COMMERCE ET L'INDUSTRIE
L'histoire des trois siècles que nous avons étudiés nous fait assister au premier développement du commerce et de l'industrie en France. Entre Charles VII et Henri IV, entre Jacques Cœur et les riches marchands du XVII® siècle, nous voyons se dérouler une suite de doléances qui fixent mieux qu'aucun document la situation précise des commerçants et des manufacturiers.
Laissons pour un moment l'industrie et examinons les conditions inséparables d'un commerce actif. L'économie des transports et la liberté des échanges constituent ses premiers et incontestables besoins : privé de ces deux éléments, il s'étiole et disparaît; s'ils lui sont rendus, il se ranime et prospère. C'est là une loi absolue de son existence. Cette loi a été comprise dès que les échanges se sont multipliés. Nous ne parlerons pas des premiers États Généraux : leur silence nous prouve que cette forme de l'activité ne s'était pas encore manifestée à cette époque ; on ne connaissait alors que le commerce restreint entre les villes; le mauvais état dos routes, la lenteur et
le péril des voyages n'avaient pas permis aux marchands de courir au-devant d'aventures qui auraient compromis leurs intérêts.
C'est au xv° siècle que se produit le développement du commerce; un homme d'une énergie prodigieuse devance son temps et noue des relations avec le Levant et les rives de la Méditerranée : il entraîne ses contemporains, et, si son œuvre ne lui survit pas tout entière, il a du moins le mérite d'avoir ouvert une voie nouvelle à la prospérité de son pays. Les États de Tours consacrent k la « marchandise » un chapitre de leur cahier. Le commerce est devenu un des grands intérêts de la France.
De ce jour jusqu'en 1614, six assemblées politiques se sont réunies. Toutes sans exception font entendre les mêmes critiques et les mêmes vœux. Le commerce intérieur rencontre deux obstacles : l'état des voies de communication et les entraves du fisc.
Tracer de nouvelles routes, réparer les anciennes, consacrer à ce travail le produit des péages que les seigneurs continuent à exiger, supprimer les taxes établies sans droit, constituer enfin un service régulier d'entretien qui garantisse un libre passage, voilà l'ensemble des demandes des trois ordres, au point de vue des chemins publics.
Les Etats d'Orléans s'occupèrent les premiers des rivières, dont le lit encombré empêchait la navigation si favorable au bon marché des transports ; tous leurs successeurs répétèrent leurs doléances. Les députés obtinrent quelques améliorations. Charles VIII fit réparer les routes, Louis XII revisa les taxes. Le xvi° siècle vit un certain progrès, mais à Henri IV devait appartenir l'achèvement de ces grandes voies destinées à donner, sous le nom de routes royales, un si puissant essor au mouvement des marchandises.
Les obstacles ne venaient pas seulement des accidents naturels du sol et de Tavidité des riverains : le pouvoir avait élevé à la fm du xiv® siècle les plus déplorables barrières entre les dififérentes parties du royaume. A Foccasion de la rançon du roi Jean et des aides qui servirent à l'acquitter, il avait traité d'étrangères les provinces qui s'y étaient soustraites, et cette fiction avait servi de prétexte à l'établissement de lignes de douane dans l'intérieur de la France. Né de l'irritation de Charles V blessé d'un défaut d'élan, ce système bizarre se perpétua pendant quatre siècles. Étonnant exemple de la durée des abus! En vain les députés de Tours supplièrent-ils le pouvoir de reporter aux frontières les bureaux de douane qui divisaient la France, en vain Charles VIII essaya-t-il de les abolir, en vain à Orléans, à Blois et à Paris le même vœu fut-il maintes fois émis, la routine et la facilité de perception l'emportèrent sur le bon sens de dix générations. Les douanes intérieures ne furent abolies que dans la seconde moitié du xviii^ siècle.
La sécurité du commerce est une des plus essentielles conditions de sa prospérité : elle se fonde sur un ensemble de conventions exécutées de bonne foi. Parmi ces conventions nécessaires, se trouve la fixation dB8 mesures qui doivent servir à évaluer les quantités. Absolument différentes suivant les parties du territoire, elles créaient pour les transactions une gêne permanente. Louis XI avait rêvé l'unité deâ poids et mesures; les États la demandèrent instamment. C'était un des articles du programme de réaction contre la diversité féodale dont le tiers état se faisait le champion déterminé. Pour cette question comme pour tant d'autres ^ le triomphe n'apparut qu'avec la Révolution française.