L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
Nous avons rapporté, dans le récit de la session, la démarche solennelle du cardihal du Perron, ses efforts auprès des députés pour faire rejeter l'article, auprès de la reine pour le faire supprimer ; on sait comment, vers le commencement de janvier, le tiers s'élant refusé à toute transaction, l'affaire fut subitement enlevée aux États et évoquée devant le conseil du roi.
Le président du tiers et les douze présidents des bureaux, ayant été mandés au Louvre *, y apprirent, en présence du roi, de la bouche de la reine que l'article « concernant la souveraineté et conservation de la personne du roi avoit été évoqué à cause du différend survenu entre les ordres, qu'il n'étoit plus besoin de le mettre au cahier, que le roi le tenoit pour présenté et reçu » et qu'il « en décideroit au contentement » du tiers.
Cette déclaration souleva de vifs murmures : pendant deux jours, l'assemblée délibéra au milieu d'un tumulte incroyable : les plus exaltés soutenaient qu'il y allait de la vie du roi et qu'il fallait persister maldamnés aux peines éternelles tous ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, voudroient maintenir qu'il leur soit permis d'attenter à la personne sacrée de nos rois, et même des tyrans; laquelle publication, de l'autorité de PÉglise, lesdits prélats supplient très humblement Votre Majesté, d'avoir pour agréable, étant pour l'instruction de vos peuples, seul remède propre à tirer et obliger les consciences et les desserrer de toutes ces exécrables imaginations. En outre, supplient Sa Majesté d'écrire et faire entendre, par son ambassadeur, à notre très saint père le pape, ladite publication et renouvellement dudit saint décret; suppliant Sa Sainteté de vouloir, par son autorité apostolique, faire une déclaration d'approuver ledit saint décret, comme ses prédécesseurs ont fait, offrant lesdits prélats d'y ajouter très humbles supplications, si besoin est. » (Procès-verbal du tiers. Séance du 5 janvier 1615.) Voir le texte exact : Labbe, ConciLj t. XII, p. 144.
l.Le 19 janvier 1615. États Généraux, t. XVI, p. 193.
gré lui dans les remontrances; les autres, qu'on devait céder à la volonté royale, tout en maintenant Tans émis par les États. Cette dernière opinion prévalut, grâce au vote par province, et malgré les protestations des cent vingt députés qui auraient formé la majorité, si le vote par bailliage ou par tête eût été admis. Miron porta ce résultat au roi, qui assura de nouveau le président du tiers « qu'il avoit évoqué l'article non pour le supprimer, mais pour le décider * ».
Alors fut proposée et votée l'insertion, à la place de l'article supprimé, d'une mention destinée à rappeler ce qui s'était passé et à presser l'accomplissement des promesses royales *.
Aucune réponse ne fut donnée par le gouvernement ^ : le tiers état dut attendre soixante-sept ans pour voir se réaliser un vœu qui était destiné à faire renaître les querelles théologiques sans fortifier rÉtat^
Go souvenir poslhume de la Ligue présentait des dangers de toutes sortes : son plus grand inconvénient était (l'absorber au profit de misérables rancunes Ténergie que les députés auraient pu si heureusement déployer pour le bien public.
Ce n'est f)as le lieu de faire ici le récit de l'intervention du Parlement, qui brûlait de se jeter dans la ([uerellc^ Quand les États se séparèrent, ils laissaient
1. Relation de Rapine. États Génér., t. XVI, 2^ partie, p. 207.
2. Voir sur le contre-coup éprouvé en province par ces incidents les résolutions des États de Provence alors rassemblés {Bitjl. nat, Imp. \J^ 4-105).
3. Voir la suite de cette affaire : Doc. inédits. Conférences de Loudun^ p. 198, ;j8.'j et passini.
4. Voir le texte de la déclaration de rassemblée du clergé en 1082. La ressemblance des deux formules est frappante.
/j'. Les autres Par\e\wew\s éVîvw.xiV ^uviués de la même ardeur.—
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derrière eux des passions prêles à soutenir la lutte, des magistrats résolus à se porter les exécuteurs des volontés du tiers état.
Le clergé n'usa pas de représailles : nous ne trouvons dans son cahier ni attaques ni violences ; toutefois nous devons signaler le seul de ses vœux qui puisse être considéré comme une réponse au tiers état. S'élevant au-dessus des querelles de mots et des réclamations secondaires, les prélats avaient compris combien était grave la formation, sans leur concours, d'un corps de doctrines plus religieuses encore que politiques, jouissant, sous le nom de libertés de V Église gallicane, d'un titre depuis deux siècles profondément populaire dans tous les rangs de la nation. C'était là une entreprise sans précédent, bien plus dangereuse que n'étaient des disputes de compétence, contenant en germe toutes les usurpations, et leur donnant du même coup le double avantage de la popularité et de la tradition. Le clergé déclara que ces prétendues libertés, destinées dans leur principe à servir de protection, se convertissaient en oppression de l'Église. Sans violence de langage, le cahier déclarait que ce fait provenait de l'obscurité même de la matière et qu'il était nécessaire de régler par édit ces libertés ^ Il ajoutait que le moment était venu de faire ce travail, que le roi devait adjoindre aux États quelques membres de son conseil et duParlement et que jamais on ne trouverait une occasion plus favorable pour achever une telle œuvre (C. 24).
Le parlement de Toulouse rendit le 7 février un arrêt pour informer sur les vœux préjudiciables à l'État que font certains prêtres (Bibl. nat. Imprimes L*** 103'«'').
i. 11 faut lire la discussion qui eut lieu le 29 novembre dans la chambre du clergé. On y voit clairement la distance qui sépare le gallicanisme des évêques de celui des magistrats (Procès-verbal du clergé, p, 167 et 170).
3|gi.î ÉtJttS tr HOTABLES, llMi-l
^(Â, proposition était hslùle, mais la royaut('> préféra ' Qfbj^fflâRèpoadre à ce vûni : les maximes de Pilhou lui aenibJaient suiBre h protéger l'ÉUt; une revisioa ne pouvait qu'en afraiblir le sens et en diminuer la portée. Le pouvoir craigniiit avant tout de s'engager trop ouvertement avej un parti, et de s'attirer de^; embarras, en voimiit hâter, par une impatience prématurée, un résultat que ses conseillers tenaient pour certain.
Bapporfi de rÈtat tt de VÊgtitè catholique avec lu culte praleitant, p. 318, — SitakUOD au moment de rarËncmect ai Henri IV, p. 31S. — Hors des Tilles où k Ligue est maltrcâte, la pacifIcattoD entre dans leg esprits, p. :n9. — Traités ds réunion, p. 380. — La religion nouvelle n'est plus interdilË que dans 11 tMilHages sur 320, p. 8BA. — Méuagemenls el tolérance de Henri IV, pi 381. — Esprit remuent et sËdiiieui des huguenots, p. 381. — Édiide Nantes, avril lS98,p. 381.- It coatient deux parties distinctes, celle qui consacre la lolÉrance religieuse et celle qui accorde aux proleslants d«s droits politiques, p. 383. — Surprise de la France, p. 3SÎ.- Le clergé ne proteste pas contre l'édit, p. 383. ~ Après la mort de Henri TV, ie clergé laisse échapper ses vœux secrète, p. 385. — En 1614, il demande la suppression du culte proteslauL, p. 3S5. — Il cède aussitôt sur ce point; il s'occupe des rapports qui devront exister entre les deux cultes, p. 386, — Il ne veut ni le renouvellement des guerres religieuses, ni la tolérance qui lui semble une abdication injurieuse pour sa loi, p. 387. — Les députés du clergé divisés sur ces questions, p. iiSl. — Le tiers état et ta noblesse ne s'occupent pas des protestants, p. 387. — Affaire dn serment du sacre, p. 388. — Rétablissement de la religion catholique dans le Béarn, p. 338.
Rapports de l'Étal avec les autres culles, p. 390.
Rapports de I'État et de l'Églisg catholique avec LE CULTE PROTESTANT. — La tolérance était anéantie de fait depuis quatre ans par la guerre qui continuait entre les calhoUqwfts el \ft'i huguenots, lorsque, au
LIBERTE RFXIGIEUSE 379
mois d*avril 1589, la trêve conclue entre Henri III et le roi de Navarre vint rendre aux calvinistes la protection du traité de Poitiers ^ Liberté de conscience, liberté du culte dans les nombreuses villes laissées aux protestants, telles étaient les promesses qui mettaient fin aux longues persécutions des guerres religieuses.
L'avènement de Henri IV ne changea rien à l'exercice de la nouvelle religion; seulement, les catholiques , inquiets de voir un huguenot assis sur le trône, exigèrent que l'accès des emplois, charges, honneurs et dignités fût fermé aux calvinistes.
Henri IV céda à la nécessité : ses amis eux-mêmes l'y engageaient, et la déclaration de Saint-Cloud (4 août 1589), en maintenant, comme Tédit de Poitiers, la liberté civile, la liberté de conscience et l'exercice du culte dans les villes réservées \ ajourna à la convocation des États Généraux ^ le règlement des rapports entre les deux religions et la fixation exacte des droits politiques qui appartiendraient aux huguenots.
Tel fut, dans les premières années du règne de Henri IV, le droit incontestable et, on peut le dire, incontesté des protestants : hors de Paris, hors des villes qui tenaient encore pour la Ligue, la pacification entra véritablement dans les âmes; les persécutions et les violences contre les hérétiques diminuè-
1. Par la trêve d'avrU qui fut expressément rappelée dans la déclaration royale, le culte public était accordé aux calvinistes dans les 200 villes des provinces du Midi où ils étaient maîtres, dans les 3500 châteaux des seigneurs réformés, dans une ville par chaque bailliage ou sénéchaussée du royaume; dans tout autre lieu, le culte devait être privé et restreint à Tintérieur des maisons.
2. Cette convocation devait avoir lieu dans le délai de six ipois.
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rent dans lea pays où la vivacité de la fol c&tboli^ avait, si peu d'années iiii]iaruvfiiit, cntretonu le feu de la guerre civile. Nous n'avons pas à rechercher ici lea cauaes d'un si griind changement, dû peut-être à l'épuisement autant qu'à la sagesse de la nation. Bornons-nous à constater IVHat des esprits, gui nous fera mieux comprendre ilaii^ la suik' la situation politique des protestants.
Le roi avait hâte de revi'iiir sur l'injuste l'sflusion '>.. qui pesait sur ses coreligionnairea et les éloignait de l^:;- son seWice dans un moment où pins que jamuata ?iS'.^rance avait besoin d'unir toutes ses forces : l'édit rendu dans la petite ville de Mantes au mois dejmtlet 1S91, et solennellement confirmé après i'atynra- . tion du roi, ouvrait aux protestants l'accèn à imAet les fonctions publiques.
Les traités de réunion que te roi dut conclore ayec les villes et les provinces rentrées sous son autorité n'nffectùrent pas sensiblement, quoi qu'en aient pu dire des historiens passionnés, la situation générale des protestants ; si Paris, Rouen et Amiens, en reconnaissant successivement l'autorité du roi, proseririrent la nouvelle religion, si la Provence, seule entre toutes les provinces, imita cette intolérance, il ne faut pas croire que les réformés aient sérieusement souffert de ces ordonnances; les villes qui stipulaient ainsi ne contenaient pas de calvinistes : ceux-ci avaient fui depuis plus de trente ans tous les lieux où leur culte n'était plus toléré ', D'ailleurs, la religion nouvelle ne se trouvait en fait interdite que dans dixsept bailliages, et la France en comptait au total plus
1. Voir, sur ce point, la savante liisloire de M. Poiraon, qui examine exactement la valeur des plaintes exprimées par lea protestants dans ies pamphlcls qui parurent sous Henri IV. T.]I, p. *85et9\iiv.
de trois cent vingt. Cette proportion suffit à indiquer quels étaient au commencement du règne de Henri IV les droits des protestants français.
Dans l'exécution, le roi sut encore aplanir les obstacles que ces mesures auraient pu rencontrer. C'est ainsi que, trois mois après avoir signé l'édit qui prohibait l'exercice du nouveau culte à Paris et à dix lieues à la ronde, il ménageait secrètement aux protestants le moyen d'organiser le prêche au faubourg Saint- Germain. Quelques mois plus tard, il leur appliquait l'article de la trêve qui avait autorisé le culte protestant « là où seroit la personne du roi de Navarre », et, grâce à cette interprétation, tout au moins imprévue, il faisait rentrer les ministres à la cour (octobre 159 i). 11 en fut de même en Provence et à Rouen, où les éditsde proscription ne furent jamais appliques *.
Malgré cette tolérance, les huguenots méditaient de troubler de nouveau le rovaume. Henri IV ne leur laissa pas le temps de mûrir leur projet de fédération; l'édit de Saint-Germain (novembre 1594), en affermissant leurs droits, enleva tout prétexte à la lutte. L'ambition remuante des chefs protestants ne l'entendait pas ainsi. Ils surent si bien enflammer les esprits qu'on put croire en 1598 qu'une Ligue protestante allait se former en France, pour y jeter le désordre et ramener les maux qu'un gouvernement sensé s'efforçait de guérir. Deux politiques s'ouvraient devant Henri : la répression rigoureuse ou la modération ; il choisit cette dernière voie.
Ce fut l'édit de Nantes (avril 1598) qui désarma définitivement les protestants. Les grandes concessions qu'il contenait, libéralement interprétées par le
1. Registres secrets du parlement de Rouen cités par M. Floquet, Histoire du parlement de Normandie, i. IV, p. 74.
prince qui les avait accordées, sont la plus ineonlestable preuve du génie de Henri lY, qui sut assurer par une telle hardiesse là paix du. royaume.
L'exercice du nouveau culte dans xoules 1^ villes, deux temples au lieu d'un dans chaque bailliage, une allocation annuelle destinée au traitement des ministres et à Tentretien des collèges, réalité des #oils civils, la {NTotection des intérêts par la création dans chaque parlement d'une eAamire mixte dite dkPÊiit^ la possession de plus de deux cents villes occupées par les garnisons protestantes, enfin rautorisatiaii de tenir des assemblées synodales et même politiques, telles furent les dispositions du célèbre édit de Nantes.
Envisagé au point de vue de la tolérance religieuse, il mérite de prendra place ,if^;cmï les plus considérables événements de notre histoire. Il réal^, après quarante ans de guerre civile, les généreuses t^tatives de l'Hospital*. Les concessions politiques et mili-
1. Nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ici ce passage du livre de M. Gh. Mercier de Lacombe, qui résume parfaitement le rôle de Henri lY : « La liberté de conscience a été occasionnée, mais non produite, par la réforme. Elle n'est l'œuvre ni du protestantisme ni de TÉglise. Elle est sortie d'une conception politique accommodée elle-même aux droits et aux besoins nouveaux, et conforme à cet esprit chrétien qui, sous toutes les révolutions, suit son cours et son triomphe. Et cette conception, c'est un roi catholique, c'est Hem:'i IV qui, le premier, l'a introduite dans les lois. Henri lY a fondé la liberté de conscience, non pas seulement, ainsi qu'on renseigne d'ordinaire, par les garanties qu'il accorda aux calvinistes et par sa lutte contre la maison d'Autriche, mais encore par les efforts qu'il ne cessa d'opposer, partout où dominaient les réformés, dans le Béarn et à Nîmes comme en Angleterre ou en Hollande, à leur intolérance. Allié des protestants et fils dévoué du saintsiège, ménageant, en dépit de tentatives contraires, la réconciliation du pape et de Venise et affranchissant du joug espagnol les Provinces-Unies, recommandant aux catholiques persécutés la patience et à leurs maîtres la douceur, il devenait •i/i dépit de l'EsjjJagne \e \^volecleur de la foi catholique et se
taires qu'il faisait aux protestants ne peuvent au contraire se justifier que par la nécessité d'une pacification immédiate : la sagesse de Henri IV parvint seule à écarter les dangers d'une organisation que Richelieu s'empressa de détruire, parce qu'elle entretenait les germes d'une guerre civile toujours prête à éclater.
Ainsi, dans cette grande mesure, il y a deux parts à faire : celle qui était destinée à triompher; celle qui devait périr.
Quoi qu'il en soit, la paix religieuse était assurée ; à partir de 1598, nous n'avons plus à nous occuper des protestants français. Voyons maintenant l'impression produite par l'édit de Nantes sur le clergé et sur les catholiques.
Il ne faut pas le dissimuler : Tétonnement fut grand en présence « de ces extraordinaires concessions faites à rhérésie. Même après l'expérience de tant de sang répandu, bien peu d'esprits en étaient venus à comprendre l'accord possible de la foi catholique et de ce principe de la tolérance religieuse qui faisait son entrée dans le droit public des nations modernes *. » A en croire les récits contemporains, il semble que la surprise l'ait emporté sur tout autre sentiment dans la masse du clergé et de la nation.
Les évêques se réunirent à Paris quelques jours après la publication de l'édit. L'assemblée du clergé ne fit entendre aucune protestation publique ', mais elle résolut de mettre à profit le délai d'enregistrement au Parlement pour s'efforcer d'obtenir une réduction des concessions. Tout au moins la religion
faisait, avec les protestanlB, le défenseur de l'indépendance des peuples. » {Henri IV et sa politique, p. 232.)