‹ Histoire des États généraux (volume 3)Chapitre 6 sur 208 · V. — Rapports extérieurs de l'Église · texte numérisé non relu

V. — Rapports extérieurs de l'Église

AVEC les citoyens.

Liberté religieuse : Les députés tout dévoués à la Ligue, p. 14.

— Ardeur des trois ordres, p. 14. — Le clergé se signale par les vœux les plus violents, p. 14. — Son intolérance, p. 15.

— La noblesse demande la guerre, p. 16. — Le tiers état préfère des poursuites judiciaires, p. 16.

Police religieuse : Blasphémateurs, p. 17.

On se souvient de l'attitude des premiers États de Blois, qui, avec plus d'ardeur que de sens politique, avaient cru au début delà session qu'il était facile de rendre à la France Tunité religieuse ; on se rappelle que les députés, mis en présence des difficultés, se calmèrent peu à peu et que, quelques mois plus tard, l'édit de Poitiers fit cesser la guerre en restituant aux protestants le libre exercice de leur culte (nov. 1580).

Quatre années d'une trêve sans cesse menacée s'étaient à peine écoulées, que la faiblesse hésitante du malheureux Henri III avait fait renaître la Ligue plus puissante que jamais. Cédant aux premiers efforts des Guise, le roi s'était empressé de retirer aux protestants toutes les concessions dont ils jouissaient (Paris, 18 juillet 1585). Cette mesure avait aussitôt rallumé la guerre; si la bataille de Coutras avait révélé les talents militaires du roi de Navarre, la défaite des luthériens allemands avait grandi les Guise, devenus plus que jamais les véritables chefs de la Ligue. Pénétrés du sentiment de leur pouvo\v,\V^

avaient réuni leurs adhérents, sommé le roi de recevoir le concile de Trente et de convoquer les États ; on sait comment le duc de Guise, à la suite de la journée des Barricades, avait contraint le roi à signer une paix qui était un solennel aveu d'impuissance.

C'est au lendemain de ces scènes tumultueuses que s'étaient assemblés les États Généraux; on a vu que dans les élections les ligueurs l'avaient emporté presque partout. Aussi, quand les députés se réunirent à Blois, la question religieuse dominait-elle toutes les autres ; elle se retrouvait dans la nature et le but de la Ligue, comme dans la désignation de l'héritier du trône, dans le choix des grands officiers de la couronne ainsi que dans la marche de la politique ; en un mot, elle était l'âme et l'objet des délibérations.

Dégageons de toutes ces questions, qui appartiennent à l'histoire politique, les éléments qui font comprendre le caractère précis de la lutte religieuse en

En juillet, le roi avait « renouvelé le serment d'extirper de son royaume, sans épargner sa propre vie, tous schismes et hérésies condamnés par les conciles, sans jamais faire aucune paix ou tresve avec les hérétiques, ni aucun édit en leur faveur * ».

Le programme des États, tout dévoués à la Ligue, était tracé d'avance. L'unanimité des trois ordres fut complète.

Cependant les vœux du clergé dépassèrent ce qu'on a lu jusqu'ici. Non content de demander au roi que tout signataire d'une requête favorable aux réformés fût déclaré coupable de lèse-majesté et que des me-

1. Édit de renouvellement de runion du toi avec les princes et seigneurs catholiques du royaume. Juillet 1588. Ane, lois /ranç., t XIV, p. 616;

sures fussent prises pour empêcher à jamais le souverain d'améliorer le sort des huguenots, il alla jusqu'à réclamer le rétablissement des prières annuelles en l'honneur de la Saint-Barthélémy * (C. 1, 16). Dans toutes les expressions dont se servent les cahiers, on sent l'ardeur de la lutte qui échauffait et emportait les esprits. C'est ainsi que, en souvenir des factions qui divisaient jadis Rome, on interdisait Veau et le feu aux gens soupçonnés d'hérésie; on défendait du même coup aux marchands de leur vendre, aux hôteliers de les loger, à tous de traiter avec ces hommes suspects (C. 19). C'était là le moyen pris pour les « ramener au giron de l'Église ». Afin d'enlever jusqu'au souvenir des actes de faiblesse qui avaient, selon les ligueurs, déshonoré la France, on proposait d'arracher des registres publics les édits de pacification, les arrêts d'acquittement rendus contre les hérétiques (C. 23). Pour excuser les excès du présent, on déchirait l'histoire du passé. Le clergé, non content des abjurations volontaires, fort nombreuses à cette époque, voulait que tout converti fût contraint de suivre les offices et que tout habitant inexact à la messe trois dimanches de suite fût signalé au diocésain pour qu'une enquête fût ouverte contre ce paroissien suspect d'hérésie (C. 27).

Tout château appartenant à un hérétique devait être rasé, et, comme plus d'un seigneur huguenot mettait ses terres sous le nom d'un catholique, « ceux

1. c( Que toutes marques autrefois ordonnées en détestation de l'impiété des hérétiques, et qu'en vertu des édits de pacification, ou par faveur ou autrement, auront été ôtées, seront incontinent rétablies, ensemble les supplications publiques de la journée de Moncontour, Saint-Barthélemi et autres, et en être faite une de la défaite d'Aulneau ; et au cas qu'elles fussent rayées aux registres des cours souveraines et autres juridictions, soient remises et rétablies, » (Art. 16, cahier Aw cXet^'b.'^

î i6 «/ ' ÉTATS DE BLOIS, 1588

qui se chargeraient de la garde desdits châteaux seraient tenus pour suspects d'hérésie et coupables » (C. 5).

Le clergé réclamait une sévère épuration de ceux qui tiennent les offices de judicature et de ceux qui ont charge militaire ou de police. « 11 fallait au plus tôt exclure des charges de l'État ceux qui depuis dix ans ont été hérétiques, ceux qui sont cathoHques en apparence et néanmoins hantent et fréquentent notoirement les hérétiques, les favorisent par lettres et ont intelligence avec eux » (C. 6). Dans les villes, nulle personne suspecte ne devait être admise non seulement dans le corps de la ville, mais même dans les assemblées (C. 7).

Loin de suffire, ces vœux étaient suivis d'un plan de répression terrible : non seulement les plus sévères édits de François P' et de Henri II étaient remis eu vigueur (G. 9), mais des recherches étaient ordonnées contre tous ceux qui avaient pris part à l'hérésie depuis l'origine des guerres civiles (C. 12). Enfin, « tous sujets du roi qui ne sont tournés à la religion catholique, mais se sont absentés hors du royaume, seront punis de confiscation de corps et de biens » (C. 14).

Telle était la passion de ces temps malheureux, que l'exemple donné par le clergé était suivi par les deux autres ordres.

La noblesse demandait ardemment la continuation de la guerre et l'extermination de l'hérésie (N. 1 à 4). Le tiers état, recourant à ses armes favorites, réclamait des poursuites judiciaires par toutes les juridictions contre les hérétiques et l'application contre eux des peines les plus rigoureuses. Réclamant la mise en vigueur des édits les plus cruels, il énumérait tous les moyens de répression, l'exil, les confiscations de

biens, la déchéance de tous les droits civils, et provoquait ainsi Torganisation d'un vaste système qui eût transporté en France les abominations qui faisaient la terreur des Pays-Bas sous la domination espagnole * (T. 1 à 11).

Ainsi, de 1585 à 1589, la Ligue, dans sa lutte contre l'hérésie, ne connaissait poiçt de mesure. Avant de faire oublier aux Français leurs devoirs patriotiques au profit des ambitions de Philippe II, elle leur inspirait les passions les plus violentes. Les députés, qui appliquaient aux questions spéciales un esprit libre et un jugement sain, ne montraient aucune de ces qualités lorsqu'ils s'occupaient de Tunité du culte. Singulier contraste qui témoigne des terribles égarements que produit dans Tâme humaine le spectacle des guerres de religion!

Police religieuse. — Les cahiers réclamèrent des mesures énergiques contre les blasphémateurs : les trois ordres demandaient unanimement l'application sévère de l'ordonnance de Blois qui mettait en vigueur d'un seul coup toutes les anciennes ordonnances; cependant le clergé, sentant bien que les peines portées par saint Louis étaient trop sévères, proposait

1. Le cahier de la Provence peut seul donner idée de l'état d'esprit du Midi : « Nonobstant les édits de S. M... les hérétiques dispersés par les villes et lieux de ce pays... Lourmarin, Mérindol et autres quartiers ont été si obstinés que les doulces admonitions de S. M. n'ont pu amollir la dureté de leurs cœurs pour les faire fléchir sous l'obéissance.... à cette cause, tous les hérétiques seront contraints par force d'armes : il sera expressément enjoint au gouverneur et au parlement... y faire telles diligences que tels opiniâtres soient exterminés de telle façon que la mémoire en soit à jamais perdue et que tout ombrage pour les regards en soit perpétuellement esté aux sujets de S. M. » Cahier inédit. Arch. dép. des Bouches-du-Rhône. Reg. prov. n® 5, fol. 38, cité par M. Arthur Desjardins, États généraux^ p. 554, note 1.

l'institution d'une amende arbitraire que les juges proportionneraient à la qualité du coupable (C. 11; N. 24; T. 13).

Les sorciers, enchanteurs et devins « qui ont grande affinité avec les hérétiques », disait le clergé, devaient être punis extraordinairement. Le clergé et le tiers s'entendaient pour demander contre eux la peine capitale; mais ce qui est fort intéressant pour l'histoire de nos institutions judiciaires, c'est l'accord établi entre les deux ordres pour le choix de la juridiction qui devait être appelée à statuer. Ils proposent que ces crimes soient attribués aux juges présidiaux, au nombre de sept, et que les sentences ne soient susceptibles d'aucun appel (C. 10; T. 12).

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