‹ Histoire des États-Généraux (volume 2)Chapitre 113 sur 226 · Voici les lerincs doiil Miron se servit · texte numérisé non relu

Voici les lerincs doiil Miron se servit

« Quant à lu noljlcsse, il s'y est glissé tant d'excès, tant de mépris de la justice et des juges, tant de contraventions à nos ordonuiinces. soit pour les duels, rencontres feintes et simulées, oppression des pauvres, détentions injustes de bénéfices, violence contre les plus foibles, cl autres désordres, que quelques-uns pour leurs mauvaises moMirs donneroient tout sujet lie ne les plus reconnoître en ce degré où la vertu de leurs ancêtres les a élevés et placés, et leurs défauts propres les en peuvent ù hou droit faire déclieoir. Les giands privilèges dont jouissent les nobles, et les grands fiefs (ju'ils possèdent, leur ont été octroyés pour leur servir d'aiguillons à la vertu, afin qu'ils fussent comme victimes dévouées au salut et au repos de l'Etat; qui en fussent des digues très puissantes contre les elïorts et violences des étrangers. Aujourd'hui leurs principales actions se consomment en jeux excessifs, en débauches, en dépenses superflues, en violences publiques et particulières; monstres et prodiges de ce siècle, qui obscurcissent l'éclat et le lustre ancien de cet ordre respectable et redouté par tout le monde. » Harangue de Robert Miron. liecueil des pièces, p. 2j4.

souffrances. « C'est miracle, sT-cria-t-il, qu'il jtuisse fournir à tant de demandes. Aussi s'en va-t-il accablé : la nourriture de Votre Majesté, de tout l'état ecclésiastique, de la noblesse et du tiers état est assignée sur ses bras. Sans le labeur du pauvre peuple, que valent à l'Église les dîmes, les grandes possessions? A la noblesse, leurs belles terres, leurs grands fiefs? Au tiers état, leurs maisons, leurs rentes et leurs héritages? 11 faut passer plus outre. Qui donne à Votre Majesté les moyens d'entretenir la dignité royale, fournir aux dépenses nécessaires de l'État, tant dedans que dehors le royaume? Qui donne le moyen de lever les gens de guerre, que le laboureur? Les tailles, le taillon (que le peuple paye), ordonnés en France pour l'entretenemcnt des gens de guerre, les font mettre sus, et ils ne sont pas sitôt en pied, qu'ils écorchent le pauvre peuple qui les paye; ils le traitent de telle façon, qu'ils ne laissent point de mots pour exprimer leurs cruautés. Combien ont été plus doux les passages des Sarrasins, quand on les a vus en France, que ne sont aujourd'hui les raffraîchissements des gens de guerre!

« Les tigres, les lions et autres bétes farouches que la nature semble avoir produits quand elle a été en colère contre les hommes, font du bien ou du moins ne font pas de mal à ceux qui les nourrissent. »

Après les plaintes venaient les menaces. « Si Votre Majesté n'y pourvoit, reprenait-il, il est à craindre que le désespoir ne fasse connoître au pauvre peuple que le soldat n'est pas autre chose que le paysan portant les armes; que le vigneron, quand il aura pris l'arquebuse, d'enclume qu'il est, ne devienne marteau... Ce n'est point la noblesse qui fait le mal, mais, si elle vouloit bien y travailler, elle en empéchcroit une grande partie. » Il passait ensuite aux

DISCOURS DE MIUON 2»-o

«ibiis (les droits seigneuriaux. « Drloadez, Sire, les corvées qui chargent le peuple autant (juc les tailles : un pauvre homme est contraint de laisser ses semailles, fl'ahandonner son août, et d'aller à la corvée pour le gentilhomme. Que tel acte soit déclaré roturier et puni avec toute rigueur, et roidissez-vous généreusement, Sire, contre toutes oppressions. »

« Combien de gentilshommes ont envoyé des gens (Tarmcs chez leurs voisins, et quelciuctois en leurs propres villages, pour se venger d'eux, ou de corvées non faites, ou de contributions non payées? Il s'est vu depuis quelque temps une seule compagnie de gens d'armes avoir ravage quasi la moitié de la France; et après avoir tout consommé, s'en retourner chacun en sa maison, enrichi de la substance du pauvre peuple, sans avoir donne un coup d'épée; de sorte, Sire, qu'à bien considérer tous les états de votre royaume, on trouvera les vertus de nos pères entièrement taries en nous; cette sainte humeur de la crainte de Dieu et du respect des lois, conservant la vertueuse générosité, piété et justice, est desséchée; il n'y a plus en nous de santé : la gangrène du vice a tantôt gagné les plus nobles parties du corps. Qui pourvoira donc à ces désordres? Sire, il faut que ce soit vous. C'est un coup de majesté. Vous avez assez de moyens de le faire ; votre pauvre peuple, qui n'a plus que la peau sur les os, qui se présente devant vous tout abattu, sans force, ayant plutôt l'image de morts que d'hommes, vous en supplie au nom de Dieu éternel qui vous a fait pour régner, qui vous a fait homme pour avoir pitié des hommes, qui vous a fait père de votre peuple pour avoir compassion de vos enfants. »

Après ce douloureux tableau des souffrances supportées par les habitants des campagnes, l'orateur

246 ÉTATS DE l'ARlS, Iblt

attestait que des maux aussi cruels forçaient annuellement les paysans à quitter par milliers le sol natal, qui, loin de les nourrir, leur enlevait le plus clair de leur revenu. Enfin le prévôt des marchands termina son discours en présentant les cahiers >< qui dévoient être résolus avant le départ des États, ainsi que Sa Majesté l'a assure ».

A ces trois discours le roi répondit, en se dé(;ouvrant : « Messieurs, je vous remercie de tant de peines qu'avez prises pour moi depuis quatre mois; je ferai voir vos cahiers, et les répondrai promptement et favorablement. »

Une promesse vague, tel était en dernière analyse le seul résultat d'une assemblée tenue dans un temps de calme et sans aucun de ces événements extérieurs qui avaient pu excuser à d'autres époques le défaut de persistance des députés. Plusieurs fois leur volonté avait faibli, ils recueillaient le triste fruit de leurs hésitations. Le châtiment des hommes qui n'ont pas su se montrer énergiques au moment opportun est de sentir bientôt le poids de la responsabilité qui les oppresse : la tristesse qui abattait depuis un mois les députés se changea subitement en remords.

Sur la foi des engagements de la reine, ils étaient déterminés à attendre à Paris la réponse aux cahiers. Le lendemain de la séance de clôture, ils reprirent tous le chemin des Augustins, par habitude autant que par le désir d'échanger leurs impressions sur la séance de la veille. Quelle ne fut pas leur surprise en trouvant la porte fermée I La salle était déjà dégarnie et les bancs enlevés, tant on avait craint une assemblée générale. Cette manœuvre dessilla les yeux des plus aveugles : on courut trouver le président Miron, qui était demeuré chez lui et qui se borna à répondre que l'ordre du roi était formel. Les députés revinrent

DOULEUR DES DEPUTES itl

alors dans le cloitre des Augustins s'entretenir douloureusement de la situation de la France et des fautes qui l'avaient si profondément compromise; ils s'accusaient mutuellement de faiblesse et de lâcheté; ils étaient « réveillés du profond sommeil qui les avoit tenus assoupis depuis quatre mois ». La vue de leur salle close irritait leur colère. « Sommes-nous autres, disaient-ils, que ceux qui entrèrent hier dans la salle de Bourbon, pour mettre tin à la suite d'une action la plus relevée qui se puisse faire dans le royaume? nu Itien si une seule nuit nous a ainsi changés d'état, de condition et- d'autorité '? Que veut dire que nous sommes sans chefs? que signifie cette porte fermée, et ce déménagement hâtif et précipité, sinon un congé honteux, qu'on nous donne, nous ôtant les moyens de nous voir, et pourvoir au reste des affaires pour les(|uclles nous avons été mandés? Ah! France, plus digne de servitude (|ue de franchise, d'esclavage que de liberté '! »

Ainsi, dans leur découragement, les députés rejetaient sur la France une lâcheté qu'ils avaient seuls commise. Tant il est vrai que le langage des hommes faibles est le même dans tous les temps! Quand leur conduite est inexcusable, ils accusent leurs ancêtres, leur patrie, leur race, jamais leur caractère.

Les membres du tiers vinrent « tous les jours battre le j)avc du cloitre des Augustins pour savoir ce qu'on

1. 1! est impossible de ne pas rapproclier de celte phrase qui était dans la bouche de tous les députés au lendemain de leur déception le mot que prononça Sieyès au moment où, cent soixante-quatorze ans plus tard, la cour voulut diviser les États Généraux dont l'union l'alarmait. « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Délibérons. » En 1613, les députés se sentirent énergiques trop lard. En 1789, le courage ne leur manqua pas un seul jour.

Page 1