V. — li
L'industrie n'avait pas eu, comme le commerce, l'heureuse fortune de trouver dès ses débuts des hommes qui s'attachassent à faire prévaloir ses intérêts. Son origine était plus obscure : née dans le sein des communes, mêlée à leur affranchissement, elle avait bientôt constitué à leur exemple des groupes d'hommes liés entre eux par des règles librement débattues et prêts à défendre en commun leurs droits. Les corporations réunissant les artisans d'un même métier furent au xiu® siècle l'unique protection des intérêts menacés. Sous Louis XI, les corporations favorisées par le roi grandirent et s'enrichirent. Au xvi'' siècle, cette institution n'avait plus la même utilité, mais elle s'appuyait sur la tradition : autour d'elle s'étaient groupés une foule d'intérêts secondaires qui la maintenaient. A Orléans, le tiers état se fit leur organe. Avec les États de Blois, l'opposition contre les monopoles se développa. Henri IV s'efforça de diminuer la puissance des métiers, dont les privilèges étaient devenus une entrave aux progrès de Findustrie; mais la routine triompha de ses édits et les États de 1614 furent forcés de faire entendre contre le système des corporations et les épreuves imposées aux artisans ks plus énergiques doléances.
Le commerce extérieur ne fixa pas moins fortement l'attention des députés. Les États de Blois et de Paris furent cependant les seuls qui s'en occupèrent sérieusement. A Orléans, les cahiers n'avaient parlé que des traités de commerce et avaient invoqué pour les multiplier l'appui du roi et l'envoi de ses ambassadeurs. A Blois, l'assemblée s'intéresse davantage à ces grandes questions. La sécurité des mers, la répression de la piraterie, l'abaissement des tarifs qui ferment aux marchandises françaises l'accès des ports étrangers sont Tobjet de remontrances nombreuses
qui prouvent combien la France songe aux intérêts de la marine qui commence à naitre. Henri IV s'efforce de la développer par d'admirables traités, et les États de 1614, comme l'assemblée des notables de 1626, préparent, en renouvelant ces vœux, la politique de Richelieu, qui est appelée à imprimer au commerce maritime son élan définitif.
Malheureusement, les Etats Généraux ne comprennent pas les avantages de la liberté des échanges .: ils invoquent à Blois et à Rouen le système des prohibitions absolues, comme l'unique moyen de développer les manufactures françaises. Ils arrêtent à l'entrée les produits de fabrication étrangère et empêchent la sortie des matières premières que la fertilité de notre sol, fécondé par l'agriculture, eût été prête à fournir à l'Europe. Il y a là une lacune qui se comprend d'autant moins que la libre circulation des produits dans l'intériew'du royaume était un des principes les plus profondément gravés dans l'esprit des députés. Il n'y a pas de sessions où la liberté ne soit réclamée ; aux Etats de Paris ce vœu revêt les termes les plus généraux, embrassant le commerce avec les colonies françaises et les échanges sur tous les points du territoire. A ne lire que cet article du cahier, on croirait les convictions des députés conformes aux principes les plus avancés de la science économique. Toutefois ce n'est pas avant le xviii° siècle que la France est parvenue à comprendre l'action féconde des échanges dans le mouvement commercial. Nous avons eu occasion de dire de quelle source était sorti le profond dédain de la France pour tout ce qui ne lui appartenait pas. L'exagération de l'égoïsme na-, tional est un des sentiments condamnables des cahiers qui traitent du commerce et de l'industrie.
Néanmoins les vœux exprimés en cette matièl'e ont
une grande importance, parce qu'ils se rattachent aux principes supérieurs de toute civilisation.
Le commerce intérieur exige pour sa prospérité la sécurité, l'ordre public et l'égale protection de tous les droits.
L'industrie réclame la liberté et l'activité des citoyens.
Le commerce extérieur ne peut se passer de la paix et des relations amicales avec les nations voisines.
Ainsi, pour satisfaire à leurs besoins essentiels, le commerce et l'industrie proscrivent également le despotisme, l'anarchie et la guerre, ces trois fléaux de toute civilisation. Ils appellent au même degré la, liberté, l'ordre et la paix, qui sont l'idéal vers lequel tendent tous les efforts des nations éclairées.
INFLUENCE
DES
SUR LA
La situation de la noblesse du xiv^ au xvu® siècle ïious présente l'exacte contre-partie du gouvernement central pendant la même période : au développement l'égulier de la puissance royale correspond une décadence également rapide des institutions féodales. A côté du pouvoir qui s'élève, nous voyons un pouvoir qui décline : dans les deux sens, la marche est semblable, les progrès sont les mêmes.
Dans le sein des États, où nous allons la suivre, la noblesse cherche incessamment à retarder sa décadence, tente de retenir les privilèges qui lui échappent et s'efforce de ressaisir le pouvoir qu'elle a connu. Il est très difficile de tracer la part qui revient à la noblesse dans les grandes ordonnances issues des États du roi Jean. Unie aux réformateurs, la noblesse s'éloigna d'eux dès que les violences commencèrent. Si un petit groupe voulut donner la couronne au roi de Navarre, la masse demeura fidèle au Dauphin, dont elle entendait limiter mais non renverser la puissance. Ainsi, malgré les fautes de quelques-uns de ses membres, sa conduite fut constamment modérée.
La longtiBwarchie du règne de Charles VI, les misères de l'invasion suivie de la délivrance nationale, montrèrent tour à tour les ambitions remuantes et le courage personnel des gentilshommes. Quand commença la réaction royale, Charles VII ne se souvint plus que de leurs prétentions : il les priva à la fois du droit de lever des troupes et des tailles et prépara le règne de Louis XI, qui devait achever de les dominer et de les abattre.
C'est aux États de Tours que nous retrouvons la noblesse, à peine délivrée du joug qu'elle portait depuis quarante ans. La transformation s'est faite : ceux qui parlent en son nom semblent prêts à échanger les vestiges des droits féodaux contre l'autorité que donnent les charges militaires et le conseil du roi. L'expérience récente d'un despotisme tourné contre elle, loin de l'avoir rejetée vers le passé, semble lui avoir fait entrevoir le rêve d'une monarchie qu'elle entourera de ses conseils et qu'elle limitera par son contrôle. Philippe Pot est un de ses orateurs. Commynes, seigneur d'Argenton, siège dans le conseil de régence. La théorie du gouvernement royal tempéré par les lois et par l'expression régulière de la volonté nationale est défendue parles gentilshommes, qui se réunissent chaque jour aux gens du tiers pour délibérer en commun et rédiger d'accord leurs cahiers de doléances. Il y a donc à la fin du xv° et au commencement du xvi° siècle un apaisement, une sorte de trêve entre les classes ; heureuse période pendant laquelle un pouvoir habile aurait pu fonder en France, avec le concours de tous les ordres, un gouvernement mixte tel que la nation le souhaitait !
Malheureusement une suite de rois devait anéantir cette première tentative de conciliation. François I" et Henri II rendirent à la noblesse ses espérances et
son orgueil. Les Etals d'Orléans virent se rallumer une lutte qu'un demi-siècle de préférences et de faveurs avait préparée. La noblesse, accusée par le tiers état, ne cherche pas à nier ses violences; elle soutient, il est vrai, la légitimité de son droit, elle défend les souvenirs du passé ; mais, en réalité, ce qui la préoccupe, c'est de se faire une place dans l'organisation qui nait autour d'elle. A Orléans, à Blois, à Rouen, aux Étals de Paris, son but est identique. Elle veut d'abord entourer le roi, ne permettre qu'aux gentilshommes de le conseiller, de le servir ou de le défendre. Elle veut ensuite arracher le pouvoir au tiers qui s'en est emparé : siéger dans les parlements, gouverner les provinces, occuper les bailliages, remplir toutes les charges militaires, obtenir les dignités épiscopales, voilà dans toutes les carrières les espérances de son insatiable ambition. Elle ne se contente pas de disputer la puissance publique à ceux qui en sont revêtus; elle veut obtenir pour elle-même une sorte de monopole qui constitue à son profit une nouvelle féodalité, non plus composée de fiefs, mais d'offices et de charges. Avec ce désir immodéré d'honneurs, ce besoin d'action, de bruit et d'éclat, les passions s'exaltent ; le goût de la domination que les gentilshommes tiennent de leur naissance même se développe et l'orgueil de race s'accroît à chaque session. Loin de se rapprocher de la masse de la nation, il semble que la noblesse s'en détache peu à peu jusqu'au jour où, laissée à sa propre inspiration, entre la mort de Henri IV et l'avènement de Richelieu, elle laisse échapper les derniers éclats de sa colère contre les entreprises heureuses du tiers état.
Henri IV s'efforça pendant son règne d'employer au profit de l'État l'ardeur de la noblesse : il eut l'art de se servir de cette ambition et de ne se point
laisser dominer par ello. Richelieu alla chercher plus loin ses exemples : il reprit en quelque sorte l'œuvre de Louis XI, sans repousser les nobles qui étaient prêts à se courber devant le roi.
En résumé, il faut faire deux parts des vœux de la noblesse : les uns, favorables au passé qu'elle voulait faire renaître, échouèrent devant la volonté coalisée de la nation et du roi ; les autres, destinés à la faire pénétrer dans les fonctions publiques, furent souvent accueillis. Chaque session d'États, de 1560 à 1614, est pour les seigneurs féodaux une nouvelle défaite. Pour ceux qui se livrent au souverain et acceptent franchement les conditions du gouvernement central, chaque session est un progrès.
Entre la rébellion et la servitude, on ne vit pas se former une classe supérieure, indépendante et fidèle, qui aurait sans cesse rappelé au roi « les vieilles formes du royaume » et qui aurait assuré sans secousse les transformations de l'avenir. Pour le malheur de notre histoire, les seigneurs, en cessant de dominer, devinrent courtisans. Les antichambres et les ruelles recueillirent les habitants des châteaux forts rasés par Richelieu. La noblesse, qui n'avait jamais joué comme ordre qu'un rôle secondaire, abdiqua de plus en plus, sans comprendre qu'elle rendait inévitable l'avènement plus ou moins prochain des hommes auxquels elle abandonnait en quelque sorte le privilège de l'activité intellectuelle et sociale *.
1. Un instant, elle parut deviner le parti qu'elle pourrait tirer des assemblées périodiques. Voir, à la fin de ce volume, TAppendice B. Note sur la tentative de 1651.
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\t\ L'ORGANISATION ET LA DISCIPLINE