‹ Histoire des États-UnisChapitre 2 sur 20 · DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE

Découvertes et navigations des anciens par rapport au Nouveau-Monde,

Pour présenter le tableau complet de la découverte du Nouveau-Monde, il faut remonter aux temps antiques et faire connaître en peu de mots les entreprises successives qui concoururent d'une manière directe à amener ce grand événement.

Dès les premiers temps, des hommes hardis, poussés par le désir de savoir ou par les besoins du commerce, entreprirent de longs voyages à travers les terres, tandis que les premiers navigateurs parcouraient les côtes. De là résulta une première connaissance de la forme du globe et de la position des diverses régions.

Les Égyptiens paraissent être les premiers qui se soient livrés au commerce maritime. Peu de temps après l'établissement de leur monarchie, ils trafiquèrent sur le golfe Arabique et la côte occidentale de l'Inde. Mais bientôt leurs institutions religieuses et la fertilité de leur sol, concentrant leur industrie dans leur propre pays, leur firent abandonner les expéditions lointaines,

Les Phéniciens, au contraire, dont la patrie ne pouvait acquérir de l'importance que par le commerce, étendirent promptement leurs relations dans toutes les mers, et devinrent les principaux marchands du monde. Ils osèrent même franchir le détroit de Grades,* et visitèrent les côtes occidentales de l'Hespérie.

La prospérité des Phéniciens éveilla l'attention des Juifs, leurs voisins; mais les institutions singulières que leur prophète-législateur avait établies, empêchèrent longtemps l'esprit de commerce de s'introduire parmi eux. Ils se bornèrent à quelques expéditions.

Instruits à leur tour par les Phéniciens leurs fondateurs, les Carthaginois s'adonnèrent avec activité à îa navigation. Tandis que leur métropole étendait son commerce dans l'Orient, ils dirigèrent leurs expéditions vers le Nord et l'Occident. Ils passèrent le détroit de Gadès, et firent le tour de l'Espagne. Ils descendirent aussi le long des côtes de l'Afrique, jusqu'au tropique du Cancer, et découvrirent les îles Canaries, qu'ils appelèrent Fortunées, et qui furent pendant plusieurs siècles la dernière limite de la navigation dans l'Océan occidental.

Bientôt les récits des navigateurs éveillèrent la curiosité et l'esprit d'observation. On tenta des

* Celui de Gibraltar, ainsi appelé de la ville de Cadix.

découvertes dans le seul but de connaître mieux la terrre.

Les premiers voyages de ce genre dont l'histoire ait conservé le souvenir, sont ceux d'Hannon et de Himilcon. Le Périple d'Hannon nous apprend qu'il suivit la côte occidentale de l'Afrique, découvrit l'île de Cerné, aujourd'hui Gorée, et qu'il poussa jusqu'au cap des Trois-Pontes, sur la côte de Guinée. Hérodote rapporte qu'une flotte, équipée par Nécho, roi d'Egypte, partit de la mer Rouge, environ 604 ans avant l'ère Chrétienne, fit le tour de l'Afrique et revint par le détroit de Gadès. Pline prétend qu'Eudoxe de Cyzique exécuta aussi ce périlleux voyage.

Les Grecs à leur tour se livrèrent à la navigation. Leurs expéditions furent toutes dirigées vers l'Orient, et eurent pour but des entreprises militaires. Alexandre considéra comme un des plus grands événemen de son règne le voyage de Néarque dans l'Inde.

Les Romains furent les premiers qui, dans leur navigation, abandonnèrent les côtes et se livrèrent au cours régulier des vents. Leur commerce de l'Inde leur apprit à suivre la mousson, et à naviguer en pleine mer pendant son mouvement périodique. C'est le pas le plus considérable qui ait été fait dans la navigation pendant toute la durée de la puissance Romaine.

Telle était cependant l'imperfection de l'art et

l'état des connaissances humaines, que les anciens se figuraient la terre divisée en zones, dont les seules convenables à l'homme, selon eux, étaient les tempérées ; les zones glaciales et la zone torride étant également inhabitables. Cette opinion retarda même les découvertes des plus hardis marins jusqu'à la fin du moyen âge.

Les anciens ne connaissaient du monde, en Europe, que les provinces situées à l'ouest de l'Allemagne et au midi de l'Angleterre ; en Afrique, que celles qui bordent la Méditerranée et le golfe Arabique; en Asie, que les pays situés entre l'Europe, la Grande-Tartarie et le Gange. Cependant ils se livrèrent avec persévérance à l'étude de la géographie, et, vers le second siècle de l'ère Chrétienne, Ptolomée publia une description du globe terrestre, qui a servi de guide à tous les voyageurs modernes, et que les Arabes furent le} premiers à traduire et à s'approprier.

Moyen âge.

Le goût des Arabes pour les sciences, et principalement pour la géographie, donna lieu à une foule d'observations curieuses sur la forme du globe et ses dimensions. Mais leurs recherches et leurs travaux ne pénétrèrent point en Europe. En Espagne même, la nation conquise ne profita pas des études des conquérans, et ce ne fut qu'à l'époque des croisades que les Vénitiens rapportèrent du

commerce des Sarrasins les connaissances de l'ancien monde.

Treizième et quatorzième siècles.

Les voyages dans l'Orient du Juif espagnol Benjamin, du Vénitien Marco Paolo, de l'Anglais John Mandeville, ranimèrent, dans le 13e siècle et au commencement du 14e, l'esprit de recherche et l'amour des expéditions lointaines.

(1302) Ce fut en ce temps que Flavio Gioïa, bourgeois d'AmalfiJ ville du royaume de Naples, conquit à jamais l'empire des mers par l'invention de la boussole : toutefois les navigateurs ne se hasardèrent à entrer dans les mers qui n'avaient pas encore été fréquentées, qu'environ cinquante ans après. Alors seulement la marine prit un caractère plus hardi.

Dans ce même siècle, l'esprit de piraterie qui animait les Normands développa encore le goût des découvertes.

Quinzième siècle.

Néanmoins, au commencement du 15e siècle, l'art de la navigation n'était guère plus avancé qu'avant la chute de l'empire Romain.

Alors les Portugais, dont les guerres continuelles avec les Mahométans avaient exalté le courage aventureux et dévoloppé le génie entreprenant,

d'ameriqde.

commencèrent à se livrer aux grandes expéditions navales.

Jean Ier venait de faire la paix avec le roi de Castille. Pour utiliser l'activité de ses troupes, (1411) il arma une flotte contre les Maures, dont il détacha quelques vaisseaux, chargée de naviguer sur la côte occidentale de l'Afrique. Ceux-ci doublèrent le cap Non, qu'on regardait comme le terme de la navigation possible, et s'avancèrent à soixante lieues au-delà, jusqu'au cap Boyador, qu'ils ne crurent pas pouvoir tourner.

C'est de cette entreprise peu importante que date l'époque où l'esprit de découverte brisa les barrières de l'autre hémisphère. Elle ranima le goût des études géographiques et le souvenir des tentatives faites par les anciens.

Un des fils du roi Jean, Henri, duc de Viseo, se déclara le zélé protecteur de ces sortes d'entreprises. Il arma successivement plusieurs escadres qui découvrirent, en 1418, Porto-Santo, et l'année suivante Madère, où on transplanta des cannes à sacre venues de Sicile et des vignes de Chypre. Le sucre et le vin de Madère devinrent en peu d'années des objets d'un commerce considérable.

Bientôt ces navigateurs descendirent jusqu'à la rivière de Sénégal, et la dépassèrent même.

Ces découvertes donnèrent à la marine portugaise une réputation extraordinaire ; et des B

aventuriers, venus de toutes les parties de l'Europe, briguèrent l'honneur d'y servir.

Les règnes suivans furent aussi remarquables par les travaux de la marine portugaise ; et, sous Jean II, Barthélémy Diaz toucha au Cap de Bonne- Espérance.

Il faut remarquer ici que presque toutes les découvertes faites sur les limites occidentales du monde connu, avaient eu pour objet la recherche d'un passage pour aller dans l'Inde, en faisant le tour de l'Afrique.

Toutes les têtes rêvaient à ce but, lorsque le bruit se répandit tout à coup' qu'un navigateur avait touché à un continent, en suivant ]a route précisément opposée et en marchant toujours vers l'occident. Cet homme, dont le puissant génie s'était dirigé hors des voies connues avec une confiance absolue, une audace inouïe, était Christophe Colomb. Mais le continent qu'il avait découvert n'était pas l'Inde, c'était Y Amérique, à laquelle un aventurier plus heureux donna son nom.

Ce fait, si important dans l'histoire qui nous occupe et dans celle de l'espèce humaine, mérite d'être rapporté avec quelques détails.

Découverte de V Amérique par Christophe Colomb.

Christophe Colomb, né sujet de la république de Gênes, sans qu'on sache précisément le lieu ni

l'année de sa naissance, embrassa dès son enfance la profession de marin. Bien jeune encore, il fit un voyage au pôle arctique. Jeté, après un combat, sur les côtes du Portugal, il prit du service sur les vaisseaux de ce pays, fit plusieurs voyages aux Canaries, aux Açores et sur la côte de Guinée.*

Tous les esprits étaient à cette époque tournés vers les découvertes et surtout vers le passage de Tlnde. Colomb remonta aux principes qui avaient guidé les premiers navigateurs, médita profondément sur leurs diverses tentatives et acquit enfin la conviction qu'il était possible d'exécuter par d'autres moyens l'entreprise qu'ils avaient conçue. Plusieurs objets trouvés en mer à l'ouest de l'Afrique, annonçant des terres et des hommes, l'autorité d'Aristote et de Sénèque, qui placent les Indes à l'occident de l'Espagne, celle de Platon, qui suppose son Atlantide au même endroit, les probabilités géographiques, et surtout cet instinct secret qui pousse le génie vers les vérités cachées, le convainquirent que la navigation à l'ouest de l'ancien monde conduirait nécessairement vers l'Inde ou vers d'autres terres inconnues.

Plein de cette grande idée et fier de pouvoir en doter sa patrie, il proposa son projet au sénat de Gênes, qui le rejeta comme chimérique. Les

* Il fut le gendre et l'héritier de Barthélémy Perestrello, qui avait découvert Madère,

Portugais, auxquels il en fit ensuite hommage, nourris du préjugé que la route de l'Inde devait être ouverte vers l'Orient, n'adoptèrent pas un plan qui bouleversait tout le système reçu. Cependant ils en tentèrent en secret, mais infructueusement, l'exécution. Colomb, irrité de cette perfidie, envoya son frère Barthélemi en Angleterre pour y proposer son projet à Henry VII (1484) et lui-même se rendit en Espagne pour le présenter à Ferdinand et à Isabelle, qui gouvernaient alors les royaumes unis de Castille et d'Aragon.

Les retards qu'il éprouva pendant huit années, les disgrâces qu'il eut à supporter, les jalousies dont il fut l'objet, auraient dégoûté tout homme moins convaincu et d'un caractère moins fort que Colomb. Il résista à tout, et, secondé par quelques hommes instruits et amis de leur pays, il obtint enfin le commandement d'une petite escadre avec le titre de grand-amiral et de vice-roi de toutes les terres, qu'il découvrirait.

Ce fut le 3 août 1492 qu'avec trois petits bâtimens mal équipés, Colomb mit à la voile du port de Palos en Andalousie, à la vue d'une foule de spectateurs. Il toucha à Goméra, l'une des Canaries, et en repartit le 6 septembre en tirant vers l'ouest. C'est de ce jour que commence véritablement le voyage pour la découverte du Nouveau- Monde.

Les vents alisés le conduisirent rapidement à

une grande distance des Canaries. En franchissant des limites qui n'avaient jamais été dépassées, ses marins se livrèrent à de vives inquiétudes ; pour les dissiper il dissimula une partie du chemin qu'on faisait ; mais les craintes de ses compagnons augmentant chaque jour, il sut en prévenir les conséquences en multipliant les fables, les encouragemens, les traits de fermeté, avec une supériorité, une force d'âme et une présence d'esprit inconcevables.

Le soir du 11 octobre, quoiqu'on n'aperçût que le ciel et l'eau, il fit prendre à ses vaisseaux des précautions pour qu'ils ne fussent pas jetés à la côte. Tous les équipages veillèrent. Vers dix heures du soir, Colomb, placé sur le gaillard d'avant de son vaisseau, découvrit le premier et fit voir à plusieurs de ses gens une lumière qui était en mouvement à peu de distance. Un peu après minuit on entendit crier: terre, d'un des vaisseaux de l'escadre qui était en avant Au jour, on aperçût distinctement vers le nord une île plate et verdoyante, couverte de bois et arrosée par plusieurs ruisseaux. L'Amérique était découverte.

Au lever du soleil les équipages s'avancèrent vers l'île au son de la musique, enseignes déployées. Colomb fut le premier qui mit le pied dans le Nouveau-Monde, le vendredi 12 octobre 1492 ; il en prit solennellement possession au nom d'Isabelle b2

et de Ferdinand, pendant qu'un grand nombre de naturels du pays entouraient avec étonnement les Européens.

Ces habitans avaient la peau couleur de cuivre foncé, la physionomie douce et le corps bizarrement peint de couleurs éclatantes. Leur île porte encore le nom qu'ils lui donnèrent, celui de Guanabani : c'est une des Lucayes.

Colomb découvrit, peu de jours après, Cuba et St.-Domingue, qui vient de reprendre son nom originaire, celui d'Haïti, et qui a vu, en trois cents ans, trois races d'hommes tour à tour maîtresses de son sol.

Les Antilles étaient découvertes, et le pas qu'il y avait à faire pour arriver au continent allait être franchi. Un événement ordinaire manqua priver le monde du fruit de ces travaux. Colomb, qui voulait announcer lui-même les résultats de son entreprise à la cour d'Espagne, fut assailli à son retour par une effroyable tempête. Croyant que le vaisseau allait périr, ce grand homme ne voulut pas que sa gloire fût anéantie et l'humanité dépouillée des avantages de son entreprise. Il écrivit à la hâte sur du parchemin une relation abrégée de sa découverte. Il la mit ensuite dans un gâteau de cire, enfermé dans un tonneau qu'il jeta à la mer, avec l'espoir qu'il serait poussé vers quelque côte habitée. Tranquille alors, il ne redouta plus rien des élémens. Mais le sort lui

réservait d'accomplir lui-même son ouvrage. De retour en Espagne, comblé de gloire et d'honneurs, il fit successivement plusieurs voyages aux Antilles, les reconnut presque toutes, et enfin le Ie août 1498, six ans après sa première découverte, il descendit sur la côte nord-est de l'Amérique méridionale, à l'embouchure de l'Orénoque.

Oublions ici Christophe Colomb, que l'ingratitude des rois laissa mourir dans la disgrâce, et qui fit ensevelir avec lui les fers dont le soupçonneux Ferdinand avait osé le faire charger, en récompense de ses bienfaits et de son génie, et, passant sous silence toutes les autres découvertes de cette époque, hâtons-nous d'arriver à celle du pays dont nous retraçons l'histoire.

Découvertes des Anglais en Amérique.

Henri VII régnait en Angleterre. La nation, épuisée par ses discordes intestines et par les mutiles efforts qu'elle faisait pour conquérir la France, n'avait pas encore tourné ses pensées vers l'art de la navigation, qui fait aujourd'hui sa puissance. Quelques faibles navires portant les productions d'un comté à l'autre comté, telle était la marine Anglaise au moment où les Espagnols prenaient possession de l'Amérique du Sud et du golfe du Mexique, où les Vénitiens visitaient l'Orient, où les Portugais, sous la conduite de Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espé-

rance, ouvraient la route si longtemps cherchée de l'Inde.

Henri VII, auquel Berthélemy Colomb avait offert inutilement les services de son frère avant que l'Espagne les acceptât, fut vivement aiguillonné par le succès de ce grand aventurier. Mais il n'avait pas assez de confiance dans les navigateurs anglais pour leur donner la conduite d'une entreprise du même genre. Il choisit donc Jean Cabot, Vénitien, pour commander l'expédition qu'il voulait envoyer à la recherche du passage de l'Inde, unique but des entreprises navales de cette époque. Cabot partit de Bristol, et ayant navigué quelques semaines droit au nord-ouest, il découvrit la grande île de Prima Vista, ou Terre-Neuve, et le continent de l'Amérique, depuis le Labrador jusqu'à la Virginie (4 juin 1497.) Comme le véritable but de son voyage n'était pas rempli, Henri en considéra les résultats comme sans importance pour lui.

Peu après le voyage de Cabot, l'Espagnol Juan Ponce de Léon découvrit la partie la plus méridionale de l'Amérique du nord, qu'il appela du nom de Floride (1512.) Cet aventurier, crédule comme l'étaient les nouveaux hôtes de l'Amérique, cherchait, avec des contrées à conquérir, une île miraculeuse où les Caraïbes lui avaient appris que coulait une autre fontaine de Jouvence.

Ainsi se trouva connue la majeure partie de la côte est de l'Amérique septentrionale, où sont

situés les États-Unis. Nous en verrons successivement chaque partie reconnue, peuplée, constituée en gouvernement colonial, former une sorte de république séparée et s'unir enfin avec les gouvernemens voisins dans l'intérêt commun de la liberté et de l'indépendance.

Suspendons un moment ici notre marche pour jeter un dernier regard sur le 15e siècle, qui vient de finir. Le 14e avait été assez riche de l'invention de la boussole, le 15e vit celle de l'imprimerie,* qui réveilla l'amour des sciences, d'où naquit l'esprit des découvertes. Dans les dernières années de ce siècle le monde ancien fut dépouillé de la rouille du moyen âge, et l'esprit humain fit plus de progrès dans la connaissance du globe qu'il n'en avait fait depuis l'origine des temps. Les découvertes semblèrent inhérentes à l'époque. L'Amérique même parut ne pouvoir plus être hors de l'univers connu. Si Colomb, guidé par la prévision d'une autre terre, ne l'eût pas trouvée, quelques années plus tard, Alvarès Cabrai, que le hasard y conduisit, l'aurait rencontrée.

Cependant ne soyons pas injustes envers ceux qui vinrent auparavant. Si l'on a regardé comme une vision de Guillaume Postel que, même avant Jésus-Christ, les Gaulois aient visité fréquemment les côtes de l'Amérique septentrionale, on convient qu'au 10e siècle (982,) les Norwégiens

passèrent du Groënland, où ils avaient touché, à Tîle de Terre-Neuve. Il est encore certain qu'en 1504 les marins bretons et normands y péchaient déjà la morue. Le pays était donc connu auparavant. Les côtes du Canada devaient l'être également, puisqu'en 1506 un Français, Jean Denys de Honfleur, donna une carte du golfe où se jette le fleuve Saint-Laurent, qu'avait déjà remonté l'Espagnol Velasco pendant l'espace de 200 lieues. On rapporte encore qu'en 1508 un pilote de Dieppe amena en France un Canadien.

Les discordes de François Ier et de Charles- Quint, et ensuite les différens de l'Angleterre avec la cour de Rome, occupèrent trop Henri VII pour qu'il se livrât à de nouvelles expéditions. Sous le long règne de Henri VIII et sous ceux d'Edouard VI et de Marie, la nation anglaise, d'abord trop divisée, ensuite presque soumise à l'Espagne, ne songea pas à établir des colonies en Amérique. En un mot, soixante-un ans s'étaient écoulés depuis la première découverte du nord de ce continent sans qu'on y eût formé aucun établissement.

Lorsqu'Elisabeth monta sur le trône, elle reconnut aisément que l'avenir d'un peuple dont le pays était environné par la mer, était fondé sur ses forces navales. Elle dirigea l'activité de ses sujets vers l'art de la navigation, et protégea les entreprises qui tendaient à la populariser.

Sous ce règne, Frobisher visita plusieurs fois les

côtes inhospitalières du Groenland et du Labrador (1576-1578,) Drake, ayant doublé le cap Horn, longea les rives occidentales des deux Amériques ; Humphry Gilbert (1580) et Raleigh (1584-1587) tentèrent successivement d'établir une colonie à Terre-Neuve et dans la Virginie, contrée à laquelle Elisabeth donna cet heureux nom pour rappeler que la découverte en avait été faite sous l'autorité d'une reine qui n'avait pas subi le joug du mariage.

Mais ces travaux n'eurent que peu de succès, malgré la constance et la capacité de Raleigh. La colonie, établie en vertu d'une charte royale (1578,) fut plusieurs fois détruite par les sauvages et plus encore par la famine. Un seul fait peutêtre offre quelque intérêt, au milieu de tant de misères dont le tableau déchire le cœur. Vers 1588 vint au monde dans la colonie le premier enfant né de parens anglais. Virginie fut le nom de cette fille qui, la première, prit, possession au nom de l'Europe, et sans esprit de retour, de cette outre patrie, et qui commença le peuple Américain.

Toutefois cent six ans s'étaient déjà écoulés depuis le premier voyage de Jean Cabot, sans que les Anglais eussent formé un seul établissement stable en Amérique, sans qu'ils en eussent retiré autre chose que l'usage, pris des Indiens et déjà répandu parmi les Espagnols et les Portugais, de fumer du tabac.

A cette époque, et la dernière année du règne

d'Elisabeth (1602,) Gosnold étant parti de Falmouth pour l'Amérique, navigua droit à l'Ouest, au lieu de descendre vers les Antilles, selon l'usage d'alors. Ayant touché à la baie de Massachusetts, dans l'Amérique du Nord, il fut de retour en quatre mois, et réduisit ainsi des deux tiers la longueur du voyage au Nouveau-Monde.

De V Amérique et de ses Habitans.

En ce temps l'Amérique avait été explorée par les Anglais sur toutes ses côtes. Les Espagnols l'avaient parcourue intérieurement en divers sens et y avaient envahi de grands empires. Elle était aussi bien connue que l'avait permis le caractère peu observateur des premiers conquérans. Divisée en deux grandes portions, dont l'une s'étend audessous de la ligne à plus de huit cents lieues vers le pôle sud, dont l'autre paraît toucher au pôle nord, et qui sont séparées par le golfe du Mexique, comparable à une vaste mer Méditerranée, elle est placée à la fois sous toutes les latitudes et offre un sujet fécond à l'historien, au naturaliste, au peintre, au philosophe.

L'Amérique du Nord, qui seule doit nous occuper ici, est incontestablement et sera longtemps encore la plus remarquable des deux grandes divisions du Nouveau-Monde. A l'époque où est arrivée cette histoire, la cognée de l'Européen n'avait pas encore frappé au cœur les immenses forêts qui la

couvraient; et ces forêts, à mesure qu'elles s'avançaient vers le Nord, se dépouillaient des lianes et des plantes rampantes du Midi, pour laisser errer les regards sur les prairies sans fin qui se déroulaient entre les troncs élancés de leurs arbres. Un climat tempéré, assaini par un froid vif en hiver, par des vents réguliers en été; un ciel constamment pur, un sol généralement fertile, où les rivières, n'étant pas embarrassées par les plantes basses, n'avaient pas fait de fréquens débordemens, une contrée silencieuse et monotone: tel fut le pays qui s'offrit aux premiers Européens qui descendirent dans l'Amérique Septentrionale. La nature végétative les étonna par sa puissance ; la nature animée, au contraire, par un caractère de débilité remarquable. Des animaux d'espèces peu multipliées* et privés d'énergie, fuyaient dans des forêts sans broussailles ni bruyères qui pussent les dérober à l'adresse des hommes, et les animaux qu'on y transporta d'Europe dégénérèrent bientôt.

L'homme lui-même n'avait pas entièrement échappé à cette loi. Les naturels du pays, quoique grands et bien faits, étaient moins robustes et plus timides que les Européens. Ils étaient plus propres

* On ne trouva que quatre espèces de quadrupèdes dans les îles. Le plus grand n'excédait pas la grosseur d'un lapin. De deux cents espèces répandues sur la surface de la terre, on n'en trouva qu'un tiers environ en Amérique. Robertson, 1. 1, l. 5, Buffon, Hist. nat. Voyage de Humbold, t. VIII.

à supporter les fatigues de la course que les peines du travail. Le front rétréci et couvert, les yeux petits et perçans, le visage large et presque* sans barbe, les lèvres épaisses, les oreilles grandes, les cheveux noirs, longs, rudes, la peau unie et sans poil, une physionomie mélancolique, tel est le portrait de tous les naturels de l'Amérique. Leur peau, couleur de cuivre, n'éprouve que très-peu de changemens par la différence des latitudes. Sous la zone torride on n'a point trouvé de nègres; mais ceux qu'on y a transportés par la suite des côtes d'Afrique, ont conservé toutes leurs forces, tandis que les autres hommes les perdent sous ce ciel énervant.

Mais si les habitans du Midi de l'Amérique sont d'une mollesse et d'une ignorance nourries par l'absence du travail, sur un sol qui n'a pas besoin d'être fécondé, à mesure que l'on s'avance vers le Nord, les hommes sont plus actifs et plus intelligens. Les premiers savent rarement compter jusqu'à dix ; les autres comptent jusqu'à mille et au-delà. La guerre et la chasse, à travers d'immenses déserts où rien ne les arrête, l'inclémence des élémens, qu'ils bravent sans cesse, le défaut fréquent d'alimens, les endurcissent au point de ne plus redouter la faim, la fatigue ni la douleur Tout le reste de leurs mœurs favorise ces disposi-

* Ils se l'arrachent d'ailleurs avec le plus grand soin.

tions. Le sauvage endure la faim plusieurs jours sans impatience, et ne craint pas de chanter avec orgueil sur le bûcher où son ennemi le consume et le déchire avec des haches ardentes.

Chez ces nomades, la culture des terres est peu de chose, et ils l'abandonnent aux femmes. Cellesci, achetées de leurs parens, paient le prix de leur hymen par les travaux les plus rudes, que les hommes considèrent comme au-dessous de leur dignité. Indifférentes à leurs époux, auxquels la nature semble n'avoir laissé de force que pour se procurer jour par jour les alimens les plus indispensables, elles nourrissent chacun de leurs enfans pendant plusieurs années et n'en élèvent ordinairement pas plus de deux, qui périssent fréquemment dans les chasses à travers les déserts. Victimes de leur vie pénible, la plupart des enfans, qui naissent mal conformés ou délicats, meurent en peu de temps. , Si la mère périt, l'enfant est quelquefois enterré vivant auprès d'elle: aussi tous ceux qui survivent forment-ils une race peu nombreuse d'hommes bien faits et agiles.

L'épuisement est rapide chez le sauvage, qui prend peu d'alimens et qui souvent en est privé par son insouciance. Il est en butte à des maladies aiguës résultant de l'inclémence des saisons, ou des excès qui suivent nécessairement une abstinence trop longue. Aussi sa vie est-elle généralement plus courte que celle des autres hommes.

On accuse aussi les Américans d'une imprévoyance et d'une mollesse qui les dégradent. Ce reproche n'est pas fondé dans certaines situations de leur vie ; car qui ne sait leur force de volonté et d'intelligence à la guerre ; quand, après des mois entiers de marche, ils reconnaissent à l'herbe fraîchement foulée, aux rameaux brisés des forêts, qu'une tribu ennemie a passé au même lieu, qu'elle suit telle direction, que tel est le nombre de ses guerriers 1 Qui ne sait avec quelle précision, avec quelle étonnante rapidité ils se dirigent dans les déserts sans jamais s'égarer ; avec quelle vigueur et quelle vélocité ceux des contrées les plus méridionales conduisent à la rame une pirogue contre courant d'un fleuve pendant cinq ou six cents lieues]

Leur froide et longue inattention n'est que de l'indifférence pour tout ce que les besoins présens de la nature ne leur inspirent pas. S'ils ne répondent rien aux exhortations du missionnaire, aux questions du voyageur, c'est qu'en ce moment ils n'ont pas besoin d'eux. Quand ils contemplent les fleuves et les forêts pendant des heures entières, ils réfléchissent peu au passé ou à l'avenir ; mais ils savourent toute leur indépendance. Libres de toute contrainte, ils abhorrent le travail ; leur plus vive imprécation contre un ennemi, c'est qu'il soit réduit à labourer un champ ; la même, dit un abbé

d'amÉrique.

philosophe,* que Dieu prononça contre le premier homme.

L'origine des Américains est inconnue. Ils paraissent former une race d'hommes à part La couleur de leur teint se rapproche assez de celui des habitans du nord-est de l'Asie, et la tradition des Mexicans semblerait indiquer qu'ils viennent de cette partie de l'ancien monde. Dans celle supposition, les Tartares du Nord auraient pénétré dans l'Amérique par les îles qui la séparent du Kamtschatka, îles qui peut-être joignaient autrefois les deux continens, et peuvent en avoir été détachées par l'éruption des volcans dont elles sont semées. D'un autre côté le teint des Esquimaux, semblable à celui des Européens, et la présence dans le nord de l'Amérique de plusieurs animaux d'Europe peuvent aussi faire supposer que les Américains sont originaires de cette dernière contrée. Dans ce cas, les Gaulois du Nord auraient peuplé très-anciennement le nouveau continent par le Groënland et le Labrador. A l'appui de cette opinion on pourrait présenter des rapports dans les mœurs et le langage, qui n'ont été considérés en ce sens par aucun auteur. En 1534, le navigateur Jacques Cartier trouva que les habitans de Terre-Neuve et du Canada portaient les cheveux liés au-dessus de la tête comme un paquet de * Ravnaî.

foin-* cet usage est absolument le même que celui des Gaulois et des Sicambres de l'antiquité. Crinibus in nodum tortis vénère Sicambri, dit Martial.f On sait aussi que les habitans des îles de l'Amérique sont dans l'usage de se tatouer et de se peindre le corps de diverses couleurs. César J rapporte que les guerriers du nord de l'Angleterre se peignaient de la même manière ; ce qui les fit appeler Pietés par les Romains. Ces ressemblances ne sont pas de simples effets du hasard. Sontelles le résultat de l'imitation, ou prouvent-elles une commune origine] Du moins elles servent le jalons à l'historien et suppléent en quelque sorte aux documens précieux qu'il eût été si facile aux premiers colons de recueillir. Mais l'ignorant orgueil de ces Européens était si grand, qu'il fallut une bulle du pape pour les convaincre que les Indiens étaient des hommes comme eux.

* Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, tom. I, p. 12.

f Crinis in nodum coactis apud Germanos. Sénèque % Commentaires, liv. V.

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