‹ Histoire des États-UnisChapitre 12 sur 20 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

T. SÉEON.

HISTOIRE DES ÉTÀTS-UMS DEPUIS LA PRÉSIDENCE DE J. Q. ADAMS JUSQU'À CELLE DE F. PIERCE.

SECTION PREMIÈRE

coup d'œil rétrospectif sur l'administration de james monroe.

Administration de J. Q. Adams; le Gén. Jackson.

L'administration de Monroe a été nommée Vère des bons sentimens, [the era of good feeling) et c'était de toute justice. En effet, une entente cordiale existait entre les partis; les factions semblaient avoir disparu; enfin, les divers Etats jouissaient non-seulement de la paix, mais aussi du repos ; c'est-à-dire, de ce calme des esprits, qui est un bienfait plus précieux,peut-être, qu'une paix purement nominale. Cette paix a été plus féconde en heureux résultats que n'aurait pu l'être aucune guerre ou aucune agitation à l'intérieur. Une rapide énumération des principaux de ces résultats servira mieux que tout éloge à en faire apprécier l'importance.

La possession des Florides sans effusion de

sang; la cession par les Indiens de grands districts de l'intérieur; le territoire, déjà si vaste de l'Union, étendu jusqu'aux rives de l'Océan Pacifique ; des traités avantageux pour la politique et le commerce américains, conclus avec la France, l'Angleterre et l'Espagne; la reconnaissance de l'indépendance des républiques de l'Amérique du Sud; et enfin, un projet de suppression du trafic des esclaves, concerté avec les principales puissances Européennes, voilà de précieux résultats en politique intérieure et extérieure.

Les mesures suivantes, en fait d'administration intérieure, n'ont pas moins de droits à la reconnaissance de la postérité. La condition des Indiens dans les territoires fut améliorée au moyen d'établissemens d'écoles et de stations de Missionnaires; les braves officiers et soldats de la révolution furent pourvus de pensions ; dans beaucoup d'Etats on prit soin de l'éducation gratuite du peuple ; l'armée fut réduite aux proportions les plus restreintes; la dette nationale diminua de 60 millions de dollars, en même temps que, par d'habiles combinaisons financières, nombre d'impôts purent être abolis.

Cependant le commerce, cette source honorable de bien-être et d'amélioration morale des peuples, eut également une large part aux fruits de cette heureuse pacification. Des canaux creusés et plusieurs autres voies de communication, récemment

ouvertes ou continuées, en diverses directions, imprimèrent un nouvel essor aux relations commerciales. Les manufactures reprirent leur activité ordinaire, momentanément suspendue, et furent soutenues par l'aide puissante du Gouvernement. En même temps, l'Agriculture, mère du commerce, progressivement débarrassée des entraves de la routine et profitant de moyens de perfectionnement dus au génie inventif de la nation, commença à faire de l'Ouest le véritable Entrepôt de l'approvisionnement du monde.

Pour nous résumer en un mot, nous dirons que l'administration de Monroe fit revivre la prospérité nationale et l'établit sur des bases larges et durables.

Pourquoi ces temps heureux ont-ils cessé ? Est-ce que J. Q. Adams était inspiré de moius bons sentimens que son prédécesseur ? Ou étaitce un homme de parti, plutôt que l'homme du peuple? Xon; voici ce qu'il était. et quelle avait été sa carrière jusqu'au jour de sa nomination. Il avait glorieusement servi sa patrie ; à l'extérieur, comme ambassadeur en Russie et en Angleterre, à l'intérieur, comme Ministre d'Etat. C'est à lui, plus qu'à tout autre que revient le mérite de la paix avec l'Angleterre. La déclaration de principes, ou, comme on l'a nommée, la doctrine de Monroe, cherchant à établir, que le continent américain ne doit pas devenir un lieu de colo-

nisation européenne, est attribuée à la plume d'Adams.

C'était un homme érudit, patriotique, vertueux et d'une haute noblesse morale, la seule qui convient au vrai républicain. Ses mœurs étaient simples et portaient l'empreinte du caractère antique ; on croyait voir un des hommes de Plutarque, tels que cet immortel écrivain les peignait, ou les créait. Dans son discours d'inauguration, il déclara vouloir suivre la même ligne que son prédécesseur. Il exprima son désir de voir ses compatriotes de tous les partis s'embrasser en frères, en amis.

Mais à quoi sert de ne pas être homme de parti, quand il existe un parti de l'homme ? Adams n'était pas devenu président par le vote populaire. C'est la chambre des Représentants qui le choisit parmi trois candidats, dont aucun n'avait pu réunir la majorité absolue. Le peuple en avait présenté quatre, mais H. Clay, qui était de ce nombre, ayant obtenu le moins de voix, dut se retirer. (Décembre, 1824.)

Les représentants étaient hommes de parti, et, en supposant qu'ils eussent fait tomber leur choix sur tout autre, même sur le Général A. Jackson, il est probable que, ni celui-ci, ni aucun autre, n'eût pu compter sur l'appui des partis de ses compétiteurs.

Après cette faible esquisse, et avant de porter

d'Amérique.

nos regards sur quelques-uns des actes administratifs du nouveau Président, nous ajouterons seulement ceci. Des dissensions politiques ont éclaté, il est vrai, sous l'administration d'Adains, mais la discorde a été propagée par ses adhérens autant que par ses adversaires, et ces jours regrettables, mais de courte durée, n'ont été pour lui qu'une nouvelle occasion de mettre en évidence ses grandes qualités et ses sentimens patriotiques et conciliateurs.

Aucune crise importante ne vint troubler les travaux de J. Q. Adams ; aussi, nulle occasion d'exciter l'enthousiasme de la multitude. Mais c'est pendant ce calme, que la sage prévoyance du Chef préparait la Nation à soutenir la lutte contre des difficultés qu'un avenir prochain, peutêtre, mais encore voilé, cachait aux regards du plus grand nombre. Les armes qu' Adams apprêtait en silence et mettait aux mains de tous, étaient la consolidation de l'Union et le développement de toutes ses ressources, tant matérielles que morales; ressources aussi nombreuses que son territoire est vaste.

Le poste éminent de secrétaire d'Etat sous Monroe avait préparé son successeur au maniement si difficile des affaires du gouvernement et lui permettait de les continuer dans une direction parfaitement identique ; il n'y eut de changé, en fait d'administration, que le nom de l'administrateur.

Adams recommanda au Congrès Pouverture de grandes routes nationales et lui signala la nécessité d'une amélioration dans la navigation des rivières. Les travaux du canal de Cheasapake et Ohio furent commencés sous ses auspices, et à cette occasion il prononça un de ses plus beaux discours. Il prit un soin particulier du travail si important du mesurage des côtes et de l'érection des phares. Enfin, il ne négligea aucune mesure tendant à rapprocher, au moyen de communications promptes et sûres, les districts situés à de grandes distances. Mais ces occupations pacifiques ne l'empêchaient point de prendre les dispositions nécessaires dans le cas d'une guerre possible. Il poursuivit sans relâche rétablissement des fortifications, et propagea la connaissance des sciences militaires. Une célèbre institution militaire, West-Point, encouragée par lui, envoya nombre de jeunes officiers, savans dans Fart de la guerre, cueillir plus tard des lauriers sur les champs de bataille du Mexique. Si d'un côté l'armée put sans inconvénient supporter une réduction assez considérable, d'une autre part la marine prit une grande extension.

L'établissement des Eépubliques de l'Amérique centrale répondit pleinement aux convictions si profondément républicaines de son coeur, et c'est avec une vive satisfaction qu'il nomma un commissaire pour représenter les Etats-Unis au

congrès près de se réunir à Panama. Ce congrès avait pour but d'établir des relations intimes entre les diverses Eépubliques de l'Amérique.

Rien de plus digne que sa déclaration aux Puissances Européennes qui voyaient avec déplaisir de nombreuses nations libres sur le point de s'unir pour s'affranchir à jamais de tout joug tyrannique. Voici ces paroles remarquables :

" On a dit que la crainte de porter ombrage à la Sainte-Alliance de l'Europe, était une raison suffisante pour empêcher les nations américaines de déclarer leur indépendance. Mais les Etats- Unis doivent consulftr leurs droits et leurs devoirs plutôt que leurs craintes."

J. Q. Adams a mérité par son éloquence, véritablement extraordinaire,le surnom de vieil homme éloquent (the old man éloquent). Le temps inexorable, qui dans sa course dévastatrice n'épargne rien de ce qui appartient à l'humanité, semblait avoir oublié, ou respecté le grand orateur dont le talent grandissait avec l'âge. Non moins intègre et équitable qu'éloquent, il refusa sa sanction à un traité conclu avec la tribu indienne des Creeks, traité dont les conséquences devaient être extrêmement profitables aux intérêts de l'Union ; mais il s'était élevé des doutes sur la bonne foi, qui aurait dû présider à la négociation en question, et la justice imposa silence à l'intérêt.

C'est ce même sentiment de justice qui l'inspi-

rait en toute occasion, qui lui dicta la belle défense de quelques actes du GénéralJackson, son adversaire politique, actes qui avaient été qualifiés assez sévèrement par le Congrès. Il laissa à leur poste tous les employés d'un mérite reconnu, quoiqu'ils fussent au nombre de ses opposans politiques.

S'il n'éclata point de crise, il y a eu au moins quelques événements remarquables.

Nous signalerons d'abord l'établissement d'un nouveau tarif protecteur, dont nous développerons plus tard les heureux résultats.

La visite du Général Lafa^tte électrisa l'Union entière (1824.) Chacun de ses pas fut le signal d'une brillante ovation. En considérant les traits de l'ami et compagnon d'armes de Washington, le vieillards, oubliant le temps écoulé, se surprenaient parfois à chercher le père de la patrie aux côtés de l'illustre visiteur. Sa mort, qui a jeté tant de deuil sur les deux mondes, a eu lieu le 20 Mai, 1833.

On célébrait le cinquantième anniversaire de l'Indépendance. Jamais fête nationale ne fut signalée par un événement plus remarquable. Deux anciens présidens, opposés d'opinion, mais unis dans un amour ardent pour la patrie, et liés d'une amitié fraternelle, Thomas Jefferson et John Adams, terminèrent leur longue et honorable carrière ce même jour, (4 Juillet, 1826).

d'amérique.

Administration du Général Jackson, C'est le Général A. Jackson qui occupa le fauteuil présidentiel à l'expiration des pouvoirs de J.Q. Adams (4 Mars, 1829) ; cet homme si diversement jugé dans son pays, et trop sévèrement, peutêtre, en France, n'eut pas moins les honneurs d'une réélection à la Présidence (4 Mars, 1833). L'opinion publique, qui presque unanime, venait de l'élever à la première dignité de l'Etat, ne lui fut pas longtemps favorable, et même, dès les premiers moments de son installation, elle lui suscita presqu'autant d'adversaires qu'il lui restait d'amis fidèles. Il est vrai que bien des intérêts furent cruellement froissés par des mesures politiques et financières qu'il crut devoir prendre pour le bien de la chose publique. Il est vrai de dire aussi que, doué d'une surabondante énergie, et extrêmement jaloux de la gloire et de la suprématie de son pays, il ne prit pas toujours garde dans sa marche impétueuse et rapide, à travers tant d'obstacles, aux limites que l'impassible et calme légalité imposait à ses pas téméraires ; mais laissons parler les faits ; leur logique inflexible et impartiale met chacun à sa propre place.

A son avènement à la présidence, il crut devoir renvoyer de leur emploi les personnes professant une opinion opposée à la ligne politique qu'il

comptait suivre, voulant sans doute par ce moyen imprimer une tendance unique à son administration, dont les rouages fonctionneraient d'autant mieux, qu'ils seraient formés d'élérnens homogènes. Comme système de gouvernement, et laissant de côté toute idée de parti, cette manière d'agir ne manquait point de précédens, et Th. Jefferson avait débuté de même, dans des proportions moindres, il est vrai: malgré cet exemple, des animosités éclatèrent avec force et formèrent un centre d'opposition, qui s'augmentant par degrés d'un plus grand nombre de mécontents, par suite d'autres actes, déclara plus tard au Président une guerre à outrance.

Un traité de commerce et de navigation fut conclu avec l'Angleterre en 1830. Par cet arrangement, celle-ci accordait aux Etats-Unis un libre accès dans ses ports situés aux Indes Occidentales, dans l'Amérique du Sud, aux îles Bahama, aux îles Caïques et aux Bermudes, en même temps que les navires Anglais, partant de ces divers pays, jouissaient d'une libre entrée dans tous les ports de l'Union. Un traité analogue fut signé avec la Turquie pour la libre navigation de la mer Noire.

Le commerce américain avait éprouvé des pertes par suite de divers décrets mis en vigueur en France à l'époque des longues guerres de cette dernière nation ; quoiqu'on reconnût la légitimité

des réclamations que l'Amérique adressait au Gouvernement français par l'entremise de Mr. Rives, Ministre des Etats-Unis à Paris, le paiement se faisait attendre depuis longtemps: en effet, ces justes réclamations d'indemnités dataient depuis le Directoire, le Consulat et l'Empire. Sous Louis-Philippe, la chambre des Députés négligea ou refusa en 1831 de voter des fonds, que le Ministre des Finances demandait pour en finir avec cette question. Le Gouvernement Américain insista avec fermeté, menaçant de s'indemniser sur les propriétés des Français résidant aux Etats-Unis. On ne sait trop où cette affaire aurait abouti, sans l'intervention de l'Angleterre, dont les bons offices furent acceptés de part et d'autre avec empressement ; car, aucune des deux nations, unies par tant de liens sympathiques, ne désirait en venir à une guerre. La dette, consistant en 25 millions de francs, fut payée et ce fut encore un nuage de disparu de l'horizon politique.

Vers le commencement de l'année 1832, Black Hawk, chef Indien, à la tête des Sacs et des Foxes commit de nombreuses déprédations dans l'Illinois ; mais il fut fait prisonnier et conduit avec d'autres chefs de ville en ville, afin de donner aux Indiens une ideé de la puissance et des ressources de la nation qu'ils avaient osé inquiéter.

Une question très grave, celle qui a soulevé les plus vives récriminations contre le Président,

mais celle aussi où il a montré le plus de fermeté civique, ce fut sans aucun doute, celle dite de la Banque des Etats-Unis.

Cette question si diversement jugée, mais trop souvent par les intérêts du moment, point de vue auquel le véritable homme d'Etat ne se place jamais d'une manière absolue et exclusive, amena bien des ruines, divisa profondément les esprits, et, quelque droites qu'aient été les intentions du Président, a jeté sur sa mémoire un reproche amer d'illégalité? qui le suivra peut-être à la postérité.

Cette Banque fut fondée en 1816, sous l'administration de Madison, et avait obtenu une chartre de 20 années; c'est-à-dire, que ses droits, privilèges et prérogatives, devaient expirer en 1836. Dès l'année 1829, dans son premier message au Congrès, le Président s'était élevé contre cette institution, en en signalant les abus, la qualifiant d'inconstitutionnelle, et cherchant à en prouver, non-seulement l'inutilité, mais même l'immoralité. Une somme de 35 millions de dollars, appartenant au Gouvernement, y avait été déposée. Après plusieurs tentatives infructueuses d'obtenir le retrait de ces fonds, par l'entremise légale des Chambres, le Président, à la grande stupéfaction de tous, prit sur lui d'effectuer une mesure qui devait avoir de si graves conséquences. Le chef de l'Etat ayant définitivement retiré sa confiance à la Banque, les demandes de rem-

boursement assaillirent cette dernière de toutes parts, et décidèrent une crise terrible: des faillites sans nombre et des ruines considérables,paralysèrent les affaires, et la confiance et le crédit public ne retrouvèrent leur stabilité ordinaire que vers Tannée 1842. Les malheurs voyagent par troupes, dit le proverbe. Un incendie des plus violens venait de ravager New- York, et de ruiner un grand nombre de familles,qui se virent dans la nécessité de retirer aussi leurs fonds,dont ils avaient besoin plus que jamais. D'une autre part, le gôut du luxe était poussé au-delà même des limites de l'extravagance. Enfin, pour comble de malheur, une fatale passion, qui n'est que la passion du jeu en grand, la fièvre des spéculations, s'était emparée de tous les esprits. Quelques exemples de rares fortunes, gagnées en peu d'heures,tournèrent beaucoup de cervaux faibles. Jamais il n'y a eu d'exemple d'une crise aussi funeste. Les faillites se succédaient sans interruption ot d'innombrables familles se virent réduites à la plus extrême misère. Au mois de Mars et d'Avril 1837, la seule ville de New- York, put compter des faillites pour une somme d'environ cent millions de dollars.

Sous l'administration d'Adams on avait promulgué un tarif, ou loi de Douane, qui fut considérée comme favorisant trop les intérêts des États de l'Est, au préjudice des intérêts et même

des droits de ceux du Sud. Ce tarif a été nommé dans ces derniers pays, et surtout dans la Caroline du Sud, le tarif d'abomination ; locution empruntée aux Anglais, lesquels l'appliquent aux lois très impopulaires. Peut-être, serait-il juste de dire que sous certains rapports,une telle dénomination n'était pas tout à fait imméritée. Quoi qu'il en soit, dans un pays libre, la Loi doit toujours être respectée, comme ayant été faite au nom et dans l'intérêt de tous, ou du plus grand nombre : et qui ne sait d'ailleurs, que même la mesure la plus généralement reconnue d'une utilité évidente pour la masse, contrarie presque toujours les intérêts d'une minorité quelconque?

L'Etat de la Caroline du Sud prétendit avoir le droit de déclarer le tarif nul ; mais, d'après la lettre même de la Constitution, c'est la Cour- Suprême des Etats-Unis qui, seule, a le droit d'annuler une loi fédérale. C'est en vain que de nombreux discours, plus ou moins éloquens,furent prononcés au Congrès et ailleurs en faveur de l'annulation; et que M. Calhoun, et le Général Hayne se firent remarquer entre tous. La question devenait de plus en plus brûlante, lorsque le grand homme d'Etat, l'orateur éminent, D. Webster prit la parole à son tour. A partir de ce moment le sentiment de la légalité commença de pénétrer les cœurs. C'est du haut de la tribune, le trône de l'éloquence, que par une

heureuse idée d'artiste, le noble champion de la loi, a été représenté depuis ce jour si mémorable dans les fastes oratoires.

Cependant les Caroliniens continuaient de s'agiter. Ils proclamèrent par la voix d'une convention, 24 Novembre, 1832, que le Congrès ayant commis un excès de pouvoir, le tarif était nul de droit, et qu'ils étaient prêts à se considérer comme dégagés de tout lien avec l'Union, dans le cas où l'administration fédérale en viendrait à employer contre eux la force des armes. Mais le Général Jackson n'était pas homme à tolérer rien de ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à une rébellion. Placé par la confiance de la Nation au poste le plus éminent, et qui entraîne le plus de responsabilités, il ne pouvait hésiter sur la conduite à tenir.

Il publia aussitôt une proclamation, (10 Décembre,)dans laquelle, tout en faisant appel aux sentimens patriotiques des Caroliniens, il leur annonçait sa ferme volonté de faire exécuter la loi, même par la voie des armes. Les passions parvenues au plus haut degré d'exaltation ne tinrent aucun compte de ce qu'on appelait de vaines menaces, et entraînèrent les mécontens à faire tous les préparatifs d'une campagne. Une guerre, la guerre civile, était imminente. Chez le Général Jackson les effets suivaient de près les menaces. Le fort Moultrie, dans l'île de Sullivan, reçut une

garnison; le château Pinkney, le Hâvre, et la ville de Charleston furent mis .en état de défense ; on nomma des commandants dans les armées de terre et de mer, enfin on se mit en état de faire face à toutes les éventualités d'une campagne à l'intérieur. Mais la pensée de déchirer le sein de la patrie par une guerre fratricide, apparut enfin dans toute son horreur, et les esprits un instant égarés, revinrent à de meilleurs sentimens. Des deux côtés on suspendit, et on laissa peu à peu tomber dans l'oubli des mesures prises dans une fatale prévision, et la loi satisfaite continua son règne paisible.

Voilà comment Pun des plus graves dangers qui aient jamais menacé PUnion, la guerre civile, s'évanouit devant la sagacité et la force de caractère du Général Jackson.

Quelqu' opinion que l'on puisse avoir de ses talents administratifs en général, et quelque blâme que l'on ait pu jeter sur quelques-uns de ses actes à diverses époques de sa vie, il est juste de reconnaître qu'en cette crise si menaçante, il a sauvé son pays, autant en diplomate éclairé, qu'en patriote énergique et résolu ; prouvant ainsi en même temps que, si la valeur sans prudence n'est qu'une vaine témérité, la diplomatie sans courage n'est qu'une science stérile et sujette à bien des mécomptes.

La Caroline du Sud n'eut qu'à se louer de son

heureux retour dans le sein de la grande famille. A cette époque florissait un homme d'Etat, habile et profond, qui à de hautes qualités morales joignait un talent oratoire des plus remarquables. C'était Henry Clay. Ce grand orateur avait toujours soutenu la légalité du tarif, mais dans le but d'amener une pacification sérieuse, générale et durable, il présenta au Sénat (12 Février, 1833,) une résolution par laquelle il proposait une réduction du tarif de 1828, au moyen d'un abaissement graduel des droits, jusqu'à leur extinction totale, fixée au 30 Septembre, 1833. Grâce à l'esprit conciliateur des représentants du peuple, cette résolution fut adoptée, puis convertie en loi le 3 Mars de la même année. C'est ainsi que la Caroline du Sud obtint par la persuasion ce qu'elle n'avait pu obtenir par la résistance à la loi.

A ces difficultés si heureusement surmontées à l'intérieur, allaient bientôt succéder, sur un théâtre plus éloigné, des événemens peu graves d'abord, mais qui ne tardèrent point à prendre les proportions d'une guerre. Au nombre des lauriers cueillis par l'armée en ces mémorables circonstances, il y en eut qu'un sang généreux avait arrosés. Il s'agit du déplacement des Indiens et de la guerre des Florides.

Des négociations avaient eu lieu sous l'administration précédente pour effectuer le change-

294 RÉSUMÉ de l'histoire

ment de résidence des tribus indiennes du Sud- Est; négociations qui avaient été suivies d'heureux commencemens d'exécution de la part de quelques tribus. Ce déplacement s'opérait lentement. Sans parler des obstacles que suscitait parfois le caractère indomptable de peuplades encore à demi sauvages, et dont le voisinage n'était pas toujours sûr, même en état de paix, il fallait tenir compte aussi des regrets si naturels au moment de quitter pour toujours la patrie; car l'homme, ainsi que la plante, tient par des racines invisibles au sol où il est né, et c'est souvent sa vie même qu'il a brisée en essayant de rompre la chaîne de sentimens qui retient ses pas entre un berceau et une tombe. Aussi le Président continuait d'employer l'arme de la persuasion, et il voyait de jour en jour ses efforts couronnés de succès. Homme de guerre, il ne se servait de l'épée qu'après avoir épuisé les moyens pacifiques.

En Décembre, 1830, il adressa à son tour au Congrès un message concernant diverses tribus, entr'autres celles des Choctaws et des Creecks, auxquels il assignait des terres situées dans un grand district à l'Ouest du Mississipi; là, en dehors de toute influence politique de l'Union, leur race aurait pu se développer librement et jouir des bienfaits d'une paix, dont ils n'eussent été redevables qu'à leur seule sagesse. En 1831-32 et 33, les tribus Chickasaws et Chocktaws se diri-

d'amérique.

gèrent paisibles et résignées vers leur future patrie, où le Gouvernement les pourvut d'amples approvisionnements. Jusque là, ces mouvemens continuaient de conserver leur véritable caractère, c'est-à-dire, celui d'une émigration librement consentie. Plus tard, en 1838, le même résultat fut obtenu auprès des Cherokees et de plusieurs tribus de la Géorgie, et nous devons ajouter que l'intelligente fermeté du Général Scott a puissamment contribué à l'heureux accomplissement de ces importantes mesures politiques.

Malheureusement, les difficultés qui s'opposaient au déplacement des tribus des Florides étaient immenses, et de diverse nature ; aussi, se vit-on entraîné par la force des circonstances à en demander la solution aux chances des combats. Dès Septembre 1823, par un traité conclu au Fort Moultrie avec la tribu des Séminoles, ceux-ci avaient consenti à céder leurs droits de possession sur de grandes étendues de terre, situées dans les Etats-Unis, ne s'en réservant qu'une portion pour y fixer leur résidence. Plus tard on fit un second traité, par lequel les Séminoles cédaient aussi l'emplacement non compris dans le premier traité. Quelque temps après, on signait une ratification avec une délégation composée de chefs de la même nation, et le traité y était déclaré conclu définitivement et sans retour. Cependant la nation des Séminoles refusa son con-

sentement à la ratification. Elle prétendit qu'on n'avait pas consulté tous ses chefs, et que les autres avaient, dans tous les cas, outrepassé leurs pouvoirs. C'est une tâche difficile pour un historien de rechercher si c'étaient là des motifs réels, plutôt que des prétextes mis en avant pour revenir ainsi sur la parole donnée, peut-être dans l'espoir d'obtenir des conditions meilleures. Quoi qu'il en soit, on était en 1833, époque fixée pour le départ, et les Séminoles ne paraissaient point disposés à commencer leur mouvement d'émigration. Alors le Général Jackson jugea qu'il était temps de mettre un terme à une situation contraire aux intérêts, à la sécurité et à l'honneur de l'Union.

Avant d'en venir à une rupture définitive il chargea le Général Wiley Thompson d'aller intimer aux Indiens qu'ils eussent à remplir les conditions du traité, en leur faisant envisager en même temps les désastreuses et inévitables conséquences de leur obstination. Mais les Séminoles, sourds à la voix de la raison, ou forts de ce qu'ils croyaient être leur droit, persistèrent à déclarer le traité nul et sans valeur. Dès lors il fut décidé que le sort des armes trancherait la question.

Il est curieux de remarquer que la première effusion de sang eut lieu entre Indiens mêmes. Oscéola, fils d'un Anglais et d'une Indienne, chef

des Séminoles avait feint de consentir à émigrer. Confiant dans ses démonstrations pacifiques, une partie de sa tribu, ainsi que Mathla l'un des autres chefs, se tenaient prêts pour le départ; mais ce dernier devait payer de sa vie son erreur, et sa fidélité au traité. Attaqué à l'improviste par les adhérens secrets d'Oscéola, il fut tué, et ceux qui avaient partagé sa funeste confiance et avaient en vain essayé de résister à cette agression déloyale,dûrent chercher un refuge à Tampa- Bay. Ce malheur allait être suivi de près de revers considérables. Le Major Dade, à la tête d'un détachement de 117 hommes, se transportait du Fort Brooke au Camp-Ring qu'il était près* d'atteindre après une marche des plus pénibles, lorsqu'il tomba dans une embuscade habilement préparée par les Indiens (28 Décembre, 1835). La décharge d'une centaine de mousquets jeta la confusion dans les rangs des Américains, qui étaient loin de s'attendre à un combat. Profitant du premier moment d'hésitation, et même de desordre, inévitable en pareille circonstance, les assaillants se précipitent au milieu des rangs, et armés de bayonettes et de couteaux, y répandent la terreur et la mort. Les victimes furent nombreuses. Les trois quarts des Américains succombèrent, et des premiers à leur tête, le Major Dade, puis, entr' autres chefs, le Capitaine Frasher. C'était un jour néfaste?dont chaque heure an-

nonçait un nouveau sacrifice. Ce même jour donc, à Camp-King, le Général W. Thompson avait invité à un dîner tout son Etat-Major; la réunion avait lieu à quelque distance du camp. L'insouciante gaîté militaire prenait son libre essor, et Ton échangeait les vœux d'une longue et glorieuse carrière. Mais: "Qui sait tout ce qui peut se passer entre la coupe et les lèvres?" a dit Saadi,le poète Persan. Peu d'instants après, les joyeux convives passaient de vie à mort: les gais hourras de l'enthousiasme patriotique se changeaient en cris de terreur et d'agonie ! Tout à coup, de nombreuses détonations éclatent. Les Séminoles, Oscéola à leur tête, sont arrivés, muets et rapides comme le malheur; ils ont cerné la maison, et font main basse sur tous ceux qui entourent la table. Le Général tombe percé de quinze balles, et à ses côtés gisent presque tous ses fidèles compagnons d'armes. Trop heureux encore ceux que le plomb mortel avait frappés î Ils n'eurent point à subir les tortures que leur réservaient leurs féroces ennemis avant de les mettre à mort. Enfin, le scalpel n'épargna personne, et Oscéola, qui peu de temps auparavant avait été retenu dans les fers par le Général, se fit un trophée de sa chevelure. Digne vengeance d'un homme, qui des combats ne connaissait que la trahison, la surprise et le massacre.

Mais il nous tarde de finir notre pénible tâche,

et d'arriver au dernier acte de cette tragédie, qui a duré une journée entière. Les Séminoles n'avaient point oublié les malheureux débris de la colonne du Major Dade, qui, ayant pu gagner un défilé, s'y était retranchée derrière un rempart d'arbres, abattus à la hâte dans la prévoyance d'une nouvelle attaque. De cent dix- sept soldats ils n'étaient plus que trente. Oscéola et ses hommes, encore tout couverts du sang des victimes de Camp-King,se présentent à l'entrée du défilé, et se ruent avec rage sur les Américains dont ils croient avoir bon marché, comme lors des deux surprises précédentes. Mais cette fois, ils ont à faire à des hommes résolus d'avance au sacrifice de leur vie, et qui ne veulent mourir qu'après avoir vengé leurs camarades traîtreusement égorgés. Aussi, chaque soldat combattit en héros, et ne tomba qu'après avoir fait mordre la poussière à plusieurs de ses ennemis. Vingt-neuf Américains restèrent sur ce funeste champ de bataille. Ramson Clarke fut le seul qui survécut de quelques jours en simulant la mort; mais avant de succomber à ses blessures, il a pu transmettre à la postérité le récit de ce fait d'armes, en s'écriant lui aussi: " Quorum pars magna fui!"

Tels ont été les funestes débuts de la guerre contre les Séminoles.

Bien qu'aucune grande bataille n'ait signalé cette campagne, elle a coûté bien du sang, les

KÉSUME DE L'HISTOIRE

combats ayant été nombreux, acharnés et, le plus souvent, les Américains ayant été attaqués à Timproviste; leur nombre ordinairement supérieur à celui des Indiens ne leur servait qu'à réparer aisément leurs pertes et à prolonger une lutte qui, après tout, ne pouvait se terminer qu'à leur avantage: les ruses de guerre des ennemis variaient à l'infini, et étaient une chose tout à fait nouvelle pour une armée à qui toute tactique militaire devenait dès lors inutile.

Trois jours après les carnages que nous venons de raconter, au passage de la rivière Whitlacbochee, le Général Clinch fit payer cher aux Indiens les joies de la vengeance ; il en détruisit un nombre assez considérable ; du côté des Américains on compta 40 tués et 60 blessés. Pendant quelque temps il n'y eut point de rencontre sérieuse ; maisj mettant ce temps à profit, les hordes Indiennes portaient la dévastation et la ruine dans toutes les parties de cette belle et riche contrée de la Floride. Enfin, grâce aux habiles combinaisons du Général Scott, on put dire que cette guerre fatale, touchait à sa fin, bien que dans le fait, de petits engagements partiels aient continué d'avoir lieu jusqu'en 1840.

Vers la fin de 1836, on donna le commandement en chef de l'armée au Général Jessup. Oscéola, qui en plusieurs circonstances avait abusé impunément de l'emploi du pavillon parlementaire,

se présenta le 21 Octobre, accompagné de 70 chefs devant le Général Américain.

Celui-ci, bien que n'ignorant pas que tout ennemi est inviolable, à l'ombre du drapeau parlementaire, préféra attirer sur sa personne tout le blâme d'une conduite qui terminait peut-être d'un seul coup une guerre sanglante ; il fit arrêter l'homme, qui couvert de trahisons, s'était mis en dehors de toute loi observée entre nations civilisées. Le fort Moultrie se ferma sur Oscéola et sur sa suite : c'est là qu'il mourut en Janvier, 1838, d'une maladie du larynx.

La mort de leur Chef n'abattit point le courage des Séminoles et de grands efforts durent être tentés avant de les soumettre entièrement. Le Colonel Taylor fut chargé de diriger les dernières opérations définitives contre les Indiens.

En 1836, eut lieu l'admission dans la Confédération des Etats de l'Arkansas et du Michigan.

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