FI. Rapine, 2* partie, p
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qu'une députation serait envoyée au roi. Son langage devait montrer à la cour combien était profond le mécontentement de l'assemblée : le temps des flatteries était passé ; il fallait maintenir haute et ferme la dignité trop méconnue des députés du pays : « la réponse étoit une injure aux États, une pure illusion »- Certainement le roi avait été trompé : on le suppliait d'écarter pour la réponse aux cahiers les mauvais conseillers qui avaient contribué à la rédaction- de l'arrêt. Enfin, « s'il ne plaisoit à Sa Majesté trouver bon ladite requête, il falloit la supplier très humblement licentier les députés ».
Le président achevait de donner les instructions nécessaires aux délégués du tiers, quand on annonça une députation de la noblesse qui venait demander au troisième ordre de s'unir à elle pour assurer la réponse aux cahiers. A vrai dire, il s'agissait toujours de la même question : l'autorité des États Généraux. C'était en effet à ce moment l'unique préoccupation des députés. Depuis longtemps on cherchait les moyens de forcer le roi à donner satisfaction aux vœux des cahiers S mais ce désir avait pris un caractère plus vif, à mesure qu'on approchait de la dissolution. La noblesse et le clergé s'étaient entendus pour faire deux demandes au roi : la prorogation de l'assemblée jusqu'à la réponse aux cahiers, et la nomination, pour préparer ces réponses, de douze membres de son conseil parmi lesquels les trois ordres pourraient choisir leurs juges. Telles étaient les résolutions auxguelles on priait le tiers de s'adjoindre.
L'affaire fut mise en délibération et l'assemblée se prononça tout d'une voix pour la continuation de la
1. Procès-verbal du tiers, 15 décembre. On vote un article du cahier demandant formellement que la réponse précédât la dissolution.
session. Le choix des commissaires destinés à juger les cahiers fut plus débattu : on se demandait quelles chances le tiers état avait de trouver sur une liste de douze personnes un nombre suffisant de juges favorables, et on calculait qu'en laissant les trois ordres débattre la question, deux d'entre eux pourraient composer le conseil de manière à en écarter complè* tement le tiers. Cette crainte, qui avait pesé sur la conduite du tiers état pendant toute la série de nos États Généraux, l'empêcha encore une fois de s'unir aux premiers ordres. Après de mûres réflexions, il préféra à cette commission arbitrairement choisie, le conseil du roi, tel qu'il était composé, avec ce mélange de princes, de légistes et de grands seigneurs qui le mettait au-dessus de tous les ordres et lui permettait quelquefois d'opérer une réforme sans se laisser arrêter par les doléances des classes privilégiées. Le tiers état revendiquait seulement le droit de récusation vis-à-vis des conseillers, dont le nombre était considérable.
Après s'être arrêté à ce plan de conduite, on reprit la question qui avait si vivement ému les esprits au commencement de la séance, et la députation chargée de protester contre les termes de l'arrêt du conseil se rendit au Louvre. Elle ne put pénétrer auprès du roi, qui était, disait-on, parti pour la chasse; mais elle apprit que le bruit du mécontentement du tiers était parvenu jusqu'à la cour. Le président Miron, qui était devenu de plus en plus l'instrument du pouvoir et son intermédiaire auprès des États, était accouru auprès du chancelier, aussitôt la séance levée, pour l'informer de son embarras et de l'irritation des députés. Sillery promit de prendre tous les moyens pour calmer cette effervescence. Le lendemain, Miron fît en effet un récit fort long de son entrevue avec le chancelier. 11
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expliqua comment toute l'affaire venait d'un malentendu qu'il^ importait de dissiper, affirma que Tarrêt dont on avait donné lecture n'était qu'un projet indigne d'occuper un seul instant les députés, et dit à l'assemblée que le roi ne pourrait recevoir la députation avant quelques jours, les fêtes de la Chandeleur l'empêchant absolument de donner aucune audience. Ainsi la cour cherchait à ajourner l'entrevue, espérant bien éviter de la sorte une mise en demeure qui pouvait entraîner des conséquences extrêmes.
Néanmoins, elle ne serait point parvenue èi briser une alliance fondée sur le seul intérêt qui fût commun aux deux ordres laïques, si un singulier événement n'avait servi ses desseins en rallumant la discorde.
Le 4 février, on apprit qu'un membre du tiers état du Limousin, le sieur de Chavailles, ayant négligé de saluer au sortir de la séance messire de Bonneval, député de la noblesse, avait été insulté et frappé par le fier gentilhomme. Le bâton de l'agresseur s'était brisé sur la tête du sieur de Chavailles K
Cette violence prit en un instant les proportions les plus graves : non seulement Chavailles était député aux États, mais lieutenant général à Uzerches. En sa personne était atteinte avec le tiers la justice royale tout entière. Les têtes s'enflammèrent si rapidement, que moins d'une heure après la rencontre les cent quatre-vingt-dix députés partaient pour le Louvre afin de supplier le roi de faire justice. La bles-
1. Voyez tout ce récit dans FI. Rapine, 3e partie, p. 3. Le premier mot de Bonneval avait été : u Petit galant, vous passez devant moi sans me saluer! je vous apprendrai votre devoir. » Suivant Arnauld d'Andilly, Chavaille avait été élu malgré Bonneval. Ce dernier se sauva chez d'Espernon, son protecteur. (Journal f p. 42.) Consultez également Mémoires de Richelieu^ t. I, p. 233, et Mercure français, t. III, p. 225.
sure du tiers était si vive, le sentiment qu'il avait de sa dignité si profond, qu'il n'hésitait pas à appeler crime de lèse-majesté l'acte brutal du député de la noblesse. Telle était l'impatience des députés, qu'après avoir attendu quelque temps au Louvre le roi, qui assistait èi la messe aux Feuillants, ils se rendirent au-devant de lui et le rencontrèrent aux Tuileries. C'est là que le tiers état exposa le fait et obtint la promesse que des poursuites seraient dirigées contre le coupable.
Le tiers revint satisfait et résolut de reprendre ses travaux. En vain le clergé essaya-t-il le lendemain (5 février) de prendre le rôle de médiateur, afin d'apaiser « dans l'intérêt des États » ce nouveau différend, le tiers refusa formellement en répondant que « le plus grand intérêt des États étoit d'empêcher qu'aucune violence ne fût faite aux sujets du roi, en particulier par les plus puissants ». Dans la journée, un secrétaire du roi vint apporter à la compagnie des lettres patentes attribuant la connaissance de l'affaire au Parlement. Le tiers prenait si bien fait et cause pour Chavailles, que six de ses collègues furent aussitôt désignés « pour aller trouver M. le premier président et MM. les gens du roi pour leur demander justice ».
Quelle que fût l'importance attachée à cet incident par les membres du tiers, on ne devait pas perdre de vue le but même des Etats Généraux, la réponse des cahiers demeurant toujours la grande affaire. Aussi l'attention des députés fut-elle vivement éveillée quand, le 6 février, à la séance du matin, on annonça l'arrivée du duc de Ventadour, chargé parole roi de communications importantes. 11 déclara au tiers que le roi avait une grande impatience de contenter les Etats, qu' « il no licentieroit les députés qu'après la
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réponse des cahiers et qu'il désiroit que chaque province députât un de ses membres pour opiner avec les commissaires du roi sur la solution à donner aux vœux *, parce que les députés avoient une double qualité, celle de suppliants et celle de conseillers ' ».
Le tiers attendit pour se prononcer l'opinion des deux premiers ordres. La noblesse lui fit bientôt savoir qu'elle refusait de nommer des commissaires : elle avait conçu les mêmes craintes que le tiers état. Elle redoutait qu'une alliance formée sur certaines questions entre les délégués des deux autres ordres ne portât atteinte à quelques-uns de ses privilèges, et, à tout prendre, elle se sentait plus rassurée en confiant au conseil du roi la discussion de ses prérogatives. Le tiers, de son côté, n'avait garde de revenir sur ses anciennes décisions : il ne craignait rien tant que ces commissions mixtes, réunissant en elles-mêmes tous les pouvoirs des États Généraux, composées de députés convertis en souverains juges des questions, en butte aux séductions de la cour, qui faisait de l'ébranlement de leurs consciences le point de mire de ses efforts, et exposés, quand ils ne cédaient pas, à voir leur plus solide résistance succomber devant une majorité formée de deux ordres hostiles.
Au-dessus de toutes ces raisons, il y en avait une plus décisive encore, parce qu'elle était tirée des faits et de l'état des esprits. Nul ne se dissimulait dans le tiers que, les États dissous, aucune réponse ne serait faite aux cahiers. Cette persuasion, devenue générale depuis quelques jours, provoquait un découragement
1. Procès-verbal du tiers, 6 février. Discours du duc de Ventadour.
2. Procès-verbal de la noblesse, 5 février. Discours du duc de Ventadour.
universel et en même temps un désir ardent de ne point porter une si lourde responsabilité devant les bailliages, au jour où les députés seraient appelés à rendre compte de leur conduite. Les membres des États rejetaient ainsi sur d'autres le poids de la défaveur publique, afin qu'aucun des leurs ne se trouvât compromis et ne servît à couvrir les fautes du pouvoir par sa présence dans un conseil où sa voix ne serait ni écoutée ni comptée.
Seul, le clergé tenait très vivement à la nomination des commissaires ; un désir sincère devoir les cahiers convertis en ordonnances le poussait dans cette voie. Il multiplia les démarches auprès des autres ordres, invoquant le souvenir des précédents États dont les vœux avaient toujours été méconnus pafte qu'après leur dissolution aucune autorité n'avait été chargée de soutenir leurs doléances, et proposant au besoin divers moyens de contre-balancer dans le sein de la conférence l'influence prépondérante d'une union entre deux des ordres. L'intention du clergé était excellente, et ses propositions méritaient de convaincre le tiers état.
Telle était la situation du débat quand, le 12 février, les députations se rendirent au Louvre pour réclamer la prolongation de la session et communication de la liste du conseil. Après avoir entendu développer ces demandes, le roi se borna à de vagues promesses.
Lorsque le tiers état apprit le lendemain cet insuccès, la discussion fut très vive : ne fallait-il pas refuser de remettre les cahiers? La fatigue l'emporta, et on résolut de faire une seconde tentative. Les députés trouvèrent la reine seule; prise à l'improviste, elle fit une réponse moins sèche que celle de la veille, déclarant que la continuation de l'assemblée serait permise h la condition qu'aucune question nouvelle ne