‹ Histoire des États généraux (volume 3)Chapitre 75 sur 208 · Procès-verbal du tiers, 6 novembre · texte numérisé non relu

Procès-verbal du tiers, 6 novembre

3. François d'Escoubleaii, archevê([uc de Bordeaux, cardinal de Sourdis, né en 1575, mort en 4628.

4. François de la Rochefoucauld, né en 1558, partisan violent de la Ligue, puis de Henri IV; cardinal en 1607, protecteur éclairé des lettres, il mourut en 1645.

Aussitôt que la chambre du tiers fut saisie de 0question, elle se partagea en deux opinions : les un séduits par le projet et reconnaissant ce qu'il avaf^ d'habile, réclamaient une délibération immédiate les autres, emportés par leurs ressentiments, voulaient différer la résolution, « la préjugeant suspect et pleine de difficultés en l'exécution ». Bientôt le discussions particulières furent si vives, qu'on nes^ s'entendit plus dans la salle : Miron voulut dominer^ le tumulte pour appuyer Tajournement, mais sa voix. fut couverte par les cris de la majorité, évidemment^ favorable à une délibération. Le président, irrité de voir son influence méconnue, « se mit en colère, et rompit l'assemblée * ».

Comment la reine apprit-elle ce qui se passait T Miron, en sortant de la séance du tiers, courut-il au- Louvre pour lui faire part de ses inquiétudes? Nou& l'ignorons; mais ce qui est certain, c'est qu'elle ne perdit pas un instant pour empêcher l'accord des trois chambres.

Le lendemain, 7 novembre, la noblesse allait examiner cette proposition, lorsqu'un écuyer de la reine arriva au couvent des Augustins, afin de convoquer sur-le champ au Louvre les présidents des trois ordres avec quelques-uns de leurs collègues.

A onze heures du matin, les députés étaient admis dans le cabinet du roi, où se trouvaient déjà le chancelier, M. de Villeroy et le président Jeannin. Ce fut la reine mère qui leur adressa la parole. « Le roi n'cntendoit pas, dit-elle, qu'en la procédure des États, on se départît de l'ordre accoutumé qui étoit de dresser un cahier général par chaque ordre, s'ils ne s'accordoient d'un seul; la proposition dont les

i. Journal de Rapine.

ARTICLES GÉ19ÉRAUX 185

États avoient été saisis la veille ii*étoit qu'un acte de défiance envers le roi qu'on soupçonnoit vouloir user de lenteur après la remise des cahiers. Rien û'étoit plus injuste, et le roi feroit bien voir qu'il étoit déterminé à répondre favorablement aux doléances des trois ordres. » Alors le roi lui-même, se tournant vers les députés, dit : « Oui, messieurs, je '''épondrai aux cahiers, et en serez contents. »

Les députés sortirent du Louvre avec des sentitt^ents bien divers : ceux du tiers état, d'autant plus ^ïïxus par le langage de la cour qu'ils vivaient plus éloignés d'elle, ne cachaient pas leur joie. Tout à l^^virs yeux marchait à souhait : le clergé subissait un ^cihec et la reine promettait aux États la satisfaction ^^ leurs vœux. La noblesse obéissait respectueusement, comprenant plus ou moins l'utilité de la ï^ï*oposition, mais les prélats qui en avaient pris Tini- * î^tive n'étaient pas disposés à s'incliner si aisément ^^vant l'ordre du prince. Ils étaient convaincus que ^^ cette mesure dépendait le salut de la session, et ^Is se dirigeaient vers leur but la tête haute et l'esté Tit ferme.

Le cardinal de Joyeuse, quoique malade et éloigné ^e la chambre, avait suivi les délibérations avec l'intérêt le plus vif : il avait vu M. de Villeroy pour cal- ^^er la première irritation de la cour, et il était par- X^enu h lui faire comprendre l'avantage réciproque que Xe roi et la nation pouvaient tirer du seul système qui Satisfît pleinement les États Généraux. Cette conversation secrète, aussitôt communiquée aux prélats, adoucit pour le clergé ce qu'avait de pénible l'ordre formel de la reine interdisant toute délibération sur des articles généraux. Aussi, loin d'abandonner la question, comme les deux ordres laïques, le clergé continua-t-il la délibération ouverte l'avant-veille»

Une scène curieuse se passait au même moment dans le sein du tiers état. On venait de rejeter définitivement la proposition du clergé et de décider qu'on remercierait le roi de ses promesses, lorsque les députés de Picardie suggérèrent la pensée de demander en même temps la surséance pendant la session des levées extraordinaires et des créations d'offices. La minorité qui venait d'être battue, ayant mesuré l'étendue de la faute commise, comprit 1^ parti qu'elle pourrait tirer de cette nouvelle démarche pour rendre sensibles à tous les députés les avantages des articles généraux. « Plusieurs gouvernements prirent goût à cette proposition pour donnef quelque avant-goût au peuple du fruit qu'il devoit espérer des États *. » En un instant, le tiers décider qu'il agirait auprès du roi et qu'il solliciterait le^ deux premiers ordres de s'unir au troisième poui* agir en commun auprès du pouvoir.

N'était-ce pas le contre-pied et la négation formelle de la décision qu'on venait de prendre quelques heures auparavant? Celte contradiction ne put échapper au clergé, qui promit de se joindre aux députés du tiers, si on lui fournissait la preuve des faits dont on se plaignait.

Ce mode de protestation une fois admis, les plaintes spéciales ne devaient pas tarder à occuper une grande place dans les délibérations des États. En quelques jours, les propositions se succédèrent de tous cotés : le clergé demanda aux autres ordres de s'unir à lui pour protester contre les commissaires du sel qui profitaient de la réunion des États pour multiplier leurs exactions. La Guyenne saisit le mêinr jour (15 nov.) l'assemblée générale d'une triple pro-

/. Procès-verbal du tiers, 8 novembre.

SURSÉANCE DKS PENSIONS iST

position : il s'agissait de demander à la fois au roi la suspension du droit annuel *, la révocation ou du ^oins la surséance des pensions, et enfin la réduction rf^s tailles à la somme de huit millions, chiffre perçu en 1576.

Les membres du tiers commençaient à délibérer, quand une députation vint leur annoncer que la noblesse étant d'accord avec le clergé pour la surséance du droit annuel, elle pensait que le tiers se Joindrait aux deux premiers ordres pour faire une démarche commune; que d'ailleurs, le tiers voulût-il s H-bstenir, la majorité se trouvait formée et se passe- ^^it au besoin du concours du troisième ordre. Cette Vieille prétention, qui avait eu le privilège de soule- ^^^r à toutes les époques l'indignation des gens du ^*^rs, les révolta de nouveau, en même temps que le *^ïld de la proposition les inquiétait dans leurs inté- ^^ts les plus chers. Le droit annuel tenait de trop Pï*ès à la fortune des officiers de justice et de finance Ï^Our que son ébranlement n'alarmât pas la masse ^^s députés. La discussion fut aussitôt ouverte et elle ^^ ressentit des irritations personnelles que causait *- attitude de la noblesse. On chercha un moyen de ^^ndre aux nobles menace pour menace. La Guyenne ^Vait parlé des pensions : on n'hésita pas h voter ^^ur surséance, qui procurait au trésor, -au détriment ^es gens de cour, une économie immédiate de six millions. Le tiers se crut forcé de faire étalage de son désintéressement en se joignant au vœu relatif au ^roit annuel et il y ajouta le retran(3hemcnt du quart des tailles.

1. Le droit annuel ou Paulette, institué par Henri IV, était Une redevance payée par les titulaires d'office pour assurer entre leurs mains la propriété des charges. Voir sur ce point, plus haat, p. 129, 130, et plus bas, p. 418.

C'est ainsi que la lutte entre les ordres se trouv engagée. Gomme on devait s'y attendre, la noblesse informée le même jour du vote du tiers, déclara sur le-champ qu'elle ne s'associerait pas à la suppressio même momentanée des pensions, ni à la réduction d la taille, bornant ses demandes à la suspension d&s s levées et du droit annuel pendant la session, mesur*^ qui ne lui coûtait aucun sacrifice.

Le tiers, qui siégeait en permanence, expédia aussitc^!^t Savaron, un de ses membres les plus éloquents, poutr exposer clairement la question aux ordres privilégié ^. La noblesse ne modifia pas son opinion, mais le clerg qui aimait à jouer entre les deux ordres le rôlede co ciliateur, se déclara au fond de l'avis du tiers; il ajouta seulement qu'il lui semblait plus babile d'émetba:"0 successivement les vœux, pour ne pas effrayer le foi en les lui présentant tous à la fois.

A cette objection le tiers répondait que le droit annuel produisait seize cent mille livres, et qu'il fallait offrir au roi une réduction de dépenses correspondante à la suppression de ce revenu. Or, de toutes les dépenses, quelle était la moins utile? N'était-ce pas les pensions, qui montaient à cinq millions et deoii ? Si on les suspendait, le pouvoir serait en mesure de réaliser de nouvelles économies, et la réduction d'un quart sur les tailles devenait possible. Tel était l'enchainement d'idées qui séduisait le tiers.

Nous avons déjà vu que, dans la chambre du tiers, deux partis se disputaient la majorité. L'un, dévoué aux États et à la France, n'avait en vue que le bien public; l'autre au contraire, composé de membres préoccupés de leur profit personnel, était dominé par des intérêts particuliers et des sentiments étroits. Les titulaires d'office, qui formaient la majeure partie de ce dernier groupe, s'opposèreut violemment à la disjonc-

DISCOURS DE SAYARON i89

tion, espérant au fond de leurs cœurs que la « demande

des trois ensemble seroit cause du refus entier * ». Ils

déterminèrent la majorité à les suivre, et firent même

ajouter au premier vote la surséance de la vénalité des

charges pour se donner les apparences du plus coni-

Çfet désintéressement. La délibération achevée, les

^tats résolurent de se rendre le 17 novembre au

^'Oiivre *. Le clergé et la noblesse y avaient devancé

^^ tiers. Reçus successivement par le roi, les trois

^'^dres développèrent tour à tour leur requête.

Savaron s'exprima dans le plus noble langage, et ^^ montra le défenseur ému du peuple. Après avoir **^ppelé un fait de l'enfance du roi prenant pitié de la ^^uffrance des animaux, il reprit : « Sire, ce ne sont l^fDint des insectes et des vermisseaux qui réclament ^fDtre justice et miséricorde ; c'est votre pauvre peuple, ^«sont des créatures raisonnables, ce sont des enfants ^iesquels vous êtes le père, le tuteur et le protecteur ; ^fcirêtez-leur votre main favorable pour les relever de ■^''oppression, sous le faix de laquelle ils ployent continuellement. Que diriez-vous, Sire, si vous aviez vu, ^ans vos pays de Guyenne et d'Auvergne, les hommes paître rherbe, à la manière des bêtes? Cette nouveauté et misère, inouïe en votre État, ne produiroit-elle pas dans votre âme royale un désir digne de Votre Majesté,

1. Procès-verbal du tiers, 15 novembre. Cette pensée, repoussée par les historiens qui ont voulu défendre à tout prix le tiers, est positivement rapportée par Rapine. « Tout cela, ditil, ne se faisoit que pour embrouiller TalTaire et détourner le roi, par Timpossibilité de si grandes et pressantes requêtes, de faire réponse sur lesdites propositions. » États Généravx^ t. XVI, p. 112. Encore une fois nous répéterons qu'on ne peut comprendre l'attitude du tiers qu'en ne perdant jamais de vue la situation des deux partis qui se partageaient presque également le troisième ordre.

2. Rapine donne cette date, que le procès-verbal n'indique pas avec précision.

pour subvenir à une calamité si grande? et cependanl cela est tellement véritable, que je confisque à Yolre Majesté mon bien et mes offices, si je suis convaincu de mensonge ^ »

La réponse royale fut aussi froide et vague qu'avait été passionné le débat dans l'intérieur des trois chambres. Le roi dit simplement qu'il enverrait un état détaillé des finances pendant la régence. Telle fut la seule promesse qu'obtint l'assemblée.

Mais, si le résultat de la demande était nul, la discussion qui avait précédé avait singulièrement envenimé les rapports entre la noblesse et le tiers. 11 était clair que la moindre difficulté allait provoquer un éclat. Déjà le langage de Savaron avait failli amener une rupture : il s'était exprimé au nom du tiers avec une fermeté qui avait déplu aux nobles. 11 avait laissé entendre ([uo les pensions servaient à payer la fidélité de la noblesse, puis il avait terminé son discours en rappelant que « les Francs avoient secoué le joug des Romains pour l'insupportable faix des cbarges qu'ils leur avoient imposées ». 11 ajouta (ju'il « désiroit êtr^ mauvais propbètci, mais qu'il y avoit à craindre qu^ les charges extraordinaires du peuple et Toppressiot^ qu'il ressentoit en outre des grands et des puissant^y ne lui donnassent sujet de se divertir par désespoir * » - Cette allusion à une révolte (jue prévoyaient déjàle^ gens du tiers fut vivement relevée. La noblesse voulai t> protester, mais n'osait le faire directement ; elle alls^ trouver le clergé pour le prier de se porter médiateur* Aussitôt cet ordre envoya au tiers un jeune prélat', qui se fit le défenseur de la noblesse auprès du peuple, et

Page 1