‹ Histoire des États généraux (volume 5)Chapitre 71 sur 124 · M. Guizot, Histoire de la civilisation · texte numérisé non relu

M. Guizot, Histoire de la civilisation

passionnés, qui prétendent tirer des querelles du passé la preuve de l'impuissance de notre race. Loin de nous ces deux excès : oui, il est incontestable que les États Généraux n'ont jamais été une institution régulière, dont le rôle dans la monarchie ait été ni fixe ni déterminé. Mais, si ces assemblées ont traversé notre histoire comme de brillants météores, elles ont laissé des traces lumineuses, elles ont donné des impulsions fécondes; ainsi que ces étoiles qui ont guidé dans la nuit les pasteurs de la Judée, elles ont été pendant trois siècles la consolation des faibles et l'espérance des opprimés.

Indépendamment des éclaircissements que «nous recueillons pour l'histoire, n'y a-t-il pas encore quelque autre enseignement à tirer de cette longue suite d'épreuves? Ces alternatives d'une nation s'éprenant tour à tour du pouvoir absolu et des idées de contrôle ne nous rappellent-elles pas d'autres vicissitudes plus chères à notre cœur et toujours présentes à notre pensée? La vue des souffrances et des combats d'un autre siècle ne console pas des maux présents, mais elle écarte le découragement qui en fait l'amertume . Ce que nous apprenons en interrogeant nos annales, c'est que nous avons k supporter des maux et à surmonter des obstacles dont les générations passées ont plus d'une fois triomphé. Voilà la grande leçon que nous donne l'histoire! Notre orgueil se complaît trop souvent à proclamer nos épreuves inouïes et nos déceptions incomparables. Vaine illusion de la faiblesse que nous donnons pour excuse à notre lâcheté ! Nous voyons se reproduire sous des formes qui nous trompent la même série d'événements, le même retour de succès et de revers. Il est dans la destinée des nations de ne jamais suivre dans leur développement un cours absolument régulier : leur marche se ralentit

OU s'accélère suivant une loi mvsiérieuse dont Diei seul a le secret. Il arrive même que le but sembL parfois s'éloigner; ce sont là les temps d'épreuve périodes douloureuses d'angoisses et de doute dam lesquelles l'âme inquiète a besoin de tourner ses re gards en arrière et de demander conseil aux généra tions écoulées! A ces époques ténébreuses, Thistoin est à la fois une étude et une diversion ! Qu'elle soi mille fois bénie, quand elle est une force et un encouragement! quand elle nous apprend qu'avant nous nos pères ont plus longtemps gémi, qu'ils ont plus douloureusement souffert, sans que le but si souvent entrevu et si vaillamment poursuivi ait échappé à leur courage.

Le grand mal de notre temps, c'est l'abattement : l'illusion et l'impatience l'ont également produit. Nous avons cru trop tôt que notre pays avait atteint le terme de ses destinées : nous nous sommes trop vite irrités de ses échecs.

Du XII* au xvii** siècle, la France a vu un grand fait s'accomplir : la destruction du pouvoir féodal et l'abaissement de la noblesse; cinq siècles y avaient contribué ; la nation était née et avait grandi au milieu de cette lutte que nulle génération n'avait désertée. Sous l'effort d'une grande oppression, les Français s'étaient montrés capables d'une grande suite. Richelieu et Louis XIV marquent le terme de ces ardeurs nationales : désormais la noblesse n'a plus de pouvoir, la royauté l'a écrasée et l'a privée de toute autorite dans l'État. Le roi a tout concentré sur sa tête. Lé peuple qui n'a vu jusqu'ici qu'un ennemi, la noblesse, s'aperçoit que la domination vient de ce roi qu'il avait toujours eu pour allié. Il se sent abandonné et s'inquiète. Un siècle s'écoule, siècle de calme apparent, mais au fond plein de trouble et d'agitation. Le tiers

état n'en cloute plus, il a deux adversaires. Les haines s'accumulent, et, quand la Révolution éclate, elle emporte avec les derniers vestiges de la féodalité le trône dont il a si longtemps défendu les droits et soutenu les prétentions.

Quoi qu'on en ait pu dire, la révolution de 1789 n'établit définitivement en France que l'égalilé. — Cette victoire a coûté cinq siècles d'efforts.

Il reste aujourd'hui à fonder parmi nous la liberté . — Il n'y a que quatre-vingts ans qu'il nous est permis d'y travailler de nos propres mains.

Les antécédents de cette grande idée n'ont pas une si lointaine origine que les efforts de la nation vers l'égalité ; quelques hommes en ont dans tous les temps conservé le culte, nous en avons rencontré les germes, mais elle ne s'est développée et n'est devenue populaire qu'au xvin'' siècle. Mêlée à la Révolution comme une grande espérance, déshonorée par ceux qui en firent une menace, la liberté fut souillée de sang et demeura étouffée entre deux despotismes. Elle a traversé depuis toutes sortes de périls et de misères, mais, si l'on veut marquer exactement ce qu'elle a définitivement fondé en 1789, nous ne trouvons à vrai dire qu'un seul droit réellement conquis, c'est celui que nos pères nommaient : le libre vote des subsides , le vote annuel de l'impôt, qui entraîne à sa suite, comme conséquence forcée, la périodicité des États.

Il n'y a pas d'illusion à se faire, voilà jusqu'ici les seules garanties indiscutables, dont une réaction passagère peut altérer les formes, mais dont le fond ne saurait être arraché h la nation. En dehors de cette double sauvegarde, qui contient en germe l'ensemble des droits publics, tout est à faire. L'intervention politique du pays dans ses propres affaires, la responsabilité sérieuse et incessante des agents du pouvoir^

n'existent ni en droit ni en fait *. Nous avons cru tenir un instant ces instruments de la liberté : ils ont échappé à nos débiles mains. Il faut les saisir de nouveau, y appliquer nos forces et cet esprit de suite qui a fait le triomphe absolu de Tégalité. Le succès de nos espérances libérales est à cette seule condition. La nation, héritière de ce courageux tiers état qui a créé sa puissance, comprendra-t-elle que l'égalité est à tout jamais fondée et qu'il est temps de réunir toutes les forces viriles du pays pour conquérir la vraie liberté? Le peuple écoutera-t-il au contraire ces esprits envieux, précurseurs de sa ruine et de son abaissement, qui le poussent à considérer comme ses adversaires une noblesse anéantie, un clergé aujourd'hui sans pouvoir dans l'État ou bien une bourgeoisie ouverte à tous les mérites ou à toutes les fortunes? Contre ces ennemis imaginaires, la lutte est déraisonnable et funeste *. cette déplorable méprise ajournerait sans doute, mais ne pourrait empêcher le triomphe des institutions libres.

Si ce malheur de notre histoire excite nos regrets, rappelons-nous que le gouvernement représentatif n'a pas un type unique; si nous ne pouvons lui donner les* formes qui l'ont fait prospérer dans d'autres pays, nous ne manquons ni de modèles à imiter ni d'exemples à suivre. Comparons, lisons, étudions, ne nous lassons pas de connaître, d*agir et d'espérer^ Nous avons le droit de demeurer fiers de ce que notre histoire nous à légué. Tous les peuples ont-ils dans leurs annales une tradition constante du gouverne-» itient pondéré? Trouvent-ils à toutes les époques des

1. Nous donnons cette conclusion telle qu'elle a été écrite! en décembre 1868. Depuis cette époque, la France a été mise en possession de tous les instruments de la liberté. En a-t-elle acquis l'esprit? C'est au lecteur de répondre.

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âmes généreuses, des orateurs ardents poursuivant avec constance l'idéal qne nous rêvons encore aujourd'hui? Il y a là une fortune rare qui ne nous permet ni de déchoir ni d'abdiquer. Eh quoi! nous perdrions courage parce que cinquante ans après la Charte nous n'avons pu donner à la nation les mœurs de la liberté! Enfants que nous sommes, ignorons-nous donc qu'il faut des siècles pour mûrir une idée? Trois cents ans ont été nécessaires pour fonder le régime féodal; cinq cents ans ont été employés à le détruire. 1789, c'est hier pour les hommes de notre temps. 11 a'y a de puissant en ce monde que les forces qui se composent de petites forces accumulées. De même, dans l'histoire des peuples, il n'y a d'irrésistible que les principes composés d'une multitude d'idées successives qui ont pénétré une à une dans le cerveau des hommes. Voilb, pourquoi les institutions ne s'établissent pas en un jour : comme les vieux chênes de nos forêts, pour s'attacher au sol, elles ont besoin de profondes racines. Ne nous laissons pas enivrer par de folles illusions! Substituons à nos impatiences fébriles une ferme confiance en des destinées meilleures! L'étude de nos annales doit retremper notre foi dans l'avenir, fortiflons-la sans cesse, et, quel que soit le sort que la Providence réserve à notre chère patrie, proclamons, au nom de son passé, l'inébranlable certitude de nos espérances.

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