‹ Histoire des états généraux et des libertés publiques en Franche-ComtéChapitre 27 sur 36 · escus à Tabbé de Luxeuil · texte numérisé non relu

escus à Tabbé de Luxeuil

600 fr. pour réfection de la salle du Parlement et achat de tapisseries pour la décorer.

150 fr. à Estienne Quiclet, pour ses travaux: au recouvrement des titres du Comte do Bourgongne à Dijon.

350 fr . à Bonnet Jacquemet, pour les peines du recouvrement de deux niquets qu'avons mis d'haussement sur chascun salignon de sel en nos trois saulneries de Salins, pour entretien des soudards en nos villes de Dole et de Gray.

750 escus d*or au soleil au sieur do Dissey,pour les délivrer à deux divers personnaires, lesquels nous ne voulons estre nommés.

8,000 fr. à Marc de Rye sur Famende de 16,000 fr. à noua adtjagés sur les biens de Jehan et Thiébaud JolTroy .

Session du 16 novembre 1556. — Dole (1).

Sommaire du Recès

Commissaires du Roi, Claude de Ray, subrogé au gouvemeur Claude deVergy, malade, le président des Barres etGuyon Mouchet, seigneur de (/hastel-Rouillaud. — Discoura du président qui loue la sollicitude du Roi pour Tentretien de la neutinlité, de la ligue héréditaire et )a fortification des Tilles. — Nécessité d*un don gratuit pour la aûreté du pays, la somme de l'éserve destinée à y servir étant insuffisante. -^ Ce don ne sera employé que dans l'intérêt de la province. — Les Etats accordent 120,000 francs au lieu de 200,000 demandés. — Nomination d'une commission de neuf membres pour dresser le Recàs, et de trots députés pour se rendre dans les Pays-Bas pràs du Roi. — L'archevêque, Fun d*eux, refuse toute subvention pour les frais de ce voyage. — Apostilles du Roi sur les articles du Recès. Il diffère de se prononcer et demande sur d'autres Tavis préalable du Parlement.

Dans le discours d'ouverture de celte seconde session de 1556, le Président Desbarres, Tun des commissaires, s'efforce de démontrer le bonheur que Ton pouvait attendre du nouveau règne. Le Roi avait reçu avec la plus gracieuse courtoisie les députés que lui avait envoyés rAssemblée précédente. Il s'était empressé de confirmer les libertés si chères au pays, de renouveler la neutralité avec la France. Il avait voulu connaître par la bouche des députés Tétat et les besoins de la province. L'effet de ces excellentes paroles était cependant un peu atténué par la demande d'un don gratuit de 200,000 fr. , mais, selon les promesses du Roi, il devait être exclusivement dépensé dans rinlérêl du pays. L'Assemblée vota 120,000 fr., et nomma trois dé-

iOO escus d*or par mois promis à Ambrosio, ingénieur, quand il Tint en Bourgongne, etc.

(M. Gaghajid, Introduction aux Lettres sur la retraite et la mort de Charles-Qmnti p. 170-185.) (i) Db TaoTES, Recès, I, 25.

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pûtes pour porter le recès au Roi. L'un d'eux fut Tarchevêque Claude de la Baume qui, jeune, généreux et déjà dissipateur, voulut faire le voyage de Flandre à ses frais, sans accepter la subvention des Etals.

Dans les réponses ou apostilles du Roi, on remarqua, qu'avant de rien décider sur plusieurs des articles qui lui étaient soumis, il mit ce seul mot, Yavis du Parlement.

Ainsi se manifesta, dès le début, l'esprit du nouveau règne. Sous ce prince peu guerrier, moins obligé de ménager une noblesse belliqueuse, parce qu'il en avait moins besoin, le gouvernement des gens de robe devait tendre à prévaloir; aussi nous allons voir reparaître et grandir l'autorité et l'influence prépondérante de la cour de Dole.

Session du 28 juillet i56i. — Dole (1).

Sommaire du Recôs

Commissaires da Roi, le Gouyemeur, le Président du Parlement et le conseiller Grandjean, seigneur de Romain, conseiller membre du Conseil privé. Discours de ce dernier, qui représente la sollicitude du Roipourla Franche-Comté, et demande un don gratuit de 200,000 francs. Les Etats en accordent 90|000. — Fixation des récompenses à la sonmie de 30,000 francs, dont 6,000 accordés au Gouverneur, et 4,000 au Cardinal de Granvelle.

Malgré les instances des Commissaires, les Etats n'accordèrent que 90,000 fr. au lieu de 200,000 qui étaient demandés. On voit par les termes du Recès que, sur une question grave, celle de l'abus des excommunications pour dettes civiles, abus si vivement condamné par Granvelle, il y avait grande division dans les trois ordres. Les villes voulaient que la question fût tranchée , et firent insérer leur réclamation au Recès. L'Église et la noblesse deman-

(1) De Trotks, Recès, I, 29.

daient que Texamen fut suspendu. Il fallait que les esprits fussent fort animés, pour que le commissaire Grandjean, celui des trois qui porta la parole au nom du Roi, déclarât, en commençant son discours, € l'intention et vouloir de Sa « Majesté, que les Etats se tinssent amyablement et sans € bruicty comme de tout ancienneté avoit esté fait et ob- € serve, sans que personne y put prendre plus d'autorité € qu'il appartiendroit ... et que les opinions se rendiss*:nl € librement, sans estre attirées violentement ... (1). >

Sur la liste des récompenses , après le gouverneur François de Vergy qui obtint 6,000 fr., le Cardinal Je Granvellc, dont les États désiraient vivement conserver Tajv pui prés du roi, fut inscrit le premier pour 4,000 fr.

Session du 20 mars 1563 (n. sL), — Dole (i),

Som m n i re d u 1 i ecès

Ouverture des Etats par le Gouveraeur Ju Comté et le Président da Parlement. — Discours du Président sur la nécessité do veiller à la sûreté du pays dans ces joui-s dangereux;. — Le don gratuit y sera complètement employé. Seulement, il est nécessaire que les Etats secondent les vues du Roi par les mesures lespUis promptes. — NoniinatioL d*une commission pour faire rentrer les reliquats des anciens compteâ à dater du régne de Tempereur Maximilien. — En cas d'ioTasion ta d'entreprise sur le pays, les Ktats déclarent être prêts à s'employer corps et âme pour la défense et pour le service du Roi.

L'Assemblée fut présidée par l'archevêque élu, Claude de la Baume, prélat nommé bien avant l'âge, sans vocation ecclésiastique, sans attrait pour l'instruction et l'étude, et

(1) Ibid,, p. 32.

(2) DeTrotes, Recès, td., 41. Au mois de décembre de Tannée précédente, la neutralité avec la France avait été renouvelée à Soleure pour vingtHsept ans.

{Lettres du Parlement au roi d'Espagne^ 28 décembre 1562.)

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ne se plaisanl qu'à la chasse (1). Celle légèreté, si inquiétante pour son diocèse, alarmait beaucoup le Roi qui, dans ses lettres à Granvelle, lui demandait comment on pouvait faire vivre plus régulièrement ce jeune seigneur qui allait au bal, en babils laïcs, ornés de passementeries, menait grand train et avait des dettes (2). Granvelle voyait en lui peu d'espoir d'amendement; Claude de la Baume l'avouait lui-même sans détour, et, trouvant les décrets du Concile de Trente trop sévères, semblait résolu à ne pas entrer dans les ordres; il avait fait offrir son archevêché au Cardinal. Tel était le fruit du népotisme outré du dernier archevêque de Besançon, Pierre de la Baume, son oncle, qui, pour lui assurer sa succession ecclésiastique, l'avait fait, à sept ans, nommer son coadjuteur.

Session du 4 décembre i564. — Dole (3).

Sommaire du Recôs

Discours d'ouverture par Charles Graudjean, sieur de Romain, membre du Conseil privé, Tun des trois commissaires. Il fait Téloge du Roi, de sa sollicitude pour le pays, dont il faut achever les fortifications. 11 demande un don gratuit de 120,000 francs, qui sera employé en entier dans Tintérêt de la province. — Réponse élogieusede l'Archevêque, président des Etats. — Il allègue la pauvreté et les calamités du pays. — Vote du don gratuit de 50, 000 francs, de 20,000 destinéi aux récompenses. — Mesures proposées parles Etats contre les accaparements du fer, le luxe des habits, et pour la rentrée des anciens dons gratuits. — Liste des récompenses.

Ru égard à la peste régnante et à la stérilité de Tannée,

(1) Mémoires Granvelle, XIV, p. 323, — VIll, 163.

(2) ... S*habille comme les laïcs, va au bal, en chausses et vêtements paa8ementé.s. (Mém. Granv., X, p. 177.)

Ibid., p. 57. 11 s'était endetté pour assister son frère le comte de Montrevel .

(3) Db Troyïs, RecèSf I, 48. — M. Richabd {Armales franC'Comr

le don gratuit, malgré les efforts du Président et do gouverneur, ne fut que de 50,000 francs (1). L'archevêque élu, Claude de la Baume, présida encore cette Assemblée. On remarque dans le recès certains articles préparés dans les Conseils du roi, et adressés aux États pour ramélioration de la justice. L'Assemblée reconnut les dommages occasionnés au pays par les amas de fer, de sel, de cuir et dt; grains, qu'accumulait la spéculation, et qui étaient emmenés hors du pays. Elle s'éleva également contre le luxe ruineux des habits, plus fâcheux et plus étrange au milieu des calamités publiques. Ce luxe, dont les Etats demandent la suppression, est signalé à diverses époques dans la province, et presque toujours sans succès.

Le prince d'Orange, absent et mêlé alors à toutes les agitations des Pays-Bas, avait écrit une lettre close qui fut présentée à l'Assemblée par le surintendant pensionné de ses domaines de Bourgogne, le jurisconsulte Stratius. Celte pièce, remplie d'expressions de zèle et de dévouement pour la promce, fut lue successivement dans les trois Chambres.

La collection des Mémoires du Cardinal de Granvelle conserve une lettre curieuse qu'il écrivait au secrétaire Bave quelques jours après la tenue des Etats (9) :

« Stratius, dit-il, apporta une lettre de M. le Prince « d'Orange, contenant seulement tesmoignage de rafleclion « qu'il pourte au pays et du désir qu'il a eu de se trouver

ois$8, 1864 f p. 363) a analysé inexactement celte session, dont évidemment il n'a pas eu le texte sous les yeux.

(1) c Moi*on, ayant fait bruire qu'il y avait cent Boixaute mille « francs dans les caisses du domaine a déterminé ce vote si mesquin. € lequel sera de peu de contentement au roi et de réputation au Pays : € voilà le profil du babil de certaines gens, v (Lettre du recevfttr <^'- < néral Marcliand au Card, Salins. 18 déc. 1561. Ibid,, p. 287.

(2) Lettre du Cardinal à Bave, i2 décembre 1564^ dans les Mém, df Granvelle, t. XV, p. 256-259.

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c présent ... Aulcungs la baptisent pleine de glu, etaussy c se voyoit clairement à quoy l'on prétendoit par icelle.

c Le nombre des demandeurs est fort grand. Il est ques- € tion de répartir les récompenses entre ceulx de la « noblesse les plus nécessiteux, qu'avoient fait service au € pays.

c D'une chose se plaignent fort aulcungs, qui ont esté « aux Estats, que les conseillers de la cour de Parlement e: briguoient d'estre députés des villes, tant pour comparoir < aux Estats pour icelles, que pour Tégalement et s'entre- « mettre aux affaires des États ... qu'ils font beaucoup c d'absences, et que pour cela ils ne vuident les procès. € Pour à quoy remédier, on demandoit augmentation du c nombre. Mais ceulx qu'on y adjoindroit brigueroient sem- € b tables occupations; et dient très-bien que, se trouvant d auxdits Estats, les villes n'oseroient faire plaintes des c désordres qa'il y a en la jtÂSlice du costé de la cour^ et € qu'icelle a bien répondu sur ce qu'il falloit remédier aux c bailliages sur les plaintes des pénultièmes Estats, mais c qu'ils n'ont touché à ce dont on se plaignoit de ladite € cour (1). »

C'est avec mûre réflexion que le Cardinal de Granvelle^ alors en Franche-Comté, se décida à ne pas assister aux Etats de 1564 (i), où il pouvait prendre place comme titulaire de nombreuses abbayes du pays. Une grande réserve lui était imposée dans l'espèce d'exil qu'il subissait, et il ne voulait pas donner prise à ses ennemis, en acceptant la responsabilité des résolutions de l'Assemblée, si elles déplaisaient au roi.

Il ne s'en tint pas moins au courant de tout ce qui s'y passa, et la lettre que nous venons de citer renferme sur

(i) Mém, de Granvelle, loc, cU,

(2) « Je me garderay bien de m*y trouyer. » {Lettre du Card. à Vigliue. 30 nav. 1564, Pap. d'État. VIII, p. 521.)

le surplus de la session d'aulres détails assez piquants. Le chapitre des récompenses y donna lieu. On avait accordé seulement 50,000 francs au roi, et réservé pour les récompenses une somme de 20,000 fr. Sur cette somme, 8,000 avaient été attribués au prince d'Orange^ gouverneur général des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne, et 6,000 au gouverneur François de Vergy. Il ne restait à distribuer à ide très-nombreux prétendants, alléguant chacun leurs services, que la faible somme de 6,000 francs, disputée avec une âpreté incroyable.

Ici le Cardinal, qui s egaye à leurs dépens, raconte les colères comiques du vieil abbé de Baume, Guillaume de Poupet, qui éclatèrent quand il vit qu'il n'était pas inscrit sur la liste, et qu'il fallut ramener chez lui, tant il était surexcité, ou les pérégrinations matinales de Gérard de Rye, allant, de porte en porte, sa laniemette à la main, recruter des voix en faveur de ses amis nécessiteux (1). Tableau auquel le Cardinal ajoute les brigues moins excusables et plus personnelles des magistrats du Parlement que nous avons citées plus haut. En face de ces sollicitations mesquines, qui nous font apercevoir le côté le moins honorable d'une session d'États, toute la famille du Cardinal, et le Cardinal lui-même gardèrent une attitude pleine de dignité. Sur la liste des récompenses, l'Assemblée, après les noms du prince d'Orange et du gouverneur de la province, avait inscrit celui de Granvelle, de Chantonnay, son frère, de son beau-frère, le comte de la Roche, gouverneur de Gray, et de son neveu de Thoraise. Quand on lai ces propositions, le comte de la Roche se leva et déclara que ni le Cardinal ni aucun des siens ne pouvaient rien accepter, et que la part qu'ils refusaient serait bien plus justement appliquée à soulager, dans le corps de la noblesse, d'honorables misères. Les États avaient voulu honorer le

(1) Papiers dEtat, VllI, p. 545.

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grand ministre de Charles-Quint ; il s'honora plus encore par ce refus. C'était la plus noble manière de répondre aux sarcasmes du seigneur de Dissey, qui, dans son dépit jaloux contre le Cardinal, avait écrit partout qu'il n'avait plus rien à attendre, et qu'il était chassé par le Roi (1).

Personne , dans l'Assemblée , n'imita cette conduite : l'abbé de Baume se laissa même emporter jusqu'à traiter Chantonnay d'ennemi capital.

Il n'y eut pas d'autres débats dans les États de 1504^ qui, malgré ces troubles peu importants, se traitèrent, selon l'expression du Cardinal, avec plus de modestie et en meilleur ordre qu'aucuns depuis quinze ans (2). Je passe, dans la même lettre, un léger accessoire, le portrait de W^^ de Balançon qui allait se marier avec un frère utérin du jeune archevêque de Besançon, ^ boussue et boiteuse, a et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, et bien haute € en ses armes et fort couperosée par le visage (3). »

Ce fut l'année suivante que, après un séjour de vingtdeux mois, le Cardinal quitta définitivement la Franche- Comté pour se rendre à Rome. Ce départ réjouit beaucoup les de Rye qu'il débarrassait d'un surveillant incommode. Mais, de loin ou de près, l'œil vigilant du grand ministre restait ouvert sur son pays.

Il avait cru que son séjour dans le Comté de Bourgogne ne serait que momentané, et il s'était attendu à repartir promptement pour les Pays-Bas. On eût dit qu'il s'y sentait invinciblement attiré, quoiqu'il eût toutes les raisons de croire qu'il y serait assassiné. Mais l'inaction, le repos, cet étroit théâtre du Comté pesaient à son âme énergique, née pour les grandes choses, comme pour les ardeurs et les périls de la lutte. 11 écrivait, des" environs de Luxeuil,

(1) Lettre du Cardinal au roi. Papiers dElat, Vil, p. 500.

(2) Ibid,. VllI. p. 547.

(3) Ibid.

12 septembre 1564 : <( Si le roi commande, ores que ce « fust pour entrer en ung feu, j'obéiray,quoi que en doige € advenir, et serviray en ce qu'il vouidroit, sans craindre f ny respecter personne, et veulx demeurer jusqu'au bout c idem homo, durate, et ay la teste dure assez quand je « veux entreprendre quelque chose, et puis sotiflrir avec € patience et pourter la peynCj quand je m'y détermine^ € et suys nourry en ces agitations et traverses (1). »

Sauf les tracasseries jalouses des de Rye, Granvelle demeura jusqu'à son départ pour Rome entouré en Franche- Comté d'honneur et de la plus profonde déférence. Aussi, je ne puis comprendre où Schiller, qui a tracé du Cardinal un portrait si peu exact ( 2 ) , a puisé cette assertion étrange : « L'effroi qu'inspirait l'influence de ce ministre € était si grand et si exagéré, que l'on finit par le chasser « de sa propre patrie (3). j>

Les États et la confrérie de Sainte-Barbe EN Franche-Comté (4).

Lorsque les États se réunirent en 1564^ le prince d'Orange n'avait pas encore dévoilé ses projets contre l'Espagne, et

(1) Mémoires Granvelle. XIV, p. 126.

(2) Schiller {Soulèv. des Pays-Bas^ traduction du m^* de Ch&teaugiron, I, p. 109) dit que « Granvelle était dur, impérieux et rnêel\ que « le sentiment profond de sa supériorité lui inspirait un mépris pro- « fond pour Tespëce humaine (p. 156); qu'il donnait, chaque jour, des « preuves sanglantes de sa puissance terrible (p. 196). »

(3) Ibid., p. 205. Quoique si injuste envers Granvelle, Schiller ne peut s'empéchcr de dire que d la destinée singulière de cet honmie « porte en elle quelque chose de grand et élevé et impose des sentiments « d*admiration à l'observateur impartial. i (Ibid., p. 197.)

(4) Voy. sur la Confrérie de Sainte-Barbe la collection des Dêlibérm^ tions du Parlement de Dole^ aux Archives de la cour de Besançon, notamment celle du 10 novembre 1566. Regist. Si. — Le Registre de 1566

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rinsurrection des Pays-Bas n'avait pas commencé. Ce n'est que quelques mois après que la Ligue des Gueux se forma ; le prince d'Orange en était le chef, et, dans ses projets, elle devait envelopper toutes les provinces de Flandre et le Comté de Bourgogne. Les premières tentatives d'affiliation n'apparaissent, dans notre pays, qu'au mois de mai 1565. C'est précisément à cette époque que, d'après les registres du Parlement de Dole, Moureaud, dit d'Andelot, arrivant de Flandre, en rapporta le traité et les insignes, qui étaient une besace avec deux mains jointes ensemble en signe d'alliance. La propagande commença secrètement ; sept gentilshommes seulement entrèrent" dans la confédération nouvelle. Le Parlement en fut informé, ordonna une instruction apparente , et ferma les yeux , sans aller plus loin.

Nous avons aujourd'hui l'acte même de la confédération, tel que l'apporta d'Andelot en Franche-Comté (1). Il est

au i5 octobre de cette année. Les Lettres du Parlement au Roi, Reg. i538-i608, — Notamment, 26 décembre 1566. — 15 octobre, même année, dans la lettre adressée par le Parlement au duc d'Alb«. Corresp. du Parlement de Dole.

(1) Il doit être du mois d'avril 1565 au plus tard ; en voici le texte : € Déclaration de Tassociation du prince d'Orange, de Mess, ses frères, des comtes d'Egmout et de Homes, des deux Battembourg, Barthélémy de Varal, Philippe de Vingles, des seigneurs de Dhuz, de Bréderode, et aultres soussignés, et qui seront par cy-après reeeus en nostre présente association, tant du Pays d'embas que du comté de Bourgongne.

« Nous faisons cette saincte association de tous les bons et vrnys fidelles chrestiens, tous vrays frères et unis en J.-C, et protestons, en iuTocant le nom de l'incompréhensible et divine Trinité, de maintenir Téglise non composée de baptimentsct de la main des hommes, ainsde la primitive esglise, et selon la tradition reccante cl ca.cschisrae de Mons»" Calvin, et, selon ioelle, vivre et mourir ensemble, n'y espargnans nos vies ny moins nos biens; et, où par faulte de cueur, aulcung d'entre nous ne voudroit tenir ferme et stable le serment preste parmi nous,

complètement d'accord avec ce qui se passa alors dans notre pays. On y voit que le prince d'Orange est déclaré chef de la Ligue, qu^il en a la direction absolue dans le Comté de Bourgogne, avec le concours de Moureaud et des seigneurs de Rye, dont nous parlerons plus lard, tous trois déclarés ses auxiliaires. Ce traité a une bien autre portée que les projets annoncés à cette époque. Il s*agil, non de défendre la liberté de conscience, mais de faire triompher par la force des armes ce que les confédérés appellent lu religion primitive dans la forme du catéchisme de M. Calvin. D'après les articles du traité, les confédérés ont toute autorisation de courir stcs aux villes et aux particuliers qui refuseront d'entrer dans la ligue. Car, est-il ajoulé, qui n'est pas pour nou^ est contre nox^. Une fois membre de l'association, il n'est plus possible d'en sortir ; ceux qui le

seront, par nos ministres surveillans, et auUrcs seiprneurs nos associés, unanimement courus à force, chastics et punis rigoureusement les infracteurs des ordonnances créées et à créer par les synodes et lo? assemblées de nos depputés qui no excéderont en nombre plus '^>^ «ix pour les affaires secretteH, et conduire à chicf le tout au nom du Seigneur. Et ceulx des villes lesquels refuseront estre desnostic^, «j e s'en sont offensez et leurs personnes ou biens los associés ne f^e ti-avaiU leront pour eulz en aulcune manière, ains au contraire Ton leur courr.i sus, attendu que ceulx qui ne sont pas pour nous sont contre nous : ainsy que nostre entière conception est d*empescher de toutes nos forces rinquisition d'Espagne, toute tyrannie, subside, impôts, mesmoment de vins et autres marchandises.....

a Seront admonestés les associés de se tenir prêts en armes, chevaux et argent... le comté de Bourgongne à la seule domiuation du princt (TOrange et r/w seigneurs ses frères, ayant en singulière recommandathm les seigneurs de Hye, de Moureaux, dit d'Audelot, et autres nos associe ^.,.

€ ...Auront pareillement caractères qui peront communiqués pourU France à Monseigneur le Prince de Condé, aux seigneurs l'admirai, le comte de Baulvoye , d'Andelot , Prince Porcié , de Bussy , son

frère Pour TAUemagne, au duc de Saxe, au comte Palatin, au duc

Casimir » (Mémoires Granvelle, XXVI, t. 230 et s.)

sous PHILIPPE II. 341

tenteraient par faute de cœur devront estre, par les ministres surveillants et les seigneurs associés, counis sus à force.

Ce pacte formidable, destiné à rester fort secret, avait ses variantes (I). Le texte le plus hardi, tel qu'on vient de le lire, ne devait être montré qu'aux adeptes les plus surs et les plus décidés. Pour d'autres^ plus prompts à s'alarmer, la forme en était adoucie. Il y était simplement énoncé que le but de l'association était d'empêcher l'exécution des placards ou édits de Charles-Quint contre les hérétiques^ et l'introduction en Flandre de l'inquisition espagnole. Celle mesure de défense n'atteignait ni le catholicisme ni l'autorité du roi. C'est ce que montrait aux yeux rinscriplion même de la médaille : fidèles au roi, jusqu'à Ici besace.

Il est facile de voir, par le pacte lui-même, combien cet emblème extérieur était faux; la conjuration s'appuyait du concours et des armes du duc de Saxe, du comte palatin, du duc Casimir et de tous les seigneurs protestants d'Allemagne qu'on pourrait y affilier, sans compter les villes de Flandre qui devaient être attaquées de vive force, si elles refusaient d'adhérer à la confédération.

D'Egmont revenait alors d'Espagne, où l'avaient envoyé les seigneurs flamands pour porter aux pieds du trône les remontrances de la nation. Quoiqu'il eût entendu de la bouche du roi cette parole que la Ligue devait cesser imniiidiatement, il affecta de revenir pleinement satisfait, ne parla que de son dévouement à la royauté (2), disant hautement qu'il tenait tout ennemi du Roi (3) pour son ennemi

(1) « Lo texte de la ligue est bien loing de ce que la^pluspart des « collègues prétendent. Car je tiens que leur but soit tout divers : € mais il faut entrer par quelque bout. > (Lettre de Morillon au Cardinal de Granvelle. ii mai 1566. Dans la Corresp. de Morillon, III, 15 ▼<>.)

(2, 3.) Kt dict expressément^le sieur d*Ëgmont, comme si bon servi-

342 KTATS GÉNÉRAUX

personnel. A ces démonstrations hypocrites, si peu digne^ du vainqueur de Saint-Quentin et de Gi*avelines, il mêlait les signes du catholicisme le plus sincère. Ses seniteurs communièrent à Pâques (I). On vit les conjurés suivre les processions et remplir les églises. Jamais les actes de piété ne furent plus fréquents. Sans être instruits de tout, les esprits clairvoyans soupçonnaient quelque chose de sinistre, et se disaient que Ton marchait vers les plus graves événements (2).

Moins qu'à personne, toutes ces menées n'échappaient au Cardinal de Granvelle, mis presque chaque jour au courant des nouvelles des Pays-Bas par sa vaste correspondance. Del Canto lui écrivait de Bruxelles, le 18 juillet 1565, que, depuis son départ, tout allait de mal en pis (â),

teur de Sa Majesté, que, 8*il y a personne qui veuille contrarier en ce à la volenté d'icelle, il se déclarera eonemy contre ycelluy, et qu'il est retourné fort content de Sa dicte Majesté... (Lettre de Granvelle au bfimn de Bolvillers^ datée de Baudoncourt^S juin 1565. Pap. d'Etat^ IX, p. 256.)

(1) « Quelque semblant que feigne maintenant M. d'Egmont, qui est allé aujourd'hui faire ses Pasqucs à Grumendale, et a commandé le même à ses gens ... il a dit à la douairière d'Ârcbot que, s'il savtxt ceux qui ont dit qu'il au i oit poursuivi vers le Roy la relaxation des édits, il les tiendroit pour ennemis ...» (Morillon au Cardinal. 21 mat 1565, Pap. d'Etat du Cardin., IX, 217.)

(2) Bollevillers, à cette époque même, mandait au Cardinal d'après Toxites, que, pour certain, il y aurait bientost de graves esmotions au Pays-Bas ])Our la religion ... il me le répéta plusieurs fois, disant: Souvenez-vous de ce que je vous dis dès aujourd'hui. (5 juin Î5(i5. Pap. d'Etat, IX, p. 391.)

(3) Viglius, son ami, le lui mandait aussi le 15 nov. 1564 : c Le> « affaires de pardcvà, et signamment de la reb'gion vont journellement c de mal en pis, et se perd grandonient Tauctorité de Sa Majesté, la- « quelle se redressera difficilement cy-après, le cheval ayant gaignéli « bride. » (Pap. dEtat, VllI, 495). — Le Cardinal écrivait à Philippe 11 • « Le nombre des partisans augmente, ils se déclareront quand il se.*^ « temps; mais il (leur) est force de dissimuler pour le moment. • (16 juillet 1565. Ibid., p. 404.)

sous PHILIPPE II. 343

que les offices, la justice se vendaient publiquement et au plus offrant, que toute Tadministration avait passé au Conseil d'État, où dominaient les seigneurs ; qu*ils s'étaient rendus complètement les maîtres dans les terres de leur commandement; que, du reste, à la différence du passée où l'on parlait de tout sans rien craindre, le silence absolu et la dissimulation la plus profonde était le mot d'ordre, pour faire croire que la Ligue était éteinte ; il ajoutait que, forcément, il y avait une tête cachée dirigeant cette entreprise, et à laquelle il était convenu d'obéir : Tieneii cabeça a quien obedecen (1).

Cette tête, c'était le prince d'Orange et ses affiliés les plus intimes. Le mot d'ordre était la mise à exécution habilement calculée du traité de confédération que nous avons fait connaître. La lettre de del Canto est du 18 juillet 1565, et, précisément deux mois auparavant, leur émissaire, Moureaud, dit d'Andelot, nommé dans le pacte, arrivait en Franche-Comté, porteur et distributeur des insignes de la Ligue, c'est-à-dire, de la médaille avec les mains jointes et la besace, cherchant à y enrôler les seigneurs de Bourgogne. Tout est précis dans ces dates.

Mais, dans un pays aussi catholique que la Franche- Comté, dont les Etats^ à chaque session, n'omettaient jamais de protester, dans la sincérité de leur cœur, d'un profond attachement à l'antique foi de leurs pères, l'entreprise du prince d'Orange et de ses émissaires était aussi incertaine que hasardeuse. Aussi, nous avons vu que, dans toute la noblesse de Bourgogne, d'Andelot, malgré ses efforts de propagande, ne put réunir que sept adhésions. Tous les autres seigneurs bourguignons le repoussèrent.

Le caractère des chefs de la Ligue en Franche-Comté

(1) Lettre de del Canto au Cardinal. 26 juUlet 1565. Papiers d'FAat, IX, 408, 409.

.'**-* ETATS GETEKin

^•-a:î rr-n-r un -i-^'k r -îe p>j>. Faute de mieux, il a>ait tkHa y pr r!:^re p»:ar i^ens principaux, sous la direction du prlcre JOr-n^-^e, le? scirnear? de Rve. Marc de Disses et C--;e-Frar-. is Je Rve, son fils, jeune homme de dixhuit ans, q-je ie CarJinal de Granvelle appelle lous deux des cenreâux in-piels et peu reposés (I). Le père, ajoulait-îi, est encore plus jeune que le fils (2). Marc était le neveu du maréchal Claude de la Baume, et par conséquent le M>u5in germain de TairheTéque. Celait un homme d'esprit, mais chjcrin, médisant, sarcaslique, endetté comme s-:»n fils, énivr»!- de la grandeur de sa race, altier et impérieux, et par-dessus tout Tennemi le plus déclaré des Granvelie. Sa haine se traduisait tantôt par des épigrammes, tantôt par des menaces de mort, que déjà il faisait entendre en Flandre avant le départ du Cardinal (â). Cette haine Tavait jeté dans le parti des Huguenots. Goo- ?emeur de Dole, il fut le tyran des Dolois, et s'en fit abhorrer. Tous les registres de la ville sont remplis de leurs plaintes amères et des incidents de cette longoé querelle. On prétend qu'A faisait peur au gouverneur de la province et au Parlement, où il voulait entrer et si^er répée au côté ^4V Ami de tous les ennemis du Cardinal de Granvelle, il Tétait surtout de Thabile et ingrat Renard, que les lettres du temps appellent Tauteur des troubles et le houte-feu des Pays-Bas. Marc de Rye séchait de dépit, quand il vopit les grands emplois de la province aux mains des parents du Cardinal. De très-bonne heure il ar-

(1 et 2). Irrequieto ingénia . (Papiers d'Etat, t. IX, p. 234.)

(3). Correjtp. de Philippe II, t. 1, p. 324. — Le Cardinal êcrÎTait

aa président Viglius : € Je tiens à honneur que de telles gens me mA*

prisent. » {Lettre du 28 septembre 1564. Mém. Granvelle, t. VII, p. 358)-

(4) Délib. du Parlement de Dole. t. 52, p. 16. Arek, de le

Cour de Besançon.

sous PHILIPPE II. 345

bora, ainsi que ses gens^ les livrées de la Ligue (1), et dans un repas de noces, donné quelques jours avanl la semaine sainte^ à son château d'Amance, il affecta de faire servir le banquet en gras (2) pour plaire aui parents de sa femme français et huguenots.

Quant à son fils Claude-François de Rye, qu'il avait émancipé et marié de bonne heure, c'était un jeune étourdi qui n*était encore connu dans le pays que par sa folle tentative sur Héricourt, seigneurie litigieuse disputée judiciairement entre plusieurs prétendants, et dont il s'était emparé par surprise. La force l'en avait rendu maître, la force l'obligea de l'abandonner.

Le centre de la nouvelle association bourguignonne, qu'on appelait la Confrairie de Sainte-Barbe^ était le château de Bouclans, propriété du seigneur de Dissey à quelques lieues de Besançon. C'est de là qu'il correspondait avec les habitants de celte ville, dont les gouverneurs favorisaient les prédications secrètes de Théodore de Bèze, ou appelaient, vers ce temps, pour y ouvrir école^ Gilbert Cousin, chanoine de Nozeroy (3) , signalé par de violents écrits contre les évêques et contre le pape (4), et un peu plus tard le

(1) • On dit qu'aux Pasques, les gens de M. de Dissey portoient la livrée (de la ligue); je tiens que Ton la lui adonnée, quand il revint de par-delà, pour donner à entendre qu'ils ont des gens partout. > {Lettre du Cardinal à Bave, 18 avril iô64, Mém. Granvelle, t. X, f. 100.)

(2) € Un bon gentilhomme m*a dit qu'aux noces de la fille de la femme de M. de Dissey, tenues à Amance dans sa maison, la semaine de vaut la semaine sainte, Ton appresta et servit force chair pour plaire aux françois parents de sa femme, qui sont huguenots. » (Ibid,)

(3) Qui tune Vesonlione ludimagister hœretica dogmata in vulgus spar^ gebat, Chiflbt. Illustrationes CJaudianœ, Rolland, 6 juin, p. 707.

(4) Yoy. ses notes sur les Dialogues de Charon, en 1556. La religion catholique y est traitée de anilis euperstilio, cultus faUus, super^ fitttu, ineptw, muliebriSf ceux qui la pratiquent d'impies et d'idolâtres. A ses yeux, les évêques ne trouvent le souverain bien que dans la dé-

jurisconsulte Balduyn, connu par ses variations religieuses (1) et la rédaction du manifeste des Pays-Bas.

Claude - François de Rye s'était chargé de façonner aui idées de la. réforme son jeune cousin, Tarchevêquc élu de Besançon, Claude de la Baume, aussi léger que lai, qu'il conduisit, dit-on, aux prêches des huguenots à Lyon.

Depuis la mort de Desbarres (1565), le Parlement de Dole était sans président. Les confédérés avaient compris de quel intérêt il était pour eux de s'emparer des deux grands centres d'action, le Parlement et la cité impériale de Besançon, sorte de répubUque plus accessible à Fespnt de nouveauté. Six des conseillers de la cour étaient gagnés à leur cause, ou y inclinaient (2). Déjà on avait remarqué avec quelle mollesse ils appliquaient les édils de Charles- Quint. Un des magistrats les plus compromis était précisément le vice-président Henri Colin (3), membre le plus ancien du Parlement et parent de Gilbert Cousin. La crainte et l'ambition l'obligeaient à dissimuler ; il cultivait l'amitié du Cardinal, et aspirait à la présidence. Pour y arriver, il ne craignit pas d'implorer adroitement et en secret l'appui de ce puissant protecteur; mais il lui inspirait une défiance profonde. Pour cette place si ambitionnée, le Prince d'Orange et Dissey avaient d'autres vues. Le prince s'ef-

bauche : prœter illud quod cibo^ atU potione, aut aurium delecUUimu el obscenâ voluptate capiunlur,

(1) Schiller. Sotdèvem. des Pays-Bas, — « Balduynus est icj ... Viglius dit qtt*il est après pour avoir quelque leçon et traictemeot à Besançon. C'est un dangereux épicier et variable. » (MorUUm au CêT' dinal de Granvelle, 13 septembre 1567, Dans la Corresp. de Marilionj t. IV. p. 242 vo.)

(2) « U y en a à la court de Parlement qui jà se commencent à montrer enclins à la connivence. » {Lettre de Granvelle à Viglius^ IX, 84.)

(3) • Le vice-président est aussj chargé que nulz des suspendus. » (Morillon au Cardinal^ 19 avril 1572. Dans la Corresp, de MonUoÊ^ VII, 69 V*.)

sous PHILIPPE II. 347

forçait de faire nommer Stralius, jurisconsulte estimé, superintendant de ses dom-iines de Bourgogne, tandis que Disseyprésentait le conseiller Terrier, beau-frère de Renard.

Par ces choix, le protestantisme se flattait d'avoir à sa dévotion le chef de la magistrature franc-comtoise, comme il espérait déjà avoir celui du diocèse, et surtout de paralyser l'influence de Granvelle, qu'il fallait annuler à tout prix.

Mais le Cardinal était un adversaire capable de se défendre. Toujours dans le Comté de Bourgogne, qu'il n'avait pas quitté depuis dix-huit mois, habitant tour à tour ses diverses abbayes, ou Besançon, sa ville natale, son génie si pénétrant suivait en silence, mais sans interruption, soit autour de lui, soit dans les Pays-Bas, tous les fils de cette vaste entreprise. On l'avait représentée comme la défense de la nation flamande contre la domination et le despotisme d'un étranger. Au contraire, Granvelle avait affirmé au Roi qu'elle était dirigée contre sa royauté même, et que TEtat courait un grand danger. Le 49 juin 1565, il lui écrivait de Baudoncourl, près de Luxeuil : « Il se prépare quelque chose de dure digestion, de muy dura digestion ; les princes allemands portent la livrée de Flandres, et d'autres en grand nombre s'apprêtent à la prendre, como confederados con aquellos senores de Flandres. )) Il pressait sans cesse le Roi de se rendre dans les Pays-Bas, seul moyen d'apaiser le soulèvement. Mais le Roi, incertain par nature et par habitude, ne prenait aucun parti, oc Tout va de demain à demain^ disait Chantonnay au Cardinal son frère, et la principale résolution en toutes choses est de demeurer perpétuellement irrésolu (1). d

Cependant Besançon marchait de plus en plus à la réforme. Claude-François de Rye, en s'emparant de force

(1) Pap. d'Etat du Card. de Granvelle, tom. IX, p. 568-69.

d'Héricourt, n'avait fait qu'y attirer les armes du comte de MontbéUard,qui le reprit à son tour et s'y maintint en roailre, comme dans les terres de Clémont et de Châtelot, dont il s'empara en même temps. Profitant de cette brusque occupation sans s'inquiéter des droits des autres prétendants, il ordonna à ses officiers et à ses prédicants d'y établir, par la force, s'il le fallait, le culte réformé. Telle est l'origine du protestantisme dans ces contrées, c Grande playe faite au pays, > disait le Cardinal de Granvelle (1), et conséquence de l'entreprise inconsidérée de Claude-François de Rye. C était un axiome alors érigé en règle qu'il appartenait aux princes, et même aux moindres des seigneurs, de disposer de la foi de leurs peuples^ sans les consulter el malgré eux (2).

La haine envenimée des grands , qui avaient forcé Granvelle à sortir dçs Pays-Bas, n'était point apaisée; elle le poursuivait dans le Comté de Bourgogne, où sa personne

(1) « Les belles entrepriaaes dudit de Rye (Claude-François) et de son < père (Marc de Rye) nous mettent en beaux termes la religion par c deçà ; et je pense que tous en aurez prochainement des nouveUes par-

• delà; et, pour ce qu'on n'a remédié aux premières emprioses, maio-

• tenant on passe plus avant à mettre des prédicants jnsques aux enc trailles de ce pays, avec grandes plainctes du pauvre peuple, queToo c force à laisser Tancienne religion, etc. . . > {Mém. Granvelle. LeUrt à Belle fontaine f 16 avril 1572. Dans la Corresp, de Bellefontaifu , t.I,f«53.)

(2). Los minores, aun hasta los condes y cavalleroSy mudan las rehgiones de sus vassallos como quieren, y non hay conlradecir ny replitsr. (Lettre de Ghantonnay à Philippe II, 7 juin 15Ô5. Mém. Granv. Aw^ bass. de Ghantonnay, t. 1, 152 et s.). — Les lettres et arrêts du Parlement de Dole (1567 et 1572) parlent des destructions de fonts baptismaux et d*autels, d'expulsions de prêtres,de mises à mort et détestables cruautés dans les terres du Châtelot contre ceux qui refusant de » soumettre à la réforme. {Voy, notamment aux Archiv, de la courdt Besançon^ les registres tn/tWe;, Progurbur, vol. 47, p. 37, 38, — et vol. 48, p. 147 vo.)

sous PHILIPPE II. S49

n'était pas en sûreté. Des bruits sourds de complot, d'assassinat et de mort arrivaient jusqu'à lui. On assurait que le coup devait être fait par quatre gentilshommes suscités par le prince de Porcian de la maison de Croï (1). Parmi les assassins, les historiens des Pays-Bas signalent, d'après les rumeurs populaires, un nommé Viletle ou La Vilette du pays de Granvelle (2). 11 y avait en effet, en ce temps à Dole, un gentilhomme de ce nom, lieutenant de Marc de Rye, gouverneur de celte ville. C'était un fort méchant homme, que les Dolois redoutaient beaucoup et appelaient leur ennemi capital. Il ne reculait devant aucun moyen de les tyranniser (3), et les registres municipaux de Dole attestent que, dans l'un de ses jours de grande colère, il fit braquer deux canons contre la ville.

Granvelle entendait sans s'émouvoir ces menaces de mort auxquelles il était dès longtemps accoutumé. Il disait lui-même qu'en Flandre il ne se levait jamais le matin, sans la pensée qu'il pouvait élre poignardé dans le jour. Du reste, modeste et tranquille, il habitait à Besançon, non le palais somptueux bâti par son père et enrichi de tant d'objets d'art précieux (4), mais la retraite plus humble de l'abbaye de Saint-Vincent, attirant les regards par sa renommée, comme par sa longue barbe blanchie avant l'âge. Le grand ministre, le correspondant des souverains et dos rois^ celui qui, les yeux fixés sur l'Europe entière, disait avec vérité \ ^ Je ne suis ni flamand ni italien^ je suis de partout^ ^ montrait le plus grand calme, ce faisoit, disait-il, bonne et joyeuse chère, ne bougeoit de sa chambre que pour

(1) Papiers d'Etat, t. IX, p. 580.

(2) Strada. lib. IV, p. 206.

(3) « Grève bien aux Dolois d*6stre tjrrannisés par un SaToysien et tel. » (Lettre du CardiruU à Viglius, 19 septembre i564. Pap. d'Etat^ t. VIll. p. 340.)

(4) Mém. imprimés de Julxs Chiflit, 1. 1, p. 393.

aller à l'église > ou près de madame de Granvelle sa mère, poursuivant sans bruit sa vaste correspondance qui embrassait toute l'Europe (l),dont Dissey disait alors, en se moquant, que le Cardinal copiait ses vieilles lettres (S).

La noblesse qui, bien plus que le Parlement, dominait dans les Etats^ ne voulait, à aucun prix, dans son immense majorité, l'établissement du protestantisme. Elle ne cessa de repousser la Confrérie de Sainte-Barbe, à qui elle opposa celle de Saint-George, dont elle renouvela les statuts et les fêtes en 4569. Cette association complètement catholique fut une puissante barrière, et comme la contre-partie de l'association flamande (3).

Pendant dix-huit mois et jusqu'à la fin de l'année 1566,

(1) « Il m'a fallu dépeschdr de loua coustels pour Espagne, France, Angleterre, Pays-Bas, Italie. » {Lettre du Cardinal, 5 juillet ioùA. Pop. d'Etat, t. VIll, p. 116.)

(2) Pap. d'Etat, t. IX, p. 639. — Je remarque dans une des lettres du Cardinal, écrite vers cette époque, un tableau gracieux de la vallée d'Oruans, berceau de sa famille. Ce style descriptif Jui est peu ordinaire. « Suys, dit-il, en doulx lieux où vous ay souhaitté mille et miUe fois, « pour que je suis certain que vous les jugeriez à propos pour philo- € sopher, et dignes de l'habitation des muses, avec force belles mon-

• tagnes, haultes jusques au ciel, fer tilles à tous coustels et remplies « de fort belles vignes et de toute sorte de bons fruictz, les rivières et « les allées belles et larges, Teau clère comme cristal, une infinité de « fontaines, truictes et umbres inumérables et les meilleurs du monde. < les champs en bas fort fer tilles et fort belles prayries, et en Tun des « coustelz chaleurs grandes, et en Taultre, quelque chaud qu*il fjcé, « un frais délectable ; et n*y a faulte de bien bonne compagnie du pars.

• de parents et d'amys, avec vins les meilleurs, comme vous savez, du c monde. »

(3) Sur le serment de fidélité au roi et à la religion catholique prêté alors par les chevaliers, voy. GoLLnT,édit. Javel, col. 1449.

Le gouverneur François de Vergy écrivait au roi, le 15 juillet 1566 : « La noblesse de la province est autant dévotieuse au maintien « de l'ancienne religion et au service du Roy, que tout le surplus de la « population. » (Mém. Grtmvelle. Lettres à M, de Vergy, t. 1, f. 37.)

sous PHILIPPE II. S51

la médaille des Gueux avec la besace se porta assez ouvertement en Franche-Comté parmi les rares affiliés de la ligue. Ce n'est qu'à cette époque que le Parlement, alors assemblé à Salins, à cause de la peste presque universelle, défendit par un édit spécial la Confrérie de Sainte-Barbe et les insignes des Gueux (1).

Plus heureux que les Pays-Bas, quoique sous le même gouvernement, la Bourgogne échappa constamment aux désunions de croyances et aux guerres de religion. Ni les actives intelligences du prince d'Orange, prolongées pendant plusieurs années, ni les efforts ardents et combinés des seigneurs de Rye ne purent entamer sérieusemenl le pays. Jamais la proposition d'une adhésion quelconque à la ligue de Flandre ne se fit entendre dans les délibérations les plus secrètes des Etals ; et, pendant les quarante ans que dura la guerre des Pays-Bas, il n'y eut pas une session, où, d'une voix unanime, les trois ordres ne protestassent de leur attachement à l'antique foi du pays.

Sans l'unité religieuse, la Franche-Comté, entourée d'ennemis qui ne demandaient qu'à s'en saisir, eût été perdue, la moitié des habitants eût livré l'autre.

Ces sentiments des Etats étaient sincères, et si peu dus à l'influence ou à la pression du Cardinal, qu'ils subsistèrent sans variation jusqu'à leur suppression, à la fin du XVII® siècle.

D'ailleurs Granvelle^ bien éloigné du fanatisme que tant d'historiens lui ont attribué, montrait, dans ses discours et dans ses lettres, une grande modération, t II faut, disait-il à cette époque môme, laisser les dévoyés en paix,.

(1) Dèlib. du Parlement, 12 novembre 156G, — MM. Chaillot et Chiflet y font leur rapport sur la nouvelle Confi-érie de Sainte-Barbe cngée entre aulcungs gentilshommes du pays. II est décidé de la défendre ainsi que les médailles portant Tiroage des besacea à la manièr# des Gueux de Flandre.

352 ÉTAIS GÉRÉBAUX

c retenir ce qui reste encore bon par prédicatiras el bons c exemples, les antres, par les divisions qui naistronl en* c tre eui (i). >

Quelles que soient les accusations dont on ait diargé sa mémoire, il est aujourd'hui certain pour tout histinien impartial :

Que Granvelle n'a youIu introduire, ni dans les Pays- Bas, ni dans le Comté de Bourgogne, l'inquisition espagnole (2);

Que Philippe 11 s'est caché de lui pour la création des nouveaux évéchés, loin qu'ils fussent l'œuvre du Cardinal (3);

Qu'il a énergiquement condamné les confiscations et les cruautés du duc d'Albe, ainsi que les arrêts sanguinaires du Conseil des troubles (4) ;

(1) ÏAUre du Cardinal au dodmr Sdd, 5 «on i5U p. «. (Mém. Gran»elU, t. X, f> £29.)

(2) < Hier me manda la dachesse d'Arscliot, et me dit que poar « n*aToir chiffre avec Votre Seigneuie, comme Ton laj affirmoit eD € bon lien, qne Sa Majesté alloit mettre icj Tiaquisition à la manière € d'Espagne. Je lay dis qu*il n'en estoit rien, et que fou ekargtoU Sa € Majesté et Voire Seigneurie à grand tort, et que plusieun seignèmn téc Moigneroient bien, s'il leur plaisoit^ le langage que snr ce aoriez cy- « devant tenu en plein Conseil d'Estat, disant que «mes le premUer çw « vous opposeriez contre Finquisition d'Espagne, et que Touldriez garder € les privilèges du pays aultant que tout antre. • (Lettre de MoriUomau Cardinal de Granvelle, 10 février 1566. Mém. Granvelle, t. XI, p. 17.)

(3) € Au regard des nouvelles éveschés, elles ne se feirent de mon advis, CA.R ON SE Cachait de mot, jugeant que /atmebois mieux ESTRE LUN DES QUATRE QUE UN6 DES XVII, m'ayaut dit Sa Majesté son intention après les bulles dépeschées, je y a aid ï pour obéir. » (Mm. Granv. XXXH, p. 9.)

(4) f Les confiscations au temps du duc d'Albe. et ce maudit Cott- € seil des troubles ont troublé toutes nos affiiires , et n'ay £ûlly d*en c escripre, le blasmant et disant combien on y trompoit le maistre et

sous PHILIPPE II. 853

Que lui-même avait adouci, dans leur application, les rigoureux édits ou placards de Charles-Quint contre les hérétiques (4);

Qu'il ne cessa jamais^ et en nombre d'occasions, de conseiller au Roi, à Tégard de ses sujets révoltés, la douceur et la clémence, n'attendant rien des voies de la rigueur (2). Il écrivait à Philippe II en 1576 : < Vostre Maf jesté peut estre assurée que jamais les Pays-Bas ne seront

€ pacifiés par la force, même quand toutes les

« troupes d"Espagne et d'Italie y seroient employées, qu'on c y consumeroit toute la substance de ces royaumes ; ceux € qui ont conseillé un autre chemin n'y ont rien compris, ) Le Cardinal n'avait pas attendu l'effet infructueux des cruautés du duc d'Albe pour tenir le même langage. Au moment où ce terrible exécuteur des volontés du Roi allait, à la tête d'une puissante armée, accabler en Flandre Thérésie, Granvelle conseillait le pardon, comme il l'avait toujours fait. Dans une lettre que lui écrit Morillon, son intime ami, le 9 mai 1567^ je lis ces mots remarquables : c II y a apparence d'un accommodement, pregnant le chec min de la clémence, selon que votre illustrissime set- € gneurie en a toujours esté d'avis, -» Le Cardinal écrit lui-même^ quelques mois après, à l'archevêque de Cam-

€ le mal qui en adviendroît. » {Lettre du Card. à Morillon^ satts date^ mais vers 1582, Corresp. de Morillon, t. VIII, p. 207. 209.)

(1) € Les seigneurs se plaignent que, estant aux Pays-Bas, vous « n'avez pas £&ict punir les hérétiques, et que vous vouidne/. qu'on « le fit en vostre absence. 9 {Morilloti au Cardinal. Décembre 1564. Corresp. de Morillon^ t. II, p. 166 v^.) — « U est vray que j'ay « quelquefois dict que les placards cstoient rigoureux; mais me souvient « avoir entendu dire le mesme au Cardinal de Granvelle, disant que, € pour cela, on ne les exécutoit point à la rigueur. » (Mém. Granvelle, t. XXVI, f> 255 vo. Mémoire justificatif de d'Egmont.)

(2) Lettre du Cardinal à Morillon, 13 août 1572, dans la Corresp. de MoriUon, t. VU, p. 22.

brai : c Au regard des misères et des calamités de parc delà^ je les sens extresmement. Elles ne m'ont surprins, c au chemin que Ton tenoil ... et venant, j'espère que € Sa Majesté , au printemps , elle usera de grande cléc mence. i>

Si ces conseils de miséricorde et de haute sagesse eussent été écoulés, ils eussent conservé à la monarchie espagnole ces riches et vastes contrées, qu'elle avait héritées de nos princes de Bourgogne, et qui ont été à jamais perdues pour elles.

Ces faits ressortent sans discussion possible, soit de la correspondance de Philippe II, recueillie en ce siècle aux Archives de Simancas, soit des nombreux papiers d'Etat que le Cardinal ne destinait pas à la publicité, et qui, abandonnés à sa mort, et sauvés longtemps après par le plus grand des hasards, n'ont été publiés que dans ces derniers temps.

Oui, Granvelle a pu, dans le secret de l'amitié, dire avec vérité, à l'un des hommes qui ont vu de plus près les actes de sa vie publique, comme ses sentiments les plus intimes :

€ Votis savez si mes opinions ont été sanguinaires oii « doukes, combien f ai procuré le repos et seurté des Pays- « Bas, et, en si long temps^ avez pu cognoistre mes en- « trailles, > En 1582, il écrivait en Espagne, à Foncq qui approchait le roi de si près : c Vous savez dès « Rome en ce mon advis, et les offices que je faisois pour « que l'on print aultre chemin, mais je ne suys esté « creu... J'ay tousjours recommandé que Ton s'accommo- « dast à l'imperfeclion des subjects, et ayant este le plus « offensé fay tousjours persuadé le doux clicmin, ^

Les découvertes de la science moderne onl-elles été aussi favorables au prince d'Orange, le rival et Tennemi déclaré de Granvelle? Avait-il en vue Taffranchissement de sa patrie, ou les intérêts de son ambition personnelle ? Voulait-

sous PHILIPPE II. 355

il, oui ou non, se faire souverain d'une partie des Pays- Bas?

C'est ce dernier jugement qui, d'après des pièces nouvellement découvertes et d'une grande authenticité (1), commence à se faire jour, même en Flandre, où le prince a été si longtemps l'objet d'une admiration sans mélange.

Dès 1567, la duchesse de Parme, qui avait abandonné Granvelle, et même écrit au roi contre lui^ reconnaissait avec des larmes sa fatale erreur^ disant que les seigneurs lavaient méchamment abusée, et qu'elle méritait que le roi lui fît couper la tête (2).

Dans son Histoire du soulèvement des Pays-Bas y Schiller, si injuste envers Granvelle, est contraint d'avouer, que cet « homme extraordinaire inspire à l'observateur impartial a un sentiment d'admiration, d

(1) Ces pièces sont : l*' un projet de démembrement des Pays-Bas, à la date de 1566, qui en attribue une partie, notamment le Brabant, au prince d*Orange, en même temps que, par ce partage, la Flandre et TÂrtois sont cédés à la France, et la Zélando à TAngleterre.

M. le général Renard, dans un rapport fort important, lu à l'Académie royale de Belgique, prouve que ce partage, préparé par Louis de Nassau, avait Tapprobation du Prince d'Orange son frère. (Bulietin de cette Académie. 1856, tom. XXIII, p. 696.)

2^ Le traité du 19 septembre 1580, trouvé dans les papiers de la reine d'Angleterre. {Ibid., 1871, p. 257.)

Voyez aussi les recherches très-curieusea de ^I. Just sur les projets de i)artage de 1560 et 1580, dans les bulletins de TAcadémie royale de Belgique, 1850, tom. XIll, 2« partie. — Ibid., 1850, p. 668.

(2) « Del Rio dit que vous estes en fort bonne opinion en Espagne ; « que n*est merveille, puisque les actions des seigneurs l'ont bien jue- * tifiée, qui avoient faict entendre à la duchesse, «selon que me le dit « Largilla, que, en vostre absence, tout iroit au souhait du Roy et € d'elle. Elle luy a confessé cum lacrymis que, soubs ccste bufle, l'on

« LUY AYOIT PAIGT FAIRE CHOSB QUE MÉRITBROIT QUE LE RoY LUY FBIT « COUPER LA TESTE, BT QUE L ON l' A VOIT MÉCHAMMENT ABUSÉE.» {MorUlon

« au Cardinal, 24 tnay 1567. Mém. Granvelle, Corresp, de MorUlon, f t. m, p. 142.)

C'est le sentiment qu'il inspirait aussi à M. Duvernoy, historien protestant, si longtemps occupé^ par ordre du gouvernement français, du dépouillement des papiers d*Etat du Cardinal. CeMe admiration je la lui ai souvent entendu manifester de vive voix, comme il a tenu à l'exprimer hautement dans ses écrits (1).

Session du 28 février 1569 (n. s.). - Dole (2).

Srommaire du Recès.

L*un des deux commissaires du roi d'Espagne, Henri Colia, viceprésident du Parlement, dont la présidence était alors et fut longtem|)s vacante, parle au nom de Sa Majesté et demande un don gratuit de 100.000 fr. pour la garde du pays et rachèvement des fortifîcaûons de Dole et de Gray. — Les Etats en accordent 60,000. en rappdant la désolation d*une peste presque universelle, les graves dommages qu'avait supportés le pays au passage de Tannée du duc dWlbe en 1567, et la giande cherté des vivres pendant deux années. — L'assemblée rappelle la nécessité de faire rentrer, par contrainte, les sommes en retard depuis le règne de Maximilien, lesquelles seront dé|)osoes à Dole dans un coffre de la sacristie de Téglise de Dolo, pour les Lc.t ii^ de la province.

A la suite du recès, les Etats, dans une lettre au roi, demandent un règlement de la juridiction ecclésiastique pour prévenir l'ahus des excom» munications, et signalent la nécessité d'une alliance défensive avec la Suisse, afin que, en cas de guerre, les cantons puissent intervenir pour la défense du pays, non simplement par embassadeurs, mais à main armée.

Il y avait dix-huit mois que le duc d'Albe, à la tête d'une puissante armée, avait passé dans le Comté de Bourgogne, se dirigeant vers les Pays-Bas, lorsque les Etats de 1569 se rassemblèrent à Dole. Le pays, cruellement foulé par

(1) Voyez sa notice sur les maisons de Granvelle et de Monibarreif.

(2) Vay. le texU du Recès^ de Tbotes, t. I, p. 62 et a.

sous PHILIPPE IT. 357

ce passage, devait s'en ressentir longtemps encore (1).

Le duc avait mis à la voile dans le port de Carthagène, le 5 mai 1567, avec trente galères qu'André Doria et le duc Cosme de Florence avaient fournies à cet effet. Le 17 mai, il débarquait à Gènes. Son armée, plus vaillante que nombreuse, ne montait pas à plus de dix mille hommes^ tant de cavalerie que d'infanterie. Elle se composait des débris de ces légions victorieuses, à la tête desquelles Charles-Quint avait fait trembler l'Europe, légions invincibles, avides de carnage, qu'excitaient le fanatisme, le besoin de gloire, un courage héréditaire, et dont les passions grossières étaient alimentées par un cortège de femmes italiennes, qui en suivaient les étendards (2).

Après la revue générale, l'armée divisée en trois corps, traversa le Mont-Cenis ; le duc d'Albe conduisait lui-même l'avant-garde. Il traversa^ à petites journées, les Alpes de Savoie et franchit^ en quatorze marches, ces dangereuses régions. Le long des frontières du Dauphiné, et au bord du Rhône, au passage des rivières ou à la descente des monts escarpés, une poignée d'hommes aurait suffi pour arrêter leurs bataillons et les refouler dans les montagnes, où ils auraient été perdus sans ressource. Mais^ la terreur qu'inspirait le nom espagnol fascina les yeux des Français et des Suisses échelonnés en observation sur leur passage.

Schiller prétend que le duc d'Albe, craignant que c'en fût fait de lui, s'il donnait à ses ennemis le moindre prétexte, traversa ces redoutables contrées dans le plus grand silence, en maintenant une discipline inexorable. ^ Pas une € seule chaumière, dit-il (3), pas un champ ne souffrit le

(1) ... < Le pays grandement foulé et oppressé ... au passage de la € gendarmerie conduite par le duc d*Albe ...» {Reeès de 1569, de Trotes, t. I, p. 68.)>- « ... Grand coutange au pays. » (Ibio., p. 65.)

(2) Schiller, Hist, du souUv. des Pays-Bas.

(3) ScHiujER, ihid>

c plus petit dommage ; jamais, peut-être, on ne vit une c armée aussi nombreuse faire une route plus longue dans c un ordre aussi parfait ..., et il serait dilTicile de dire ce c qui mérite le plus d'étonnement, ou de la sagesse du c guide, ou de l'aveuglement de ses ennemis, i»

Le duc arriva, à la fm de juin, en Franche-Comté (1), où il entra par Chavanne, bourg muré à la frontière du midi. C'est dans cette province que quatre escadrons de Bourguignons, nouvellement levés, devaient se réunir à l'armée espagnole (2). La marche du duc était lente. Lorsque, le 4 juillet 1569, il s'avança par Montfleur, en suivant^ vers Lons-le-Saunier, l'ancienne route romaine, le gouverneur, François de Vergy, don Femand de Lannoy^ et de Thoraise, l'un beau-frère, l'autre neveu du Cardinal de Granvelle, allèrent à cheval au-devant de lui, et raccompagnèrent dans cette dernière ville. Puis, quittant ce bourg du domaine de la maison de Chalon, il prit son chemin par le milieu de la Franche-Comté, sans entrer ni à Dole ni à Besançon. C'est à Ranchot, entre ces deux grandes villes de la province, que le Parlement, en corps, vint le féliciter (3). A son passage dans le baillage de Dole, cent vingt chevaux traînaient son bagage. Son armée continua sa marche par Gy, puis sortit, en traversant la frontière nord-ouest de la Franche-Comté, et s'avança vers les Pays- Bas, en prenant la route de la Lorraine et du Luxembourg.

(1) Sur le passage du duc, voy. les Mém. Granvelle, t. XXV, p. 54 et s.

(2) Schiller, ibid, — Les registres municipaux de Besançon font allusion à cet événement. Une lettre du bailly de Champlitte, écrite au nom du gouverneur F. de Vergy» exprime la crainte d*une invasion dans le Comté, < une partie des forces ayant esté détournée pour rassis^ tance au duc d'Albe, » (Délibér. de 1561.)

(3) Dèlih. municip, de DoUf 1567,

sous PHILIPPE II. 359

Une sorte de terreur silencieuse avait, dans le Comté de Bourgogne, accompagné, sur tout son parcours, cette redoutable armée. Qu'attendre en effet de gens, dont Morillon, l'ami du Cardinal de Granvelle, écrivait à leur arrivée dans les Pays-Bas : « Tous ceux qui ont charge sous le duc c d'Âlbe sont gens dépravés et grands larrons , prenant f plaisir à détruire le pays ? t^ Sans pouvoir contenir ses troupes dans une province amie et soumise à TEspagne, le duc avait cependant conservé une grande réserve, regardant et passant sans faire aucune arrestation. Ce n'est qu'à sa sortie que les plaintes, jusqu'alors comprimées, éclatèrent (1) contre le brigandage de ses soldats, et plus encore contre les pillages des fournisseurs qui avaient accablé le peuple et fait un gain de 100,000 écus, qu'on parlait de déférer au roi d'Espagne (2).

Pendant cette traversée, dont la lenteur calculée désespéra les habitants du pays, les membres de la Ligue, épouvantés du danger qui les menaçait, avaient tenu à montrer, pour éloigner les soupçons, beaucoup de calme et de tranquillité. Le seigneur de Rye, Marc de Dissey,

(1) < Si nous avions beaucoup de belles visites, et que Ton y pour- € vût aussi mal que Ton a faict ceste fois, le pays s* en ressentiroit € grandement, à ce que tout le monde bruit. > (f^i* août 1567 y lettre du prieur de Bellefontaine au Cardinal de Gratwelle. Mm. Granvelle, Corresp. de Bellefontainey t. I, p. 36.)

(2) € Ceux qui ont esté depputés pour la provision des vivres néces- « saires au camp, nommés Sansonnet, Hugon, Claude Coulotte-Odot, « Pierre Noirot,de Gray, sont tous communément chargés et diffamez c d*y avoir faict telles despouilles et pillages sur le peuple, que tous € les bons esprits en sont scandalisez, de tant plus que plusieurs € dient teUes despouilles estre de plus de cent mille escus; et « pleust à Dieu que desdits cas et de ceulx que l'on commeist en la

< guerre de Faverney, le Roi fut bien adverti. Le pauvre peuple a be-

< soin de votre aide. » {Lettre de Claude Beliés au Cardinal, 20 août 1567. Mèm. Granvelle^ t. XXV, p. 114 v».) — Je n*ai pu savoir c% que c*était que cette guerre de Faverney.

360 KTATS GÉNÉRAUX

principal chef de la Confédération, affectait même publiquement un air de triomphe. 11 avait^ au mois de février précédent, perdu à Bruxelles son fils Claude-François de Rye, âgé de vingt ans, qui s'était blessé mortellement avec son poignard, en descendant de cheval (2 février 1567), et on l'avait emporté mourant dans la maison de d'Egmont (1). C'est là, qu'au bout de quelques jours, il termina sa vie dans les bras de cet ami de son père, de Cité autre membre de la Ligue^ et de Mont-Saint-Ligier, tous deux gentilshommes de sa maison. Il eut, à ses derniers moments, quelques remords d'avoir quitté le catholicisme, et demanda les secours de l'Eglise (2). Par son testament que j'ai retrouvé (3), il fixe à Bruxelles le lieu de sa sépulture. Il laissait, en mourant, 4fO,000 écus de dettes, et une jeune veuve enceinte, qui mit au monde un fils au mois de juillet. Le baptême se fit à Besançon. Dissey avait obtenu, avec une certaine habileté, que la duchesse de Parme en fut la marraine. On tint à donner un grand éclat à cette solennité. Les canons de la ville firent au loin retentir les airs en signe de joie, et un même banquet réunit avec Dissey les gouverneurs de la ville affiliés au même parti : tous avaient assisté au baptême (4).

Lui-même annonçait qu'il allait venir habiter Besançon ; il en était^ en effets l'espoir et l'idole, comme l'agent prin-

(1, 2. 3.) Ces détails sont tirés de son testament, enfoui dans la vaste collection des archives voûtées de la cour de Besançon, intitulée : Procureur^ année 1567.

(4) € Hier (10 juillet 1567) Ton baptiza le fils de feu monsieur de Rye ; le compar fut M. de Dissey, et madame de Palme la eommare, et en son nom, M. de Bassompieire Ta levé. Messieurs les gouvemeon de Besançon furent tous priés au baptême et au souper, et ils assistarent à la soirée. L*on tira force artillerie. Le Duc d*Àlve ne fait grast journée, car il est encore à Lous-le-Saunier.t (LeUre de Jeati Sau§U au Cardinaly ii juUlel 1567, Mm. GranveUt, t. XXX. p. 60.)

sous PHILIPPE II. 361

cipal de la Réforme, qui avait dans la cité impériale de puissantes ramifications. Ces traits de hardiesse, au temps même du passage si redouté du duc d'Albe, étaient-ils, dans ce chef compromis, le calcul d'un esprit aventureux qui croit écarter le péril en le bravant ? Se mêlait-il à cette audace de vives et secrètes agitations ? Ce qui est sûr, c'est qu'il mourut un mois après (4) d'une maladie qui l'emporta , en quelques jours , dans son château de Bouclans, secrètement fréquenté par les Confédérés, et jusqu'à la fin le centre actif de la Confédération de Sainte- Barbe.

La mort des deux de Rye, arrivée en six mois, porta un dernier coup à cette association déjà si affaiblie. Quand la mort surprit si brusquement le fils de Marc de Dissey, ses adhérents, selon les manuscrits du temps, commencèrent à fort baisser les cornes (2). Il avait constamment servi la Confédération avec toute l'ardeur de son âge et de son caractère, tant dans le Comté de Bourgogne que dans les Pays-Bas, allant sans cesse d'un pays à l'autre, et l'on prétendait que le prince d'Orange pensait à en faire le conseil principal de son fils, qui devait être son lieutenant dans le Comté, lorsque lui-même s'en serait fait déclarer souve-

(1) «Lesiear de Dicey mourut jeudi passé à Bouclans d'un catharre« qui l'assaillit le dimanche précédent. L'on a mené le corps à Amance (autre de ses seigneuries du côté de Vesoul). » — (Lettre de Belin au Cardinal de Granvelle, W août 1567. Mém. Granvelle, t. XXV. f. 113.)

^) « Le sieur duquel tous m'escripvez est mort en très grant et

• très public regret de ceux de sa faction, et au contentement de « ceulx qui descouvroient et pesoient les qualités dudit sieur, ses des-

• seings et dangereuses entreprinses ... Ceulx de sa dévotion commenc cent fort à baisser les cornes ... La veuve, selon le bruict qui en < court, est instituée héritière. Mais elle se détermine d'accepter le « testament par bénéfice d'inventaire. L'on tient que l'hoirie est char- « gée de plus de XL mille escus de dettes. » (f5 avril 1567^ lettre de Belin au Cardinal de Granvelle. Mém, Granvelle, t. XXIX, p. 241 et s.)

S62 ttkTS GÉNÉRAUX

rain (1) : projet qae les événements devaient pramptement démentir.

Cependant le doc d'Mbe était arrivé avec son armée dans les Pays-Bas, où la terreur l'avait précédé. Chacan, selon les Mémoires du Cardinal, tremblait comme la feuille (2). Ils ajoutent que, dans leur épouvante, ceol mille hommes s'exilèrent. On vit commencer alors les informations redoutables, les exécutions sanglantes, les confiscations compagnes des supplices. D'Egmont et de Homes, arrêtés par surprise, périrent sur un échafaud. Le Consefl des troubles, sous la direction de Vargas et Timpulsion do duc d'Âlbe, tint ses terribles assises. Celte époque a laissé, dans l'histoire des Pays-Bas, des souvenirs ineffaçables, tant ils sont effroyables et lugubres.

Quand ces nouvelles parvinrent en Espagne, Renard, épouvanté, s'arracha les cheveux, brûla en hâte ou cacha ses papiers (3). Vandenesse et Stratius périrent dans ce temps. D'Andelotfut arrêté fuyant sur mer dans un bateau. Cette révolution terrible avait son contre-coup en Franche-Comté. On disait qu'information allait être faite contre la mémoire des deux de Rye. Les biens du prince d'Orange, composés des nombreuses et puissantes seigneuries de la maison de Chalon , furent confisqués par arrêt du Parlement et mis sous la main du roi. Le séquestre avait , deux mois auparavant, frappé les biens des deux Hamix, et atteignit ceux de Cité, des seigneurs de Vienne, et d'autres

(i) ... « On dit qii6, si le fea aeîgnmir de Rye (Glande-François, c fib de Maïc) ne Ifbat â tost mort, M. le Prince (dX)nuDige) atdt I délibéré d^eoToyer en ce pays M. de Buren son fils , pour an I lieutenant an gonvemement et qu'il se fust coudait par l'adrâ dadit 1 sieur de Rye. * (iO août i567, lettre citée de Belin a» Cardmâl.)

(2et 3) Mém. Granvelie. Contsp. de CkantmMif, t. IV. En oe tsnps, Renard était à VaUeias, et le roi le foîsait observer seerèteDMol. (iMd., p. 117 ▼•). — Yoy. anasi Pop. cTEM du Card, de GnamOf, 1 IX, p. les, note.)

sous PHILIPPE II. 363

chefs confédérés. L'anliquaire Boissard^ précepteur dans la maison de Marc de Rye à Âmance, avait fui et s'était réfugié à Monlbéliard . Les sectaires de la confrérie de Sainte-Barbe avaient pris ta fuite ou demeuraient cachés. Les membres les plus compromis du Parlement, pour regagner le temps perdu, se montraient les plus ardents contre le prince d'Orange et ses partisans, ou, interrogés par le terrible duc, s'excusaient de leur inaction dans une réponse embarrassée. Le conseiller Chiflet opinait pour qu'on tranchât la tête à un parent d'un magistrat de la cour, le nommé Trouchot, de Salins, qui avait porté l'emblème des flèches, et dit que le Prince d'Orange serait le souverain du pays (1). Les membres suspectés du Parlement allaient devenir l'objet d'une enquête sévère confiée à un commissaire spécial envoyé de Flandre, enquête qui aboutit à la suspension de quatre conseillers. Le décret pontifical, qui accordait une université à la ville de Besançon, était révoqué, et Gilbert Cousin, fuyant de cette ville, mais arrêté à^^Jougne, près de la frontière suisse, était ramené sous escorte dans les prisons de la cour de Dole.

Ces jours de terreur furent^ pour le clergé de Flandre, l'occasion d'une grande et noble démarche. Conduit par les archevêques d'Arras et de Cambray dans la chambre du duc d'AIbe alors retenu au lit par la goutte^ il lui fit entendre les supplications les plus pressantes en faveur d'une foule de malheureux , et se prosterna en larmes à ses pieds (2). Le Cardinal de Granvelle, si cruellement offensé

(1) 18 tnart i569, Délib. du ParlemerU de Dole, t. 37. p. 77. — Dans cette délibération, les magistrats parlent aussi, à la charge de Trouchot, du fait de la chaîne, que Tun d'eux appelle la fameute chaîne. Je n'ai pu découvrir ce que c'était.

(2) Au mois de janvier 1569, dans la visite que lui firent l'évêque et le clergé d*Ârras et de Malines, et Tévêque de Cambray, U se passa une scène bien touchante, que Morillon raconte ainsi au Cardinal de

364 ÉTATS GfelÉRAUX

en Flandre^ ne tenait, dans toutes ses lettres, au Roi et à ses amis, qu'un langage de paix, affirmant que la clémence était une nécessité, et que toutes les forces de l'Espagne ne réduiraient pas la révolte (1). Il suppliait Philippe II de venir en Flandre pour y apaiser les esprits. On le voit s'indigner contre les cruautés du duc d'Albe, contre les conûscations et le Conseil des troubles, et citer le duc et Vargas au tribunal de Dieu (2). D'Egmont avait été l'auleur de la rupture du prince d'Orange contre Granvelle, cependant le Cardinal est le premier à implorer près du roi la grâce de d'Egmont; il demande avec la même chaleur celle de d'Andelot, son compatriote, dont il avait à se plaindre, et qui avait subi une question de quatre heures ; et^ quand il n'a pu le sauver^ il fait offrir ses services à sa veuve, comme plus tard à la femme et aux enfants de Renard,

Oranvelle : « L'évesque d*Arras a proposé le pardon général a^ec bien

< bonne grâce, alléguant Texemple des anciens Pères et de la primitiTe € Esglise, qui ont tousjours intercédé pour les Jbultes du peuple . .. € il poursuivit la matière avec si grande affection et termes si con- € venablcs, que peu des assistants seurent retenir leurs larmes. E^a ré- € ponse de Son Excellence fut doulce et aimable, asseurant que, quant

< au pardon, son intention estoit conforme à celle de Sa Majeâté, etqo'il € vouloil pardonner au simple peuple qui avoit esté abusé et qu*il la € feroit ainsy. Je prie Dieu quMl luy Teuille toucher le oœor, tt

< qu*il y ayt une fois fin du chastoy. Les deux seigneurs révéren- « dissimes se prosternèrent par trois fois; ce que Son ExceUenoe • n^heut permis si elle eust esté en pied, mais elle tient le lit pour i avoir heu une atteinte des gouttes. » (Lettre de Morillon au Cardmêl de Granvelle, 9 janvier 1569, dans la Correspond, de Morillon, t. Vit p. 10 et s.)

(1) On peut voir nombre de ces lettres dans la Corresponionec de Philippe II y publiée par M. Oachard.

(2) <( Le duc d'Albe eût faict beaucoup de bonnes choses ; maù jt w ne fui créa, et il en a fidct plusieurs mauvaises et usé de grmdet i cruautés et contre justice^ dont je ne sais quel compte «y /i^ si i Vargas en rendront où ils sont. • (Lettre du Cardinal à Morillmt dans les Mémoires Granvelle, Lettres à divers, t. Il, p. 228.)

S0U8 PHILIPPE II. 365

sob implacable ennemi, assassiné en Espagne dans sa prison (i). L'une des vertus du Cardinal fut Toubli facile des injures (â). Morillon, son ami intime, Fen loue avec admiration (3). Jamais on ne vit mieux que dans ce caractère, qui a été peint comme si sanguinaire, Falliance de la fermeté invincible (4) avec la miséricorde et la douceur (5).

Cependant le prince d'Orange avait pris les armes, ap^ pelant à la guerre contre TEspagne les Pays-Bas et les

(i) € J*aideray en tout ce que je pourray aux enfants de M. i d*Ândelo8t, aultantet plus que s'il estoit vivant. » (1583, 4 mars. Lettre du Cardinal à Jean de Broissia, dans les Mém, de la Sœ. d'ém»' lotion du Jura, i86é, p. 192.)

(2) « Ayant esté une fois résolut d^oblier les dwses mal passées, je

< ne veulx quelles me relQjment plus en mémoire. » (Même lettre du Cardinal à Jean de Broissia, i mars 1583.)

(3) « J'ai tousjoars recogneu et cognois encore la grande facilité « et bénignité de vostre illustrissime seigneurie, et qu^elIe veut oblier « toute injura. Sic itur ad astra. Et pleut à Dieu que chascun le

< sceut aussi bien que je le pense savoir. » {Mém. Granvdle. Corresp, de Morillon, t. 111, p. 116.)

(4^ « Il a &llu que les habitans de Naples scenssent que, quoique

< je sois doulx et courtois, je savoye et ausoye estre dur où il con- « venoit. » (Lettre du Cardinal, vice-roi de Naples, à Morillon, dans la Corretp. de Morillon, 24 avril 1572.)

(5) Je suis frappé de l'identité des vues de Granvelle avec celles de Castelnau, son contemporain :

€ Tu pourras juger, mon fils, dit ce dernier en terminant ses Mé- « moires, s*ils étoient un jour mis en lumière, à qui a tenu si € Tédit de la paix, tant d'une part que d'autre, a esté mal observe,

< et connoistra, par ce qui en est advenu, que le glaive spirituel, qui € est le bon exemple des gens d^église, la charité, la prédication et au- € très bonnes œuvres, est plus nécessaire pour retrancher les hérésies c et ramener au bon chemin ceux qui en sont dévoyez, que eeluy qui • répand le sang du prochain, principalement lorsque le mal est monté € à tel excès, que plus on le pense guérir par les moyens violents^ et « plus on ne fait ^ue rirriter, »

princes d' Allemagne. Deux fois vaincu en 1568 par le duc d'Albe^ mais incapable de se laisser abattre, il continuait une guerre implacable, et, à l'aide d'emprunt fait à Strasbourg, se préparait à entrer en Franche-Comté, soil pour y recouvrer ses terres séquestrées, soit pour y susciter des soulèvements et en faire la conquête.

C'est pendant ces préparatifs, et un mois avant son invasion que, le 28 février 4569, les Etats de Bourgogne s'assemblèrent à Dole. Le Prince s'était bercé de vaines illusions, et ses projets ne devaient rencontrer aucun écho sérieux dans le pays. Effectivement, quand il parut en armes au mois de mars dans le Comté, aucune ville ne se souleva en sa faveur; nul de ses partisans, même dans ses seigneuries, n'osa lever la tête. La noblesse, pas plus que les Etats, n'adhérait aux nouveautés et à l'insurrectioD dont il était le représentant. Sa cause était perdue en Bourgogne.

Dès le mois de décembre 1568^ l'invasion du Prince d'Orange était annoncée. Aussi, les craintes des Etats percent dans leurs délibérations. Par les mesures sur lesquelles ils insistent, par la ligue défensive avec les Suisses qu'ib proposent, on voit l'inquiétude qui pèse sur le pays. Les temps étaient très-mauvais, les finances en détresse. Aussi, l'Assemblée n'accorda, en don gratuit, que 60,000 fr. au lieu de 100,000 qui étaient demandés. La cherté des vivres, la peste la plus longue et la plus meurtrière, la ruine causée par l'armée du duc d'Albe, expliquent assez la modicité de ce tribut.

Les Etats profitèrent de leur réunion pour signaler aii Roi des abus graves, dont ils demandent la reformation, et qu'il faut voir dans le texte même du Recès.

sous PHILIPPE II. 367

SesHon du 8 novembre i574. — Dole (1).

Sommaire du Hecôs.

Harangue d'ouvertare par le président da Parlement, Pierre de Broiasia, nommé avec le gouvemeur François de Vergy pour représenter le Roi. — Il loue inébranlable attachement du pays à la religion catholique, l'accueil &it à Louis de Requesens, grand commandeur de Castille , comme au duc d'Albe revenant des Pays-Bas en Espagne, la vigilance déployée pour la défense du pays contre les incursions de Guillaume de Nassau et du duc des Deux-Ponts. — Il s'efforce d*excuser par la nécessité Taccablant passage des gens de gueiTe, allant au secours des Pays-Bas, et admire la paix maintenue dans la province en cette saison tant turbulente, par la prévoyance et les sacrifices dispendieux de la royauté.

Arrivant au point principal, les nouvelles ordonnances qui avaient suscité dans les Etats tant de colères, il ose en faire l'éloge, et en annonce de nouvelles, selon les occurences, pour le repos et le soulagement de la province.

EniSn, les commissaires demandent un don gratuit de 100,000 fr.

Les Etats en accordent 60,000. signalant, à titre d excuse, les souffrances du pays, l'incroyable cherté des vivres, telle qu'on a vu ni entendu chose pareille depuis cent ans, à tel point que le pauvre a été réduit à vivre de viandes inaccoutumées, même d*herbe et de chardon.

Ils joignent au recès de leur session une requête adressée au Roi, et conçue dans les termes les plus violents contre les ordonnances qui sont représentées comme un opprobre public pour la province (2).

Aucun historien n'a, jusqu'à présent^ retracé le tableau de cette session qui dura dix jours, et fut, pour le pays, à divers points de vue, l'une des plus importantes de ce siècle. Jamais, dans les Etats, les esprits ne montrèrent moins de calme, et les orages de cette assemblée égalèrent

(1) Recès des Etats, db Tbotes, 1. 1, p. 82 et s.

(2) Voy. cette lettre ou requête à la suite du recès de 1574. Ibid. p. 10 et s,

368 ÈTàTS GÉNÉRAUX

ceux de Tannée 1517, au temps si agité du président Gatinara. Ils eurent la même cause, c'est-à-dire un sonlèvement général contre le chef du Parlement, qui étaii alors Pierre de Broissia. C'était un habile jurisconsulte, un magistrat laborieux, intègre, dévoué au bien public. Né i Sellicres d'une famille noble ou bourgeoise, Broissia dut son élévation au Cardinal de Granvelle, qui le tenait en haute estime (1) et le croyait appelé à devenir, en Bourgogne, le restaurateur de la justice (2).

! Malheureusement, dans ce magistrat, à de grandes qualités s'alliait un caractère altier, dominateur et absolu. Ses hauteurs étaient encore aggravées par celles de sa femme, Claudine Sachet, dont les parures éclipsaient celles des dames de la haute noblesse (3). Pénétré de la nécessité

(i) ff Je feray pour Froîssard tous les bons offices que me comman- « dez. » (Morillon au Cardinal de GranvelU, 4 février 1572, Corrtsp. dt Morillon^ t. VII, 16.) Le Cardinal écrivait au prieur de BeUefontaine le 29 octobre 1573 : c Je tiens que le président Froissard soit de reff tour des Pays d'en bas ; je ne m*esbéi de rien s'il n est a^gréable à « tous, estant par delà les envies si grandes. Mais enfin il a pieu à Sa € Majesté le choisir, et il s'est conduit es Pays d*cn bas de sorte qu^on f le tient pour homme d'esprit et de bon savoir.]» {Corresp. de BcUéfontaine^ 1. 1, p. 71.)

(2) ff On l'entremet avec grand contentement de tout ce qui oon- « vient pour le redressement de la justice.» (Ia Cardinale Belle fontaÙK, 17 septembre 1573. Ibid. , p. 69.;

(3) « Le sieur Estienne m'a confirmé ce que j'avais entendu aupara- 4 vaut, la grandeur que tient le président de Rourgongne, que n'est ff pas pour le maintenir vers la noblesse, qui crie fort contre lui à rat- € son des nouvelles ordonnances, et la noblesse y est grande à sa « mode ... Aussy dit-il que la présidente tient pareillement son rang, « précédant les dames de ce pays . . . L'on ne trouvera son compte à ff ceste grandeur ... La présidente est fort pompeuse en habits, et « porte un chapeau que luy a donné un Mari ni, estimé valoir cent ff vingt escuB ... 11 me déplaist de la hauteur de ces deux gens : < car ledit président est homme d'esprit et de service. Mais l'or*

sous PHILIPPE n. 369

d'une énergique réforme de la magistrature, Broissia s'en était, depuis sa nomination, occupé sans relâche, et avait préparc seul, dans le silence du cabinet, de nombreuses ordonnances destinées à cette réformation. Mais, quand elles furent terminées^ il ne les soumit ni à l'examen de ses collègues ni à la sanction du roi d'Espagne, et, sans autre préliminaire, les publia en plein Pailement (12 novembre 1573), se contentant de les avoir fait approuver par le duc d'Albe, gouverneur général des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne.

Ces ordonnances étaient sages ; le Cardinal les admirait (1), le bruit courut même dans le public qu'il en était l'auteur. Mais, dans celle réforme^ Broissia avait froissé bien des intéréls, il supprimait trois sièges de justice, Quingcy, Arbois et Orgelet. Nombre de praliciens attachés à ces juslices allaient être ruinés. Le préambule qu'il avait mis à la tête de ses ordonnances, parut blessant pour la noblesse. Le mépris, qu'il avait fait de ses collègues, en ne les consultant pas, était altribué à un insupportable orgueil. Aussi leur irritation débordait, et ils

« gueil desplait à Dieu et aux hommes. Ses confrères se plaignent ff fort de luy, du peu de cas qu'il tient d'eulx, et de ce qu*il a em- « prins de passer oultre les nouvelles ordonnances sans leur deman- « der avis, » (Morillon au Cardinal de Granvelle, 2i déc. 1574. Mém. Granv. Lettres à divers, t. IIl, p. 47-50.)

(1) « Ne TOUS fondez pas sur le mauvais gré qu'eust feu M. le « président vostre fière, puisqu*enfin , comme vous avez pu cog- « noistre, les bons sont en opinion quil fit grand service à Dieu, au « Roy et au pays. » {Lettre du Cardinal à Jean de Broissia j 20 octobre 1583. Dans les Mém. de la Société d'émul. du Jura, 1 864 ^ p. 229.)

« J'entends aulcuns qui crient contre les ordonnances qui, en « Bourgoingne, me donnoient de grands mémoires prétendant a ré- «( formation, dont véritablement on ne s* est sorvy , et sont encore « dans mes papiers. » {Lettre du Cardinal de Granvelle au prieur de Bellefontaine. Corresp. de Bellefontaine, t. I, p. 81,)

Tavaient communiquée au corps entier des seigneurs. Le Parlement allait plus loin encore, et prétendait que, sans lui, le roi d'Espagne ne pouvait faire de lois pour U Franche-Comté (1)^ et les Etats s'attribuaient le même pouvoir (2).

Ces propos se répétaient ouvertement. Ce fut, dès la première séance des Etats, un cri général, dont Fécho retentissait dans tout le pays (3). <( Le trouble a été si € grand, écrivait un de nos Bourguignons au Cardinal de Granvelle, que le commencement de la révolte des Gueux € n'a pas été pis, le tout par les moyens et practiques des € conseillers Belin et Duchampt, qui excitaient la noblesse « et ont dressé tous les mémoires et instructions. » On citait encore parmi les plus fougueux opposants le prieur de Bellefontaine, Jacques de Saint-Maurice, conseiller-clerc au Parlement, propre cousin du Cardinal (4).

Nommé l'un de ses commissaires par le roi, Broissia, après avoir délibéré sur l'attitude qu'il adopterait devant les Etats, crut que ce devait être celle du calme et de la fermeté. Dès que la session s'ouvrit, il prit la parole, s'exprima avec noblesse, sans reculer devant la responsabilité de son œuvre, sans craindre même de faire l'éloge de ses ordonnances, comme si elles étaient inattaquables (5) .

A ces paroles hardies, peut-être imprudentes, les colères é datèrent de toutes parts dans l'Assemblée. On y entendit

(1 et 2) Lettre du Cardinal à Jean de Bromia , i3 février i58$. Soc. (femu/. du Jura, 1864, p. 79-80.

(3) « Ceulx du pays faisant clameur dois le moindre jusqa*av plu? « grand. > (De Troyks, Recès, t. 1, p, 232.)

(4) € M. de Bellefontaine est Tun des plus fougueux opposants; € luy et d'autres, tels que Belin et Duchampt, se bandent contre Is président, et luy font toutes les traverses quHls peuvent. > (JacquimH au Card. de Granvetle, 4 août i57é. Mèm, Granvelle^ t. XXIX, p. 157.)

(5) Voy. le Recès de {574, p. 87 et s.

sous PHILIPPE II. 371

même des propos dHnsolence honteuse (1), sans que le gouverneur François de Vergy, autre commissaire du Roi, osât se permettre un mot de désapprobation (2). Les deux Watteville, plus violents encore, allèrent jusqu'à dire tout haut qu'il fallait appréhender le président, et le faire partir, lui et ses ordonnances, pour F Espagne (3).

Malgré son calme apparent^ Broissia qui avait, dès longtemps, prévu ces redoutables tempêtes, était intérieurement en proie à la plus vive anxiété. Il avait recouru au Roi, en lui écrivant lettres sur lettres, et le pressant de hâter la ratification des ordonnances, avant l'ouverture des Etats. Mais il n'avait reçu aucune réponse (4). Le Roi, selon ses constantes habitudes d'indécision, cherchait à gagner du temps. Le secrétaire d'Etat délégué en Espagne aux affaires de Flandre, Hoppérus, non moins lent que son maître, n'envoyait ni cette ratification ni les lettres de nomination du président. Il était ainsi laissé seul à la merci de ses adversaires, et personne ne voulait ou n'osait le défendre.

Dans cet abandon absolu, Pierre de Broissia pensait à envoyer au Roi sa démission (5) ; car la même agitation persévérait dans l'Assemblée, qui décida de porter en

(1 et 2) Soc. dEmul. du Jura, 1864, p. 181.

(3) « Wateville a parlé licencieusement aux Etats jusqu'à dire € qu*U falloit prendre le président, et Tenvoyer avec ses ordonnances

< en Espagne. Si Dieu n'y remédie, il sera cause de rébellion en ce « pays. > (Lettre de Jacquemet au Cardinal^ 24 nov. 1574, Mém. € Granvelkf t. XXIX, p. 163 et s.) — « La noblesse est très-oppo- « sée aux nouvelles ordonnances. Ceux qui en parlent le plus inso- « lemment sont les deux Wateville ; elles sont odieuses aux méchants « pour fiiire cheminer la justice droit. (Jacquemet au Cardinal de GranveHe,4 août 1574. Mém. Granvelle, t. XXIX, f. 157.)

(4. 5) « Le président de la cour ignore la volonté du Roi, qui mesme

< a différé jusqu'ici de ratifier sa nomination , et desjà il a eu plusieurs

< fois l'intention de renoncer à sa dignité. > (Jacquemet au Cardinal,

haut lieu ses plaintes indignées. Elle choisit six dépota, trois pour TEspagne, et trois pour la Flandre. Dans son ardeur^ elle nomma même une Commission permanente, chargée de représenter les Etats jusqu'à la session sui\'anle, et de correspondre avec les députés pour les tenir en haleine.

Malgré cet état fébrile des esprits, le recès de la session de 1574 conserve, dans sa rédaction, le calme habitud de ces sortes d'actes ; mais les passions des trois ordres se traduisent avec violence, dans leur lettre au Roi, comme dans les instructions remises aux députés. Ou y lit que le pays tout entier a été diffamé, déshonoré par les ordonnances du président ; les articles y sont examinés un à un, et critiques dans le langage le plus amer (1).

Malgré ses hautes qualités de magistrat, Pierre Froissard n'avait pas l'invincible fermeté de Gatinara, comme il n en eut ni le génie ni la fortune. Ces fureurs déchaînées contre lui l'émurent profondément. Dès le mois d'août^ on le vit lentement dépérir. Chacun remarquait la pâleur de son visage et l'altération de ses traits (2). Il était frappé à mort, et, cet état ne (ïiisant que s'aggraver, il mojrut

18 déc. 157i. Mém. Granvelle, t. XXIX, p. 170. — LeUre riU^ d» Cardinal, iO février 1583, Soc. d'émul. du Jura, 1864, p. 64.) - « Le lent Hopporus, dont la femme ne refuse aucun présent. » (Pop. d'Etat, t. IX, p. 579.)

( 1 ) « Far ces nouvelles ordonnances tous ceulx du pays sont inja- « ries et taxés d'estre souillés de tous vices. Depuis ceste pubUcation, « le pays , jusqu'alors respecté, est devenu la fable et la moquerie « des pays voisins, qui auparavant cherchoient en imiter les lois ... • Pap. des Etats, C. ^35.)

(2) « M. le président a si mirable regret que, à ce que je prérois. « cela lui abbrevera de beaucoup ses jours, et fus grandement e»- € bay, ces jours passés que j*ay esté à Dole, de le voir si pftle et « si deschu de sa santé. » {Jacguemet au CardiMl, 4 août i574* Mm. Granvelle, t. XXÏX, p. 157.)

sous PHILIPPE lU 373

dans la nuit du 28 au 29 janvier 1575^ à l'âge de quarantedeux ans, deux mois après la clôture des Etats. Cependant il voulut terminer sa vie en magistrat, et quinze jours auparavant il siégeait encore sur les bancs du palais.

La haine qui le poursuivait ne fut point désarmée par sa mort, elle s'attacha plus vivement à sa mémoire et à son œuvre de réforme, considérée comme une honte et un opprobre pour le pays. Cependant il parait, comme nous l'avons déjà dit, que cette œuvre, en nombre de ses articles, était aussi excellente que nécessaire. Le recueil des ordonnances, publié dix ans après^ fit au travail du président de nombreux et d'utiles emprunts ; et il lui resta celle gloire, d'avoir préparé et inauguré en Bourgogne le redressement de la magistrature (1). Le gouverneur de Vergy, qui avait comme les autres, abandonné le président, ne tarda pas à reconnaître combien il s'était trompé (2).

A la place du grand magistrat, dont il regrettait la mort prématurée, Granvelle reporta sur son frère l'estime et l'affection dont il l'honorait (3). Ce frère, Jean de Broissia, alors membre du Conseil privé, et élevé quelques années plus tard à la présidence du Parlement, fut l'un de ses correspondants intimes, et ses lettres, récemment retrouvées en grand nombre au château de Bersaillin , dans les archives de la famille de Broissia, jettent sur cette

(1) ff Certes, si le président Froissard eust vescu, beaucoup de f choses se fussent redressées par sa dextérité et bon cerTeaul, et

< TenTie que l'on luy ha pourté, que causa les vains soupçons d*in-

< térest et d'autres desseins nous ont causé du mal largement; ny « l'on a trouvé probabilité à ce qu'on vouloit dire, qu'il serchoit son

< prouffit. » (Le Card. à Bellef., 9 oct. 1518. Mém. Granv. Corresp. de Bdltf. t. I, p. 148.)

(2) LeUrt du Card. à Jean de Broissiay 19 décembre 1583^ dans les Mém. de la Soc, dëmiii. du Jura, 1864,^. 242. 181.)

(3) Le Cardinal en lui écrivant terminait ses lettres par ces mots affectueux : Votre etUièremeiU bon ami. {Soc. d'émul./i86é, p. 169.)

époque une grande lumière, que j'ai souvent mise à profil dans cette histoire des Etats (1).

Ainsi, ni le nom ni l'œuvre de Pierre de Broissia ne périrent avec lui. Du reste, sa veuve Claudine Sachet, fille d'un conseiller de ce nom, fort attachée à son mari, consacra à sa mémoire un dernier témoignage de sa tendresse. Elle lui éleva, dans l'église des Cordcliers de Dole un tombeau, où elle devait, après sa mort, être inhumée à côté de lui. On lisait snr ce monument l'inscription suivante :

Rlustri Petro Froissard equiti, juris iheoriâ Cum praxi ad commxinein clienielam duobus Lustris adœquatâ, fisci et senatoris de mandato Munere cum iiidustriâ et labore per triamium FunctOy ut suis jura redderety ad htijus Co7nitattis amplissùni sénat us prœsidis Dignitatem evocato, fatis anno œtatis suœ Quadragesimo secundo cedenii, Claudia Sachet Domina a Fontanis ejus vidua imzstissima Dilectissim^ conjtigi et sibi hoc monumentum Posuit. Obiit anno f575, m^nse januarii (2).

(1) M. Janca. ancien archiviste du Jura, donne, p. 15 de la prè&ce, l'analyse de cette publication, dont il ne paraît pas avoir saisi le^ côtés vraiment importants.

(2) Le testament du président Froissard est aux archives de la oonr de Besançon. {Requeaits^ année 1575, p. 380.) U choisit sa sépulture aas Gordeliers de Dole, dans la chapelle de sa famille où était inkttm messire Sachet, son beau-père. U laisse la direction de ses obsèques à Claudine Sachet, sa femme, fait niention de Jeanne Froissard, sa sœur, fenmie de noble Nicolas Racle, greffier de la Chambre des Comptes; et, après des legs à ses serviteurs, à son page et à ses servantes, H nomme héritiers ses trois frères. — On voyait encore au siècle dernier, dans cette église des Cordeliers, près de la porte du cloître, les statues en marbre des deux époux sur leur mausolée. (Dunod. t. lUi p. 626.)

sous PHILIPPE II. 375

Après V Assemblée de i574, les députés des Etats partent pour la Flandre et VEspagne, — Difficultés qu'ils renconr trent. — Relation contemporaine de Vaudience royale (août i576). — Simple suspension des ordonnances. — Le Roi refuse de les révoquer avant Vavis du Parlement^ du gouverneur et des bons personnages.

Le luxe dispendieux de deux députations désignées pour la Flandre et l'Espagne, n'annonçait pas seulement l'ardente animosité des Etats contre l'œuvre du président de Dole, mais encore le sentiment d'une grande difficulté à vaincre et des résistances qu'on allait rencontrer dans le Conseil du Roi. Elles étaient grandes en effet ; car, sous la question des ordonnances se cachait une lutte engagée entre la royauté et les Etats pour le pouvoir législatif. Il s'agissait de savoir s'il serait exercé en commun ou réservé au Roi seul. Jamais question plus grave, pendant quatre siècles , ne se présenta dans le programme de nos Assemblées (1).

Pour la soutenir, on avait choisi, comme membres des deux députations, ceux qui, dans l'orageuse Assemblée de 1574, avaient montré le plus de résolution et presque d'emportement, les conseillers Belin et Duchampt, Jacques de Saint-Mauris^ seigneur et prieur de Bellefontaine, et le grand gruyer de Bourgogne, Philibert de Montmartin, personnage de grande naissance et d'une position assez haute pour que la main de sa fille fût recherchée par le baron d'Autrey, fils du gouverneur de la province (S).

(1) Lettre du Cardinal de Granvelle à Morillon 15 août 1575, — (Corresp, de MorUlon, t. VIII, p. 191-191.)

(2) Sar ce mariage, Toyez lettre du Card. à Jean de Broissia^ iO mai i58S. — Mém, de la Soe. d^émulat. du Jwra^ i864y p. 139.

376 ÉTATS GÉRiRAUX

Comme pour préparer de loin le terrain, avant d'affironter l'entrevue royale, la députation de Flandre était parlie en avant dans les premiers mois de Tannée 1575. Depuis les Pays-Bas. elle correspondait activement avec la Commission permanente, qui était restée en Franche-Comté, el ces deux fractions s'éclairaient mutuellement sur la marche à suivre dans une œuvre si délicate. Au mois de juin, rassemblée à Besançon, la Commission écrivit aux dépotés de Flandre qu'il fallait agir avec les plus grandes précautions, que l'aflaire tournait mal, et qu'il faudrait probablement se réduire à demander, au lieu de la révocation complète des ordonnances, un simple sursis (1).

Par l'effet de diverses circonstances , la députation d'Espagne ne partit qu'au milieu de l'année 1576. Elle se composait de l'archevêque de Besançon , Claude de h Baume^ du baron de Chevreaux et du conseiller Duchampl. Elle prit son chemin par terre, dans la seconde quinzaine de juin, et ce n'est que le 12 juillet qu'elle arriva à Madrid. Philippe II était alors à l'Escurial.

Il fallut attendre longtemps l'audience royale. Nous allons voir combien l'accueil que reçurent les députés fut gracieux. Le Roi avait apj)ris à l'école de son père qui aimait tant les Franc-comtois, à quel point il importait de ménager un peuple ûer et jaloux de son indépendance. Le doc d'Albe lui-même, malgré sa rudesse ordinaire^ se monti'a plein de courtoisie, et exprima aux députés ses regrets d'avoir involontairement pu déplaire à la noblesse de Bourgogne. Voici, au surplus, le récit complet de l'entrevue de l'Escurial, écrit le jour même, et, en quelque sorte sur place. Cette pièce, que n'a citée ni même connue aucun de nos historiens, a été conservée dans les mémoires

(1) Papiers des Etats, C, n» 44.

SOUS PHILIPPE H. :î/7

de Jules ChifTlet, à qui nous devons tant de documents précieux sur noire histoire (1).

« Sa Majesté, ayant différé vingt-quatre jouivi de donner aadienee à « Mea8<^ les trois députez de son Conté de Bourgoigne, tant à cause « qu'elle estoit auprès de Ségovia quand ils arrivàrent à Madrid, que fut « le XII® de juillet,queaussy pour raison de la maladie du comte de Chin- € son, lequel, comme seul maistre d'hostel, debvoit recevoir et guider « lesdits fieurs députés; y celle voyant ceste maladie passa oultre,escripvit « à Mons^ Hoppérus,dois rEscurial,le 4 d'aoust, qu'il les vouloitouyr le 6 « suy vant ; qu'ils se roncontrassent audit lieu entre les neuf et dix heures « du matin , et qu'ils entendroient illec du duc d'Alve, grand-maistre « d'hostel, Tordre de leur audience, ce qu'ils firent. Et y arrivàrent c au temps préfix, accompagnez de du Tartre par ordonnance expresse a de Sa Majesté ; lequel fut trouver ledit duc qui luy dit que» par ex- « près commandement de Sa Majesté, il avoit faict apprester auxdits « sieurs une sale au monastère, auprès de la chambre royale, pour les « recepvoir et donner à digner, surattendant leur audience qui seroit « a trois heures après midy ; lesquelz touttesfois, ayant descendu au lo- K gis de frère Laurent Grillet, qui demeure dans TEscurial, loing d'un « demy quart de lieue dadit monastère, que Ton appelle S^-Laurent

< le Real , qu'est le lieu de la résidence de Sa Majesté , aymarent « mieux digner avec ledit religieux qu'ailleurs, pour le bon recueil « qu'il leur fit, pour le désir qu'il avoit de voir Mons*' de Besançon, € duquel sa mère avoit esté nourrice, et allant, l'heure prescrite pour « leur audience, ils furent reçus du duc d'Âlve et de plusieurs gen- « tilshommes de la chambre de Sa Majesté, qui les conduyrent en la- « dite sale prendre l'ordre de Sa Majesté pour les faire entrer ; lequel « incontinent les vint appeler et les guyda où icelle estoit en une sa- « lette quarrée de dix-sept pieds, les attendant à ung coin auprès € d'une fenesti'e, tout en pied avec sa cappe et son espée, assiste du « prieur don Antonio de Tollèdo, du marquis de Vélès, grand maistre « d'hostel de la reyne, du comte de Buendia, sommelier de corps, de « don Rodigo Manuel , capitaine des allebardiers es])agnols, de don « Pctro Manuel et de don Diego d'Acuna, gentilhomme de la Chambre, € et de don Diego do Cordova, premier escuyer d escuyrie ; lesquelz

< furent tous présents on cette audience, et autres qui entrarent comme

(l)Elle est intitulée : Relation briefve de l'audience que mesaires les députés de Bourgoingne heurent à l'Esatrial à sept lieues de Madrid, le VI d'aoust i576. (Manuac. Chiflet, t. XXXV, p. 122 et suiv.)

le baron de Pesme, le sieur d*Azal et BonaTentore et Qullaume dn Tartre. Le sorplua ae retint à la porte que demeura tosjours oaTerte ; et, entrant monaieur Tarcheyesque avec le duc d'Aide, après ke révérences deues, il se jeta aux pieds de Sa Majesté, pour Iny baiser les mains. Mais elle luy osta bonnet, et ne le voulut ouyr avant qu'elle Tenst faict couvrir, pource qu'en Espagne les évesques sont traictez comme grands, qui se couvrent tous devant le Roj. Après le propos dudit sieur de Besançon qui fut bref, pour œ que, avant représenté le désir qu'il avoit veoir son prince naturel, il ae remettoit à ce que diroit le sieur conseiller Duchampt de la canae de sa venue. Mons*' le baron de Chevraul s'avança pour baiser les mains de Sa M^esté» accompagné du duc d'Alve, qui le présenta à io^, luy déclarant ses services et sa valeur, et dit le sieur baron deux mots à Sa Majesté du zèle qu'il avoit à son réal service ; et, as temps qull se retira, le sieur conseiUer Duchampt le suyrit, et de> manda la main à Sa Majesté, de laquelle ils receurent tous une accolade; et, se reculant ledit sieur Duchampt environ trois pas da Roy, il commença son propos qui durât une bonne demye heure en présence de tous les susdits, avec telle substance, éloquence et action, que Sa Majesté et tous les susdits assistants restèrent satisfiiits et contenz, tendant par son propos à la suppression des ordoor nances , et déclaration d'autres choses contenues en quatorze oa quinze articles qu*il récita pour le bénéfice du maistre et service dudit Conté, ayant son propos sur l'amour, piété et charité qu*UB prince doibt garder à Tendroit de ses fidèles et féaux vassaux qui, par leur fidélité, ne méritent estre oppressez avec nouvelleté, mesma en choses establies, à l'insccu de leui* prince et sans l'advis de ses priccipaulx ministres en son Conté de Bourgoigne, auxquelz de tout temps on a demande Tadvis sur les choses nouvelles introduictes audit pays.

f La réponse de Sa Majesté fut en termes généraux, à sçavoir qu il estoit fort ayse de veoir lesdits députés, et d'avoir entendu leur propos, s'asseurant de la grande fidélité et loyaulté des Etats de soa Conté de Bourgoigne, et qu'il n'en avoit jamais doubté, et qu*0 feroit veoir incontinent leur requeste et prétensions, pour les £ure en bref expédier. Le soir mesme, Sadite Mi^esté, après avoir leu tous les papiers que lesdits sieurs députez luy avoient présenté en leur audience, les renvoya incontinent à M. Hoppérus, qui les a en ses mains, et &ict démonstration de vouloir âdre expédiei* en bref lesdits sieurs.

« Avec cette response royalle, le duc d'Alve guyda lesdits députes • devers la Royne, avec laquelle estoient dnq princes et les deux

sous PHILIPPE II. 379

« fantes. Cependant le Roy fît dire par du Tai-tre audit sieur conseiller * Duchampt que, achevant de baiser les mains à la Royne, il retourna « pour luy représenter co que la Court de Dole luy avoit enchargé.

« Ce que.ledit i)uchampt fit avec grande promptitude etdisci'étion

« Et fut le Roy tant humain, qu'il permit que tous ceulx qui vienc droient avec lesdits sieurs députez luy baisassent les mains, lesquels < ledit sieur du Tartre luy présenta et dit leurs noms.

« Ottltre ce, pendant que ledit sieur conseiller Duchampt eust sa se- « conde audience, messire de Besançon et baron de Chevraul furent « baiser les mains au prince d'Ongnerie. Et depuis Sa Majesté ordonna « que Ton montrasse auxdits sieurs députés Tédifice somptueux dudit « monastère ; ce que fut faict après avoir présenté au duc d*Alve les « recommandations des Estats,'qui leur répondit que, s'il eûst scea ce « qui se passe, il n'eust jamais consenti à Testablissement des nouvelles « ordonnances de Bourgoigne, pour ne desplaire au moindre de toute € la noblesse tant fidèle à son Roy .

€ L'on espère que lesdits députés, Dieu aydant, seront bientost ex- « pédiés, selon la réponse que tous ceulx du Conseil d'Estat ont faict € ce jourd*huy, Vlll" de ce mois d*aost, lesquelz ils ont visité tous « après le digner, et ne perdent temps pour en avoir briefve « expédition. »

Cette d briefve expédition i> fut, par sa lenteur, conforme aux habitudes de la cour d'Espagne. Il fallut l'attendre trois mois. Le Roi ne révoqua point les ordonnances. Mais, par lettres datées de Madrid le 24 novembre 1576, il les déclara suspendues, et rétablit les trois sièges de justice supprimés, Arbois, Quingey et Orgelet, « attendu, dit le décret royal, le tort que leur suppression avoit faict aux ce privilèges du pays et à Tadrainistration de la justice^ c le tout, ajoute le Roi, à nostre déceu (1). »

Pour le surplus, c'est-à-dire avant de statuer sur l'abolition des ordonnances, Philippe II se réservait de demander l'avis du Parlement, du gouverneur de la province et des bons personnages.

(1) Voy . cette pièce imprimée en entier dans le Rocueil de chartes franc-comtoises par M. de Jancigny, p. 84.

â80 ÉTATS GÉNÉRAUX

Encore ce bienfait si secondaire avait été obtenu i prix d'argent. L'auteur de la relation que nous venons de citer se garde bien de le dire. Les députés avaient, en secret, payé trois mille francs à Hopperus, homoie dont la vénalité était aussi connue (1) que celle de sa femme. Qd sait qu'il trafiquait de son influence dans les conseils do Roi. Cette fois, il ne porta pas loin la peine de sa cupidité et mourut trois mois après ce marché honteux. Le Cardinal, qui en avait eu connaissance, y fait allusion dans plusieurs de ses lettres : mais s'il en parle d'un ton moqueur, il prenait fort au sérieux le tort que la vénalité d'Hoppenis avait fait, en cette occasion, à l'autorité royale.

Du reste^ on remarquera quo, dans l'entrevue de l'Escarial, les députés n'avaient pas même osé aborder la question du pouvoir législatif, dont ils se targuaient à leur aise au loin et dans l'Assemblée des Etats, sauf à rester la bouche close quand il était nécessaire de parler.

Ainsi, après tant de cris et de tempêtes, après deux députations envoyées avec un si grand éclat aux cours de Madrid et de Bruxelles, cette grande et électrique commotion, qui avait retenti d'un bout à l'autre de la Franche- Comté, aboutissait, non au retrait, mais au simple sursis des ordonnances. Elles ne furent révoquées ni alors ni depuis. La volonté du Roi, comme celle de son puissant ministre, était de laisser dormir ces dangereuses questions. Il demandait en apparence, avant de se décider, l'avis du Parlement, des bons personnages et du gouverneur de la province, mais à charge que cet avis n'arriverait pas ou serait éludé. Nous verrons comment les Etats de 1573 essayèrent d'y revenir et comment leur prétention fut écartée sans retour.

(1) Mémoires Granvelley t. XKXI, p. 202.

sous PHILIPPE IL 381

Première tentative des Etats pour renverser le pouvoir politique du Parlement de Dole sous le gouvetmement de Requesens. — R envoyé un député en Flandre. — Accueil défavorable qu'il reçoit. — Le Parlement se pourvoit devant Philippe IL — Réponse du Roi,

Tandis que, en face des hésitations du roi d'Espagne, les Etats de Bourgogne réclamaient avec tant de chaleur et si peu de succès la révocation des ordonnances de Broissia, ils poursuivaient, et depuis plusieurs années^ un projet d'une tout autre importance. Leur plan, conçu avec adresse et mené de loin, était de renverser le pouvoir politique de la cour de Dole, et de la supplanter dans les affaires d'Etat.

Ce plan le voici : ils avaient compris que pour eux une grande cause de faiblesse était de n'être convoqués qu'à de longs intervalles et seulement sur Tordre et par lettres du Roi. Ils résolurent de substituer à cette autorité limitée et intermittente une autorité plus fixe et non inienompue, et conçurent l'idée d'une commission permanente choisie dans leur sein, délibérant, agissant et correspondant en leur nom d'une session à l'autre, de manière que la représentation nationale de notre Bourgogne fonctionnât sans discontinuité.

L'origine de ce projet remonte à l'année 1574, et Ton trouve^ dans la session de cette année^ la première commission permanente des Etats. Elle se compose de neuf membres, dont trois pris dans chacun des trois ordres.

Le but se découvre encore mieux dans les instructions qui furent alors données à leurs députés, chargés de porter au Roi le recès et les vœux des Etats :

€ Sera suppliée Sa Majesté en toute humilité de rétablir le nombre « des sieurs superintendants aux affaires du pays, et tellement accrois- € tre leur aactorité, qu^ils puissent, avec le sieur gouverneur, pourvoir

€ aux cas d'emport requérant prompte provision, et mesme où la Iodff guear du temps pour prendre recoura devers Sa Majesté ou son lien- < tenant général des Pays-Bas pourroit estre de quelque préjudiciable « conséquence. »

On le voit, les Etats voulaient, en réalité, Texclusion du Parlement, puisque la connaissance de tous les cas urgents n'était réservée qu'au gouverneur et aux bons personnages, les Etats se promettant bien d'ailleurs d'y prendre leur part au moyen de la commission permanente.

C'était toute une révolution dans le gouvernement de la province. Le Cardinjil de Granvelle donnait un nom à ce grand changement si menaçant à ses yeux pour la royauté, il l'appelait se faire estât et qualifiait cette conception d' INVENTION DIABOLIQUE (1).

Le Parlement aperçut promptement le complot dirigé contre son pouvoir, et résolut d'y résister. Dans ce but, il se décida à faire partir, sans retard, pour la Flandre, dont le gouverneur était alors le commandador-général Requesens, le conseiller de Boisset, l'un de ses membres. Il le chargea d'un mémoire où il proposait ses moyens de défense. C'était une apologie fort étudiée, destinée à mettre dans tout son jour l'ancienneté et la grandeur du Parlemnl de Dole. Dans ce mémoire, d'un style enflé, historiquement faux et parfois peu intelligible, la Cour expose :

« Que les prédécesseurs de Sa Majesté instituèrent pour le Comté de « Bourgogne un sénat ou cour souveraine représentant, selon le droit,

(1) « Que les fiscaux contredisent hautement et virilement: et « mesme que ny neuf, ny plus grand ny plus petit nombre demeurent ff auctorisez pour se faire Ksta.t, et parler et négocier au nom ff d*iceulx ; que fut aux pénultième ou antépénultième Estât une (/ia'">- € ligue et très maulvaise invention contre la voulenté du maistre et contre € son auctoi*ité, et de très dangereux exemple. « {Lettre du Cardinalat Granvelle [à Jean de Broissia^ 30 septembre 1583, dans les Mém, de U Soc. d'Émul. du Jura, i86i, p. 216.)

sous PHILIPPE II. 388

« comme les chevaliers du temps des dieiatews romains et des empereurs f K les députés au gouvernement prétorial, qui souloient tenir le second « rang après le prince ; ensuite de quoy et pour plus autoriser ladite « Cour, nos princes souverains constituèrent icelle de leurs propres périt sonnes, et encore de présent se dépeschent tous mandements au nom

€ de Sa Majesté le tout représentant le prince et les trois Etats du

« pays, »

A la suite de ces derniers mots dont on remarquera la hardiesse, la cour rappelle avec moins d'exagération sa constante sollicitude pour la province (jui lui est confiée, et les services qu'elle a rendus en la maintenant, depuis soixante ans, dans une heureuse tranquillité par la ligue héréditaire avec la Suisse et la neutralité avec la France.

La justice, comme l'intérêt du pays (c'est la conclusion du mémoire), demande donc que Son Altesse le commandador-général, à l'exemple des prédécesseurs de Sa Majesté, maintienne contre tous le Parlement avec ses prérogatives, et selon son ancienne institution.

Le conseiller de Boisset s'était mis en route pour les Pays-Bas. Mais de grandes préventions avaient, dans les conseils de Flandre, précédé son arrivée. On connaissait les désordres de la justice en Franche-Comté ; le Parlement était depuis longtemps décrié. Aussi le conseiller^ de Boisset fut-il froidement accueilli ; sa mission échoua : des apostilles sèches et sans portée (1) furent^ de la part du commendador général, la seule réponse que rapporta le député franc-comtois (27 novembre 1575).

La cause du Parlement était perdue en Flandre ; il le comprit et n'essaya pas de lutter contre ces rigueurs. Tournant alors ses dernières espérances du côté de l'Espagne et s'assemblant le 9 janvier 1576, il décida de porter plainte à Sa Majesté du peu de respect que le commandador général et les conseillers d'Etat de Flandre

(i) Voy, ces apostilles dans les Reeès de de Trotes, 1. 1, p. 221 et s.

avoicnt montré à son représentant (1). Puis il fit partir une députation pour l'Espagne, faisant, en même temps, appel à ses puissants protecteurs, le président Richardol, le seigneur de Champagney et surtout au Cardinal de Granvelle, à qui il écrivit qu'on avoit mal imprimé la cour de Dole dans l'esprit de Son Exceltence^ et qu'il était indispensable d'agir instamment prés du Roi (2).

La délibération va plus loin ; et ne ménageant plus rien dans sa défiance contre la Flandre, la Cour de Dole se plaint du peu de bon vouloir des Flamands contre la Bourgogne, et demande instamment que, si on lui envoie quelqu'un, ce ne soit jamais un député de cette nation (3).

Le Parlement avait vu de loin la haine des ministres flamands, qui, dans le siècle suivant, devait être si funeste à la Franche-Comté.

Selon les invariables lenteurs de la cour d'Espagne, il s'écoula encore dix mois sans aucune réponse de Philippe IL C'est précisément dans ce laps de lemps qu'eut lieu l'entrevue de l'Escurial, où, en présence du Roi, les députés des Etats demeurèrent muets sur toutes les questions capitales qu'ils avaient à traiter, sans oser en aborder aucune.

Que se passa-t-il dès lors dans les conseils secrets de la royauté? Que fit, depuis Rome, le Cardinal de Granvelle*? Quelle fut l'influence des hauts protecteurs du Parlement, ou quels ressorts firent jouer les députés des Etals? Nous ne connaissons qu'une chose, c'est le dénouement.

(i et 2) Le Parlement délibère « de se plaindre à SaMs^esté du poo de respect qu'on a eu, aux Pays d'en bas, du conseiller de Boisset en ce qu'il a remonstré tant à Son Excellence qu'aux aulti^es sieurs d'Etat et conseillers du Consteil priyé, et d'en escripre aussi à M. le Cardinal de Granvelle pour estre intercesseur pour ladite Cour envers Sa Maje&té touchant ses requestcs, et remercier les sieurs de Champagney et

Richardot de leurs bons offices {Déiib, du 9 janvier 1576, t. 43.

p. 24. Arch, de la cour de Besançon.)

(3) Ibid.

sous PHILIPPE II. 385

Le lendemain du jour où, malgré les efforts ardents des Etats, le Roi déclarait les ordonnances simplement suspendues, il écrivait à Vergy, gouverneur de la Franche-Comté : < Le Parlement est gardé et maintenu dans son autorité € anciei\ne et accoustumée; les officiers et maistres d'icelui « doivent être honorés et révérés comme ma propre per- K sonne (1). i>

Le Cardinal l'avait emporté.

Nouvelle tentative des Etats contre la Cour de Dole sou^ le gouvernement de don Juan. — Lettre du prince. — Ses hésitations. — Le pouvoir politique du Parlement sur le point de su^ccomber, — Par quels événements il fut sauvé,

La lettre du roi d'Espagne qu'on vient de lire semblait ôter à l'ambition des Etats ses dernières espérances. Cependant ils n'abandonnèrent aucun de leurs projets. L'obstination bourguignone est passée en proverbe. Il leur restait le puissant ressort de leur commission permanente. Le Parlement n'avait jamais été plus discrédité, et, à leurs yeux, sa chute comme corps politique, ne pouvait vraisemblablement se faire longtemps attendre.

Rien ne pouvait donc ébranler la confiance des Etats.

Il est vrai que le Roi, comme on l'a vu, venait de déclarer que le Parlement était maintenu dans son autorité ancienne, et devait être révéré à l'égal de lui-même.

Mais cette déclaration ne pouvait-elle pas être diversement interprétée ? S'appliquait-elle au Parlement considéré comme corps de justice? Devait-elle s'étendre à ses attributions poHtiques? La rédaction en était louche et équivo-

(1) Voy. cette lettre dans le Recueil de chartes de M. de Jancigny . Vesoul 1869, p. 87, 88.

que aux yeux du Cardinal, le protecteur et l'ami de la Cour de Dole; il disait que ce texte, qu'il trouvait froid, était de la forge du pauvre Hoppérus, plus habile à faire sa bourse dans les conseils du Roi, qu'à en écrire correctement en français les résolutions (1).

Cependant, on annonçait pour les Pays-Bas et le Comté de Bourgogne un nouveau gouverneur général, don Juan, fils naturel de Charles-Quint, déjà renommé par la victoire de Lépante. Quelles seraient les dispositions du prince pour le Parlement en disgrâce sous Requesens son prédécesseur? Les ministres flamands allaient-ils lui faire partager leurs préventions? Dès que don Juan eut donné à la Cour de Dole connaissance de son avènement, elle lui dépêcha deux députés, le prieur de Bellefontaine, conseillerclerc, l'un de ses membres, et le baron d'Autrey, fils du gouverneur , pour le congratuler et lui recommander la Cour souveraine du Comté de Bourgogne (2). Arrivés dans les Pays-Bas, et admis à l'audience du prince, ils lui exposèrent les craintes du Parlement, les rivalités jalouses auxquelles il était en bulle, les prévenlions de la cour de Bruxelles, et la nécessité de maintenir intact, selon la volonté du roi, le pouvoir politique de celle de Dole. Le prince les accueillit avec bonté, et leur promit que rien ne serait innové dans le gouvernement de Bourgogne, sans qu'elle eut été entendue (3).

(1) € J'aj vu la copie que vous m'avez envoyée de la lettre qu*ont

< rapporté nos ambassadeui's pour les oubstcnement de rautorité de la

< Cour : que m'a semblé plus froide que je ne le vouldroye, et de la f forge du povrc Hoppérus, qui n'escripvoit pas en françois le moins « du monde. Il estoit savant en lettres, mais savoit peu en affaires. » (Lettre du Cardinal à Belle foniaifie, dans la corresp. de Bellefontaine, t. I, p. 98 v«.)

(2) Délih. du 15 novembre 1516, dans le vol. 50, fol. b v^ des déiib. du Parlement de Dole.

(3) Fait rappelé dans une délibération du 9 mai 1577, t. 50, p. 41.

sous PHILIPPE IL 387

En arrivant en Flandre^ don Juan avait trouvé le pays en pleine révolution. Le sac d'Anvers, exécuté le jour même de son arrivée (octobre 1576) par les troupes espagnoles, qui de la citadelle s'étaient jetées dans cette ville^ l'une des plus célèbres de l'Europe, avait achevé d'exaspérer les esprits. Les États généraux, assemblés sans convocation et malgré le Roi, avaient remplacé le Conseil d'Etat. La rébellion était maîtresse. Réduit à une situation des plus alarmantes, don Juan fut obligé de souscrire au traité de Gand et au renvoi des troupes espagnoles, qui faisaient sa sûreté, mais qui étaient en horreur aux habitants du pays. Le prince, découragé, écrivait à Pérez le l®** mars 1577 : a Mettez toujours en première ligne de me tirer d*ici. Sur « ce point, il y va pour moi de la vie, de l'honneur et du <K salut de mon âme. > Ce jour même il mandait au Parlement de Dole (9 mars 1577) l'extrémité qui lui avait fait adhérer au traité de Gand, et le retour des troupes espagnoles qui allaient passer par Ja Franche-Comté : nouvelle eflrayante pour la province, qui les connaissait de longue date. Ces troupes, qu'un historien appelle exécrables et héroïques à la fois (1), étaient, à chaque passage, considérées avec terreur comme le fléau d'une horrible tempête (2). Pour en diminuer les ravages, on ne leur fit pas traverser le pays en droite ligne ; mais le Parlement, de concert avec le gouverneur, divisa leur itinéraire entre la montagne et le plat pays (3).

Cependant le Roi, avec son indécision ordinaire, ne répondait pas aux lettres pressantes de son frère. Celui-ci,

(1) JusT, Soulévem. des Pays-Bas, t. II, p. 191.

(2) « Il n'y aura bientôt ni Dieu, ni église, ni chrctientc qui ne soit outragé par eus, » écrivait la régence de Montbéliard, à l'occasion d*un de ces passages en septembre 1578. (M. Duvernoy, Notice sur Clerval, p. 13.)

(3) Mit. du Parlement, 9 mars 1577, vol. 50, p. 28 t».

en batte, dans les Pays-Bas, à toutes les défiances et i tous les dangers, ne savait à quoi se résoudre, lorsqu'on apprit que la commission permanente de Bourgogne avait adressé au Roi une lettre aussi hardie qu'inattendue. Elle était écrite au nom des Etats par le seigneur de Montmartin, l'un des membres les plus ardents et les plus actifs de la dernière assemblée. Elle demandait nettement que la connaissance des affaires politiques fût retirée à la cour de Dole et concentrée dans le gouverneur, les Etats et les superintendants du pays, c'est-à-dire les bons personnages (1).

Cette grave nouvelle, annoncée au Parlement, le fit retomber dans toutes ses perplexités. Il délibéra avec trouble. Les uns proposaient d'écrire immédiatement au prince et de lui rappeler, que précisément, sur cette question soulevée par les Etats, le Roi avait fait connaître sa volonté, et maintenu l'autorité de la Cour ; les autres (et Bellefontaine ouvrit cette opinion) que, sans s'élargir^ on le.fit souvenir que, dans sa première entrevue avec ce conseiller, don Juan lui avait promis de ne rien innover sans avoir entendu le Parlement.

Je n'ai pu recouvrer la lettre de Philibert de Montmartin, qu'il serait si intéressant de connaître. Elle ne laissait plus aucun doute sur le plan bien arrêté des Etats. Probablement elle était fondée sur la mauvaise réputation de la Ck)ur de Dole, sur le peu de sécurité qu'offraient, au point de vue catholique, cette Cour discréditée, ses doctrines incertaines et dès longtemps suspectes, enfin la suspension encore maintenue de plusieurs de ses membres, tandis que don

« (i) Le Parlement a appris que le sieur de Montmartin avoit écrit, « au nom des Etais ^ à Sa Majesté que toutes les choses dMmportam» € dévoient estime traitées par les Ëstats de ce pays et superintendants « d'iceluy.!» (Délib. du Parlement de Dole, 9 mai Î5T7, vol. 50. fol. 41 « verso et s.)

SOiS PHILIPPE lî. â8Ô

Juan trouvait toutes les garanties désirables dans l'invariable fermeté des Etats.

Cette lettre impressionna vivement le prince, qu'entouraient d'ailleurs des conseillers ennemis de la Cour de Dole. D'un autre côté, en Flandre, la situation du jeune gouverneur devenait chaque jour plus difficile en face des Etats rebelles et les partisans armés du prince d'Orange. Devait-il avoir encore à craindre pour la Franche-Comté ? N*était-ce pas assez de ses ennemis déclarés dans les Pays- Bas, sans s'exposer à trouver en Bourgogne des ennemis cachés, tout prêts peut-être à le trahir ?

On savait en effet que les réformés français y nourrissaient de dangereuses intelligences; déjà, et récemment, ils avaient tenté de surprendre Dole et Gray, ces deux boulevards de la province (1). Besançon avait, en 1575, failli tomber dans leurs mains, et on attribuait au prince d'Orange une grande part dans le complot qui devait leur livrer une place si importante (2). A cette époque même, Vurry, maire de Dole, appartenant à l'une des premières familles de cette capitale du pays, était prévenu de trahison ; on lui avait ôlé les clefs des portes, il était arrêté et gardé en prison secrète (3).

(i) « Sur ce que le sieur comte de Ghamplitte auroit déclaré au « président (du Parlement) que les entreprises desquelles il faisoit fl double ces jours passés, estoient indubita.bles, et POUROSTâES sur « PLUSIEURS VILLES, a esté ordonné, suivant Tadvis dudit sieur comte, € au conseiller Michottey d*escripre à M. le comte de Charny, afin € de mander devant eux le sieur de Montigny, et l'ouyr exactement a sur le £uct desdites entreprises.» (De/t6era/tonj du Parlement de Dole, 4 décembre 1576, tom. 50, p. 10.)

(2) Il est dit dans des observations du conseil de Bruxelles, à la date du 16 février 1591, que le prince d*Orange avait participé à la surprise de Besançon. {Papiers non inventoriés à la Préf. du Doubs,)

(3) Je lis dans une délibération du Parlement, sous la date du moia de juin 1577 : < On a interrogé le sieur Vurry, escuyer, et ordonné

Tout semblait donc, en Bourgogne comme dans les Flan, dres^ aggraver les inquiétudes et les anxiétés de don Juan. Pour complaire aux Etats, il avait consenti au départ des troupes espagnoles. Mais ses dangers croissants TobligeaieDl à en demander le retour. « Force est bien qu'elles reviena: nent, écrivait-il au Roi son frère, le 21 juin 1577, mais « que Votre Majesté n'en ait aucun regret.Quand ces gens là € se rendent coupables à ce point, et n'attachent aucun <t prix à la grâce que Votre Majesté leur fait, la guerre ff doit devenir toute autre que ce qu'elle a été jusqu'à € présent. Il faut qu'elle se fasse avec leur propre ai-gent, oc sans y employer celui des autres royaumes. Qui cause « le mal doit le payer. Feu et sang sur eux, et que Votre € Majesté me laisse faire (1). •

Exaspéré par ces événements, don Juan prit un parti décisif, celui de changer le gouvernement de Bourgogne. A cette époque même il écrivait au Parlement de Dole que la connaissance des affaires d'Etat allait lui être retirée (2).

Jamais la situation n'avait été plus menaçante et plus compromise. Le Parlement, dés qu'il reçut la lettre du

€ qu'il sera mis en prison très estroite et au secret chez un huissier. € Les clefs de la ville luj ont esté retirées. » {Recueil des Dèlib, i» Parlement, tom. 50, p. 58 vo.)

(1) * Que es fuerza que vuelvan y no congoxe esto a Vueslra M&- « gestad, que y a que Uega el poccado deetos a ser tan grande, y no € es valen de la merced que Vuestra Magestad les hace, différente ha « de ser la guerra que la de hasta aqui. y es que aquella se sustente « de la hacienda dellos, sin sacar la de otros reynos, y quien tal haze « que tal pagne. Fuego y sangue en ellos. y dcxe me Vuestra Mages- « tad. » (21 juin f577, don Juan à Philippe II. Archiv, de Simanau Estado Flandes, lege 572.)

(2) Dans sa délibération du 15 juiUet 1577, le Parlement mentionne qu*il vient de recevoir une lettre de Son Altesse, par où, il semble que Ton veuille oster à la cour les affaires d 'Estât. » On doit en écrire an Cardinal de Granvelle, au président Sasbourg, à M. Richardot, à M. de Ghampagney. (fiélib, du Parlem. de Dole. vol. 50, p. 63.)

sous PHILIPPE II. 394

prince, s'assembla à la hâte, et résolut de faire, dans cette extrémité, un nouvel appel à tous ses protecteurs, surtout au Cardinal de Granvelle et à son frère Frédéric de Champagney, que Ton croyait encore en crédit à la cour de Bruxelles.

Le 9 juillet 1577, don Juan écrivait au Roi : « Je vois « s'augmenter à tel point l'insolente arrogance des malin- <L tentionnés, laquelle a commencé par le Conseil d'Etat, « s'est répandue parmi les grands et gagne jusqu'au peuple, « que le relard n'est plus possible. Tout croule à la € fois (1). »

Il voyait s'armer contre lui, avec les desseins les plus sinistres, jusqu'à ce Champagney à qui le Parlement avait confié la défense de ses intérêts. Ce mobile gouverneur d'Anvers venait de passer au parti des Etats de Flandre. « Les compagnies du régiment du comte d'Egmont, ajou- « tait don Juan, se rapprochent de cette ville avec celles « de MM. de Hesse et de Champagney, dans le but, comme « le bruit m'en revient de différents côtés , de me « faire prisonnier ... Pour l'amour de Dieu, que Votre c Majesté prenne en pitié sa sainte Eglise, ainsi que sa <L propre autorité et son honneur (2). »

Que, dans des jours de pareille anxiété, quand, selon l'expression désespérée du jeune prince, tout croulait à la fois, il ait voulu retirer au Parlement de Dole, objet de sa défiance, le pouvoir politique, rien n'est plus facile à comprendre.

(1) Y 7a se acercando tan a priesa y es tanta la arrogancia y inso^ lencia de los mal intencionados, comenzande par el consejo de Ëstado y descurriendo per los senores y parando el pueblo. Se cao todo. (Lettre de D. Juan à Philippe 11,9 juillet f577.)

(2) Van 86 acercando las companas del regimento del conde Egmont y M. de Hesse y Champagny, con fin, segun se entiende per dlversas Tias, de prenderme. (Ibid.)

39î2 ÉTATS GÉNÉRAUX

Il faut le dire : le Parlement portait alors en lui-même tout ce qui pouvait rendre sa ruine inévitable, et justifier les accusations de ses adversaires. Ils lui reprochaient la périlleuse instabilité de ses doctrines (1), ses divisions, son inexcusable inertie, (2) une vénalité honteuse, une basse cupidité (3). C'est l'époque la plus triste de la magistrature franc-comtoise, qui cependant a eu de si grands jours.

Don Juan vécut encore quinze mois qui se consimiérent en vains et impuissants efforts pour soumettre les Pays- Bas. Comment ses menaçantes intentions contre le Parlement restèrent-elles sans effet ? Comment fut sauvé le pouvoir politique de cette cour décriée ?

(i) f Roda a dit au Duc d*Albe que le pays se doit confondre là où « il y a de si mauvais juges. » {Lettres de MoTillon, tom. Vn, fol. 44.) — f L'on tient le Parlement suspect, et partant incline d'absondn « ceux qui laborant eodem malo. » {Lettres à divers^ t. Il, p. 221.)

€ L'on procédera diligemment et seurement contre tous aultres qoi € se trouvent chargés par les informations, et meame contre le vice-

« président (Colin) qui est aussy chargé que nulz des suspendus *

{Lettre de Morillon au Cardinal de Granvelle^ 19 mai /57i, Corresp. de Morillon^ t. VII, p. 69). — « Le docteur Olsignauus se complaint gnn- € dément que, ayant fait par cy-devantsibon rapporta Son ExcelleDoe € des conseillers du Parlement, il se trouve maintenant confus que Ton « y trouve le contraire, et quil y a tant de coulpables. (Ibid.)

« 11 ne se fait justice au pays par faute de ministres, et le tribunal fl de la Cour perd journellement de plus en plus de son anctorité. » (Le Cardinal à Morillon, 17 août 1573. Corresp, de Morillon^ t. \1II| p. 253.)

(2) < Si Ton augmentait le nombre de conseillera, ils sercheroicot « de tirer toute Teauve au moulin que peut apporter profit, mais évi-

« tant le travail » (Lettre du Cardinal à Jean de Broissia, 16eoH

1583. Dans les Mémoms de la Société d'Émulation du Jura^Sôi, p. 199)

(3) « Il n'est à croire combien la justice souffre, et est mésestiméd € pour prendre des deux mains de ceulx qui sont en procès, et souTent € des deux parties, et véons le mal qu'en est succédé en Bourgoin- « gne. » (Lettre de Morillon au Cardinal de Granvelle, 25 mars 1516. Dans la Corresp. de Morillon, t. VIII, p. 51.)

SOÙS PHILIPPE II. 39â

J'en trouve deux causes, les terribles vicissitudes qui précédèrent et amenèrent la mort de ce prince, les vues élevées et la puissante intervention de Granvelle.

La courte vie de don Juan ne fut, dans les Pays-Bas, qu'un dur et cruel supplice. Ce jeune et vaillant capitaine, sans armée, sans autorité, sans influence, fut poussé par d'indignes traitements à des résolutions extrêmes. On publia des libelles contre lui. Ses serviteurs furent maltraités par le peuple qui dispersa même sa garde. Il fut réduit à se retirer dans une place forte et à se préparer à la guerre. Ses dangers s'accrurent par des interventions étrangères. Pressé par les armées combinées du duc Casimir, des Etats et du duc d'Alençon, il n'eut plus le temps de penser à la Franche-Comté, et il finit par laisser tel qu'il était le gouvernement de ce pays, fort incertain d'ailleurs que le Roi son frère en eût approuvé le changement. Il se voyait lui-même abandonné sans secours : <ic Si Votre Majesté, écrivait-il au Roi, ne prend une résolution, je suis in- « failliblement perdu. y> Quatre jours après, les anxiétés auxquelles il était depuis longtemps en proie, les fatigues extrêmes qu'il avait essuyées le livrèrent à une fièvre qui régnait dans son camp, et à laquelle il succomba le 1®^ octobre 1578.

Les desseins de don Juan contre le pouvoir politique du Parlement de Dole eussent-ils été plus sérieux et plus suivis, le Cardinal de Granvelle était averti et veillait. Sans doute il connaissait mieux que personne les côtés infirmes et attaquables de la Cour de Dole (1) ; mais il voulait la réformer et non la détruire. « En Bourgogne, disait-il alors, le désordre de la justice a besoin de sérieux remède des. La cour consent, à son propre abaissement, et je

(1) Lettre de Granyelle à Jean de Broissia, 13 décembre 1583, dans les Mém. de la Sociélé d' Émulât. duJwra, 1864, p. 241.

€ vois son autorité tomber par terre. "» N'importe , avec ses vues supérieures, il croyait qu'il fallait la défendre et la sauver à tout prix. Dans cette institution chère an peuple franc-comtois, il voyait le salut de la province, c Sans elle, ajoutait-il, les grands mangeroient les petils (1), c et le pays ne seroit qu'une brigandaille (2). »

Cette fois encore, Granvelle sauva le Parlement. Mais ce n'était qu'une trêve, la lutte n'était pas finie, et nous allons voir que les Etats ne renonçaient à aucun de leurs ambitieux projets.

Session du iO mars i579.— Dole (3).

Sommaire du Hecô8.

Assemblée des Etats par le prince de Parme, qui venait de succéder à don Juan d* Autriche dans le gouvernement des Pays-Bas et dn Comté de Bourgogne. Le but de la convocation n*était pas le don gratuit, mais Fexamen des moyens de défense à prendre, soit contre les Français qui, Tannée précédente, avaient envahi le Comté de Bourgogne, soit contre le prince d'Orange, chef de l'insurrection âamande. Ce prince voulait fermer, dans le Comté de Bourgogne, les passages aux armées envoyées par TEspagne au secours des Pays-Bas.

On craignait une grande agitation dans les Etats, où les divers ordres étaient en désaccord sur l'établissement d*une gendarmerie permaneate proposé par la Noblesse, et à laquelle résistaient TEglise et le Tiers-

(i) Mémoires de Jules Chiflet^ tom. I«r, p. 51.

(2) « La Cour consent «i aou propre abaissement, et son auctorité « voise par terre, au grand préjudice du povre pays qui deviendra, < comme vous dites, une hrigandaille. » {Letlre du Cardinal au finm de Bellefontaine^ i8 oriohre 1577. Corresp, de Belle fontaine , p. 103- 104.) — € La Cour perd journellement de plus en plus de son auctoc rite : que n'est ce que convient au pays, ni au bien et seurté d'iœl- « luy. Car la noblesse est par trop volontaire, et qui peut plus y tient « oppressé qui peut moins. {Lettre du Cardinal à MorUÙm^ il amt i573f dans la Corresp. de Morillon, t. VIII, p. 253.)

(3) Voir le Reeès dans db Trotes, t. I, p. 120 et s.

sous PHILIPPE II. 395

Etat. Ces deux ordres n'y Toyaient qu'âne nouvelle ^charge pour le peuple, une manière d'alarmer les nations voisines et d*exempter la noblesse de ses devoirs de fief (1). Dans un discours d'un style bizarre, le président Boutechoux, Fun des trois commissaires, fait allusion à ces graves dissentiments, en disant que tous royaumes et empires par tmion demeuroient en leur entier ^au lieu que^par division et séparation, Us estoient estranglés (1).

Les Etats ne votent aucun don gratuit, le pays ayant supporté l'invasion française en 1578, ainsi que les violentes oppressions des gens de guerre qui y séjournent encore, et contre ^lesquels TAssemblée demande un chastoy exemplaire.

Fidèle à ses précédentes résolutions, elle nomme une Coaunission permanente, qui la remplacera jusqu'à la session suivante.

Il est décide que Ton examinera les divers plans de défense proposés et qu'on demandera pressamment le maintien de la Ligue héréditaire avec la Suisse et le renouvellement de la neutralité avec la France, moyen qui, avec la promptitude des Bourguignons à se défendre, est plus assuré que les fortifications et les armes pour avoir la paix avec les Gaules (2).

Nombreux articles de détail. Remontrances sur le défaut de la signature royale sur les lettres de convocation de députés, et sui* l'omission, pour le dernier don gratuit, des lettres de non-préjudice.

Nomination de députations pour la Flandre et l'Espagne.

Les félicitations du Roi sur le courage avec lequel nos Bourguignons ont résisté à l'invasion de 1578^ les nouvelles mesures de défense à prendre contre le prince d'Orange, la Ligue héréditaire avec la Suisse, paraissent, au premier coup d'œil, absorber, dans cette session, toute l'attention des Etats ; et pour qui regarde les choses simplement à la surface on n'aperçoit guères autre chose.

Cependant, ce serait là une grave erreur. Ils avaient bien d'autres pensées ; et soit dans leur recès, soit dans la partie de leurs délibérations appelée ménagerie , qui ne devait pas être présentée au Roi , ils poursuivent avec adresse leurs plans obstinés, à l'aide desquels ils espèrent arriver à la tête du pays.

(i) Ibid., p. 125 et s.

(2) ifrtd., p. 158.

Ils veulent^ en effet, à tout prii :

1^ La révocation complète des ordonnances da président de Broissia jusque-là simplement suspendues ;

^ La participation des Etats à l'exercice du pouvoir législatif ;

30 Leur fonctionnement sans interruption au moyen d'une Commission permanente , qu'ils constituent par l'un des articles du recès.

Sous les formes les plus respectueuses ils disent implicitement au Roi :

Avant de statuer définitivement sur la révocation des ordonnances toujours suspendues, vous avez voulu avoir les avis du Parlement et des bons personnages. Aujourd'hui ces avis sont arrivés et doivent être dans vos mains. Le temps est venu de prononcer, sans attendre davantage, et nous le demandons (1).

Sur la participation au pouvoir législatif question si propre à éveiller les inquiétudes de la royauté, ils donnent l'ordre de réviser et mettre en bonne forme les anciennes ordonnances , en profitant de ce qui est bon , en élaguant ce qui doit disparaître. Leur but réel est de faire le code du pays, et déjà l'exécution en est commencée (2). .

Enfm, pour assurer jusqu'à la session suivante la continuité de leur représentation nationale, ils nomment, comme précédemment, la Commission permanente dont nous venons de parler (3).

(i) « Suivant l'apostille de S. M. .., la cour de Parlement et les bon € personnaiges rendroient avis . . . ledit avis a été rendu et ji en- « vojé à Sadito Majesté . . . Voir le susdit avis et pourvoir à sa bonté < accoustamée. » {Recès de 1579, datis de Troybs, t. I, p. 133.)

(2) « Ont pour ce (les Etats) donné ordre à estre lesditas ordonnto- « ces revues et réduites en bonne et intelligible forme ... > (/M* p. 147.)

(3) < D'autres doivent, après la. tsnub des Etats ... fmn ktf « mémeires^ instructions, requestes et autre* rescripiioni qui jersnl

sous PHILIPPE n. 397

Tel est, dans sa simplicité, et sous une forme officielle très-habile, le plan qu'ils poursuivent invariablement depuis six années.

Ainsi ils préparent, sans avoir dévié un seul jour^ leur avènement à la souveraineté du pays.

Pour faire triompher ce plan, ils nomment immédiatement deux groupes de députés qui se rendront en Flandre et en Espagne, et ils les choisissent à peu près parmi les hommes actifs et décidés qu'ils avaient précédemment fait partir pour Bruxelles et Madrid avec le recès de 1574.

Mais, au moment où ces deux députations des Etats devaient se mettre en route, un fait grave et complètement imprévu allait arrêter brusquement leur départ. Le Cardinal de Granvelle, à qui le Roi avait vainement offert de reprendre le gouvernement des Pays-Bas (1) était, sans qu'il

« saira pour bien et prouffU du pays ...» {Ibid,^ p. 153). — Voy . p. 133, les noms des membres de cette Commission permanente, créée en termes yagnes et presque inaperçus.

(i) < Le Cardinal, en quittant les Pays-Bas, se flattait d'y revenir bientôt, Philippe II l'avait autorisé à concevoir la même espérance . Aussi y laissa-t-il ses papiers, ses livres, ses tableaux, tous ses objets de prix. Vain espoir I il ne devait jamais revoir un pays auquel rattachaient tant de liens : la politique du maître y mit constamment obstacle, n arriva pourtant (1578) qu'après avoir, dans l'entreprise difficile de pacifier les Pays-Bas, usé Ténergie du duc d'Âlbe. fait mourir à la peine le grand commandeur de Castille, don Ruis RoqueseDs, vu son propre fr^re, don Juan, échouer malgré tout le prestige de la bataiUe de Lépante, Philippe II songea au ministre qu*il avait sacrifié en 1564, et proposa k Granvelle de partir pour les Pays-Bas avec la duchesse de Parme. Près d'un quart de siècle s'était écoulé depuis lors. C'était trop tard. Le Cardinal, qui avait tant aspiré à retourner dans les provinces qa*il regardait comme sa seconde patrie, s* excusa d'accepter une charge dont il ne se promettait rien d'avantageux, et qui n'eût pas été sans péril pour lui. » (M. Gachard, Sur la chute du Cardinat de Granvelle, p. 24, 25.) — L'auteur ajoute en note : Ce fait a étéy Je crois, ignoré de tous les historiens. J'ai trouvé les pièces qui le constatent dans les Archives de Simancas : Papeles de Estado, iVegodado de Roma,

s'y attendit, appelé par Philippe II en Espagne pour 7 prendre la direction des affaires d'Italie. Ce ministère important allait le mettre en contact continuel avec la royauté, lui si peu favorable à la prépondérance des Etats de Bourgogne , et en même temps si décidé en faveur des ordonnances dont ils pressaient la révocation. En recevant la lettre du Roi, Granvelle fut surpris et presque alarmé de ce retour de faveur. Il avait soixante-deux ans, et craignait, à son âge, de quitter le séjour de Rome, où il goûtait avec dignité le repos dans les affaires, pour aller i Madrid succomber peut-être sous le fardeau d'un gouvernement trop vaste et trop lourd, et s'exposer, dans tous les cas, aux jalousies des Espagnols ennemis des étrangers, aux intrigues des courtisans et à la périlleuse amitié d'un prince ombrageux, irrésolu et changeant (1). Mais l'autorité et les conseils du pape Grégoire XIII le décidèrent à quitter Rome. Il en partit le 16 mai, avec l'intention d'éviter prudemment les écueils de la cour, de se tenir étranger , autant que possible, aux affaires intérieures de la monarchie espagnole, et de ne participer qu'à la conduite de sa politique extérieure (1).

Granvelle s'était embarqué à Civitta-Vecchia sur la flotte du prince Jean-André Doria, qui était venu le prendre avec vingt-trois galères. Retenu longtemps par les vents contraires vers les embouchures du Rhône, il alla débarquer à Carthagène, d'où il se rendit à Madrid. Il y arriva le 38 juilet 1579, quatre mois et demi après la session des Etats de Franche-Comté. Il fut accueilli par le Roi avec l'expression d'une vive sympathie. La faveur, qui l'entoura dès lors à Madrid, ne fit que grandir, et deux ans plus tard, après la conquête du Portugal, elle était à un tel degré qu'il entrait solennellement dans cette capitale de l'Espagne à cheval aux côtés du Roi.

- (i) M. Mi^NHT, Antonio Ptrex et Philippe II, p. 1 35 et s.

sous PHILIPPE n. S99

Quand il connut les délibérations des Etats de Franche- Comté, elles lui inspirèrent beaucoup moins de surprise que de mécontentement. Ces sentiments, le Roi les partageait d'avance ; mais, depuis l'arrivée de Granvelle, il prit, en face de cette tentative d'indépendance de l'Assemblée franc-comtoise, une attitude beaucoup plus décidée.

Granvelle ne voulait point de la révocation des ordonnances de Broissia ; il les considérait, nous l'avons dit, comme sages et nécessaires (1). Le Roi le crut facilement, et les ordonnances ne furent jamais révoquées.

Quant au partage du pouvoir législatif entre la royauté et les Etats de Bourgogne , il semblait au Cardinal une énormité , puisqu'il ne leur reconnaissait d'autre liberté , que le vote de l'impôt (3). Le seul sursis des ordonnances, obtenu de la vénalité d'Hoppérus, était, à ses yeux, une impardonnable faiblesse et une atteinte aux droits de la couronne. Sous ce rapport il réprouvaft complètement la prétention des Etats de compiler eux-mêmes un corps d'ordonnances et de législation pour la province. Il allait plus loin encore : <!c Je ne trouve bon, disait-il, que nul de € la cour du Parlement y fut employé ; il faut absolument c redresser ce que, contre l'autorité de Sa Majesté, ceux « de la cour de Parlement ont fait, prétendant et prenant ^ ayde de la noblesse du pays et des Estats, que Sa Majesté

(i) « Les anciennea ordonnances sont si bien faictes qne, en y « ajoustant bien peu, on peut pourvoir à tout. » {Lettre du Cardinal à Jean de Broissia, 15 mai 1583.)

(2) « Et je vonldroye bien que ces seigneurs qui, à cbaqne pas, al. « lèguent la liberté du pays et les privilèges, montrassent ces privilé- € ges ... On n y doit imposer contributions sinon de leur pure volunté € ... Mais, en tant d*aultres choses, où ils allèguent ceste libertey Je ne € me sçay imaginer sur quoy ils se fondent, sinon pour parler gros. * Lettre du Cardin, à Jean de Broissia, 4 mars 1583. Dans les Mém, cités de la Soc. d^émul. du Jura , 1864^ p. 92.)

c n'eût rautorité de faire les ordonnances sans eax(l). >

Enfin, il continuait à voir dans la création de ces perpétuelles Commissions permanentes si chères à nos Etats une invention diabolique.

Quant à la députation qui se préparait à partir de Frandie- Comté^ il n'en voulait à aucun prix, et s'apprêtait énei^quement à la combattre.

Il disait très-haut : <c Quelque braves qu'ils puissent es- € tre , ceulx qui viendront ne nous feront pas peur (3). c Si l'on s'y joue, qui prendra mon advis en fera chasti- « ment exemplaire et des criards et troubleurs de médt nage, sans y craindre qui que ce soit (3). On répand le € bruit que les advis de Bourgogne ont esté demandés pour €. simple bienséance ... Une fois envoyés, Tonne leur don- € nera aultre part d'avantage ni à la court de Parlement, c ny à d'aultres, ny beaucoup moins aux Estats, pour res- <L taurer l'auctorité de Sa Majesté tant lésée par ce que c s'est faict de celles dernièrement publiées, et depuis bien € mal et au préjudice de la justice et du pays suspenc dues (4). Si, après la publication, ils y trouvent à re- « dire, qu'ils recourent au maistre par supplication ... el <!c requeste très -humble (5). Quant à leur exécution, je <K tiendrai la main que le chastoy se fasse exemplaire de € ceux qui vouldront contredire pour leur passion, et pour m la punition rigoureuse de ceulx qui n'observeront les c ordonnances. Car, à faire aultrement, tout ce qui se fait € maintenant serviroit de peu, et il y a des criards que, « qui me vouldra croire, l'on procurera de tirer hors du <t pays ou de les y brider (6). »

Jamais le paissant ministre du Roi n'avait tenu un langage plus contraire à ses habitudes et plus menaçant. On

(1, 2. 3, 4, 5, 6) Lettre du Card, à Jean de Broissia 1583, dans l& Mm. de la Soc. d'émulat. du Jura, 1864, p. 200, 15i, etc.

sous PHiuppE n. 401

eût dit qu'il regardait la Franche-Comté comme perdue pour l'Espagne, si les projets des Etats triomphaient.

On le voit, il y avait tout un abîme entre leurs prétentions obstinées et superbes, et les résolutions arrêtées sans retour dans les conseils du Roi. Les Etats le comprirent et leurs députations ne partirent pas. Elles n'avaient aucun espoir de succès, et les plans, qu'on avait regardés comme si heureusement conçus, allaient être définitivement renversés.

Session du 28 juin 1585. — Dote.

Sommaire du Hecôs.

Discours d'ouverture par Claude Boutechoox, président du Parlement, commissaire de Sa M^estô avec François de Vergy, gouverneur du Comté. Le Roi, par son organe, loue la fidélité des habitants, leur attachement à la foi catholique, et déplore les charges écrasantes occasionnées par le passage des troupes de secours. Lui-même, accablé de dépenses, y a consommé les revenus de son domaine de Franche-Comté. Il faut achever les fortifications de Dole et de Gray. — Demande de 150.000 fr. à employer en entier au service du pays, qui n'a fourni aucun subside depuis dix ans. — Les Etats n*accordent que 70,000 fr. — Nombreux articles mis en avant par les Etats. Réformation de Tordonnance du duc Jean sans Peur sur la retraite dans les châteaux. — Correction proposée de divers articles de la coutume du pays. — Divergence des ordres sur plusieurs points. — Règlement à introduire d*un seul poids, d'une seule aune, d'une seule mesure. — Résistance de la noblesse. — Edit de 1571 à renouveler sur le luxe des habits. — Divergence des ordres sur le port des armes. — Nécessité de pourvoir au renouvellement de la Ligue héréditaire, de la Neutralité. — Questions sur le défrichement des bois, les forges, le collège de Bourgogne. — Nécessité de modérer les récompenses ruineuses pour le peuple, etc., etc. — Divergence entre les trois ordres sur l'utilité d'introduire une milice permanente en Franche-Comté. — Opposition et mémoire du Clergé.

Celte session fut importante et dura quinze jours. De nombreuses remontrances et de graves propositions y fu-

rent entendues. Elles portèrent sur des objets très divers : le poids écrasant pour le pays du passage des troupes royales, le malheur de la Franche-Comté d'être devenue le seul grand chemin par terre de l'Espagne pour les Pays- Bas, les défrichements menaçant l'avenir des bois, les abus dans les forges voisines des forêts, les brigues publiques dans la recherche des commissions lucratives des Etats, l'unité des poids et mesures à établir pour prévenir les erreurs et les fraudes, etc.

Les commissaires de Sa Majesté demandaient 150,000 fr. en don gratuit, mais, à raison de la pauvreté du pays ruiné et épuisé par ces passages incessants, les Etats n'en votent que 70,000.

Dans le but de récompenser les services rendus à la province , ils accordent 6,000 fr. au comte de Champlitte, gouverneur, et 4,000 fr. au président Boutechoux ; mais, par un sentiment délicat et généi^eux, ces hauts dignitaires refusèrent une partie de la gratification.

Ce qui est frappant dans les Etats de 1585, c'est le contraste entre leurs délibérations et celles de 1579. Autant ces dernières respirent la hardiesse et l'indépendance, autant les Etats se montrèrent alors réservés et timides. Toutes les grandes questions qui, cinq années auparavant, impressionnaient si fortement les esprits,alors tenues dans l'ombre, semblaient évanouies et presque oubliées. Dès le début de la session, les commissaires du Roi avertirent nettement l'Assemblée qu'il ne pouvait plus être question de commission permanente, que telle était la volonté du Roi. C'en fut assez. Sans aucune objection les Etats se soumirent (1).

(1) Voici en quels termes modestes ils s^expriment dans le Recès :

€ Supplient très-humblement Sa Majesté lesdits des Trois Estais,

€ qu'il Iny plaise prendre considération que ce qui, sur la proposition

c des EstatSy avoit esté dit en termes généraux, que Ton pourrait re-

sous PHILIPPE II. 4f03

Ils ne farent pas moins humbles sur la grave question de la compilation des ordonnances du pays, œuvre qui devait, dans leur pensée, les associer, en quelque sorte, au pouvoir législatif. La volonté du Roi sur ce chapitre n'était pas moins précise. Il entendait que cette œuvre de premier ordre, destinée, selon l'expression de Granvelle,à rendre à la magistrature de Bourgogne splendeur et autorité, fût, en Flandre et en Espagne^ conjfié aux jurisconsultes les plus habiles. Ce travail de très-longue haleine devait être soumis aux membres du conseil privé, k Richardot, à Foncq, à Jean de Broissia. Granvelle en fit l'examen aussi bien que le prince de Parme dans son camp, au milieu des préoccupations de la guerre. On demanda au Parlement un simple avis, les Etats ne furent pas même consultés.

Cette œuvre laborieuse, véritable et tardif triomphe pour la mémoire de Pierre de Broissia qui l'avait préparée, fut publiée solennellement en 1586, année de la mort du Cardinal. C'était, comme il l'avait voulu, la revanche de la royauté sur les Etats de 1574. L'impulsion était donnée ; et, après tant de combats, les ordonnances ne soulevèrent plus aucune résistance en Bourgogne. Dans le préambule, le Roi prenant l'attitude du maître qui commande, déclara qu'il les promulguait dans la plénitude de sa puissance.

Les temps étaient favorables à ce déploiement d'autorité. La révolte semblait comprimée en Flandre. Il y avait

€ présenter à Sa Majesté tous autres articles et remonstrances que Ton € trouveroit convenir, tant au regard des ordonnances etcoustumes... « qu'autres choses concernant la police du pays ; qu*une oeuvre de si « long trait et labeur n*auroit pu estre expédiée en si peu de jours « qu'auroit duré le terme desdits Bstats, ny remis à aultre terme,

< POUR N*B8TRB VUS ICBULX EST4TS S*ÉL0I6NER DE GB QU'iLS AVOIBNT « ENTENDU DES COMMIS DE Sa MaJESTÉ, QU*ELLB n' A VOIT POUB AGRÉA- € BLES LES COMMISSIONS, l'eXÉGUTION DESQUELLES DOIBT AVOIR QUELQUE « TRAIOT DE TEMPS APRÈS LA LEVÉE DESDITS Ë8TAT8. • (Rccès de 1585,

Dm Trotbs, Recès, 1. 1, p. 183.)

un an que le prince d'Orange, l'adversaire formidable de l'Espagne, était mort assassiné par un franc-comtois. Le duc de Parme, neveu de Philippe 11^ diplomate habile et capitaine sans égal, continuait contre l'insurrection des Pays-Bas ses campagnes triomphantes. Les plus grandes villes, Gand, Halines, tombaient en son pouvoir, et il poursuivait contre Saint-Aldegonde le siège d'Anvers, l'un des plus fameux de ce siècle, et dont les historiens se sont plu à retracer les curieux détails (i). A l'aide d'un pont jeté sur l'Escaut, prodigieux par sa hardiesse, il força, par la force de son génie et de ses armes, cette ville de 85,000 âmes, considérée comme imprenable, à lui ouvrir ses portes. Saint-Aldegonde, qui la défendait, en signa la capitulation le 17 août 1585, un mois après la session de nos Etats. Comme Saint-Aldegonde^ ils avaient capitulé.

Le prince d'Orange avait fait décréter la déchéance de Philippe II, et attribuer au duc d'Anjou, frère de Henri III, la souveraineté de Brabanl et de Flandre. De là^ de nouveaux et très-vifs mécontentements dans les provinces du midi. Des patriotes, qui avaient servi avec ardeur la révolution, n'hésitèrent point à dire qu'ils se souciaient peu d'échanger la tyrannie espagnole contre la tyrannie française. Ils se tournèrent contre le duc d'Anjou et l'expulsèrent, lorsque ce prince méprisable eut violé ses serments.

Ainsi, en mettant habilement à proGt les erreurs, les fautes, parfois les aberrations de ses adversaires^ le duc de Parme parvint à rétablir l'autorité du roi catholique dans les Pays-Bas méridionaux. Mais il n'alla pas plus loin. Nonseulement l'Espagne perdit la Hollande et la Zélande, qui avaient, avec une si prodigieuse énergie, résisté à Philippe II depuis 1572 à 1576, mais encore cinq provinces du Nord.

(1) Yoy. sur ce siège, Strada, Meteren, de Thon, et surtout Schiller qcd résame le récit de ces historiens dans Tnàe des pièces détachées de son histoire du Soulèvement des Pays-Bas.

sous PHILIPPE II. 405

Ces sept provinces, définitivement affranchies du joug espagnol, continuèrent à former l'union d'Utrecbt, qui fut le berceau de la République des Provinces-Unies (1).

Session du 2 mars au 3 avril i598 (2).

Sommaire du Recôs.

A raison de l'abondance des neiges, cette session, fixée d'abord au 9 février, ne commença que le 2 mars 1598. Interrompae par les fêtes de Pâques, elle se prolongea jusqu'au 3 avril. — Le prieur de Morteau Tun des trois commissaires, y porte la parole au nom du Roi qui, en mariant sa fille Glara-Eugénia avec rarchiduc Albert, frère de TEmpereur, va lui céder le Comté de Bourgogne et les Pays-Bas. L'orateur assure la province de Tafiection des nouveaux souverains, héritiers des sentiments de leurs prédécesseurs. A leur éloge il mêle celui du pays demeuré ferme entre tous ceux de la Gaule dans la religion catholique. Il rappelle la récente invasion d*Henri lY et engage les Etats à délibérer sur les meilleures mesures de défense, sur Fachèvement des fortifications de Dole et de Gray, et Tentretien de leurs garmsons. Sans fixer le chiilre du don gratuit, il rappelle que, depuis douze années, malgré le lourd fardeau des guerres, le Roi n*a demandé à la Franche -Comté aucun subside. — Réponse de l'archevêque Ferdinand de Rye, qui préside. — Nombreuses propositions votées par l'Assemblée. — Retour au projet d'une commission permanente d'Etat, à celui d*une compilation des ordonnances. — Vote d*un don gratuit de 40,000 francs. — Exposé de Fextrême misère du pays. — Divergence des ordres sur le mode de lever le don gratuit. — Saisie par le procureur général d*un billet anonyme dirigé contre le Parlement. — Nomination de deux députations pour les Pays-Bas et pour TEspagne.

Il s^était écoulé treize ans depuis la dernière session, et douze depuis la mort du Cardinal de Granvelle, sans que les Etats du Comté de Bourgogne eussent été assem-

(i) M. JusT, Soulèvement des Paff»-Bas, t. II, p. 196. (2) Db Tbotbb, Reeèsj 1. 1, p. 237-329.

blés. Philippe II, qui les redoutait, était resté frappé des craintes que lui avaient inspirées son ministre ; et, quels que fussent ses besoins d'argent, il avait mieux aimé se priver de leur secours, que de risquer encore de voir, sur les questions délicates qui pouvaient se présenter, des résolutions dangereuses à prendre, ou des mécontentements inévitables à susciter.

Mais il devenait vieux, et sentait sa santé dépérir sons le poids du travail et des affaires. Longtemps opposé à tout démembrement de ses vastes états, il se décidait enfin à marier sa fille Isabelle-Eugénie à l'archiduc Albert, en lui donnant pour dot les Pays-Bas, le Charolais et la Franche-Comté. C'est pour entendre cette grave résolution, que les Etats furent assemblés à Dole le 3 mars 1598.

Le Roi avait choisi pour ses commissaires le comte de Champlitte , gouverneur , le président Jacquinot et Jean Richardot, prieur de Morteau. Ce dernier porta la parole. Dans un discours rempli de métaphores bizarres, il vanta les vertus des deux époux et leurs excellentes dispositions pour la province, indiqua les mesures nécessaires à sa défense^ la convenance d'un don gratuit de certaine importance après un temps si long écoulé sans subsides, enfin, la nécessité de modérer ou même de supprimer entièrement les récompenses, si onéreuses pour le peuple. Soixante et quatorze articles furent mis en délibération. Il semblait que les circonstances demandaient, dans ce vote du don gratuit, un grand acte de générosité des Etats. Cependant, ce don ne fut que de 40,000 francs. Cette modicité était motivée par les misères, pauvreté et calamité du pays. Il semble qu'il fut rarement plus pauvre que dans les vingt-cinq dernières années du "XVI® siècle. Les passages incessants des troupes royales l'avaient complètement ruiné. Dès 1579, les Etats évaluaient ces pertes à quatorze cent mille francs^ somme qui équivaudrait de quinze à vingt millions de nôtre temps, et ce chiffre ils l'appuyaient d*an

sous PHILIPPE II. 407

tableau par articles dressé par leur secrétaire. Aossi, suppliaient-ils le roi d'Espagne de regarder, de son œil de pitiéy son misérable peuple, qui n'a plus que le souffle et la voix pour se plaindre.

L'invasion d*Henri IV en 1595 était tombée comme un redoutable fléau sur la province, et avait achevé de Tépuiser. c Le pays, disent les Etats de 1598, se trouve chargé c de grands et excessifs debts,et plus que jamais de la mé- . c moire des vivants ; outre que la plus grande partie des c villes, bourgades et villages, et les particuliers d'icelles « se trouvent, pour le présent^ ruinés sans espoir de se c sitost relevés, ayant même, lesdiles bourgades et villages, « vendu les propres biens de leurs communautés (1). »

Les articles proposés dans cette session étant trop nombreux pour être analysés en détail, il faut les lire dans le Recès lui-même.

Disons seulement que jamais l'obstination bourguignonne ne parut mieux que dans cette assemblée de 1598. On la voit revenir avec une incroyable persévérance à tous les projets condamnés par l'Espagne au temps de Granvelle, et qui semblaient, depuis 1579, complètement abandonnés. Mais le Cardinal était mort; le Roi^ à son déclin, penchait' vers ses derniers jours, et l'on pouvait croire que, par les préoccupations multipliées de son règne, les refus du temps passé étaient effacés de son souvenir.

On voit reparaître, en effet, leur projet de compilation (les ordonnances ; ils proposent de l'exécuter eux-mêmes, ' et, par avance, nomment pour cela une commission, toujours poursuivis par Vidée que cette compilation législative les associe, dans une certaine mesure, au pouvoir du législateur.

Philippe II, on l'a vu, avait repoussé avec non moins d'énergie la création de leur commission permanente d'Etats;

(1) Recès du 2 mars 1598 dam db Trotbs, 1. 1, p. 2d2.

non-seulement ils renouvellent cette éternelle proposition, mais ils se hâtent de choisir, séance tenante» les neuf membres qui doivent la composer et les représenteront jusqu'à la session suivante (1).

Puis ils mettent un art infini à faire passer pour trèsancienne cette institution qui n'exista jamais que momentanément et par surprise ; ils la présentent comme un article des plus importants, tombé en désuétude pour le plus grand malheur du pays.

<c Considérant , disent-ils , que Tordre et la police ne € pourroient être mis plus à propos que par le sieur gou- <c verneur, la cour de Parlement et les bons personnages, € àla participation des Ustats^ auxquels principalement le € faict touche ; lesquels toutesfois^ ne se trouvant assemblés € lorsque la nécessité le requereroity il en pourroit succéder € phisieurs inconvénients, auroient décidé d'élire neufper* € sonnagcSj à savoir^ trois de chascun Estât, tant pour « participer à ladite police et autres affaires concernant € ledit pays, que pour les désordres qu'ils ont reconnu

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