monsieur d'Arras, « ayant prévu cela de loin, s'est peu à peu retiré, et € jamais il ne se rend au Conseil secret, sans qu'il y ait « été appelé, ce qui arrive très rarement... Mais, en sa « qualité de membre du Conseil des Pays-Bas^ il s'occupe € des affaires des provinces, conservant toujours dans ses c relations les manières dont il usait du temps de TEmpe- « reur, faisant paraître en homme très-avisé, qu'il ne « s'aperçoit pas de la différence qu'il y a entre sa posic tion actuelle et celle qu'il a eue du passé , ni qu'elle « soit remarquée par d'autres. Il lient sa table ordinaire, « et vit honorablement; il le peut faire, ayant des revenus € de ses biens de Bourgogne, de ceux de son évêché et ce d'autres bénéfices, plus de dix mille écus de renie, et « possédant des bijoux, de l'argenterie, des tapisseries, « des meubles et deniers comptans pour plus de 150,000 € écus. Dans l'opinion des gens judicieux, il deviendra « cardinal, ou le roi trouvera à l'employer à des affaires € de plus haute importance (1). »
Granvelle, comme son père, et d'accord avec lui, n'avait cessé, sous le règne de Charles-Quint, d'être le protecteur zélé du Comté de Bourgogne, sa patrie. Mais, sous le nou-
(1) M. Gacbard Helaiions des Ambass, vénitiens ^ p. 53-54.
veau règne, sa position était changée. Dans le déclin momentané de sa puissance, il annonça qu'il se relirait ou, selon l'expression du gouverneur François de Vergy, qu'il se déchargeait des alFaires de la Franche-Comté, changement que Ton considéra comme un malheur public (i), et qui fut attribué à l'ingratitude que son père et lui avaient rencontrée dans son pays (2).
Ce jugement était vrai, et Granvelle le confirme dans une de ses lettres intimes à son cousin Jacques de Saint- Mauris, prieur de Bellefontaine : c Sur ma foy, nos gens ^ de Bourgogne sont insupportables, et ceulx qui me sont ^ plus prouchains, plus que d'aultres ... Mais, à vous dire « la vérité, je m'en ris sous mon chapperon, et vads fai- « sant ce que je puis. Car je ne veux perdre mon crédit, « ny me tuer pour le peu de gré que j'hay eu de beau- « coup de choses que j ay faict pour plusieurs. Mais les c envies, les murmurations et les ingratitudes de Bour- « gongne sont telles que je sçay de longtemps. Aussy « j'eusse laissé les affaires, et me fusse retiré en ma mai- € son dois le trespas de monseigneur de Granvelle (comme « j'en avois l'envie), n'eust esté le contentement que m'ap- « perceus monstroient ceux de Rye de ma retraicte (3). > En effet, les seigneurs de la maison de Rye s'étaient presque tous, et en toutes circonstances, montrés les ennemis acharnés de la maison de Granvelle, objet ordinaire de leurs attaques et de leurs discours moqueurs, soit dans les
(1, 2) « On s^apercevra tous les jours de la faute que noua en aurons. » (f3 s^ttmhrt 1556, Lettre de François]Ponvalot au gouverneur de Vergy.)-'€ C'est grand déplaisir pour ce pays qu'il a laissé la cognoissance des afTaires d'icelluy ». (Vergyà F. Bonvaloi iôôô^ iS odobrt 1556. Pap. d'Etat du Cardinal, IV, 692.). — < Le peu degrey, qu'il t « eu des services que feu monsi* de Granvelle et luy ont faict, en pour- « roit, comme je pense, avoir été la cause. > (F. Bonvalot à Vergy, tS septembre 1556. Id.^ p. 695).
(3) Mémoires de Granvelle^ Corresp, de BeUeforUaine^ I, p. 281 ▼<>.
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cours de Madrid et de Bruxelles, soil dans la province elleméme.
Mais, par Télévation de son génie et la vigueur de son caractère (1), sa puissance était de taille à leur résister; et cette diminution de faveur ne fut que passagère ; aussi, nous verrons Granvelle, malgré les vicissitudes de la fortune, remonter au pouvoir, en plus grand crédit que jamais, souvent plus fort que les Etats, et devenir, pendant trente années, rarl)itre souverain de notre Bourgogne (2).
Mais, il faut le dire, Tévêque d'Arras, élevé à Técole d'un père occupé, avant tout, à maintenir Tautorilé du maître, n'avait pas ce qu'il fallait pour comprendre les Etats. Cette belle institution, à qui notre pays dut le beau nom de
(1) L* ambassadeur vénitien, Michel Suriano, après avoir classé Tévêque d'Arras parmi les hommes de qui dépend le gouvernement de la moitié du monde, et dit qu*il les vaut tous ensemble, ajoute : c Par son € rare jugement, par la longue pratique qu*il a des affaires, il est à la c fois le plus habile et le plus hardi dans la conception des grandes entre- « prises, le plus adroit et le plus sûr de son fait lorsqu'il s'agit de les < exécuter^ le plus ferme et le pluâ résolu pour les mener à fin : c Af a • non val tanto alcun degli altri, quanto Monsi d'Arras, il quai per il c grand giuditio e per la longa prattica del govemo del mundo è piu ac" c corto e piu animoso di tutti net trattar Fimprese grandi, piu destro e « piu securo ml manegiarle, e nel finire piu constante epiu Hsoluto,.» »
(2) Où Schiller, dans son Histoire du soulèvement des Pays-Bas, a-(-il pris cette incroyable assertion que Granvelle finit par être chassé de sa propre patrie 9 Tous nos monuments déposent au contraire qu'il y fut toig^'U^ entouré d'honneurs et de la considération universelle.
.rai insisté sur ces faits, parce qu'ils forment une partie importante de YHistoire des Etats de Franche-Comté dans la seconde moitié du XVI* siècle^ qu'ils sont restés inconnus, et que lorsqu'à la fin de l'année 1565, il quitta la Franche-Comté pour n y plus revenir, il reçut de la ville de Dole une lettre remplie des expressions les plus tendres de sa vénération. Elle y loue son incrédible bonté et douceur; elle exprime la reconnaissance qu'elle éprouve de ses grands et infinis services et se félicite que la main de son bienfaiteur n^tst pas raccourcie, (Mém. Granv.^ XXII, p. 45 ai 87.)
Franche-Comté^ ces grandes assises de la nation destinées à faire parvenir sa voix jusqu'au trône, cette sauvegarde heureuse des libertés publiques ne frappaient point le ministre de Philippe II. Surtout à partir de 1574, où, comme nous le dirons plus tard, les Etats de Bourgogne affichèrent de si hautes prétentions et luttèrent d'autorité avec la couronne, Granvelle ne vit plus dans cette institution qu'un foyer d'intrigues et de brigues ambitieuses ; il y considérait avec défiance la lutte et les divisions des partis, leui*s tentatives envahissantes pour faire changer à leur profit le gouvernement du pays, ou renverser le Parlement. Aussi, en nombre d'occasions, les Etats eurent dans le Cardinal, comme nous l'avons dit, un adversaire vigilant et résolu, décidé à les combattre, à signaler au roi leurs projets, à faire échouer leurs entreprises. C'est là un point important de notre histoire, que les historiens ont complètement laissé dans l'oubli, ou plutôt qu'ils n'ont pas aperçu.
Possédant le texte des recès depuis 1556, nous pouvons désormais en placer l'analyse exacte en tête de chaque session.
Session du iO juin i556.
Sommaire du Recès
Commissaires du roi Philippe II, le gouverneur Claude de Xérgy, le président des BaiTOS et Jean de Poupet, seigneur de la Chaux. — Discours du Président. — Philippe est reconnu Comte de Bourgogne. — - Serments mutuels. — Lettres du roi qui continuent dans leurs offices le gouverneur, le Président du Parlement et les autres ofiSciers du pays.
Charles - Quint ^ abattu par la maladie, dégoûté d'un pouvoir devenu trop pesant pour lui, avait cédé ses Etats à son fils ; le 2â octobre 1555, il avait accompli cette abdication, en présence des Etats généraux des dix-sept pro-
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vinces^ des chevaliers de la Toison d'or, des grands de sa cour, des ambassadeurs étrangers réunis dans la vaste salle du palais de Bruxelles. L'Empereur, debout malgré sa faiblesse, et appuyé sur l'épaule du prince d'Orange, avait exposé qu'il était allé neuf mois en Allemagne, qu'il s'était rendu six fois en Espagne, sept fois en Italie, qu'il
était entré quatre fois en France, qu'il avait passé deux fois en Angleterre et deux autres fois en Afrique; que, pour accomplir de tels voyages, il avait traversé huit fois la Méditerranée et trois l'Océan. Sa santé, tout à fait ruinée, ne lui laissait plus les forces suffisantes pour gouverner ses vastes Etats ; dans son accablement et sa faiblesse, il aurait un compte rigoureux à rendre à Dieu et aux hommes, s'il ne déposait l'autorité. Heureusement il laissait à ses peuples un fils en âge suffisant pour les gouverner. Il avait recommandé à l'Assemblée la fidélité à la religion catholique, reconnu humblement s'être trompé dans son gouvernement par le vice de la faiblesse humaine, demandant pardon à ceux qu'il pourrait avoir offensés, et le regrettant du fond du cœur (1).
Après s'être tourné vers son fils avec une extrême tendresse, il lui avait recommandé, en termes touchants, de défendre la foi de ses ancêtres et de régir ses peuples en paix et justice. Puis, la voix altérée par l'émotion, le visage pâli par la fatigue, il s'était laissé tomber sur son siège, dc Son discours,dit un de ceux qui rentendirent,'remua l'âme de tout le monde, le plus grand nombre pleurait, quelques-uns sanglotaient; l'attendrissement gagna l'Empereur et la reine Marie , et moi j'avais le visage inondé de larmes (2).»
C'est pour entendre l'annonce officielle de cette abdication que, au commencement du nouveau règne, les Etats
(1) M. MiGiOBT, Abdic. de Charlts-^Qumt,
(2) Ibid,
furent rassemblés à Dole le 10 mars 1556. Les lettres royales de convocation furent apportées par un franccomlois, Jean de Poupet, sommelier de corps et serviteur cher à TEmpereur, le même qui le suivit quelques mois après jusqu'aux portes d'Yustc, lieu de sa retraite dans TEstrémadure. La lecture de ces lettres répandit une vive émotion dans l'assemblée, c*était à la fois un sentiment de regrets et de reconnaissance pour le grand prince qm avait tant aimé la Bourgogne. La session, consacrée aux serments mutuels, fut courte et ne dura qu'un jour. Avant de se séparer, on nomma trois députés chargés de se rendre en Flandre, et de porter au nouveau roi les vœux et les félicitations du pays.
Malgré les sentiments de gracieuse courtoisie exprimés, au nom du roi, par ses commissaires, on remarqua que les dignitaires et les officiers n'étaient maintenus que provisoirement dans leurs fonctions. Cette réserve était conforme au caractère indécis et défiant de Philippe II. Quelques mois après, il déclarait effectivement, dans des actes publics que, par son avènement à la couronne, tous les offices de Bourgogne étaient tombés à sa libre disposition, et il les distribua comme il l'entendait (1).
Philippe n'était pas généreux, et il semblait tenir cette disposition des exemples de son père. L'ambassadeur vénitien, Frédéric Badauro, parlant de la parcimonie de Charlcs-Quint, remarque que presque tous ses sen'iteurs se sont plaints de n'avoir pas reçu, surtout au temps de son abdication, la récompense de leurs services.
(1) 25 • août 1556 , Lettres de Philippe II, conférant à Tbom.is Perrenot, sieur de Ghantonnay, la place déjuge à Besançon demeurée vacante depuis la mort de son père. « Gomme à cause de la cession et € transport que l'Empereur mon seigneur nous a faict de aes pajs et « conté de Bourgongne, ensemble de la gardienneté de la cité do € Besançon y enclavée, fou« les estais et offices soient vacqués et esekêusa c notre dispositiùn. > (Document de la collection de M. de Controgliâe.)
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L'Empereur sembla faire une exception pour le Comté de Bourgogne, et il eut soin, en abdiquant, de laisser la liste écrite des emplois, des dons et des faveurs qu'il destinait à ses sujets bourguignons, comme un dernier témoignage d'affection ou de reconnaissance. Cette liste, l'histoire l'a récemment recouvrée (1 ).
(1) 22 octobre 1555. Mandement de Charles^QtnfU au secrétaire Bëve.
NOBONATIONS :
Reeeyeur général du Comté de Bourgogne, Constance de Marenchee. Capitaine du chastean et bourg de Faulcogney, Jean Nicod. gentilhomme de nostre maison. Abbé de Belleyaux, Jean du Tartre.
Abbé des Trois-Rois, Claude de Grammont.
Abbé de Rosières, Guillaume de Poligny.
Abbesse d'Onans, Jeanne de Montrond.
Trésorier de Vesoul, Faulcogney, Besançon, Luxeoil, Louis Renard* Conseiller à Dolo à la place de défunt Phénix, Vaulchard. Chastelain du cbasteau de Pontarlier, Guyon de Lyon* Abbesse de Chasteau-Cbalon, Catherine de Rye.
Dons:
7,000 escus d'Italie à Jehan d'Andelot, capitaine et bailly de Dole, pour estre employez à Tachât et conduite de munitions de guerre pour le pays de Bourgongne.