M. Guizot, Essais sur l'ilisloire de France, p. 23 t
Fl';ODALITl': 1 3
En mrnio temps rc[)nrnit raclioii j)()lili(|uo dos conciles. Lors do l'invftsion, rÉglise était demeurée seule debout. Le démomliroment de l'empii^e, le morcellement des pouvoirs produisit le même phénomène. A raffaiblissement rapide de l'Ktat correspondit de nouveau une ingérence salutaii^e et hardie de l'Eglise. Sous Charlemagne, le pouvoir était tout-puissant; les conciles traitaient de matières purement spirituelles. Dès que le trouble rentre dans la société, les évoques entreprennent do rétablir Tordre; les conciles redeviennent comme au vi'' et au vu" siècle des assemblées politiques. De la fin du ix" au xi" siècle, l'histoire des conciles se lie intimement aux efforts accomplis en vue de faire cesser les guerres perpétuelles. Les premiers Capétiens s'appuyèrent sur les assemblées ecclésiastiques *.
La trêve de Dieu, qui a été le plus grand pas accompli vers la civilisation, est entièrement duo à l'action persévérante des conciles.
Nous n'avons pas la prétention de refaire, dans ce court exposé, le tableau de la société féodale; assez d'autres ont peint avant nous, avec autant de netteté ([ue d'éclat, cette période singulière (pii vit le démembrement de la France en une multitude de souverainetés locales rattachées entre elles par une forte hiérarchie.
Ce que nous voulons suivre dans cette grande transformation, c'est le sort des institutions libres. On sait
1. Nous avons relevé S conciles sous Hugues Capet, la sous Robert, 28 sous Henri I<"'", 60 sous Philippe I""". l^resque tous se sont occupés du rétablissement de Tordre public. Plusieurs rassemblaient des seigneurs à côté des évêques et des abbés ; quelquefois nous trouvons des laïcs non nobles. — M. Luchaire (Histoire des institutions sous les premiers Capétiens) a montré définitivement quelle avait été l'union intime des Capétiens et de l'Eglise.
dans (jucllc nifsiiro ollos avaient ('(inlrilnir jusquo-là au gouvernemont de la nation ; elles s'étaient trouvées mêlées à ce double courant qui avait emporté la société gallo-franque vers la monarchie, puis vers le système aristocratique.
D"abord maîtresses d'elles-mêmes, puis subordonnées au principe monarchique, elles allaient se perdre, étouffées et inutiles, au sein d'une aristocratie triomphante.
L'autorité absolue du suzerain sur les habitants et les serfs de son domaine avait non seulement rompu ce qu'avait d'iiomogène l'empire de Charlemagne, mais brisé le lien qui unissait les personnes. C'était un des caractères de la société féodale, que les vassaux n'avaient entre eux que des rapports de peu d'importance. Tout le mouvement et toute l'activité de nos sociétés modernes se portent sur les relations qui rattachent les égaux entre eux par un perpétuel échange de services; à l'époque féodale, il n'existait de rapports vraiment actifs qu'entre le suzerain et les vassaux. C'était autour du suzerain qu'on se groupait dans toutes les circonstances de la vie. C'était envers lui qu'on avait des devoirs; il était le centre de toutes les réunions : guerre et justice émanaient également de sa seule initiative. Les anciennes assendjlées nationales n'avaient plus de raison d'être en un temps où la nation ne forinait plus un ensemble. Les cours féodales, la réunion des vassaux autour du suzerain, devaient les remplacer.
Nous voyons avec quel soin le prince affectait de rendre hommage à ce conseil * ; il n'est plus question
1. Dans une lettre écrite par Gerhcrt, an nom de Iliignes, à l'archevêque de Sens, se trouve le passage suivant : Regali potentia in nullo abuti volentea. omnia ner/otia rripublice in consuUatione et sententia fidelium nostrorum deposuimuf. — Recueil des historiens des Gaules, t. X, p. 392.
AFFIIANCHISSEMENT DES COMMUNES 1 îi
(II' i'li;iin|iN (le mai , iii;ii> iiiii(|ii('iiM'iil (l(; cos asseni- J)Jé('s (jui reçoivent souvent le nom do concilinm, conventns, congregatio et, |)lus tard, de parlamentum, el qui réunissaient aux [uiiiees les évècjues et les seii^neurs du domaine royal '. Sous l'empire des mêmes besoins, la plupart des grands vassaux présidaient, comme le roi, des assises régulières : tels étaient Féchi- ([uier du duc de Normandie, les grands j, surs du comte d(; Champagne, et ces innomi)raijles cours de vassaux i[ue chaque suzerain tenait à honneur d'appeler autour de lui.
C'est au milieu de cette hiérarchie compliquée, embrassant la société tout entière, que commence à poindre, dans le sein des villes, ce noble réveil de l'esprit municipal qui aboutit à l'affranchissement des communes. La fui du xi'' siècle vit l'origine de cette grande révolution qui devait enfantera la vie la classe active et intelligente destinée à porter le nom de tiers état ^. Les bourgeois prirent leur place entre les gentilshommes et les serfs, ébranlant ainsi, au profit des opprimés, l'équilibre ([ui s'était si longtemps maintenu entre la force et le nombre. Dès le début, l'alliance se noua entre le peuple et le roi. Tous deux voulaient se dégager des entraves qui les retenaient ; tous deux voulaient abaisser les seigneurs : l'un pour cesser de souffrir, l'autre pour recouvrer la plénitude du pouvoir. Aussi la féodalité fut-elle attaquée de deux côtés à la fois : « Dans les degrés infér-ieurs, dit M. Guizot, par la masse des habitants, bourgeois, colons ou serfs qui essa)'ent de recon([uérir ([uelques droits, quelques propriétés, quelques libertés; dans le degré supérieur, par la royauté qui travaille à reprendre quelque em-
1. M. (iuizot, Hisl. des orig. du r/ouv. reprei^., t. I, p. 280. 2.. Sur le nom de tiers état, voir à l'Appendice une noie A.
pire général, à redevenir le centre d'une nation. Malgré la servitude où le peuple est tombé au x« siècle, depuis lors, c'est l'affranchissement du peuple qui est en progrès. Malgré la faiblesse du pouvoir royal à la même époque, depuis lors, c'est le pouvoir i-oyal rpii gagne du terrain. Nul effort n'est vain, nul pas n'est rétrograde. Ce système monarchique que le génie de Charlemagne n'avait pu établir, des rois, bien inférieurs à Charlemagne, le conquièrent peu à peu ; ces anciennes libertés que ni Francs ni Gaulois n'avaient pu conserver, les communes et le tiers état les ressaisissent pièce à pièce. La monarchie et la liberté n'avaient pu se fonder durant la première époque; il fallait que la monarchie sortit de la féodalité même, et que l'affranchissement s'échappât du sein de la servitude '. »
Le xii^ siècle assista au développement de ce principe : il vit la nation se reconstituer lentement sous le double effort des rois et du peuple. Philippe-Auguste et ses successeurs assurèrent la prééminence effective du fief royal sur tous les grands feudataires qui se prétendaient les égaux du roi de France, et se firent en même temps les défenseurs des faibles. Grâce à cette suprématie et à ce patronage, la royauté prit un caractère tout nouveau : elle devint, au sommet de la hiérarchie, le médiateur et le juge. C'est à elle qu'aboutissaient tous les recours, vers elle s'élevaient les plaintes des sujets. De cette époque date la grande tutelle que nos rois ont exercée, et qui les a constitués les fondateurs de Tunité française.
Le vent qui soufflait alors sur l'Italie apporta dans le Midi des germes de liberté locale qui (irent revivre le vieil esprit municipal, pendant que les communes commençaient, au nord de la Loire, à se développer