INDÉCISION DES DÉPUTÉS 8Ô
f prendre pour conserver la religion catholique dans le r royaume. Les ligueurs ne pourront traiter de la trêve 7 avec les royaux que quand ils connaîtront leurs intentions sur les deux points précédents * . »
Mayenne comptait bien empêcher le pape d'accorder cette absolution, et profiter du long délai que lui laisseraient les négociations avec Rome pour achever l'élection. Sûr des États, se croyant débarrassé pour quelque temps des royalistes, Mayenne, confiant en sa fortune, mit tous ses soins à faire avorter les tentatives de Philippe II. Sous son inspiration, les députés déclarèrent aux Espagnols qu'ils ne pourraient répondre aux propositions de leur maître, avant de savoir si son intention était de marier l'infante Isabelle à un prince français. A cette réponse, l'ambassadeur reconnut que la majorité des députés lui était devenue contraire. Depuis longtemps déjà, les plus fougueux ligueurs le menaçaient d'abandonner les intérêts du Roi Catholique, s'ils ne recevaient pas une subvention immédiate, et de son côté le duc de Péria avait reçu l'ordre de ne les payer qu'après l'élection faite : de là naissait un mécontentement qui allait sans cesse croissant, et dont la séance du *2juin nous fournit plus d'une preuve.
C'était, le jour où les Espagnols devaient répondre ^la sommation qui leur avait été faite la veille : les î-tats tinrent une séance générale dans laquelle les ambassadeurs furent reçus. Don Taxis était chargé de prendre la parole; voici le commencement de son discours : « Messieurs, nous attendions de vous tout S-utre response que celle que vous avez baillée hier : Si la première proposition que nous vous avons faicte
1. Registre du tiers, p. 233 et 237. Poirson, Histoire de HenHl\\ i. I, p. 417.
ne VOUS plaisoit, il fust esté à propoz, ce nous semble, qu'il vous eust pieu de nous en faire une autre. A. quoy sert de nous faire des demandes sur une femme, si n'en voulez point, et estes si fort attachez à vostre loy salique que n'en voulez démordre aucunement? Ce sont des pertes de temps très dangereuses. 11 se faut haster à faire un roy catholique; le danger delà religion n'en presse que par trop, et croyez que le prince de Béarn, par sa feintise, vous en ostera le moyen si vous tardez beaucoup.
« Or, pour tousjours y apporter de nostre part ce que nous pouvons, nous venons à vous proposer à ceste heure un autre moyen en rien contredisant à voz lois que appelez fondamentales. Eslisez, s'il vous plaist, pour roi l'archiduc Ernest, premier frère de l'empereur; le Roy Catholique l'aydera et assistera tout ainsy et par les mesmes moyens qu'il a offerts pour l'infante. Ce que l'on promettra pour luy sera inviolablement gardé, comme si ce feust pour elle; et enfin qu'en puissiez demourer tant plus asseurez, il se contentera de la marier avec luy. C'est le gage des plus chers qu'il a ce monde, et en quoy il entend de faire pour vous tout ce qu'il peut de plus *. »
L'orateur insista sur les qualités personnelles de l'archiduc Ernest, sur son intluence en Allemagne, fit briller les chances qu'il avait de succéder à l'empire, énuméra les forces militaires qu'il pouvait amener à sa suite en France, et termina par ces paroles : « Bref, messieurs, nous ne voyons ni ne sçaurions comprendre quel autre prince de par le monde vous peust tomber plus à propos que l'archiduc; vous priant d'y vouloir penser, d'en résoudre 6t nous en faire response sans aucuns délais. »
1. Discours du sieur de Taxis. Registre du tiers état, p. 252.
ÉENRI IV ÔfFRÊ UNE TtlÊVÉ Ôl
Ce discours eut le même insuccès que la première harangue du duc de Féria. La rudesse des propositions espagnoles, en blessant les députés, les rejetait toujours vers Topinion contraire. Cette fois, les États ij • témoignèrent de leur impatience en décidant qu'ils s'occuperaient sur-le-champ, et toute affaire cessante, des nouvelles propositions que les royaux avaient fait parvenir.
Nullement découragé par la réponse des États, Henri IV continuait à offrir une trêve, allant ainsi au-devant du vœu le plus ardent que conçût la France. La paix était universellement désirée : à part « quelques agitateurs de carrefours, et les déclamations de prédicateurs fanatiques * », la masse de la population ne formait pas d'autre souhait. En faisant briller aux yeux des bourgeois fatigués cette espérance, le Béarnais frappait un coup décisif. Les États ne pouvaient résister au sentiment publie. Paris attendait avec anxiété l'issue de la délibération des députés, quand le légat, voyant que la Ligue allait être définitivement vaincue, se détermina à jeter dans le débat le poids de son autorité. Il écrivit au cardinal de Pellevé une dépêche dans laquelle « il exhortoit, prioit et adjuroit les Estats de s'abstenir de conférer avec les députés du parti contraire, et de ne permettre en aucune manière qu'il fust parlé ou fait mention en leur assemblée de l'hérétique roy de Navarre ». Si l'on ne tenait compte de cet avertissement, il ajoutait « qu'il se retiroit incontinent de ceste ville et de tout le royaulme où l'on traiteroit avec l'hérétique de paix ou de trêve ». Cette déclaration, lue dans le sein du clergé, em-
1. Vivien, États de 1593. (Compte rendu de l'Académie des sciences morales, 1851.)
Oâ ÉTAtS DE LA LIGUE
porta sa décision. — La noblesse, qui en eut cor naissance au moment où elle venait de voter la trêv( eut le courage de ne point revenir sur une opinio qu'elle croyait favorable au salut de la France. — L tiers fut ébranlé et prit le parti de rejeter sur le du de Mayenne la responsabilité qu'il ne voulait poii encourir. Celui-ci refusa de prendre une déterminî tion et contraignit la chambre du tiers à délibérer c nouveau. Les députés, obligés de se décider, adm rent purement et simplement la suspension d'arme Ainsi deux ordres se prononçaient pour la trêve. - Mayenne, circonvenu par le légat, essaya en va de retarder l'exécution de la délibération des Étai mais les députés n'entendaient pas être joués : noblesse déclara qu'elle était résolu de ne se pi assembler, ni d'examiner aucune proposition que « fait de la tresve ne fust exécuté, affin de ne rend les décrets des estais inutiles et invalides ». (Reg. la noblesse, ibid.,p. 632.) Deux jours après, on app; dans Paris que le gouverneur, muni de la délibéi tion des deux ordres, avait obtenu que la suspensit d'armes fût prolongée.
Quelque intéressante que fût pour les Français cet négociation, elle n'était pour les Espagnols qu'un indent secondaire dont ils supportaient impatiemme la longueur : blessés de voir la réponse aux royalist et les questions qu'elle entraînait passer avant 1 déclarations de don Taxis, le duc de Féria envoy? aux États émissaires sur émissaires pour presser lei délibération. Que pouvait-on répondre? La pensée ( choisir l'archiduc révoltait les Français et même que ques-uns des hommes dévoués à la politique espi gnole. Mayenne comprit que la seule attitude q convînt aux États était de maintenir fermement lei volonté et de mettre le roi d'Espagne en demeui
DELIBERATION DES hTTATS 93
V ^^oisir un prince français pour Tinfante. Dans ^ ^éance du 20 juin, les trois chambres furent ^les d'un projet dans ce sens. Le clergé l'admit 7^ réserve. La noblesse repoussa l'archiduc en Tétant de se prononcer plus nettement. Dans le sein ^ tiers, il se fit une scission : en face de la majorité ^^orable au projet de Mayenne, du Vair, Thielement Quelques autres firent entendre les plus vives protestations : s'élevant au nom de l'indépendance de la Pairie et de la loi fondamentale de la monarchie ^Dtre une telle proposition, du Vair, le plus éloquent et le plus courageux des membres du parti iûodéré, voyant l'inutilité de ses efforts, déclara que les députés de l'Ile-de-France n'avaient pas de pouvoirs suffisatits, somma le prévôt des marchands d'assembler les bourgeois, et sortit de la salle avec toute la députation de l'Ile-de-France, et quelques membres des États entraînés par sa parole éloquente *.
Malgré cette manifestation, le vote du 20 juin, confirmé les jours suivants, semblait donner le trône h l'infante. D'un autre côté, la difficulté n'était point résolue, puisqu'il restait encore à désigner son époux. Tous les partis sentaient qu'ils approchaient du moment où une décision suprême allait être inévitable. Mayenne rêvait de faire élire son fils; les agents de Philippe II, de réserver au roi d'Espagne le choix d'un époux. Tous les candidats luttaient d'adresse, et les Espagnols répandaient l'argent et pleines mains pour achever l'œuvre de corruption. Les députés, égarés au milieu des intrigues, séduits par les promesses, compromis par leur avidité, étaient étouffés
1. Notice historique sur G. du Vair, par Ch. Sapey, avocat général. Paris^ 1858;
entre les manœuvres contraires. Dans cette confusion, qui pensait au salut de la France?
Au moment où il était permis de croire tout perdu, il y avait un groupe d'honnêtes gens, citoyens obscurs et vertueux, qui travaillaient en silence à sauver la patrie. On se souvient de Tindignation qu'avait éprouvée le procureur général Mole en entendant les premières ouvertures de Tambassadeur espagnol : oa vient de voir comment du Vair s'était retiré des États lorsque le tiers allait accepter Tinfante. Ces révoltes des âmes vraiment françaises avaient depuis un mois comme centre et pour ainsi dire comme confident lé parlement de Paris. C'est là que se réchauffait, au contact de l'indépendance parlementaire, ce vieil esprit national, qui avait pour mobile l'horreur de rétranger, et pour drapeau le respect de nos lois fondamentales. Mole et du Vair n'étaient que les organes d'un sentiment qui bouillonnait dans les cœurs. Les nouvelles qui arrivaient du Louvre excitaient chaque jour plus cruellement leur indignation. Quand ils apprirent le vote du 20 juin, ils résolurent de ne pas rester plus longtemps muets et de montrer à la France que le patriotisme n'était pas encore complètement éteint.
Une assemblée générale du Parlement fut convoquée, afin de pourvoir aux affaires publiques. C'était Michel de Marillac qui en avait fait la proposition, pendant que du Vair, Pithou et le conseiller Lefèvre avaient préparé en secret un projet d'arrêt. Ils s'étaient bien gardés de le communiquer à leurs collègues, se bornant à leur dire qu'il serait bon d'opiner rapidement « sans s'amuser à haranguer, parce qu'il falloit que la résolution fust prise avant l'heure ; autrement, tout scroit gasté, et ils covirroient fortune; car M, de Mayenne ayant sçu que les chambres se de-»
ASSEMBLÉE DU PARLKMKNT 95
voient assembler, ne s'estoit pas beaucoup rendu soigneux de s'en enquérir, se fiant qu'èt l'accoustumée, il ne se feroit que des propositions, dont il pourroit estre adverty, avant qu'on se rassemblast pour résoudre; mais, la partie fust faicte si juste, que le coup fust plustot senti que la parole * ».
La séance s'ouvrit le 28 juin, au milieu du silence et de l'inquiétude. Les premiers conseillers refusèrent de se prononcer : du Vair osa avant tout autre développer son opinion. « C'est à la loi salique que Ton en veuti c'est contre celle-là que l'on a veu déclamer don Inigo de Mendoze ; c'est contre celle-là qu'on a veû les prédicateurs se tempester en leurs chaires I et néanmoins, c'est celle-là qui, depuis douze cents ans, a conservé ce royaume en entier, et l'a mené de masle en masle, toujours en mesme race, jusqu'aux princes soubs lesquels nous sommes nés ; c'est celle- 'à qui nous a garantis de la tyrannie des Anglois, et les a extirpés des entrailles de la France, où les discordes civiles les avoient fourrés. Bref, c'est celle-là qui maintient toutes les aultres, qui est l'appui de nos fortunes, la seureté de nostre repos, l'ornement et la grandeur de l'Estat. »
Il termina en s'écriant : « Voilà, Messieurs, où sont sont vos affaires. Je vois vos visages paslir et un murmure plein d'estonnement se lever parmy vous, et non sans cause, car jamais peut-estro il ne s'ouyt dire que si licencieusement, si effrontément, on se jouast de la fortune d'un si grand et si puissant royaume; si publiquement on trafîquast d'une telle [îouronne; si impudemment on mist vos vies, vos biens, vostre honneur, vostre liberté à l'enchère,
1. Gûll. Dupuy, mss DGLXI, folio 43. Conduite de du Vair pendant la Ligue. Ce manuscrit est mentionné dans la notice sur du Vair par Sapey, citée plus haut.
comme l'on faict aujourd'huy, et en quel lieu? An cœur de la France, au conspect des loix, à la vue du sénat, afin que vous ne soyez pas seulement participants, mais coupables de toutes les calamités que l'on ourdit h la France. Ré veillez- vous donc, Messieurs, \ et déployez aujourd'huy l'auctorité des lois desquelles vous estes gardiens *. »
. En effet, à ces accents d'une véritable éloquence, il se produisit un réveil. Le projet de du Vair fut relu, corrigé et voté par acclamations sur les conclusions du procureur général Mole. L'élan fut tel que les magistrats les plus zélés pour la Ligue n'osèrent élever la voix.
L'arrêt contenait deux parties : dans la première, la cour ordonnait que des remontrances fussent faites au duc de Mayenne pour empêcher que la couronne ne passât entre les mains de princesses de maison étrangère; dans la seconde, le Parlement, ne se bornant plus à avertir, déclarait « dès à présent tous traités faits ou à faire ci-après pour rétablissement de prince ou de princesse étrangers, nuls et de nul effet et valeur, comme faits au préjudice de la loi salique et autres lois fondamentales de ce royaume ' »•
Le lendemain, le président le Maistre et vingt conseillers se rendirent auprès du duc de Mayenne. L^ Maistre lut les remontrances qui rappelaient l'origine de la loi salique, en affirmaient le caractère obliga^ toire, repoussaient toute élection de princes étrangers et concluaient en réclamant la trêve. Ce laO' gage surprit Mayenne, mais, lorsqu'il eut entendu 1* lecture de l'arrêt, il se troubla complètement et s^ sentit blessé par ce coup imprévu : il répondit av^^