Art. 0, Ord. du 26 mai 13o6. Ord., 111, p
cédèrent l'élan général; en étudiant leur marche et leur action, nous apprenons que cette tentative, dont nous allons suivre le développement, n'avait point en France de cause générale ou immédiate. Si l'histoire des communes avait fait naître dans les cœurs certains sentiments d'indépendance, si l'exemple récent des villes flamandes avait animé les esprits, il n'<;n est pas moins certain qu'on aurait tort de rattacher le mouvement de 1355 à un système général, et plus encore de parler au xiv" siècle d'aspirations démocratiques; elles ont pu naître dans l'esprit de ([uelques hommes ambitieux au milieu de l'elTervescence des idées ; mais l'opinion publique, s'il est permis de se servir de cette expression sous le roi Jean, n'était pas dirigée par des |)rincipes généraux. Nullement préparés en 1355 à ce (jui devait se passer deux ans phis tard, les députés des premiers Etats, en arrivant à l'aiis, n'étaient émus que de la ruine des finances et du désir de réformer les abus qui pesaient le plus cruellement sur le pays. Les idées générales naissent chez les hommes lorsque des intérêts communs les unissent. Au milieu du xiV siècle, il n'y avait que deux sortes de liens : le lien religieux et féodal, qui rattachait à un système hiérarchique les gens d'ÉgUse et les nobles; le lien communal, qui embrassait depuis deux siècles les bourgeois des villes afl'ranchies dans un réseau de besoins mutuels : ceux-ci arrivèrent aux Etats, l'es- ])rit plein de leurs vieilles habitudes d'ordre et d'économie; ils n'avaient point de parti pris sur le gouvernement de la France, point de volonté arrêtée, ni de folle ambition; mais, consultés sur l'administration du pays, mis en présence d'un pouvoir faible et corrompu, ils se trouvèrent tout naturellement lancés dans la voie des réformes, avec la pensée d'étendre à tout le royaume les principes depuis longtemps appliqués
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d'une adminislralion inimicipak^ qui ne relovait que (['elle-même.
En se séparant au mois dt.' mai, les d(''putcs s'étaient donné rendez-vous à Paris le ;{() novembre 1356; mais des événements désastreux hâtèrent leur convocation.
Le 19 septembre, le roi Jean était battu et fait prisonnier à la bataille de Poitiers; son armée était écrasée, et cette défaite allait être le point de départ d'une longue suite de troubles. Le royaume se trouvait livré aux mains d'un prince inexpérimenté ' ; une partie de la noblesse était détruite, l'autre captive, et les rares chevaliers qui avaient échappé par la fuite rencontraient le dédain et l'insulte, en traversant les villes menacées d'une invasion dont la vaillance des nobles n'avait pas su les garantir. On répétait que les chefs avaient montré plus de témérité que d'intelligence, et lorsque le duc de Normandie, qui, au dire d'un historien de sa race, avait quitté un peu prématurément le champ de bataille, entra à Paris dix jours après le désastre, il ne trouva pas la ville consternée, mais émue d'indignation, et enveloppant dans un égal mépris les chevaliers, les capitaines, les conseillers du roi, et tous ceux qui avaient contribué à l'affaiblissement de la France.
Quelles que fussent l'agitation presque hostile et l'effervescence des esprits, il fallait pourvoir aux nécessités les plus pressantes : il n'y avait en France ni argent, ni soldats, et les Anglais étaient au cœur du royaume; les Etats généraux s'offraient comme l'unique ressource : le dauphin convoqua ^xuir le 15 octobre les trois États de la Langue d'oïl.
Le lundi 17 octobre, l'assemblée se réunit en effet
1. Charles, duc de Normandie et Dauphin de Viennois, était né le 13 janvier 1337. Le lieutenant du roi n'avait donc pas vingt ans.
au jjalais, en la chambre du Parlement. Jamais on n'avait vu, dit le procès-verbal ', une assemblée aussi nombreuse : elle comptait plus de huit cents membres. Les députés des bonnes villes ' dépassaient quatre cents; le clergé était au complet, mais l'ordre de la noblesse, malgré les affirmations du procès-verbal, ne devait pas être fort considérable. La plupart de ses représentants étaient restés sur le champ de bataille de Poitiers, ou se trouvaient à Bordeaux aux mains des Anglais ^.
Le chancelier, Pierre de la Forest, ouvrit les Etats par une harangue dans laquelle il exposa les malheurs de la France, la captivité du roi, et demanda aux trois Etats d'aider le dauphin de leurs conseils dans les graves conjonctures où se trouvait le royaume,
Jean de Craon, archevêque de Reims, pour le clergé ; le duc d'Orléans, frère du roi, pour la noblesse ; Etienne Marcel, pour les bourgeois, demandèrent un délai pour délibérer plus mûrement et « parler ensemble sur ces choses * ». Il leur fut accordé.
S'étant transportés aux Cordeliers, ils y entendirent la messe du Saint-Esprit, puis se rendirent aussitôt dans des salles séparées pour traiter les diverses questions qui leur avaient été soumises ; mais ce mode de délibération fut de courte durée, car on
1. Nous parlons ici du procès-verbal fort détaillé, cité par Secousse [Ord.,i. 111. p. xlvii, n.fj). Bib. nal.. Ms. Dupuy, 6i6; JIs. Brienne, 276: Fonds français, 2.'i 69o, p. 47 à 88. Ce procèsverbal a été imprimé dans le recueil des États généraux (t. VIII, p. 187), et dans la coUeclion dos Anciennes lois. d'Isambert (t. IV. p. 771).
2. Parmi les villes qui avaient envoyé des députés, le procèsverbal cite Amiens, Tournai, Douai, Lille, Arras, Troyes, Auxerre et Sens.
3. Voy. Ilist. de Charles le Mauvais, t. I, p. 109, où Secousse appuie cette opinion sur des données très précises,
i. Grandes Chroniques, p. 3o.
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reconnut biontùt ([uc le nfjmltro des députés jetait une conlusion telle dans les discussions, (ju'il serait inipossiltle d'arriver promptement à un résultat pratique. On eut alors l'idée de choisir dans le sein de clia([ue oi'dre des commissaires étua, auxquels fut donné lnul pouvoir de régler et d'ordonner, au nom des États, ce (ju'ils jugeraient convenable. Les commissaires, au nombre de ({uatre-vingts \ délibérèrent sans aucun doute en commun, car nous ne voyons subsister dès ce moment aucun indice de travaux séparés.
Le mois d'octobre s'avançait; les î^tats n'avaient pas encore l'ait connaître leur opinion sur les affaires publiques; mais le dauphin ne pouvait se faire illusion, tout in(li([u;iit l'irritation des députés. Un incident avait suiti à éclairer le parti de la cour. Dès le début des réunions, le duc de Normandie avait chargé plusieurs de ses conseillers d'assister aux séances. Le deuxième jour, comme ils arrivaient pour remplir leur mission, « on leur fîst sentir que les députés ne besoigneroient point, tant ({ue les gens du conseil du roy fussent avec eux - ■>. Les Etats comprenaient leur puissance et étaient décidés à l'exercer.
Vers la (in du mois d'octobre, les élus, touchant au terme de leur travail, rapportèrent à chacun des ordres qui les avaient choisis le résultat de leurs conférences ; puis les députés des trois Etats se réunirent en assemblée générale, et après avoir tout ouï, vu et considéré approuvèrent unanimement les propositions des élus.
Ceux-ci firent aussitôt savoir au dauphin qu'ils « seroient bien aises de lui parler secrètement ^ ». Le
1. Les Grandes Chroniques disent iJO, mais nous avons préféré le chiffre des procès-verbaux <