GUERRE DE 1812 A
L'armée permanente de l'Union était à peine de 5000 hommes. Les enrôlemens étaient difficiles dans un pays où il y a peu de bras inoccupés ; mais les citoyens étaient tous organisés en compagnies de milices, formés de bonne heure aux exercices militaires. Le congrès autorisa le président à accepter les services de cinquante mille volontaires et appela sous les armes cent mille miliciens. Cette armée n'avait que des généraux inexpérimentés, ou rouillés par trente ans de repos ; et ce furent les revers et l'habitude du service qui seuls produisirent cette élite d'officiers distingués qui couvre aujourd'hui l'Amérique.
La marine de l'Union était à peine composée de dix frégates et d'une centaine de chaloupes canonnières. En peu de mois les chantiers eurent fourni des flotilles sur les lacs et sur l'Océan. La victoire donna plus tard des escadres à l'Amérique.
Le générai Hull, gouverneur de l'Ohio, n'avait pas attendu la déclaration de guerre pour se mettre en campagne. Il avait attaqué les Indiens alliés des Anglais. Dès que la guerre fut proclamée, il
pénétra dans le Haut-Canada, dont il appela les peuples à l'indépendance. Mais ses opérations furent si mal conduites, qu'après quelques actions de peu d'importance, il fut obligé de battre en retraite et définitivement de capituler dans la ville de Détroit, en abandonnant plusieurs forts importans aux Anglais et aux Indiens.
Ce désastre fut vivement senti dans toute l'Union et surtout dans les contrées occidentales, plus exposées que les autres à l'invasion des Sauvages. Mais le patriotisme des Etats de l'ouest fut bientôt ranimé; et le général Harrison, qui prit le commandement de l'armée du nord-ouest, pénétra de nouveau dans le Haut-Canada. D'un autre côté, une petite armée s'organisait sur le reste de la frontière nord. Le corps le plus voisin du lac Ontario, sous le nom d'armée du Centre, éprouva plusieurs revers dans les attaques sur les forts placés entrë les lacs Erié et Ontario. Celui qui manœuvrait sur le St. Laurent, sous le nom d'armée du Nord, paya également tribut à l'inexpérience de ceux qui le composaient. Quelques opérations eurent aussi lieu sur le lac Ontario, le commodore Chauncey arma en peu de jours une petite flotte, et essaya ses forces contre les Anglais, maîtres de la navigation des lacs. Ainsi s'écoula la fin de l'année 1812. Sans doute la campagne du nord aurait eu un plein succès, si les Etats de Massachusetts, de New-Hampshire et de Connecticut, mus
par des motifs d'intérêt particulier, n'eussent refusé de laisser partir leur milice, la mieux disciplinée de l'Union. Il était bien difficile que les Etats de l'ouest, réduits à leurs propres forces ne manquassent pas cette expédition, dont le succès eût complètement paralysé les forces des Anglais dans le nord.
Pendant que ces choses se passaient, une escadre américaine mettait à la voile, sous les ordres du commodore Rodgers, et venait désoler le commerce anglais jusqu'à l'embouchure de la Manche. Le capitaine Hull devait réparer l'honneur de ce nom si grièvement compromis dans le Canada ; il commandait la frégate la Constitution, qui eut la gloire du premier succès à l'ouverture de la campagne. En vingt-cinq minutes elle prit la frégate anglaise la Guerrière. Ce brillant fait d'armes répandit la joie dans toute la fédération; on se souvint que l'Angleterre avait déclaré qu'elle ferait disparaître des mers le pavillon américain, et tous les regards se portèrent sur la marine de l'Union. Une série d'exploits maritimes consola bientôt l'Amérique de la malheureuse issue de l'expédition du Canada. Avant la fin de l'année on avait pris aux Anglais quatre grands bâtimens de guerre, et les corsaires américains s'étaient rendus maîtres d'une foule de navires marchands. Ainsi se trouvait humilié dans sa partie la plus sensible l'orgueil britannique ; et tandis que toutes
les puissances réunies s'efforçaient de terrasser celui qu'elles appelaient le tyran de l'Europe, la jeune Amérique frappait au cœur le tyran des mers.
Cependant le congrès était assemblé, et les partis, que les intérêts divers du moment avaient ranimés, s'y combattaient avec chaleur (nov. 1812.) Avant les premières hostilités, mais après que la guerre fut déclarée, l'Angleterre avait rapporté les arrêts du conseil qui l'avaient décidée. Elle réclama la cessation des hostilités; les Etats-Unis s'y refusèrent, jusqu'à ce que la presse des matelots eût été abolie ; ils rejetèrent même des propositions d'armistice faites par le gouverneur du Canada. La Russie offrit sa médiation, aussitôt refusée par la jalouse Angleterre ; c'était le moment des désastres de Napoléon. Des forces plus considérables allaient être opposées aux Américains. Le congrès décréta des levées de troupes et ne répondit que par un généreux silence à la déclaration de blocus que l'Angleterre porta contre ses ports de mer : il eût été trop facile de rendre jactance pour jactance.
L'hiver de 1812 ne vit rien de remarquable, si ce n'est que l'Indien Técumseh, chef des tribus de l'ouest, vint visiter celles du sud. Son éloquence et son génie plaisaient aux barbares de l'Amérique. Quoique depuis longtemps les bienfaits du gouvernement de l'Union les eussent ap-
pelés à des mœurs plus douces, ils écoutèrent Técumseh. Beaucoup se soulevèrent, et le général Jackson, imitant le guerrier indien, alla faire chez ces peuplades une course amicale pour ramener leur inconstance.
(1812) Dès que le printemps eut reparu, Harrison reprit l'offensive contre le Haut-Canada, les armées du centre et du nord dépassèrent la frontière, et la flotte du lac Ontario reprit ses opérations. Les succès d'Harrison furent balancés par les revers d'un de ses lieutenans, Winchester, qui capitula dans Frenchtown, et dont les troupes furent impitoyablement massacrées par les Indiens, alliés des Anglais. On reprocha au général anglais Proctor d'avoir favorisé ces actes de barbarie. L'armée du centre, après plusieurs succès mêlés de revers, prit deux fois aux ennemis la ville d'York, située sur le bord septentrional du lac Ontario; soutenue par l'escadre américaine, elle enleva ensuite les forts qui défendent l'entrée de ce lac du côté de l'ouest : l'escadre américaine prenait également sur le lac Ontario un ascendant visible sur les forces anglaises.
Dans les Etats de l'ouest, où le républicanisme était ardent et le dévouement sans bornes, on ne peut dire si l'exaltation devint plus grande par les succès de la marine américaine, ou par les revers des armées de terre. Des levées considérables eurent lieu ; on combattit sur les bords du lac
Erié ; tandis que le capitaine Perry, ayant en peu de temps organisé une force navale sur ce lac, rencontra et prit en entier la flottille anglaise, qui peu de jours auparavant en était maîtresse. Ce important succès assura aux Américains la navigation du lac ; Harrison profitant de l'événement attaqua les Indiens sur les bords de la rivière de Thames. Ils furent complètement battus ; et le fameux Técumseh ayant été tué dans ce combat, la guerre fut entièrement terminée avec eux. Déjà quelques tribus avaient pris les armes pour les Américains ; une d'elles, forte de, quatre cents guerriers, était commandée par O'Beal, célèbre Indien, élevé dans un des collèges de l'Union, et qui, depuis peu, était retourné à la vie sauvage. Ces nations, fidèles à leurs engagemens, ne commirent pendant toute la guerre aucun de ces excès dont se rendaient chaque jour coupables les tribus amies des Anglais.
Sur la frontière du Canada, le général américain Wilkinson, nouvellement nommé au commandement de l'armée, descendit le Saint-Laurent, livra plusieurs combats, et concerta ses opérations avec le commodore Chauncey, qui acheva de se rendre maître de la navigation de l'Ontario. L'hiver suspendit les opérations sur cette partie de la frontière.
On ne connaissait point encore le plan d'attaque des Anglais. On en conçut une partie lorsque l'on vit paraître dans la Delaware et la baie de Chesa-
peak deux flottilles commandées par les lords Cockburn et Beresford, qui portèrent l'incendie et la dévastation sur les rivages américains, sans rechercher des combats plus dignes de l'honneur de leur pavillon. Bientôt l'amiral Warren vint les renforcer dans la Chesapeak, et menaça à la fois toutes les villes centrales de la confédération. La vigoureuse résistance qu'il éprouva dans diverses tentatives retarda pour le moment le succès de ses entreprises. Le désespoir s'était emparé des Américains: ils opposèrent aux Anglais incendiaires des moyens nouveaux de destruction ; la machine torpédo, qui, éclatant sous l'eau, anéantit tout ce qui est autour du point vers lequel on la dirige, fut mise en usage. Mais le commodore Hardy, qui commandait et guidait avec une rare modération les forces navales des Anglais dans le nord, adressa de vives remontrances aux Américains, qui renoncèrent à un moyen de défense aussi contraire aux usages de la guerre.
Pendant ce temps, la frégate la Constitution prenait successivement un vaisseau et une frégate aux Anglais, et plusieurs autres bâtimens de guerre tombaient entre les mains des Américains, dont les corsaires désolaient le commerce de la Grande- Bretagne. C'était par des succès de tous les jours que la marine de l'Union répondait aux mépris des Anglais, dont les flottes, destinées seulement au x2
pillage, longeaient les côtes du nord au sud, et portaient partout autant d'indignation que de douleur.
Ces succès relevaient graduellement l'esprit guerrier de la nation, que trente ans d'habitudes pacifiques avaient amollie. Ils neutralisaient les efforts du parti fédéraliste, qui s'était réveillé plus violent que jamais. Mais c'était inutilement qu'il éclatait dans le sein du congrès (déc. 1813) ; toutes les mesures nécessitées par les besoins de la guerre, les armemens maritimes, la défense du territoire, furent votées à une grande majorité. Quelques prisonniers américains avaient été incarcérés sous le prétexte qu'ils étaient Anglais de naissance : on devait les juger comme coupables de trahison. Les Américains usèrent de représailles, et emprisonnèrent quelques Anglais. Le gouverneur du Canada fit alors emprisonner des officiers américains, et comme les ordres du président commandaient la même mesure, bientôt tous les prisonniers de guerre furent arrêtés de part et d'autre. Cette circonstance amena d'inutiles négociations (1814), par lesquelles l'Angleterre voulait endormir la vigilance du gouvernement américain. Mais la nation, que ses succès de chaque jour exaltaient incessamment, continuait de se préparer à défendre tous les points qu'elle supposait menacés.
Cependant le peu de succès des armées de terre vers le nord avait affaibli la constance des Etats de cette partie de l'Union. Ils menaçaient de se sépa-
rer de la fédération. Les finances étaient délabrées, et nulle part le gouvernement ne pouvait donner de prompts secours aux provinces attaquées.
Ce fut dans cet état de découragement que la nouvelle de la chute de Napoléon trouva l'Amérique. On ne pouvait se dissimuler que toutes les forces navales de l'Angleterre allaient être portées en Amérique. Déjà elle parlait de recolonisation. On ne pouvait plus rien espérer de la France ; " car, suivant toutes les apparences, son roi, comme dit un auteur américain,* ne devait pas être porté à voir de bon œil une république dont l'exemple avait amené le bouleversement dont lui et les siens avaient eu tant à sounrir." Mais aussi il était évident que l'Angleterre, qui repoussait toute proposition d'accommodement, voulait châtier l'Amérique et la soumettre; cette conviction réveilla l'énergie de la nation. Elle fut convaincue que le monde entier avait les yeux sur elle et appuyait de ses vœux la cause de la liberté.
Il ne s'agissait plus maintenant d'envahir le Canada, mais de défendre tous les points menacés. Déjà les Anglais étaient descendus sur le lac Champlain et avaient conquis une partie de l'Etat di Maine. Leurs flottes menaçaient le centre des États-Unis, et au sud, déjà des préparatifs étaient faits, de concert avec les Espagnols, pour en-
* Brackenridge. Histoire de la guerre de 1312 à J815, tome IL, p. ]12.
vahir la Louisiane et les États faiblement organisés de cette partie de l'Union.
Le sentiment du danger commun rallia tous les partis. Les Etats de la Nouvelle-Angleterre cessèrent de refuser de concourir aux levées. Partout on s'arma et on se, prépara à la défense de la patrie.
Pendant que le commodore M'Donough créait avec une étonnante rapidité une force navale sur le lac Champlain, que le général Jackson entrait sur le territoire des Indiens du sud, les Anglais ravageaient les côtes et menaçaient de plus en plus les villes centrales de l'Union. L'amiral Cochrane avait pris le commandement de leur armée navale. Il devint bientôt évident qu'il voulait s'emparer de la ville de Washington Elle était le siège du gouvernement. Le gouvernement avait confié au général Winder le commandement du district militaire où sont situées cette ville et celle de Baltimore. Le président et les ministres se rendirent au camp pour concerter la défense de la ville fédérale : mais les milices étaient en petit nombre et les moyens de combattre manquaient. Après une affaire très-chaude qui eut lieu à Bladensburg, Washington tomba entre les mains des Anglais, qui l'incendièrent et en détruisirent les monumens publics. Cette expédition de flibustiers excita l'indignation des Américains et la surprise de l'Europe. Les habitans de Baltimore qui étaient menacés d'un pareil sort,
combattirent courageusement et repoussèrent les ennemis avec une vigueur qui excita l'enthousiasme de l'Amérique-Unie. Les Anglais avaient immédiatement évacué Washington ; leur flotte, après cette expédition, mit à la voile et fut débarquer des troupes à Pensacola, ville de la Floride, d'où l'on se proposait de porter la guerre dans l'intérieur.
Pendant ce temps, une armée anglaise de quatorze mille hommes, sous les ordres du général Prévost, entrait sur le territoire de l'Union par la frontière du Canada. Elle avait pour but de réaliser l'ancien plan de Burgoyne, en isolant les Etats de l'est de ceux du centre, par l'occupation de la ligne de l'Hudson, jusqu'à New- York. Elle arriva bientôt sur le lac Champlain et marcha sur Plattsburg, petite ville voisine de Burlington. Les Américains y avaient concentré les braves milices de Vermont, et la petite flotte M'Donnough, qui comptait plusieurs navires construits avec des arbres qui, dix-huit jours auparavant, croissaient sur les bords du lac. Les Anglais avaient aussi une flotille commandée par le capitaine Downie. Les premiers navires ayant commencé le feu, ce fut le signal d'un combat général. La flottille anglaise fut prise, et l'armée britannique, complètement battue, abandonna le siège de Plattsburg.
Cette glorieuse affaire rendit les Américains maîtres du lac Champlain, comme ils l'étaient déjà
des lacs Erié et Ontario ; la frontière de ce côté cessa d'être menacée.
Mais ce n'était pas seulement sur les lacs que leur marine faisait des prodiges : sur l'Océan, le vaisseau anglais le Plantagenet, de soixantequatorze, refusait le combat que lui offrait la frégate le Président, prise plus tard par une escadre ennemie ; et plusieurs vaisseaux anglais, pris dans différens combats, étaient décorés du pavillon de l'Union. Les chances n'avaient pas été un instant égales depuis la déclaration de guerre, et l'Angleterre ne comptait que peu de succès contre mille revers.
Cependant les Indiens du sud étaient armés par les Anglais ; ils avaient fait leur entrée en campagne par un massacre affreux. Le général Jackson pénétra sur leur territoire et les battit plusieurs fois. Le combat de Horseshoe-bend mit fin à la guerre avec* ces peuples. Les Créecks posèrent les armes, et cédèrent aux Etats-Unis une portion de leur territoire. L'humanité de Jackson les consola de leur défaite et assura leur fidélité.
Mais d'autres tribus étaient encore armées par les Anglais et les Espagnols de Pensacola. Jackson, qui avait augmenté son armée des milices de Tennessée, et qui avait pris position à Mobile, se porta sur Pensacola et s'en rendit maître après une faible résistance. Ce fut là qu'il reçut la nouvelle
d'amerique. 251
que lord Cochrane menaçait d'invasion la Louisiane, depuis peu constituée en Etat (1811.) 11 se rendit à la Nouvelle-Orléans. Sa présence donna une étonnante activité au zèle et en courage des habitans. La vocation étonnante des Français pour le métier des armes ne parut jamais aussi vivement que dans cette circonstance. Tous les citoyens furent bientôt prêts à combattre. Un forban nommé Lafïitte habitait près des bouches du Mississippi. Sa tête avait été mise à prix par le gouverneur de la Louisiane. Il eut la générosité de repousser les offres que lui faisait l'Angleterre peur trahir la cause de la liberté. Il fit plus, il vint défendre avec ses compagnons la ville d'Orléans (1813.)
Les Anglais, avec 15,000 hommes de troupes vieilles et aguerries en Europe, attaquèrent la place, où 6000 volontaires ou miliciens, mal vêtus et presque sans armes, attendaient le moment de mourir pour la liberté. Mais Jackson les commandait, et ils étaient sans crainte. L'attaque fut terrible et la défense héroïque (8 janv.). Le commandant en chef des Anglais, major-général Packenham, parent de lord Wellington, fut tué sur la crête du glacis. Cinq mille Anglais succombèrent, et le reste regagna houteusement ses vaisseaux, sans espérance de pouvoir rien tenter de longtemps.
La jactance britannique avait été jusqu'à embarquer à bord de cette escadre qui fuyait, tout le
personnel du gouvernement civil à organiser dans le pays qu'on se proposait de conquérir. C'est ainsi que le courage des Américains, enflammé et conduit par le génie de Jackson, triompha de la plus grande expédition qu'eussent faite les Anglais pendant tout le cours de la guerre. La reconnaissance de l'Union pour Jackson fut égale à ses services : on ne le désigna désormais que sous le nom glorieux de héros de la Nouvelle-Orléans.
Pendant que ces choses se passaient, le congrès, réuni sur la fin de l'année précédente, voyait s'éteindre les derniers germes de l'esprit de parti ; il approuvait à l'unanimité une décision de l'assemblée de Pennsylvanie, qui censurait avec énergie le manifeste publié l'année d'auparavant par la convention convoquée par quelques Etats à Hartford, pour la réforme de la constitution fédérale et peutêtre la séparation de la confédération. La proposition faite par l'Angleterre aux Etats-Unis, d'acheter la paix au prix d'une partie de leur territoire, était repoussée avec indignation. On veillait à l'amélioration du trésor, à l'approvisionnement des armées.
Tel était l'état des choses, lorsqu'on apprit à la fois la victoire éclatante du général Jackson, et la détermination de l'Angleterre, qui, renonçant à ses injustes prétentions, consentait enfin à la paix. Elle avait été conclue à Gand, le 24 décembre 1814, et fut proclamée en Amérique le 22 février
1815. Le traité reconnaissait aux Etats-Unis la limite du lac Huron et du lac Supérieur (art. VIII.). Il obligeait les deux nations au désarmement des Indiens (art. IX.), et engageait les parties contractantes à unir leurs efforts pour l'abolition de la traite des nègres (art. X.).
Cette nouvelle fut accueillie avec des transports de joie dans toute l'Union. Tout présageait une longue tranquillité. La guerre de 1765 avait été celle de la révolution ; celle-ci fut la guerre de Tindépendance. Désormais la nation américaine n'avait plus rien à craindre. Elle avait éprouvé ses institutions et reconnaissait enfin unanimement qu'elles suffisaient à assurer sa liberté, son repos et sa dignité.
L'issue de cette guerre mémorable acheva de cimenter l'union entre tous les citoyens. Elle marqua définitivement le caractère du peuple des États-Unis, et l'éleva véritablement au rang qu'il occupera désormais parmi les nations.
SECTION TROISIÈME
Après la paix de 1815, les partis ne se ré\ eillèrent pas dans les États-Unis. Aucune agitation n'eut lieu sur le vaste territoire de la république. Les villes de l'est reprirent leurs relations commerciales, les provinces de l'ouest et du sud recommencèrent avec ardeur leurs travaux agricoles. Le gouvernement continua tranquillement sa marche. L'histoire des faits d'une pareille époque ne peut être bien longue. Quelques lignes suffiraient, si nous ne devions jeter un rapide coup d'œil sur les mœurs et les principales institutions d'un peuple qui marche à pas de géant vers sa maturité.
Pendant la guerre, le commerce avait été ruiné. Les douanes n'avaient rien produit. Les taxes intérieures avaient été renouvelées et augmentées. Plus de 60,000,000 de dollars avaient été empruntés par les Etats particuliers, dont les banques avaient presque toutes suspendu leurs paiemens en espèces, lie trésor de l'Union avait émis pour 20,000,000 de doll. de papier-monnaie ; en un mot, la dette, au 1er janvier 1816, s'élevait à 130,000,000 de dollars.
d' AMERIQUE.
La paix ramena la prospérité dans les finances de l'Union. La réduction de l'armée à dix mille hommes, la reprise du commerce, la plus facile perception de l'impôt augmentèrent les revenus. Une nouvelle banque des Etats-Unis fut établie. La caisse d'amortissement fut plus richement dotée. Des fonds furent assignés à la construction d'arsenaux et de fortifications ; et, malgré cet accroissement de dépense, on vit la dette publique marcher rapidement vers une extinction complète.
Cependant tout était changé en Europe. Un envoyé français se rendait à Saint-Domingue pour y faire des propositions d'accommodement aux Haïtiens, et Christophe en appelait des prétentions de la France à son épée et à son peuple. En même temps de nouvelles discussions commerciales s'élevaient entre le cabinet de Paris et celui de Washington. Elles nuisirent longtemps aux intérêts des deux peuples, et écartèrent les républicains de nos ports. Ceux-ci réclamaient les indemnités qui leur étaient dues par suite des déprédations résultant des décrets de Berlin et de Milan. Ils eussent tout obtenu peut-être si, avant la chute de Napoléon, ils avaient voulu mettre une seule frégate dans les rangs de ses ennemis. Ils ne l'avaient point fait : ils ne furent point compris dans la liquidation imposée par la coalition.
Monroë venait d'être fait président de la repu-
RESUME DE l/ HISTOIRE
blique. Il arrivait au timon des affaires au moment où tout fiorissait dans l'état. Sa douce administration se tourna tout entière vers les institutions dont la nation pouvait encore manquer. Sa première présidence fut marquée par tant d'heureux travaux que la nation reconnaissante l'élut une seconde fois à la première magistrature de l'Etat, avec une telle unanimité de suffrages qu'il ne lui manqua qu'une seule voix dans toute l'Union (1820.) L'heureux résultat de cette élection démontra l'entier anéantissement du parti fédéraliste ou de l'opposition, dont les forces, depuis la présidence de John Adams, qui lui appartenait, avaient toujours été en déclinant. Depuis lors, la même unanimité d'opinions s'est perpétuée dans 3'Amérique, au milieu des intérêts souvent si opposés de peuples qui vivent sous des latitudes différentes, et dont les mœurs, les besoins, l'industrie varient selon la différence de leur origine et le climat qu'ils habitent.
Les peuples de l'est, dont les pères furent appelés en Amérique par l'amour du commerce, ont conservé leurs habitudes. Un sol ingrat et sablonneux, qui s'étend fort avant dans les terres, semble leur prescrire de ne pas regarder l'agriculture comme leur première industrie. Ce sont ceux qui approvisionnent l'intérieur des produits étrangers et qui fournissent des marins à l'état. La population du centre est manufacturière à la fois
d' AMERIQUE.
et agricole ; celle de l'ouest et du sud, répandue sur une surface immense de terreins fertiles, est purement agricole. Quoiqu'elle ne comprenne pas le tiers de la population totale de l'Union, elle occupe les trois quarts de la surface du pays. A mesure que le gouvernement a acquis ces immenses régions, il les a divisées en territoires, à l'administration desquels il veille. Chaque territoire ayant cinq mille habitans mâles et libres a le droit d'envoyer au congrès un délégué, qui prend part aux débats, mais qui ne peut voter. Lorsque la population du territoire s'élève à soixante mille âmes, il est autorisé à convoquer une convention pou r établir sa constitution particulière, et prend place dans la confédération comme république indépendante. Dans ces contrées où la culture et l'industrie pénètrent pour la première fois, la multiplication des individus est prodigieuse,; et telle population--de cinq mille citoyens, établie en territoire, qui doit s'élever à soixante mille pour former une république, dans l'Union, passe souvent en peu d'années du premier état au second. C'est ainsi que le territoire d'Illinois, constitué en 1801, a été admis dans l'Union en 1818. Indiana, formé en territoire à la même époque, fut également admis dans l'Union en 1816. Il semble que la nature, qui précipite avec une effrayante rapidité l'extinction de la race indienne, veuille multiplier les hommes blancs dans une proportion plus étonnante
encore. De 1810 à 1820 la population des États- Unis s'est accrue de deux millions quatre cent raille individus, c'est-à-dire du quart de la population totale.
Cependant d'autres territoires, d'autres Etats s'organisent encore. Pendant que l'Etat de Missouri est admis dans l'Union (1820,) le territoire d'Arkansas (1819,) placé un peu plus au sud, ceux du nord-ouest et d'ouest, peuplés par deux cent mille Indiens, et par une race mélangée d'origine française, se préparent à prendre place à leur tour dans la confédération. Déjà dans le sud, celui d'Alabama, acheté des Indiens Choctaws en 1811, est formé en Etat (1817.) De ce même côté, une des républiques les plus intéressantes de l'Union s'élève rapidement, c'est la Floride. Elle avait été le théâtre des hostilités pendant la dernière guerre, et les Etats-Unis en avaient occupé militairement une partie. A la paix, ils entrèrent en négociation avec l'Espagne pour la cession de la Floride. Cette puissance craignait de placer, si près de ses possessions des Antilles, des voisins aussi puissans. La négociation allait lentement ; pendant ce temps, des événemens multipliés se passaient en Floride, et l'on y reconnut encore les trames de l'Angleterre, toujours active à soulever les Indiens contre les États-Unis. Enfin le traité de 1820 transmit à ceux-ci la propriété de cette province, et le général Jackson vint en prendre
possession : l'année suivante (1821) elle fut organisée en territoire. Cette possession étend la frontière des Etats-Unis jusqu'au canal de Bahama, et leur donne sur le golfe du Mexique une ligne de côtes, qui se joignent, par le territoire d'Ouest- Floride et les États d'Alabama, de Mississippi et de Louisiane, avec celles de l'empire du Mexique. Ainsi le pavillon de la république-unie flotte depuis les bords de l'indépendance espagnole jusqu'aux rivages septentrionaux de la nouvel] e Ecosse. Sur ce pavillon, treize bandes alternativement rouges et blanches, rappellent la confédération des treize premiers états ; un nombre d'étoiles blanches, égal à celui de tous les Etats actuels de l'Union, parsème le fond bleu qui couvre un des coins du pavillon. A de courts intervalles de temps, l'Amérique salue les nouveaux astres qui viennent le décorer ; elle applaudit à ces conquêtes, que la civilisation seule a faites, puisque des traités conclus pendant les dernières années* avec des Indiens de diverses tribus, leur assurent une indemnité annuelle- pour prix du territoire qu'ils ont cédé.
C'est ainsi que la république gagne incessamment en étendue, en population, en puissance Déjà vingt-quatre Etats sont constitués sur des ba ses entièrement en harmonie avec les principes de
* Ceux de Chicago, d'Edwanisville et de Saginaw, faits en 1819, 1820 et 1881.
la constitution fédérale, et le républicanisme le plus ardent caractérise surtout les populations nouvelles.
Comme elles s'accroissent incessamment et que le nombre des députés se multiplierait trop, le congrès, qui avait déjà à deux reprises augmenté le nombre des individus que chaque député peut représenter, a décidé par un acte du 3 mars 1823, que cette fraction serait désormais de 40,000.
Nous avons fait connaître ailleurs sur quelles bases repose le gouvernement central de l'Union ; mais nous ne • remplirions qu'imparfaitement la tâche que nous nous sommes imposée, si nous n'achevions pas d'esquisser le tableau de l'organisation sociale de l'Amérique, en rappelant les principes sur lesquels sont établies les constitutions des diverses provinces.
Lorsque les treize colonies unies déclarèrent leur indépendance et s'organisèrent en Etats libres, onze adoptèrent la distinction du pouvoir législatif en deux branches. La Pennsylvanie et la Géorgie maintinrent seules l'unité de la législature. On pensait, dans ces contrées, que Ja nation n'étant pas divisée en deux classes, une seule chambre devait suffire à la représenter. Franklin même avait été de cet avis ; mais, plus tard, ces deux Etats adoptèrent la division de la législature en deux branches, soit que ce fût comme gage de la maturité des décisions soit que ce fût retour aux
habitudes contractées sous la dépendance de l'Angleterre ou imitation de la constitution fédérale. Il est certain du moins que cette institution ne fut pas due au besoin de représenter une aristocratie, qui n'existe heureusement point en Amérique.
Il est à remarquer que les Etats de New-Hampshire, de Pennsylvanie, de New-York et de Missouri sont les seuls où la base de l'élection soit absolument la même que celle de la constitution fédérale ; les seuls où la nation élise les députés d'après la population, tandis que chaque district nomme un sénateur. Là les intérêts locaux sont complètement distincts des intérêts généraux, et concourent avec eux à la formation de la loi.
Dans les autres Etats de l'Union, la branche sénatoriale de la législature ne représente pas des intérêts aussi distincts, et il eût peut-être été indifférent que le pouvoir législatif n'eût eu qu'une chambre, comme celui de Vermont. Ce n'est pas que dans tous ces Etats l'existence des deux chambres ne soit justifiée par des attributions sociales et un but politique ; mais ce but et ces attributions ne paraissent pas toujours, au premier abord, assez importans pour nécessiter l'existence du sénat. Ces Etats ayant d'ailleurs perdu, par leur association avec les autres et la création du congrès fédéral, une partie de leur souveraineté, telle, par exemple, que le droit de faire la paix ou la guerre, l'action modératrice du sénat, si utile à un Etat isolé, ne
semble- t-elle pas maintenant sans nécessité aussi réelle 1 Peut-être que le temps n'est pas éloigné, où la crainte de voir envahir le sénat par une classe quelconque de la société qui voudrait se constituer en aristocratie, fera abolir la chambre haute dans les Etats particuliers.
Comme il a fallu que les deux chambres ne fussent pas exactement de même origine, le Massachusetts a fait élire un sénateur par chaque district, et un député par chaque commune. Dans le Maryland, la nation élit directement ses députés, et délègue à des électeurs le droit de choisir le sénat, qui se rapproche davantage de la chambre haute. Dans la Caroline, le droit électoral n'est acquis qu'aux propriétaires de cinquante acres de terre.
Partout ailleurs l'élection est directe et populaire; partout ailleurs il suffit d'être citoyen du pays et de payer l'impôt pour être électeur des représentant Le Vermont même a été plus loin, et n'exige dans l'électeur qu'une moralité reconnue, avec la résidence d'une année ; et, ce qui ne surprendra personne, c'est que les habitans de cet Etat sont non-seulement les plus démocrates de l'Union, mais encore les plus renommés par leur nationalité fédérale.
Sur les vingt-quatre Etats constitués de l'Union, sept ont adopté la propriété territoriale ou rnobiliaire, pour condition d'éligibilité au sénat seule-
ment, ou aux deux branches de la législature.* Mais dans ces Etats, si l'on en excepte le New- Hampshire, cette sorte d'aristocratie doit son origine à la présence de la population noire et mulâtre. Douée de moins d'activité que la population blanche, dont les intérêts ne se fondront que lentement avec les siens, elle est presque aussi nombreuse, et la sûreté publique a exigé des garanties.! D'autres causes moins importantes ont contribué à donner cette forme à l'élection. Celles des provinces qui l'ont adoptée le plus anciennement étaient plus rapprochées que les autres Etats de l'Union des classifications et des habitudes anglaises; et, dans les nouveaux Etats de Louisiane, de Mississippi, de Tennessée, qui furent autrefois colonies françaises, les mœurs avaient une légère teinte de l'ancienne aristocratie de la France. Heureusement cette légère déviation des vrais principes américains n'est point irréparable ; les Etats de l'Union ont tous la faculté d'améliorer leur constitution en convoquant une convention qui a le droit de mettre les lois en harmonie avec les mœurs et les besoins des peuples. Chez les Américains, les institutions ne sont pas plus stationnantes que la civilisation, et aucun préjugé de fa-
* New-Hampshire.— Caroline N.— Caroline S. — Géorgie. — Mississippi. — Louisiana. — Tennessée.
t Les six États déjà indiqués comptent 1,046,693 blancs et 831,064 noirs et mulâtres, esclaves ou libres.
veur ne s'attache de préférence aux usages et aux lois antiques.
L'élection a partout été réglée, quant à sa durée, sur les intérêts locaux. Le plus généralement, elle est d'un an pour les représentans. La Caroline du sud, la Louisiane, le Tennessée et l'IUinois élisent les députés pour deux ans. Les sénateurs sont élus dans plusieurs Etats pour un an ; mais dans la plupart ils le sont pour deux., trois et quatre années. Dans le Maryland, l'élection a lieu pour cinq ans. Selon sa durée, les sénateurs sont généralement renouvelés chaque année par moitié, tiers, quart ou cinquième.
Le pouvoir exécutif se compose d'un gouverneur, presque toujours assisté, ou, comme on l'a dit, entravé par un conseil. L'un et l'autre sont choisis pour un petit nombre d'années par le peuple, et quelquefois par la législature. Dans le seul Etat de New- York le gouverneur fait lui-même partie de la représentation nationale. Accoutumés à une grande somme de liberté, les Américains ne délèguent à leurs gouverneurs que le moins d'autorité possible : aussi la nomination aux emplois publics a-t-elle lieu dans presque tous les Etats, par le vote combiné des deux chambres législatives. C'est cette même inquiétude de liberté qui a fait admettre dans toutes les constitutions qu'un citoyen, tenant un emploi salarié du gouvernement fédéral ou de celui de l'Etat particulier, ne pourrait être
d'Amérique. 265
élu membre de la législature de l'Etat ni de TUnion.
Le pouvoir judiciaire est organisé dans chaque État conformément à ses besoins, et, par une heureuse prévoyance de la constitution fédérale, les décisions judiciaires d'un Etat sont exécutoires dans tous. La cour suprême des États-Unis est une espèce de jury national pour tous les cas graves, qui ne peuvent être du ressort de la justice d'un État particulier.
La traite des noirs, cette lèpre de l'Amérique, avait été défendue par le congrès fédéral plus de douze ans avant que le parlement britannique l'interdît; et ce congrès était composé, en grande partie, d'hommes qui possédaient des esclaves. Ils firent admettre l'abolition pure et simple de l'esclavage dans la constitution de tous les nouveaux états. Dans les autres, la loi fixa ta marche progressive de l'affranchissement des esclaves. Dans le nord, les écoles sont ouvertes aux noirs. Ils sont reçus dans la même église que les autres citoyens. Leurs mœurs, encore éloignées de celles des blancs, s'en rapprochent graduellement, et beaucoup exercent déjà leurs droits politiques.
Toutes les constitutions particulières proclament la liberté absolue de conscience : aussi le nombre des sectes religieuses est-il considérable ; la tolérance les multiplie encore. Les plus remarquables sont celle des Quakers, dont nous avons déjà parlé ; Z
celle des Moraves, aussi pacifiques qu'eux, et qui se vouent surtout à la conversion des Sauvages ; enfin celle des Unitaires, qui ne reconnaissent pas trois personnes en Dieu. Le clergé, partout sans influence, ne songe point à réveiller les passions, et l'Amérique, autrefois en proie aux discordes religieuses, ne p^ut plus les connaître désormais.
La liberté de la presse, ce premier bienfait d'un gouvernement libre, doit les en garantir pour toujours. Le nombre des journaux de l'Union est infini. Une feuille française* en porte le nombre à cinq cent quatre-vingt-dix-huit. Sans doute ce nombre est exagéré ; mais les Annales des Etats- Unis pour 1823 comptent soixante-onze feuilles politiques quotidiennes. Les Etats les plus nouveaux, quoique établis au milieu des déserts, en ont au moins une. La Floride, le Michigan, le territoire d'Arkansas, presque inhabités il y a dix ans, ont un journal politique.
Le bienfait de l'éducation est également répandu parmi tous les citoyens. Chaque commune dans les Etats de l'est et dans New- York a une école gratuite, où tous les enfans sont admis. Quarante-huit universités reçoivent ensuite ceux qui ont besoin d'études plus étendues. Le collège de West-Point, sur l'Hudson, établi en 1822, et semblable à l'Ecole Polytechnique de France, a le double avantage de répandre les connaissances
* Le Journal de Paris, du 5 mai 1834.
militaires dans toute l'Union, et de nourrir l'élite de la jeunesse des mêmes principes et du même amour pour la république.
Tandis que là se forment de bons citoyens et d'excellens officiers du génie, les pêcheries de Terre-Neuve, patrimoine naturel des Américains, deviennent la pépinière de leurs intrépides marins, que la pêche de la baleine, le commerce d'Europe et d'Asie achèvent de perfectionner dans l'art difficile de la navigation. Le caractère de la législation générale est extrêmement doux. La peine de mort est rarement appliquée. On l'inflige à ceux qui font la traite des noirs. La peine la plus sévère, après celle-là, est la prison solitaire. C'est le secret, avec cette différence qu'il n'est point appliqué à la manière de France, comme torture préparatoire et de précaution ; on ne le subit jamais, en Amérique, qu'en vertu du jugement qui le prononce. Cette peine, si simple en apparence, paraît avoir soumis les caractères les plus indisciplinables.
La modération universelle dans les lois, la liberté de penser, de parler, d'agir donne aux Américains une vigueur d'esprit surprenante, et une légère rudesse de caractère qui choque parfois l'Européen. L'Américain parle du gouvernement comme, d'une chose à lui. Il s'identifie avec l'Etat: "Nous avons fait la paix ou la guerre, dit-il ; nous allons élire notre président."
Les Américains ont résolu le problême si longtemps étudié du meilleur gouvernement, organisé à moins de frais. Sous l'influence de lois sages, leurs finances, délabrées, dès l'origine, par la guerre de la révolution, se sont graduellement rétablies. Elles sont aujourd'hui à un tel point de prospérité, que les recettes de 1823 ont présenté sur les dépenses un excédant de plus de 37 millions de francs. Les dépenses totales du gouvernement central ne s'élevant pas annuellement à plus de 85,000,000 de fr. ; c'est le quinzième de celles de l'Angleterre, et le dixième de ce que coûte le gouvernement actuel de la France. Mais si, pour être plus exacts, nous réduisons nos calculs d'après la proportion de chacune de ces puissances,* nous- aurons pour résultat une dépense comparée de deux tiers moindre que celle de la France, et de sept huitièmes inférieure à celle de l'Angleterre. Si nous comprenons dans notre calcul les dépenses particulières d'administration de tous les Etats de l'Union que l'on évalue à trois millions de dollars environ, l'avantage du budget américain sur celui des puissances européennes reste à peu près le même. Tandis que la France consacre à la seule liste civile environ 33,000,000,f le président des ^États-Unis,
* Angleterre 1,500,000,000 de francs pour 16 millions d'habitans ; France 900,000,000 pour 30 millions d'habitans ; Amérique 85 millions pour 9,600,000 habitans.
t Le roi d'Angleterre n'en reçoit guère que 11,000,000, sur lesquels 1,200,000 francs seuls ne sont sujets à aucun contrôle.
d'amérique.
qui marche l'égal de tous les souverains, reçoit une simple indemnité de 130,000 fr. Les ministres n'ont guère plus de 30,000 fr. de traitement; et ce n'est que pour satisfaire aux usages fastueux des cours d'Europe, que les ambassadeurs de la république près des grandes puissances, reçoivent une somme plus considérable.*
Une économie semblable s'étend à toutes les branches de l'administration publique. L'extrême réduction de l'armée permanente, dans ce pays où tout citoyen est soldat, allège le trésor d'un poids considérable, et les forces navales, qui, dans la dernière guerre, ont battu si souvent les escadres anglaises, coûtent à la république un quatorzième de ce que dépense la marine britannique.f Le secret de ce gouvernement, qui veut être riche, non par ses agens, mais par son peuple, c'est de n'avoir pas de luxe de représentation et par conséquent pas de sinécures. L'on en compte d'autant moins chez lui, que tout salaire payé par l'état excluant celui qui le reçoit des fonctions législatives, les citoyens tiennent à n'être point frappés par cette prohibition : les hommes y gagnent en considération et le trésor en économie. Tandis qu'en Europe les gouvernemens croient augmenter leur force en multipliant les emprunts, en se frappant
* 164,000 dollars.
1 1823. Marine anglaise 40,000,000 de dollars ; Amérique 2,800,000 dollars.
mutuellement de solidarité pécuniaire, en compromettant dans leur cause le plus grand nombre possible de fortunes, le gouvernement américain réserve son crédit pour des temps de véritable danger : il amortit de jour en jour la dette créée par la révolution ; il ne croit pas être isolé de la nation, parce que les fortunes privées sont indépendantes de son pouvoir. Le système financier d'Amérique est organisé en sens inverse de celui qu'adoptent aujourd'hui tous les grands Etats de l'Europe ; chez elle le gage de la dette existe, et l'homme raisonnable ne voit point le trésor de l'Etat, semblable au tonneau des Danaïdes, engloutissant tout, sans espoir qu'il puisse jamais être assujéti à une balance égale entre les besoins et les ressources.
Une pensée, qu'ils n'avouent pas, dirige aujourd'hui plusieurs cabinets. Ils savent que les grandes révolutions, qui reconstituent les états sur un plan entièrement neuf, sont plus difficiles là où un énorme budget rattache une foule de salariés à l'autorité, là où presque toutes les fortunes mobiliaires ont leur principe de vie dans le système de finances du gouvernement. Plus le nombre de ces intéressés augmente, plus les renversement de ce qui est paraît difficile. C'est sur cette déception, passée en principe, qu'est fondé tout le code politique de ceux qui ne gouvernent pas dans les véritables intérêts des nations; mais comme un tel
état de choses déshérite presque toujours la majorité du peuple de plusieurs de ses droits, le nombre des ennemis du système s'accroît à mesure que ce système s'étend. Alors se prépare toujours pour l'avenir une lutte inévitable entre les intérêts légitimes et les intérêts de convention, lutte dont l'issue est toujours à l'avantage des peuples, qui ne peuvent jamais être ruinés par une faillite de gouvernement. Mais, de nos jours, les gouvernemens ne résisteraient plus eux-mêmes à de pareilles catastrophes, s'ils n'avaient d'autres racines dans les nations que les finances. Le gouvernement des Etats-Unis en a de plus profondes ; ce sont l'utilité, et la sûreté de tous, rattachées par des lois sages à la forme actuelle du gouvernement ; ainsi il arrive à un résultat plus avantageux par des moyens plus simples à la fois, plus moraux et plus sûrs : il est donc plus solidement établi comme organisation sociale que les gouvernemens d'Europe.
Il a de plus qu'eux une foule de ressources, et surtout celle des impôts, qui chez lui ne sont pas poussés au delà de toute proportion avec la production. Jusqu'ici les taxes n'ont point porté sur la propriété territoriale ; mais, quelle que soit la répugnance des Américains pour ce genre de contributions, sans doute le temps n'est pas éloigné où il sera établi.
La politique de l'Europe multiplie les soldats, et se tient prête à tout événement au milieu de peu-
RESUME DE L'lIIST0IRE
pies paisibles: le gouvernement de l'Union demeure sans gardes au milieu de la nation en armes. Nos cabinets cachent les secrets de leur diplomatie, et marchent à leur but par des voies lentes et détournées : le pouvoir exécutif de l'Union, d'accord avec le congrès, publie les journaux secrets de sa diplomatie. Cette organisation sociale peut paraître vicieuse aux habitués du despotisme européen ; cependant elle ne favorise chez l'Américain ni l'esprit de parti, puisqu'il est complètement éteint, ni les séditions, puisque depuis quarantesept ans de république pas une seule conspiration n'a éclaté contre le gouvernement. Quelle est celle des grandes puissances qui pourrait se flatter du même avantage !
H y a dans le bien une sorte d'influence contagieuse. Le voisinage des Etats-Unis pouvait réveiller les peuples du Canada, qui ne sont pour l'Angleterre qu'une garde avancée en Amérique ; il a fallu les séparer d'elle. Persécutrice des catholiques en Irlande, l'Angleterre les a protégés spécialement dans le Canada. Dans cette province, la religion romaine est favorisée, les évêques jouissent d'un grand pouvoir, l'ancienne noblesse de France est en crédit. Ainsi la politique anglaise oppose aux mœurs libres des Américains les préjugés des Canadiens, qui ne jouissent même pas des bienfaits de la constitution britannique. Les lacs du nord et le fleuve Saint-Laurent sont une
d'amerique.
barrière trop faible entre la colonie anglaise et les états de l'Union ; c'est dans l'existence morale du peuple que l'Angleterre en a cherché une plus forte. Aussi la civilisation du Canada est-elle stationnaire quand tout le reste de l'univers marche quand la Louisiane, autrefois aussi colonie française, s'accroît rapidement en population, en industrie, en richesse.
On avait cru l'Amérique trop libre, et la liberté ne l'a point tourmentée. On l'avait trouvée trop pacifique, et elle a lutté contre l'Angleterre. On la disait trop grande, et son étendue a augmenté les liens de rUunion. Combien est différente aujourd'hui cette terre civilisée de ce qu'elle était il y a trois cents ans, lorsque Jean Cabot y toucha pour la première fois! A la place des solitudes immenses qui la couvraient, des champs fertiles se déploient dans toute son étendue. Une population rare, faible et sans énergie, a été remplacée par une nation plus nombreuse, active et vaillante. L'ignorance de ses premiers peuples était égale à leur férocité. Une nation instruite et humaine la couvre. Les progrès de la civilisation chez l'Américain étonnent l'imagination. Son industrie se développe avec rapidité. Déjà des canaux s'ouvrent de toutes parts, et le commerce aura bientôt des communications établies entre tous les fleuves navigables de l'Amérique du nord. Le3 sciences sont cultivées avec succès, et Franklin
Pavait prouvé depuis longtemps. C'est en Amérique que plusieurs des principales découvertes qui honorent notre époque out été faites. C'est chez elle que les premiers ponts suspendus, qui fixent en ce moment l'attention générale, ont été mis en usage. Sa littérature devient intéressante et variée. Ses poètes et ses romanciers sont à la hauteur du genre des Byron et des Walter Scott. Ses peintres promettent une école digne des grandes scènes qu'offre la nature dans un pays neuf.
Pendant que les Etats-Unis se développent avec une vigueur toujours croissante, de nouveaux gouvernemens sont fondés à leur exemple dans les deux Amériques. Dans celle du sud, les colonies espagnoles sont devenues indépendantes. Dans le Chili OTIiggins, à Colombie Bolivar, ont proclamé la république. Ce dernier, non content de donner la liberté sur les bords du golfe du Mexique, va la porter clans le Pérou. Le Brésil abandonne à son tour le Portugal, et forme un empire constitutionnel Dans l'Amérique du nord, le Mexique, voisin des Etats-Unis, s'agite, non plus pour une indépendance facilement conquise, mais pour obtenir un gouvernement stable. Partout la colonisation tombe en ruines. L'Amérique et l'Europe semblent ainsi se partager le système politique du monde De ce côté de l'Océan, les monarchies se consolident à l'abri des chartes et des constitutions
représentatives, palliatif de moderne invention contre les agitations démocratiques, de l'autre côté s'élèvent des républiques sans aristocratie, contre laquelle il n'y a pas de remède. Ici c'est la décrépitude et la corruption des peuples usés, là c'est la vigueur et l'activité des peuples nouveaux. L'Europe menace l'Amérique du privilège ; l'Amérique menace l'Europe de la liberté. Des deux côtés de la mer une ligue doit être formée.
Déjà plusieurs fois des patriotes ardens avaient sollicité du congrès de l'Union la reconnaissance solennelle des républiques américaines. Ce ne fut cependant qu'en 1823 que le gouvernement fédéral reconnut celle de Colombie. Les autres le seront "bientôt; la similitude de position cimentera l'amitié.
Sans doute si la politique eruopéenne veut que ces républiques soient attaquées, les Etats-Unis prendront part à la lutte. Le système monarchique ne peut s'établir sur leur hémisphère, et si près d'eux, de leur consentement.
Une grande question va donc peut-être se décider. Les républiques modernes passeront-elles, réduites par la force, sans que le monde ait pu faire l'expérience de leur mérite et de leurs défauts î Sans doute la haine que leur ont vouée le despotisme et l'aristocratie, les deux grands fléaux de la société humaine, seraient une présomption
suffisante de leur excellence ; mais si l'expérience n'a pas eu assez de durée encore pour constater légalement cette supériorité; si un demi-siècle est peu pour une telle expérience, remarquons d'autre part qu'aucun de nos gouvernémens d'Europe ne nous offre dans un même espace de temps autant de choses utiles faites, avec aussi peu de fautes commises. Espérons donc que l'on ne suspendra point de si tôt nos études à cet égard, et que le temps nous réconciliera enfin avec les républiques.