‹ Histoire des États généraux (volume 5)Chapitre 22 sur 124 · Ass. des notables^ 6 février · texte numérisé non relu

Ass. des notables^ 6 février

marchands étrangers et subjects de nosdits voisins y vendront et achepteront dorénavant ».

Mais les relations diplomatiques, avant de protéger les intérêts pécuniaires, avaient à accomplir un devoir encore plus impérieux : elles devaient exiger de certaines puissances moins civilisées une garantie efficace de la vie même des marchands. Les Turcs infestaient la Méditerranée. Partant des ports barbaresques ou d'Alger, ils croisaient entre les côtes de France et d'Italie, imposant au commerce maritime une ruineuse contribution. Le traité de 1604 passé avec le sultan avait arrêté les pirates turcs, mais non les corsaires d'Alger ou de Tunis qui obéissaient de moins en moins à l'autorité de Constantinople.

Après bien des tentatives faites pour les amener à exécuter le traité signé par le Grand Seigneur, on avait dû recourir de nouveau au seul moyen de les mettre à la raison, à l'emploi de la force pour les intimider et les contenir. La faiblesse du nouveau pouvoir qui gouvernait depuis quelques années la France avait réveillé l'ardeur des pirates, qui avaient fait d'énormes prises et retenaient un grand nombre de captifs (T. 659).

Rien n'est plus intéressant que d'étudier dans les cahiers l'état exact des mers à cette époque. On ne peut se figurer l'anarchie absolue qui régnait dans les rapports entre les différentes nations : le commerce maritime était dans la première phase de son développement, les lois qui commençaient à se dégager de ce chaos n'étaient encore visibles que pour les esprits supérieurs qui travaillaient à les préciser *. Sur la mer régnait encore cet état de nature contre lequel la

1. Grotius venait d'achever depuis six ans son livre de la Liberté des mers,

civilisation tend de plus en plus à réagir; la Manche voyait des pirates anglais guetter les navires qui sortaient des ports de Normandie ; Livourne servait de refuge aux « escumeurs de mer » qui épiaient les riches navires échappés à l'adresse du Turc (T. 663). Le tiers état s'indignait de ce brigandage et voulait que les ambassadeurs de France exigeassent du roi d'Angleterre et du duc de Florence que la mer fût rendue libre. Le remède auquel recourait le pouvoir était fort dangereux. Au lieu de négocier énergiquement, il armait en course sous prétexte de mettre à la raison les corsaires. D'avides aventuriers obtenaient des lettres de marque et contribuaient par leurs coups d'audace à aggraver le péril des navigateurs. Lors même que le gouvernement n'autorisait pas la course sur les mers qui baignaient les côtes de France, il la permettait toujours au delà d'une certaine ligne qui semblait la limite extrême des droits de la civilisation *. Le tiers état se plaint énergiquement des représailles dont il est la principale victime : en certains pays, dit-il, les marchandises françaises sont saisies « à cause des pirateries » que commettent sur les sujets des puissances étrangères les capitaines français qui obtiennent de l'amiral la permission d'aller faire des prises au delà de la ligne. Le tiers réclamait la suppression de ces lettres de marque, la punition sévère des corsaires quels qu'ils fussent, et l'obligation pour tout capitaine sortant d'un port français de déposer une caution qui servît de garantie contre toute entreprise violente accomplie durant son voyage (T. 662).

1. Cette singulière limite était fixée pour le midi au tropique du Cancer; pour l'occident, au premier méridien qui passait par l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries. Voyez la déclaration du roi en date du 1©^ juillet 1634, Ane. lois françaises^ t. XVI, p. 409.

Malgré les embarras que lui suscitaient les commencements de la guerre de Trente ans et les difficultés de la politique intérieure, Richelieu donna en 1633 une sorte de satisfaction aux plaintes des États généraux en armant, comme ils l'avaient demandé, à Marseille, à Toulon et à Antibes douze galères avec ordre de surveiller les côtes et de donner la chasse aux Barbaresques qui avaient établi leur centre de ravitaillement aux îles d'Hyères (T. 665). Ce ne fut que dans les années suivantes que furent nouées de nouvelles négociations avec les pachas d'Alger et de Tunis, ainsi qu'avec le Maroc, dont les corsaires devenaient également redoutables. Si la Méditerranée ne fut pas complètement délivrée des pirates, les efforts de notre diplomatie parvinrent à nettoyer les côtes et à rendre quelque sécurité aux navires qui faisaient le commerce avec Gênes et Livourne.

Pendant la session, l'amiral de Montmorency *, qui siégeait parmi les députés de la noblesse, avait présenté à ses collègues un projet de requête au roi dans laquelle il démontrait la nécessité d'établir des galères pour assurer la sécurité des côtes de l'Océan contre les corsaires, qui « s'étoient tellement licentiés depuis deux ans que les sujets du roi en avoient reçu dommages de plus de deux millions d'or. Y remontroit qu'il n'y avoit si petit État, qu'il n'eût des vaisseaux suffisamment pour se conserver, et que la France seule négligeoit le métier de la marine, quoiqu'elle eût toutes les commodités pour l'entretenir, à savoir les cordages et bois de haute futaie *. »

1. Né en 1395 et filleul de Henri IV, Henri de Montmorency fut fait amiral de France par Louis XHI en 1612. H devait périr sur réchafaud en 1633, après avoir pris part à la révolte de Gaston.

2. Voyez relation de Rapine. États Généraux, t. XVI, 2» part.,

La noblesse approuva ce vœu, à la condition que les gentilshommes seuls pussent être capitaines des galères du roi. Le clergé se borna à signaler au roi l'examen d'une proposition émanée de financiers « pour mettre es ports et havres, sous trois ans, trente vaisseaux de guerre de 500 tonneaux » (C. 163). Le tiers état, retenu sans doute par la crainte des dépenses excessives, demeura silencieux.

Pendant le règne de Henri IV, les vaisseaux qui sortaient du port de Marseille pour se rendre en Italie gagnaient la pleine mer afin d'éviter les parages des îles d'Hyères, puis revenaient vers Antibes pour longer la côte jusqu'à Gênes ; c'était la seule route qui off'rît quelque sécurité. Le duc de Savoie avait imaginé de forcer tous les navires à relâcher dans le port de Villefranche *, où il percevait un droit de deux pour cent sur la valeur des marchandises transportées. Il avait fallu que Henri IV adressât lui-même des réclamations au duc de Savoie le 6 juillet 1603 * pour que cette exaction disparût. A peine la France eut-elle été jetée dans les troubles de la régence, que l'insatiable Charles-Emmanuel renouvela ses prétentions : plusieurs galères croisaient devant la rade de Villefranche et mettaient à contribution les vaisseaux qui passaient à plus de vingt milles en mer. Ainsi le commerce se trouvait pris entre les corsaires turcs et la taxe arbitraire du duc de Savoie. Le tiers état fit entendre les

p. 42. V. encore le procès-verbal de la noblesse, 18 décembre 1614, p. 140.

1. Villefranche esl situé entre deux montagnes ^ égale distance de Nice et de Monaco. Son port est un des plus beaux de la Méditerranée, d'une profondeur considérable et garanti contre les vents du nord, de l'est et de Touest; il formera une des plus magnifiques rades de France, quand une jetée l'aura protégé contre les vents du midi.

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